LÀ NOBLESSE EN ESPAGNE
Madrid, 7 ayril.
J'ai soulevé à Madrid une très-vive polémique en disant que la majorité de la noblesse espagnole était restée fidèle à la reine Isabelle. Comme cette assertion, qui cependant est la vérité, ne fait pas le compte des carlistes ni des amédéistes, les journaux de ces deux partis ont commencé contre moi un feu convergent des mieux nourris. Les radicaux et les républicains sont venus à la rescousse, par plaisir de distribuer des horions à un monarchiste. Cela a duré dix jours. Chaque matin, j'étais vilipendé dans ces feuilles avec le même acharnement que si j'eusse été prétendant à là couronne, et je lisais à mon petit lever douze ou quinze philippiques dirigées contre mon humble personne.
Il n'y avait pas de quoi se fâcher, bons carlistes ! parce que ce n'est pas par ma faute que les nobles sont alphonsins. Ce n'est pas d'hier, au surplus, que vous n'avez plus la majorité dans l'aristocratie ibérique, puisque, en 1834, la Chambre des pairs excluait par
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soixante et onze voix Don Carlos révolté contre la la jeune Isabelle II. Mais le carlisme est une douairière si suscesplible, que je parie d'exciter une seconde fois sa colère en avançant que les titres nobiliaires les plus anciens en Espagne ne remontent guère ai? delà du treizième siècle. Dès demain, La Esperanza et Le Pensamiento inséreront d'emphatiques réclamations paraphées par les d'Hozier de céans, où quelque pauvre diable de noble basque s'étiolant à l'ombre d'un pan de manoir, me prouvera par A -f- B que je ne suis qu'un imbécile et qu'il descend en droite ligne sans interruption, de mâle en mâle, d'un compagnon de Pelage.
C'est du nord de l'Espagne, en effet, que vient une grande partie de la noblesse, parce que les provinces septentrionales telles que le pays basque, Santander, les Asturies, ont été les premières conquises sur les Maures. Aujourd'hui encore, dans ces contrées, la roture est presque une exception, comme en Hongrie. Il en est à peu près ainsi, du reste, d'un bout à l'autre de la Péninsule, de Saint-Sébastien à Carthagène et de Gérona à Cadix. Partout, la noblesse est très-répandue ; vous avez pu le constater par la grande quantité de noms qui sont précédés de la particule, bien que celle-ci ne soit pas un signe obligé de noblesse; et l'on donne volontiers de la noblesse à tout homme que l'on suppose un galant homme. Ainsi, plusieurs journaux de Madrid, La Correspondencia de Espaha entre autres, ne manquent jamais, lorsqu'ils parlent de moi, de m'appeler Don Luis de Teste, ce qui évidemment me flatte beaucoup.
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Autrefois, la noblesse jouait un grand rôle en Es* pagne, dans l'armée, dans la politique, dans les hautes fonctions de TÉtat et dans les affaires publiques par sa richesse, son influence et ses privilèges. La grandesse surtout formait une véritable puissance avec laquelle la Couronne était obligée de compter. Elle fut instituée par Charles-Quint, si j'ai bonne mé« moire, et jeta de l'éclat pendant plus de deux siècles* Elle se transmettait par droit d'atuesse, lequel droit a été réglementé par des lois à différentes époques, puis aboli par la loi de 18itl, rétabli en 1823, aboli de nouveau par décret de la reine Christine en 1836, et définitivement par la loi Espartero en 1841. Cependant, la loi Espartero accordait encore à Tainé la moitié des revenus pour la première succession. Avec le droit d'aînesse se transmettaient les titres et les honneurs. Avec Tabolition du droit d'aînesse s'est affaiblie la grandesse, avec la grandesse l'aristocratie tont entière et par suite la monarchie.
