CHAPITRE II
SI
La population dépassait à peine dix millions, et elle était si inégalement répartie que la Castille et l’Estramadure étaient presque désertes. Le littoral et les vallées de Grenade, Murcie et Valence où avait été conservé le système d’irrigation des Maures; les Asturies et la Galice, où l’eau abonde, possédaient une population dense et active.
L’Espagne était divisée en royaumes, provinces, principautés et seigneuries. Les royaumes étaient ; Léon, Valence, Murcie, Grenade, Jaen, Cordova, Navarre, Aragon . Il y avait la principauté des Asturies et celle de Catalogne, la seigneurie de Vizeaya et celle de Molina, et les provinces basques; l’Estramadure, les Castilles, les îles Baléares et les Canaries. Malgré l’union politique de trois siècles, ces diverses parties territoriales avaient conservé des différences très remarquables.
Catalans, Galiciens, Navarrais, Basques, Valenciens, Mayorquais, Mahonais, parlaient chacun leur idiome différent du Castillan, langue officielle de l’Espagne. L’Aragon, la Catalogne et Valence avaient chacune un système monétaire , et la monnaie d’une province n’avait pas cours au dehors. La variété des poids et des mesures était encore plus grande que celle des monnaies et des langues.
L’administration de la justice était un véritable chaos. Les lois du moyen âge de l’époque d’Alphonse le Grand étaient en vigueur, aussi bien que les innombrables ordonnances accumulées en huit siècles. Outre les tribunaux de seigneurie, les tribunaux ordinaires et les juges au criminel (espèce de tribunaux ambulants qui allaient siéger là où le crime avait été commis), il y avait les audiences et les chancelleries, tribunaux de seconde instance, le tribunal suprême
l'KBPAGHI CONT£llPOfUINE. 2
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à Madrid. 11 y avait endii les tribunaux exceptionnels, comme la cour ecclésiastique, celle delaBota,celle de l’inquisition, des finances, de la marine et les cours militaires, ayant juridiction sur ceux qui violaient leurs lois spéciales, bien qu’ils n’appartinssent pas à leurs corps respectifs; le tribunal del Agua à Valence (1), le Consejo de la Meata et autres cours locales pour des objets spéciaux, au nombre de cinquante au moins : la législation civile était düTércutc dans la plupart des provinces.
Les royaumes et les provinces étaient commandé-cs par des capitaines généraux qui, en Navarre, prenaient le titre de vice-roi. Leurs pouvoirs étaient très étendus; ils étaient à la fois chefs militaires et civils : et, excepté l’église, tout leur était soumis. La police judiciaire était faite par les corrégidors et les alcaldes avec leurs alguazils.
Les membres des municipalités appelés regidores (régisseurs) étaient, dans la plupart des villes, nommés par le roi ; mais ils étaient élus pour la vie , ce qui leur assurait une sorte d’indépendnnce tant envers le roi qu’envers les populations : aussi étaient-elles très mal administrées.
En 1808 il n’y avait en Espagne que 3,000 kilomètres de routes royales, à savoir : de Madrid a Cadiz, à Irun , à Galice et à Barcelonne. Les autres chemins portaient ce nom parce que les piétons et les chevaux y passaient.
Le transport des marehandises et des personnes se faisait à dos de mulet ou d’âne; pendant l’hiver, les voyages étaient interrompus en plusieurs points faute de ponts sur les torrents , et les produits
(I) La conr des eani (tribunal (tel agua) fut établie par les Maures. Elle coniiattdM différends entre les labooreors de la UuerUi, an sujet de la distribution des eaux d'irrigation. Elle juge sans api>cl. La cour est un jury de labooreors qoi siège sous lo porche de la cathédrale oû U y a dos bancs de pierre à cet effet. La coor entend les parties et délivre la aentenco, et pour chaque mot de réplique ou de désapprobation que prononce l'une quelconque des partieS) elle est condamnée, séance tenante, à payer une amende d'un denier.
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étaient entassés en magasin dans les centres agricoles, ce qui causait des famines épouvantables, comme celle de Carthagène en 1810, où la livre de pain noir valait un franc et demi quand, dans la Manche, à trente lieues, le blé se vendait six francs la fanègue, prix qui établit la livre de bon pain à 10 ou 13 centimes. Pour aller d’un bout de l’Espagne à l’autre il fallait deux mois , et deux ou trois mille francs, sans compter le risque d’être volé par les nombreuses bandes qui mettaient à contribution les voyageurs et les habitants des vallées les plus riches.
