‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 11 sur 48 · LBS PARTIS EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LBS PARTIS EN ESPAGNE

Madrid, 18 mars.

Il y a beaucoup de ressemblance entre la situation actuelle de la politique en Espagne et la situation de la politique en France. Outre que la monarchie du roi Amédée n^a pas des racines plus profondes que la république de M. Thiers, Tnn et l'autre pays sont bouleversés par les révolutions successives qui les (tnt fait tomber de mal en pis et qui ont créé Tinstabilité permanente, en consacrant le système électif comme base du pouvoir suprême. Un nouveau point de rap prochement, c*est le morcellement des partis. Le Times en comptait seize en France ! En Espagne, on en trouverai* davantage peut-être; car, autour de chaque homme de quelque importance rayonne un petit cercle, une tertulia où Ton tient école de politique, et de politique très-personnelle. Vous voyez donc, des deux côtés des Pyrénées, les esprits dans le trouble, les opinions divisées, un principe gouvernemental qui ouvre la porte toute grande à la révolution. Chez nous, une république provisoire à la durée

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de laquelle on ne croit pas; ici, une monarchie élec* tiye dont on suppute les heures.

Si la situation de TEspagne et la n6tre ont des points essentiels de ressemblance, elles présentent également des différences notables. En raison des mo&urs particulières à chacune de ses provinces, la péninsule souffre moins des révolutions; l'indiscipline ne s'étend pas d'un bout à l'autre, comme en France, à la première émeute. La Catalogne peut allumer la guerre civile, sans que la Murcie songe à se soulever. Elle embraserait, au surplus, ses quarante-neuf provinces que réconomie générale de l'Europe ne serait pas désorganisée.

Enfin, les Espagnols n'ont ni territoire occupé par les Allemands, ni rançon à payer, ni les intérêts considérables de toute nature que compromettent chez nous les révolutions. Leurs pronunciamientos ne présentent pas un grand danger pour le continent , eu temps ordinaire, ni pour eux-mêmes un dommage majeur.

Mais, ce qui est spécialement commun à l'Espagne et à la France, c'est un gouvernement qui ne se soutient que par l'antagonisme des partis. Dans les pays vraiment politiques, l'Angleterre, par exemple, il n'y a que deux opinions possibles, conservateurs et progressistes, whigs et tories, qui arrivent tour à tour aux affaires, suivant qu'ils représentent mieux les intérêts généraux sur une que&tion déterminée. Chez les peuples, au contraire, où les opinions sont des appétits, il se produit un fractionnement infini de l'esprit public et l'on peut assister au spectacle d'un gouvernement

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qui, ne personnifiant aucun principe politique, est étayé sur la discorde.

Ainsi, pour vous indiquer Tétat des partis ou plutôt des factions en Espagne, je ne commencerai pas par TOUS énumérer les forces du pouvoir existant. Je vous dirai d'abord quels sont les chefs et les soldats des véritables partis qui ne sont pas nés d'hier et qui ont leur origine dans la tradition ou les systèmes. Vous verrez par cette énumération de quoi se compose Tarmée amédéisie.

Malgré des dissentiments marqués et une infinité de nuances, on peut grouper tous les cercles poUtiques sous les dénominations suivantes : carlistes, mo dérés fusionnistes, modérés non fusionnistes, républicains, unionistes, progressistes.

Vous savez qu'en Espagne la loi salique n'est pas aussi claire qu'en France. S'il est incontestable, d'après le droit héréditaire de l'ancienne monarchie, que M. le comte de Ghambord soit le roi légitime et M. le comte de Paris, l'héritier du comte de Ghambord, il est moins certain que la couronne appartienne au duc de Madrid, plutôt qu'à la reine Isabelle. Les légitimistes, dans le sens doctrinal que nous attachons à ce mot, sont partagés ici entre les deux branches. Une partie de la noblesse tient pour Don Garlos, ainsi que le bas clergé et les paysans, surtout dans les pro-^ vinces basques du Guipuzcoa, de l'Âlava, de la Bis^ caye; dans la Navarre; dans la partie Nord de la Vieille-Gastille ; àBurgos; à Téruel en Aragon. Ces contrées sont dévouées au prince, et j'ai pu m'assurer que le populaire y est fanatique de son nom.