A Tavénement de la reipe Isabelle II la Catholique, en 1833, la noblesse avait déjà perdu une partie de son influence, en se désintéressant des choses de 1*É* tat. Les statuts de 1834 ne la restaurèrent que faible* ment. Us établissaient une Chambre des pairs ou des seigneurs à laquelle appartenaient de plein droit tous les grands d'Espagne ayant 50 000 fr. de revenu. Les nobles qui n'étaient pas revêtus de la grandesse pouvaient y être nommés par la Couronne,
Mais, en 1836, on porta un nouveau coup à Taristocratie en abolissant ses privilèges. On les lui rendit, il est vrai, en 1857, par acte additionnel à la Consti-
tution. Elle ne jouit pas longtemps de cette restitution. On la lui retira en 1864, tout en réservant les droits des vivants. Enfin, la Constitution démocratique de 1869 lui a enlevé tout rôle prépondérant dans rÉtat.
Elle n'a plus à présent que certaines charges honorifiques à la cour, charges qu'elle remplit à peine ou qu'elle laisse remplir à la cour savoisienne par quelques gentilshommes peu fiers. Les grands s'appellent Excellence, comme les ministres, les conseillers d'Etat et les capitaines généraux. S'ils sont de première classe, ils ont le droit de se couvrir avant de parler en présence du roi. S'ils sont de deuxième classe, ils se couvrent pendant qu'ils parlent, et après avoir parlé, s'ils appartiennent à la troisième. Voilà tout ce qui leur reste de leur grandeur passée. De droits réels et de privilèges civils ou politiques, ils n'en ont aucun. Le roi accorde le titre de duc ou confère pleno jure la grandesse, qui n'est plus qu'une afiaire d'étiquette. Voilà où en est la noblesse politique en Espagne.
La grandesse comprend encore deux cents titres environ. Mais il n'y a guère que cent cinquante grands actuellement, parce que plusieurs titres sont réunis sur la même tête. C'est ainsi que le duc de Médina- Cœli est dix ou douze fois grand, et que le duc d'Ossuna l'est plusieurs fois également. Par contre, on voit de simples seigneurs porter la grandesse, par exemple, le sefior de Rubianes.
Le dernier acte politique, et comme le testament de la grandesse, a eu lieu à la nomination du roi Amédée de Savoie.
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Le 13 novembre 1870, trois jours avant réiection du fils de Victor-Emmanuel, a été signée la Manifes» talion de Miraflores^ dans laquelle viogt-deux grands protestaient contre le choix de tout roi étranger.
Le lendemain, 14, le parti alphonsin du Cercle conserçateur^ parmi lequel seize grands, rédigea un manifeste semblable.
Prim et les progressistes ayant, malgré ces conseils patriotiques, offert la couronne au prince italien, cinquante et un grands d'Espagne se réunirent en décembre, chez le duc d'Âlbe, et déclarèrent par quarante-trois voix contre six et deux abstentions, que le comité de la grandesse devait se dissoudre pour n'avoir aucun rôle à la cour d'Amédée.
Depuis rétablissement de la monarchie italienne et l'entrée à Madrid du roi Primas Primera comme on appelle le jeune souverain, la grandesse et la noblesse sont rentrées dans la vie privée. Dernièrement, précisément à mon sujet, il s'est élevé entre le Tiempo et les journaux carlistes une discussion sur le point de savoir quelle était maintenant l'opinion de la noblesse. Il est resté acquis au débat que le roi Alphonse XII comptait pour partisans quatre-vingt seize grands d'Espagne : un prince, le seul qu'il y ait en Espagne, encore a-t-il un titre de Savoie, le prince Pio; trente-six ducs; trente et un marquis; vingthuit comtes. Vous savez que le baronnage est peu répandu en Espagne; il n'y a des barons que dans les provinces de l'ancienne couronne d'Aragon. Don Carlos en a sept; Amédée en a onze, parmi eux le duc de Feman-Nuîiez et quelques généraux.
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Je crois que le parti républicain en possède un, M. Orense, marquis d'Âlbaida. Ce marquis est un des doyens du parti fédéraliste. Son fila a fait la guerre de France sous les ordres de Garibaldi. Je sais qu'il est républicain, mais je ne suis pas absolument sûr qu'il soit grand d'Espagne.