Le service des postes était ce qu’on peut attendre d’un pareil état des routes. Il n’y avait de chaise de poste avec relais que de Madrid à Cadiz, Barcelonne et à Irun. Il n’y avait courrier que deux fois par semaine et le voyage durait de cinq à six jours, quand il faisait beau temps : dans le cas contraire, la poste mettait huit, dix jours et davantage même. En passant les frontières de plusieurs provinces, et à l’entrée des villes les voyageurs devaient être inscrits et payer des droits de différentes dénominations plus onéreux les uns que les autres et, à tout cela, se joignait l’inconvénient de la différence des monnaies et du langage (1).
Avant 1808 l’Espagne n’avait pas de conscription pour le recrutement de l’armée. Le service était volontaire, et chaque régiment avait ses enrôleurs. La misère et la combativité des Espagnols étaient les deux stimulants qui les faisaient entrer dans l’armée. Le
(1) l'amiral Villcncnvc alla do Toulon à Cadiz avec l'escadre française» qui
concourut à la bataille de Trafalgar, il s'arrêta à Carthagène pour .rallier l’amiral Sal> cedo qui avait dans ce port huit vaisseaux do ligne dont deux à trois ponts. îdais Salcedo D'avait pas reçu d'ordres de son gouvornement. • Faites savoir à Madrid que )0 suis ici et que je n'y saurais attendre, vu que les Anglais pourraient m'empêcher de passer. > Il faut au moins boit on neuf jours pour avoir la réponse» dit Salcedo : elles alliés comptèrent huit vaisseaux de moins à Trafalgar. Que serait-il arrivé s'il y eût eu des roules en Esiiagne» et que Salcedo eût pu partir? Quand l’ordre du départ arriva, l'escadre française était déjà loin et Salcedo ne pot pas rexécuter, parce qu'au détroit H y avait des forces anglaises supérieures.
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service à bord des vaisseaux de guerre et dans les régiments d’infanterie appelés mi'Zicea /(rocineiaZes était obligatoire; ces derniers se recrutaient dans chaque province. Pour les équipages, il y avait l’inscription maritime introduite en Espagne par Philippe V, et les levées, espèce de presse, exercée par les marins qui parcouraient les ports et les environs et emmenaient ceux qui leur paraissaient propres au service de mer. Leurs excursions s’étendaient quelquefois jusqu’à trente ou quarante kilomètres à l’intérieur. La moitié des équipages de la flotte détruite à Trafalgar provenait de ces levées, et les hommes, pour la plupart, n’avaient pas trois mois de service.
Le nombre des régiments était considérable, mais les cadres étaient vides. Il y avait une douzaine de régiments allemands, irlandais ou suisses, ces derniers seuls réellement étrangers : les autres ne comptaient que des Espagnols, si l’on excepte les chefs et quelques ofliciers. La difficulté des enrôlements était accrue par la concurrence que faisaient aux enrôleurs de la Péninsule, ceux des régiments des colonies (1).
Charles III avait réorganisé l’armée, l’équipant à la prussienne, à l’exemple de Frédéric II. C’est dans cet état que la trouva Napoléon, et il demanda et obtint du gouvernement un corps auxiliaire de 30,000 hommes; ce furent les meilleures troupes d’Espagne qui, sous le marquis de la Romana, se rendirent en Hollande.
(I) Les cadres de l'armée dans la pcnîosule compreoaient les corps suivanls :
Bataillons d’infanterie espagnols 185
Id. > suisses li
Id. * irlandais et flaïuandâ qui n’aTaieot d'étranger
que lû nom des régiments, et quelques chefs et oÆciers .... 45
Compagnies d’artillerie 1Ü7
Escadrons de cavalerie régulière. 436
Compagnies détachées 4
» do milice urbaine 116
> fixes ao
• d’invalides aptes au service 4U
» d'artillerie (milices) 74
Les forces ciïectives de ees corps devaient être de 185,0ü0 hommes et 16, 50D chevaux. Mais elles ne dépassaient pas 100,000; le marqnis do la Romana en avait emmené 30,000 au nord , de façon que les forces disséminées dans les places fortes, la capitale et le camp de Gibraltar atteignaient à peine le chilTre de 70,000 hommes.