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Le parti carliste a pris beaucoup de consistance» depuis quelques semaines, dans les campagnes du rojaume, à peu près sur tous les points, grâce à Tinfluence des curés qui sont entrés en Kce contrairement à rhabitade qu'ils suivent de ne pas se mêler à la politique. Vous en jugerez par la place que les carlistes ont prise dans la coalition qui vient d*étre organisée par les partis bourboniens ou républicains contre le roi Amédée. Us ont pu faire accepter par les coalisés une centaine de candidats. Toutefois, ce qui rend leurs chances douteuses, c^est premièrement quMIs manquent de chefs. M. Nocedal que Ton a surnommé le vice-roi 9 est, je crois, le seul homme pohtique du parti. Les autres personnages carlistes vivent depuis longtemps en dehors du mouvement et sonî étrangers à la tactique des affaires. Ils ont en Espagne la même situation que les chevau-légers en France. Ce sont d*honûétes gens, qui ont souffert des persécutions souvent injustes, que leurs ennemis respectent, mais qui ont le tort d'avoir des idées peu pratiques.

Un autre obstacle pour eux, c'est qu'ils n'ont pas un parti assez sérieux dans Tarmée. Or, en Espagne, la moitié de la politique est aux mains des généraux.

Récemment , un léger dissentiment s'est accusé entre les conseillers de Don Carlos et il s'est formé un cénacle de carlistes libéraux. Un fil seulement les sépare des autres carlistes. Je ne suppose pas que ce fil puisse jamais servir de pont entre le carlisme et la monarchie moderne.

Les autres membres de la noblesse, en majorité, sont restés fidèles à la reine Isabelle et désirent la res-

tauration bourbonienne en la personne de son fils, rinfant Alphonse, avec la régence de Fonde du prince, le duc de Montpensier. On affirme que l'accord ejiiste entre la reine et le duc. Des hommes considérables travaillent à établir la même entente entre les isabellistes ou alphonsins et les montpensiéiistes. Je citerai parmi eux M. Lersundi, le marquis de Barzanallana, le duc de Sesto, le comte de Toreno, M. Mon, M. Salaverria. Ils ont réussi à rapprocher beaucoup de serviteurs de la reine qui étaient divisés sur les voies à suivre pour arriver à une restauration, et sur le mode de restauration lui-même. Aujourd'hui, ils dirigent le parti fusiopniste des Moderados alphon^ sinoS'monipensieristcLS .

C'est la reconstitution d'un grand parti. Je sais bien qu'à l'exemple de quelques fusionnistes français, de certains légitimistes qui se proposent de jeter par-dessus bord le comte de Paris, ou de certains orléanistes qui méditent de se débarrasser du comte de Chambord, une fois la monarchie restaurée en France ; des Isabellistes, fusionnistes en apparence, projettent de se servir du duc de Montpensier pour faire monter sur le trône le prince des Asturies, et se réservent de le tenir après à Técart. Mais la plupart des fusionnistes ne prêteront pas la main à cette petite politique et comprennent très-bien la force que le parti alphonsin recevrait de la présence du duc aux affaires en qualité de régent.

Je vous ai dit que les Moderados alfonsinos^montpensieristas sont un grand parti. La majorité de la noblesse et des fortunes territoriales, les classes éclairées^

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le haut clergé, à peu près tout le personnel de Fancienne administration, Tétat-major politique du pays et cette partie de la population dont la révolution de septembre a dérangé les intérêts, leur appartiennent. Cependant, ils n'ont pu, à cause de la résistance des carlistes et des radicaux, faire accepter qu'une trentaine de candidatures. Aux élections dernières, quelques provinces se sont montrées particulièrement attachées au régime tombé. Ainsi, dans les Asturies, sur seize députés et quatre sénateurs, dix-sept élus étaient alpbonsins ; un seul député était ministériel. Mais il ne faut pas juger la force de ce parti par la petite part qui lui est faite dans les districts électoraux. 11 s'agissait de se coaliser contre les amédéistes. Or, les fusionnistes se trouvent placés entre des hommes d'opinion extrême, qui sont également exclusifs. Ils ont estimé qu'il était plus politique de ne pas se disputer sur le plus ou moins grand nombre de sièges que tel ou tel groupe de la coalition occupera aux Cortès, et qu'il valait mieux aviser d^abord à ne pas laisser la coalition avorter.