Vous Toyez que j'avais raison de dire que la noblesse tient en majorité pour la reine Isabelle. Cette petite statistique tous le prouve. Mais je ne veux pas exagérer son influence. Elle en a encore une considérable. Toutefois, Tabolition du droit d'aînesse, des majorais, de la chambre des pairs et des privilèges lui a été funeste. On dit que l'abolition du droit d' aînesse a répandu la richesse. Oui et non. Elle Ta répandue dans certains districts et a augmenté le bienêtre des populations. Dans d'autres, en Andalousie^ où la grande propriété est la seule possible, comme me le faisait remarquer un ancien ministre des finances, M. le marquis de Barzanallana, à cause de la nature du sol et du mode forcé de culture, elle a produit un résultat contraire à celui que l'on attendait.
Pour être juste, il faut dire que l'aristocratie espagnole se désintéresse depuis longtemps de la politique et qu'elle périra comme toutes les classes conservatrices de notre temps, par l'inaction.
D£ MADRID ASiviLUE.
SéyiUe, 9 ayril.
Au revoir, mon pauvre Madrid ! J'ai pleuré en te quittant toutes les larmes de mes yeux. Oh ! je n*ai pas pleuré tes rues, tes monuments ni tes palais, parce que tu n'es pas beau, mon ami. En passant une dernière fois au Prado, j'ai seulement jeté un regret à ces allées où j'ai fait de si douces rêveries. Mais, j'ai reçu chez toi un accueil si affectueux, on m'a ouvert tes salons avec tant de grâce, l'hospitalité madrilène est si cordiale et j'ai noué ici tant d'excellentes relations, que je n'ai pu m'éloigner sans tristesse. Non, je n'oublierai jamais les amis que je laisse à Madrid ; leur nom restera gi*avé dans mes meilleurs souvenirs. Je dois aussi un remerciement à nos confrères de la presse, à M. Escobar, directeur de la Epoca; à la rédaction du Tiempc; au comte deToreno, au marquis de Barzanallana, à M. Garcia de Barzanallana, à M. Jove y Hevia, à M. José de Gardenas, qui ont eu pour moi toutes les obligeances. Vraiment, si j'ai blessé quelques jourtiaux, c'est que je ne pouvais faire autrement.
M'était-il possible de dire que YVnwersal croit en Dieu; que M. Castelar est un Ximénès; que si la Tertulia arrivait aux affaires, ses rédacteurs effaceraient les points noirs de M. Zorrilla; et que le carlisme de la Esperanza ou même du Pensamiento représente les idées modernes? Je ne le pouvais, n'est-ce pas? Allons, mon brave Madrid, au revoir !
Je faisais route avec le général Milans del Bosch, directeur de la cavalerie, son aide de camp, et un avocat madrilène plus causeur qu'une pie et qui pimentait sa conversation de trois mots en trois mots, d'un caracco originalement prononcé. Caracco est un juron espagnol que je vous demanderai la permission de ne pas traduire. Â un autre moment, la conversation n'aurait pas cliômé avec lui. Mais il avait beau me provoquer, je ne me sentais la force de lui répondre que par monosyllabes, et mon œil distrait apercevait à peine la campagne assez riante à travers laquelle nous courions : Gétafé et sa colline d!El Punto que Ton prétend être le point central de l'Espagne ; Pinto avec le château féodal de Don Rodrigo de Mendoza, où Philippe II fit enfermer la princesse d'Eboli; Valdemoro, bourg délabré; Ciempozuelos, bien arrosé par le Jarama; le Tage jaune que nous franchissons; le palais, les jardins et les ombrages superbes du domaine royal d'Aranjuez; Castillejo qui mène à Tolède; Yepes aux vins blancs; la fiévreuse Huerta; Tembleque la charbonnière; Yillacanas qui produit du bon blé et nourrit des moutons à la chair succulente; les rivières du Bianzarès et du Giguela; les lacs salés qui entourent le village de Quero.
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A Âlcazar de San-Juan^ la voie bifurque : train du Portugal par Qudad-Réal; train d'Andalousie. Avant de monter dans ce dernier, je vidais mélancoliquement une tasse de chocolat, qui est en Espagne le déjeuner et le dîner de bien des gens.