La fusion a un autre élément de succès qui vaut bien cpielques banquettes du congrès, étant donné les mœurs politiques de T Espagne. On assure que le gros de Tarmée, malgré les retraits d'emploi qui ont atteint non-seulement les généraux, mais des colonels, des officiers et jusqu'à des sous-officiers, que l'armée, disje, est restée alphonsine, qu'elle reconnaît la nécessité de la fusion et qu'à un moment donné, IpUe ne sera pas un appui pour la dynastie de Savoie. Ce que je sais bien, c'est que j'ai entendu de mes propres oreilles des officiers en uniforme et de différentes armes, qui

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ne dissimulent pas du tout leur dévouement à l'ancien état de choses.

Malheureusement, des hommes importants tels que le général Calonge, les anciens ministres Castro et Esteban Collantes, M. Mojano refusent d'entrer dans la fusion et disent tout haut qu'ils ne veulent pas de M. leducdeMontpensier pour régent. Ils ont constitué un groupe, qui n'est pas un partie mais qui est un bataillon gênant, les Moderados anti-'Montpensieristas . Par leur fidélité exclusive à la reine Isabelle et à Tlnfant en faveur duquel la souveraine a abdiqué, ces chevau-légers, deuxième manière, empêchent l'unité de s'accomplir dans la composition du parti monar* chique constitutionnel et l'entravent par des discussions intestines en présence de diiScuItés plus graves à résoudre et sur la solution desquelles ils s'accordent d'ailleurs.

Le parti républicain a des soldats comme le parti carliste. Comme lui, il manque de chefs et il est beaucoup plus divisé que le parti modéré. Cependant, s'il est divisé pour gouvernei*, il est uni quand il s'agit de renverser un gouvernement. Internationalistes, socialistes, fédéralistes et unitaires s'entendent alors.

On a exagéré l'influence de l'Internationale en Espagne. J'en causais, avant-hier, avec trois ou quatre des députés qui ont pris, aux Cortès, l'initiative des lois que l'on a votées contre cette association, et qui m'ont assuré qu'elle n'avait pas le nombre d'adhérents qu'on lui attribue. Ce matin même, j'ai lu, dans la Carrera de San-Geronimo^ une affiche rose adressée aux travailleurs par là section de Madrid, les convo-

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quant à fêter l'anniversaire glorieux du 18 mars. Les passants la regardaient d'un air peu sympathique, je vous assure. Dans Taprès-midi, j*ai parcouru les faubourgs.La ville était parfaitement tranquille. Le journal El TiempOy dans son numéro de ce soir, s^étonnait avec raison que M. Sagasta, contrairement à sa circulaire, tolérât une semblable impudence. Un des portevoix de rinternationale, à Madrid, est M. Garrido.

Les socialistes sont frères utérins des internationalistes. Ils n'en différent que parce qu'ils ont négligé de solliciter leur admission dans cette corporation honorable et que leur état civil est incomplet. On prétendait que TAndalousie était tout entière convertie au socialisme et s'apprêtait, sur un signe de M. Rispa- Perpina ou de M. Salmeron, à procéder au partage des terres. U est certain que cette province a été très-activement travaillée par Tlntemationale, les socialistes et toutes les sectes de ce genre. Les choses pourtant n'en sont pas venues à ce point. A présent, l'agitation est sensiblement calmée.

MM. Castelar, Figueras et Pi y Margall sont les chefs des républicains fédéraux, partisans de la réorganisation des anciennes provinces, de leur fédération en Etats unis, sur le modèle des Etats de l'Amérique du Nord ou des Gantons suisses, et de l'indépendance de Guba. M. Gastelar est, dit-on, un orateur très-disert; mais j'entends dire par des honmies d'opinions diverses que ce n'est pas un esprit politique et qu'on ne le croit pas de taille à devenir jamais chef d'État. M. Figueras, avec des qualités moins brillantes, aurait plutôt ce tempérament. M. Figueras est le véritable

leader fédéraliste. M. Pi y Margall est le financier du parti. Les centres d'action de ce triumvirat républicain sont les villes de Barcelone, de Saragosse, de Se ville, de Cadix, de Malaga et de Valence.

Il est à remarquer qu'en Espagne le parti républicain est fédéraliste, et qu'il n'inscrit pas sur son drapeau , comme les républicains français : République une et indMsible. M. Garcia Ruiz est presque isolé dans ses opinions unitaires. Je ne connais pas à Madrid d'autre défenseur de l'unité républicaine, et je ne sais guère où résident ses coreligionnaires.

Ces diverses doctrines qui ont fait de nombreuses recrues dans les classes ouvrières et dans les grandes villes, ont peu d'influence sur les campagnes. Le paysan préfère son pain, son oignon et son soleil aux discours de M, Castelar. Avant tout, il est catholique. Après, il est volontiers carliste, à moins qu'il ne soit alphonsin, parce qu'il ne détestait pas la reine dont il se souvient, à moins encore qu'il ne se résigne è être ministériel sous la pression des gouverneurs civils que le président du conseil incite à soutenir la Constitution et à faire triompher les candidats amédéistes. Mais il n'est pas républicain. En dehors des masses urbaines, la république rouge ou rose ne compte pas plus d'une douzaine d'hommes de valeur, état-major insuffisant pour constituer et surtout pour faire durer un gouvernement. Mais ses soldats sont très-résolus et ne reculeront devant aucun moyen. Leur peu de scrupule, je parle des masses qui sous le nom de république ne cachent que leurs appétits, est tellement connu, qu'un républicain qui, paraît-il, a dépensé une partie de sa fortune

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au service de sa cause, M. Roque Barcia, annonce dans un Manifeste que Ton vend dans toutes les rues de Madrid, qu'il rentre dans la vie privée, écœuré par les agissements des siens et faisant des vœux pour qu'ils n^arrivent pas au pouvoir, ce qui serait le dernier coup porté à TEspagne.

En ce qui concerne les unionistes, ce parti libéral que le général O'Donnell avait formé, à la suite de la révolution de 1854, dans le but de grouper les conservateurs libéraux et les progressistes modérés, vous TOUS rappelez qu'avant la révolution de 1868, M. le duc de Montpensier y comptait nombre d'amis. Les unionistes représentaient alors la monarchie parlement taire et les idées libérales. Leur système s'adressant aux intelligences bien plus qu'aux passions des villes ou au goût autoritaire des campagnes, ils étaient alors une Eglise, mais une Eglise qui désirait arriver au ministère par le jeu du Parlement, afin d'acquérir une influence qu'elle ne pouvait obtenir dans le pays à cause de l'esprit des populations. Je crois bien qu'ils furent dépassés par les événements et un concours de circonstances exceptionnelles, et qu'ils ne poussaient pas aussi loin qu'on le prétend dans certains cercles, le dessein de renverser la reine Isabelle.

Prim, à qui Ton avait refusé un portefeuille, Prîni qui avait vu la couronne du Mexique lui échapper, qui, ayant su se rendre populaire, voulait tirer parti de sa popularité et jouer un premier rôle, Prim était à ce moment une personnalité assez puissante pour agir seul. Une dizaine de généraux et quelques régiments lui suffirent : il domina les partis, les fit taire, et fut le

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maître réel de la situation. Quoi qu'il en soit^ après le départ d'Isabelle II, les unionistes songèrent à offrir la couronne au duc de Montpensier; mais les progressistes étaient là, et le duo ne faisait pas leur compte. Il fallut céder à leurs menaces. De compte à demi avec eux, ils prirent la singulière résolution d'appeler au trône un prince étranger, d'abord le prince de Hohenzollern, de funeste mémoire ! puis le prince Amédée de Savoie. Aujourd'hui, les unionistes sont assez disloqués. La plupart d'entre eux soutiennent plus ou moins tièdement te gouvernement ou observent cette attitude cauteleuse et indécise des doctrinaires fins qui se ménagent. La minorité, M. Mantilla particulièrement, est encore montpensiériste.