Il existe une liaison si intime entre Fàme et le corps que je ne sais au juste quel est le serviteur ni quel est le maître. M. de Bonald dit que Thomme est une intelligence servie par des organes. Servie est-il bien exact? Le fait est que Tâme est comme endormie quand le corps souffre, et que le corps est rompu aux heures où Tàme n'est pas en liberté. Mon âme était enveloppée d'un crêpe et mes yeux voyaient tout en noir. Mais dès que nous entrâmes dans ces plaines désertes de la Manche, aussi nues que les marécages de la Sprée, mon humeur s'assombrit davantage. Tout au plus, les mouHns à vent de Griptana qui élèvent leurs ailes sur la Sierra de Molinos, m' arrachèrent-ils un demi-sourire, en me faisant penser que c'étaient peut-être les mêmes moulins dont la vue allumait le courage du bon chevalier Don Quichotte de la Manche. Là, en effet, se déroule le roman de Cervantes. A Algamasilla de Âlba est mort son héros. A la Venta de Quesada se fit la veillée des armes, et Sancho fut berné par les valets de rhôtellerie. Ce sont les mêmes bouquets d'oliviers rares et maigres, le même Guadiana qui coule sans bruit au milieu d'une lande, les mêmes grosses pierres calcaires qui donnent à cette nappe de terre stérile la physionomie d'un immense jeu de boules. La ville de Manzanarès sur l'Azner repose
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assez agréablement la vue durant cinq minutes. Après elle, quelques cépages; puis, le désert.
Je m'étais assoupi. Le général, les yeux fermés, rêvait sans doute à un combat. L'aide de camp rêvait certainement à la large bande de drap d'or qui orne le pantalon du général. L'avocat n'ouvrait plus la bouche que de loin en loin. Seul, un caracco traînard rompait de temps à autre le silence de la nuit qui s'achevait. Ma pensée était toujours à Madrid.
Nous arrivions à Val de Penas. La porte s'ouvrit et je sentis une main se poser sur mon épaule. Vous vous rap^Jelez qu'il y a quelques jours des brigands arrêtèrent, à peu près à cet endroit, le convoi d'Andalousie. Réveillé subitement, je ne réfléchis pas que les voleurs n'attaquent pas deux fois de suite la même position, et je crus de bonne foi à une nouvelle surprise. Je me levai en sursaut. « Sapristi, le général n'a pas son sabre ! » Il n'en était pas besoin heureusement. Un employé de la Compagnie nous priait tout simplement de faire place à trois nouveaux voyageurs : un Anglais et deux Anglaises.
Envoyant les ladies, l'avocat qui, cette fois, dormait tout de bon, fit une affreuse grimace. L'une d'elles lui marcha sur le pied, ce qui lui arracha un aï! senôra ! des plus aigus et le réveilla tout à fait. Avec le réveil, la gaieté lui revint. Caracco I il acheta au buffet un flacon de vin de Val de Penas, dont les plants, dit-on, furent autrefois apportés de la Bourgogne; il s'approvisionna de saucisson, de pâtés, d'oranges et de pommes, et nous contraignit, à quatre heures du matin, à déjeuner tous les sept. Les blondes tomnstes d'Albion
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n'avaient rien delà roideur britannique, et le père, le frère ou le mari de Tune des deux n'avait pas la figure gelée de ses compatriotes. Ce repas improvisé fut as* saisonné des propos du maître, qui parla, but et mangea si bien, qu'une heure après, à Cardenas, où le curé avec Cardenio et Dorothée conduisirent Don Quichotte, il ronflait comme un capucin après la col* lation.
Nous avions dépassé déjà Santa-Cruz de Mudela, assez jolie petite ville, Almuradiel, bâti au milieu de gracieuses collines et de chênes nains, et nous nous élevions doucement vers la Sierra-Morena. Les mon» tagnes se pressent, se dressent, se hérissent à Tappro* che du défilé de Despenapërros. Les rochers semblent découpés à coups de hache. Des aiguilles de pierre, des colonnes et des stalactites pointus fendent les airs* Cette chaîne est extrêmement pittoresque et les gorges d'une grâce délicieuse. Les mamelons et les rochers sont tapissés de chênes verts ou de pelouses émaillées de pâquerettes, de campanules et d'une quantité de fleurs dont l'éclat égayé la vue, et dont je respire le parfum, mais que je ne distingue pas bieb. La brise du matin nous apporte leur senteur, et nous marchons à travers cette sierra féerique, par Santa-Elena, Las Navas de Tolosa, où les rois de Castille, de Navarre et d'Aragon défirent Mahomed el Nassr, et Vilchès. Je commençais à m'intéresser au spectacle que le jour m'accordait, la nature ayant le don de dissiper les inquiétudes de l'esprit et de calmer, en les régularisant, lés battements du cœur.