Les progressistes à qui, pour ma part, j'attribue la paternité directe et complète du roi Amédée, les progressistes sont : les uns au pouvoir ou près du pouvoir et se disent naturellement ministériels, MM. Sagasta, Romero Robledo, Gandau; les autres hors du palais, désireux d'y entrer et naturellement radicaux, MM. Ruiz Zorrilla, Martos, Montero Rios, Rivero. Il n'y a guère entre les premiers et les seconds que la différence d'un portefeuille. On les dit tous monarchistes sincères, avec des idées plus ou moins avancées sûr la garde nationale et la démocratie dans la royauté. Ils voudraient d'un roi démocrate, el rey debe ser el gran tribuno delpueblo, d'un roi qui soit le grand tribun du peuple, disait il y a quelques jours dans un meeting M. Echegaray y Figuerola. Cependant, des personnes qui paraissent au courant des tours de carte prétendent que plusieurs radicaux, MM. Martos tel

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RiverOf par exemple, lesquels étaient républicains et ont fait descendre leur baromètre au radicalisme en alléguant que F Espagne n'était pas « mûre » pour la républicpie, pourraient bien revenir par dépit à leurs anciennes amours. On dit même qu'il ne serait pas impossible que M. Sagasta, un peu désabusé de la politique progressiste, rentrât plus tôt qu*on ne pense au bercail des modérés. M. Nocedal, de progressiste et mème-de démocrate, n*est-il pas devenu le chef avoué des carlistes? Tout cela peut arriver.

Ce qui est moins probable, c'est ce que me disait tout à Theure, sans y attacher foi, bien entendu, un ancien conseiller d*État, à savoir que les républicains cesseraient de faire de Topposition au gouvernement, si le roi remplaçait M. Sagasta, qu'ils exècrent, par M. Zorrilla. Si le bruit est exact, il signiBe simplement que M. Zorrilla et M. Figueras se sont déjà entendus secrètement. Je n^ai pas besoin de vous dire que les progressistes ministériels ont posé partout des candidatures et que l'administration ne se gêne pas pour faire de la propagande. Quant aux progressistes radicaux qui ont à eux la province d^Albacete et la ville de Madrid, celle-ci, grâce à Tineriie de la bourgeoisie, ils comptent bien réussir dans plnsieurs collèges.

C'est au milieu de ces unionistes si peu unis et de ces progressistes qui progressent en tous sens, que se débat le gouvernement. Il a fait des avances à M. Espartero et à M. Serrano, dont la grande position relierait un peu ces éléments informes et épars. Mais M. Espartero est si vieux ! Mais M. Serrano est si pru-

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dent ! il accepte les coroplimeDts de tout le inonde et se tient sur la réserve. Le roi Amédée se rabat donc sur les progressistes. Là est tout son personnel gouvernemental, et un personnel dont les convictions et le dévouement se chauffent, se proclament et se refroidissent par Tespoir, la possession ou la perte d'un portefeuille. C'est une course au clocher de toutes les intrigues, de toutes les avidités, de tous les égoïsmes, au détriment de TEtat et du jeune roi. Les carlistes, les alphonsins, les fusionnistes, les républicains sont coalises contre lui. Dans Tarmée, on a bien introduit quelques sujets dévoués, mais les jours de révolution peut-on compter sur des serviteurs aussi nouveaux? J'ai entendu des gens qui doivent tout à la reine Isabelle, parler d'elle en des termes que je n'oserais répéter, moi qui ne lui dois rien. Que sera-ce du roi Amédée? Le haut et le bas clergé, importants dans ce pays soumis au catholicisme, lui sont contraires. La noblesse est tout entière carliste ou fusionniste dans cette patrie, de la grande propriété seigneuriale. On a aboli, je crois, au palais royal, la cérémonie du baisemain ; on a été bien inspiré, car le capitaine de garde serait seul à baiser la main de la reine Victoire.