De la sierra de Segura, où prend sa source le Gua-
dalquivir, que nous allons suivre jusqu'à Séville, nous entrons dans la vallée du rio Guarrizas, plantée d'oliviers et de chênes verts, dont les chatons jaune-gris nous envoient des bouffées odorantes. La plaine est, à partir de là^ d'une fertilité admirable. Nous sommes en Andalousie. Les montagnes peu élevées, verdoyantes sur les flancs et couronnées de neige de la sierra Nevada, font Tarrière-plan de la contrée toute semée de blé d'une venue magnifique. Linarès, Baeza, Javnlquinto, Menjibar, Espeluy, Yillanueva de laReina, sont autant de villages de cultivateurs constiuits, comme de riches métairies, dans ces champs de céréales,
A Andujar, où le duc d'Angoulême signa l'ordonnance du 8 août 1823, qui défendait les arrestations arbitraires à une époque où l'extrême division des partis Hgitait déjà la Péninsule, et où Ferdinand VII était prisonnier des Cortès à Séville, la culture change un peu. Il y a beaucoup plus d'oliviers que de blé à Arjonilla, à Marmolejo, à Villa del Rio, à Montoro, à Pedro Abad, à El Carpio, à Villafranca, à Las Ventas de Alcolea. Ces oliviers sont bien taillés, soigneusement bêchés et cultivés. On aperçoit également des vignobles en bon état, des mûriers et des arbres à fruit. A la dernière station dont je parle, se trouve le pont d'Alcolea, El Puente de Alcolea^ qui a donné son nom à la bataille livrée en 1868, lors de la chute de la reine Isabelle, entre les généraux restés fidèles à la couronne et les capitaines révoltés qui ont eu le patriotisme de faire asseoir sur le trône un prince italien, ne sachant de la langue espagnole que buenos
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dias et buenas noches. Vous pensez bien que nous ne pouvions passer le Guadalquivir, à une portée de fusil de chasse de ce pont, sans que la conversation de mes voisins s^engageàt sur le terrain politique. L'un pré* tendait que le duc de Montpensier avait laissé échapper une belle occasion, Tautre prétendait le contraire, un troisième émettait un tiers avis. J'écoutai sans prendre part à la discussion, ainsi que j'ai l'habitude de faire. Je reçois l'hospitalité en Espagne, je ne voudrais froisser qui que ce soit. Les personnes qui me connaissent n'ignorent pas mon opinion sur les affaires de ce pays. Je la dis aux lecteurs du Journal de Paris ^ et je la signe; mais avec les Espagnols, je m'abstiens de parler de ces questions, parce qu'il n'est pas convenable de discuter, en pays étranger, de semblables sujets. L'animation qui éclata soudain dans le compartiment ne m'empêcha donc pas d'admirer le frais vallon au bout duquel j'entrevoyais les faubourgs de Gordoue, où nous arrivâmes assez à temps pour que la discorde au camp d'Agramant ne changeât pas de caractère.
Je ne m'arrêtai que quelques instants à Gordoue, où sont amoncelées des ruines en quantité prodigieuse, des façades admirables, des croisées arabes, des monastères inhabités, des portails de la Renaissance, des édifices à ogives, des galeries d'arcanes aériennes, des tronçons de colonnes, des fragments de marbre et de jaspe et tous les vestiges que peut offrir une ville que les Romains enrichirent de monuments, où les Arabes construisirent sept cents mosquées^ et l'art chrétien ses couvents et ses temples. La mosquée seule
d' Abd-er-Rabmman et d'Hîxem est debout et entière. L mtérieur en est des plus extraordinaires et des plus curieux à voir. C'est une forêt de huit cents colonnes d*ordre corinthien-arabe, de porphyre et de brèche verte et violette. De leurs chapiteaux s'élancent des arcs blancs et rouges, qui ressemblent à des arbres entrea*oisant. leurs branches. Il me serait bien difii* cile de vous déorire! tous les détails de cette architecture arabe. Il est de ces merveilles qu'il faut voir, et dont la peinture ne donne même pas une image. Si donc vous voulez vous représenter la mosquée de Gordoue, je vous dirai : « Venez la voir, je ne me charge pas de vous la peindre. »
A Cordoue, je rencontrai un ingénieur de Grenoble qui connaît ma famille, et M. Lévy Alvarès, directeur de l'exploitation du chemin de fer de Cordoue à Seville. M. Alvarès m'olBrit un fauteuil dans son wagonsalon jusqu'à Séville.
II y a un charme tout particulier à se trouver ainsi dans la même rue aveé un homme que Ton n'a jamais vu, que Ton entend parler pour la première (ois, qui s'exprime en dair français, et à qui l'on dit tinlidement : « Je suis bien indiscret, monsieur, mais il me semble reconnaître à votre accent que vous êtes dn Dauphiné. — Oui^ monsieur, et je crois bien au vôtre que vous n'êtes pas du Limousin. » On échange sa carte. « Ah ! vous êtes monsieur un tel, je connais votre famille. — Je connais la vôtre aussi. » Et une sorte d'étincelle électrique vous parcourt. Cet indifférent est né à deux pas de chez vous. Gomme vous, il aime la France, il a causé avec les personnes que
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VOUS aimez, on a avec lui des relations communes. Quelquefois on est réuni dans les mêmes affections politiques , et cela se passe en moins de temps qu*il n'en faut pour le raconter à cinq cents lieues de son pays.
De cette ville, la Toie ferrée suit à peu prés sans interruption le fleuve du Guadalquivir et traverse de vastes prairies toutes fleuries où paissent, en prenant leurs ébats, des chevaux de remonte, des taureaux de combat à Tœil fauve et de paisibles bœufs, étendus sur Fherbe et secouant les oreilles au sifflet de la locomotive, comme pour dire: «La belle invention, qui trouble mon repos ! » Ces prés sont verts et épais. Les terres ensemencées qui les entrecoupent sont chargées de blé déjà jaunissant. Dans trois semaines, on fauchera les orges. A la fin de mai, toutes les récoltes seront serrées dans la grange. Et le soleil, prenant sa part, après Thomme, de cette terre promise, rôtira la campagne. 11 ne restera pas un brin d'herbe, pas un pavot, pas un volubilis de cette végétation luxuriante qui est aujourd'hui dans sa splendeur.
Le sol y est si fécond qu il n'est besoin, comme on Ta dit des Indes, que de le chatouiller avec un râr teau pour qu'il sourie avec une moisson. Les rosiers y croissent comme chez nous les orties. Des forêts d'orangers montrent leurs fruits d'or; leurs petits boutons blancs embaument Tair. Des palmiers étalent leurs larges feuilles. Des aloës et des figuiers de Barbarie ferment la voie. Ils prospèrent dans ce terrain presque africain, mais quelques-uns végètent ou péris sent, piqués dans le cœur du pivot par une espèce de
courteroUe. Des plantations d* oliviers, des \ighes, des chênes verts en fleurs, des lentisques, des grenadiers croissent pêle-mêle. A côté des troupeaux de moutons et des chèvres pendues aux cytises, des cigognes couvent leurs œufs sur les meules de chaume amassées par le paysan ; les oiseaux s^égosillent ; le ciel est plein de lumière; la température est chaude; le laboureur, avec son béret de velours noir, ses culottes courtes et son pourpoint, sort sur le pas de sa porte et couche déjà à la belle étoile; les femmes à la jupe rouge poussent leurs vaches devant elles; les enfants sont accroupis auprès de la ferme.