La bourgeoisie, partout chauvine, voit dans le roi un prince italien. Le paysan religieux n'aime pas le fils de celui qui est entré en conquérant dans la Rome des papes. L'ouvrier n'aime aucun pouvoir. Et toute cette population , très-monarchique au fond , cette population habituée au luxe d'une grande cour, à la pompe qui donne à la royauté de Téclat et du prestige, fié comprend pas ce roi démocrate qui se pro-

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mène au Prado en simple fils de famille, et oe respecte pas cette monarchie, de même quVlle déserterait les églises, si les prélats officiaient en pantaloos à carreaux et en redingote. L*humanité est ainsi faite que le respect lui vient des yeux bien plus que de Fesprit. Je puis donc dire que le roi Amédée a pour f»eats partisans quelques hommes avides de portefeuilles ou de hautes situations, mais qu'il n*a aucune racine dans le pays, quil ne s*est .établi et qu*il ne s*est maintenu jusqu'à présent au pouvoir que parce que les factions sont en guerre intestine, et que leurs forces se sont employées à se combattre les unes les autres.

An palais, on ne se fait pas illusign sur la gravité des circonstances ni sur la fragilité de ce trône. Il y a quelques jours, à la table du roi, on s'exprimait tout haut à ce sujet. On se demandait si le moment viendrait, le jour de la réunion des Gortès, dont la composition sera nécessairement très-mélangée , ou si le conflit éclaterait à la suite d'une prise d'armes des carlistes, d'une levée de boucliers des révolutionnaires, ou d'un pronunciamiento du parti militaire alpbonsin, les trois seuls partis qui aient une armée militante. Il serait fort téméraire de le prévoir; mais il serait insensé de croire à la durée d'un pareil état de choses.

Et lorsque l'heure de la lutte sonnera, que fera le roi? Les uns prétendent qu'Amédée ne veut pas s'imposer, qu'il retournera à la cour de Victor -Emmanuel ; les autres, qu'il suivra les conseils de la reine Victoire, que Ton dit prête à la résistance. La Epoca lui attribue ce mot : « Je ne partirai qu'embaumé. » J'incline à penser que le roi résistera. Il est jeune, il a peu d'ex-

périence, il me paraît courageux. II n^abandonnera pas soQ trône. Je Tai croisé trente fois dans les rues de Madrid. En voyant ce monarque que personne ne salue, que personne ne sif&e ou n^acclame, il me venait cette pensée : « Si ce malheureux tombait de cheval, cette foule, indifférente en apparence mais cruelle pour les hommes impopulaires, se précipiterait sur lui, lui passerait une corde au cou et le traînerait sur les pavés, comme elle fait du taureau qui a succombé sous le couteau des torréadors. » Et je me rappelais la scène horrible qui se passa, il y a trois ans, à Burgo5. Pareil accident était arrivé au gouverneur civil, M. Gutierez de Castro. La populace, qui haïssait ce magistrat à cause de ses opinions anti-carlistes, l'étrangla, coupa son corps en quatre morceaux et promena par la ville ses restes ensanglantés.

Mais aussi, quelle singulière politique d'aller chercher en Italie un roi d'Espagne ! Et quelle imprudence d^accepter une couronne qu'en ce moment un prince étranger, fût-il Charles-Quint, ne pourrait conserver, en présence de l'hostilité des classes, de Thostilité des monarchistes, de l'hostilité des républicains, dans un pays politiquement morcelé, qui s'en va par lambeaux malgré son intelligence et sa vivacité, à la veille peutêtre de complications européennes ; car j'ai le vague pressentiment que la guerre , qui est née en Espagne en 18^0 , y pourrait bien renaître encore avant peu.

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