Almodovar suit Cordoue. Il est dominé parle château de Don Pedro, dont quatre tours subsistent. Posadas, Hornachuelos que commande une forteresse en ruines; Gonstantina, la ville aux eaux-de-vie; Palma, la ville aux oranges, il y en a des monceaux à la gare; Pefiaflor au clocher roman revêtu de faïence bleue; Lora del Rio et sa chapelle romane; les pans de TAlcazar de Garmona, Tocina, Brenes, la place où fût Itàlica, campos ubi Troja fuit^ la patrie de Trajan, d'Adrien et de Théodose ; le couvent des Repenties de Santi'-Ponce^ le remède à côté du mal, la retraite à côté de Séville.
Séville ! le général Milans del Bosch et moi descendîmes à la fonda del Cisne^ en face du théâtre de San- Fernando. Get hôtel est tenu par un Français. Dans la salle à manger, je reconnus un Anglais que j'avais vu plusieurs fois, il y a sept ou huit ans, chez un président de chambre à la cour de Grenoble. Il arrivait de Ténériffe. Nous dînâmes ensemble, et je ne tardai
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pas à aller, comme le Basile de // Barbiere^ me coucher dans un bon lit. La couche est abritée des moustiques par des rideaux en gaze rose. Mais, impossible de dormir ! Ma chambre est séparée par une porte, mince comme une feuille, du buen retira de la première chanteuse de la troupe italienne du théâtre de San- Fernando, qui répète le quatuor du rouet de Martha. Une fois. Deux fois, passe. Trois fois! Trois fois ! ! En trois enjambées, je suis à la porte maudite. Je frappe. « Qui va là ? » me dit la tenorioa dans la langue de Pétrarque. « Belle voisine, — je ne Tavais jamais vue, — lui répondis-je dans la même langue, belle voisine, vous chantez mieux qu'un rossignol, j'irai demain vous applaudir à San-Fernando, vous et M. de Fiotow; je vous couvrirai de fleurs. — «Monsieur! monsieur! — Mais de grâce, par tous les saints de TltaHe, permettez-moi de dormir; j'ai If s yeux comme des poings, les membres broyés, un sommeil atroce. » L'Italienne éclata de rire, mais je n'entendis pas la quatrième répétition, et un instant après, j'étais plongé dans une insensibilité bienfaisante.
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Dès mon lever, je me suis rendu au palais de San- Telmo, chez M. le duc de Montpensier; et j*ai pu visiter dans le détail cette magnifique habitation et les jardins princiers qui s'étendent derrière elle. San- Telmo est décoré, avec un goût exquis, de meubles précieux, d'autiques, de statues, de bustes, d' œuvres d*art et de belles toiles de Técole de Séville, fondée par Juan Sanchez de Castro, école dont les tableaux signés de Murillo, de Diego de la Barreda, de Francisco et de Bartolomé de Herrera, d'Agustin del Castillo, de Luis Fernandez, de Francisco Zurbaran et de bien d'autres peintres andalous, enrichissent le musée de la ville. Dans l'une des chambres affectées au service particulier du prince, sont appendus un beau portrait de la reine Marie -Amélie, sainte et douce figure qui sourit au visiteur, et plusieurs charges au crayon représentant le prince occupé à cueillir des oranges ou, chasseur malheureux, nargué par les lapins de la sierra. Ce domaine a un luxe tout royal. Le duc
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a réuni, en outre, dans le parc, les plantes les plus rares, les arbres les plus touffus, de superbes orangers et des palmiers majestueux. En me promenant sous les ombrages, j'arrivai, au détour d*une allée, près de la serre, sur le seuil de laquelle était assise la plus jeune princesse, Maria-Luisa-Femanda , char^ mante enfant de cinq ans qui babillait avec sa gouvernante.
Je n*ai pas eu le même bonheur dans mes autres visites. M. Juan de Gardenas, de Madrid, m'avait adressé au comte de Castilleja de Guzman, que Ton appelle ici le petit roi, à cause de sa grande fortune et de la magnificence de sa maison. Le comte n'est pas à Se ville en ce moment. Mon ami, le comte Henry d'Ideville, m'avait aussi donné un mot pour le comte du Roscoat, consul de France, avec lequel il était attaché, il y a quelques années, à notre ambassade à Rome. M. du Roscoat est en Bretagne pour un mois ou deux. J'ai été reçu par son chancelier, M. du Clauzel, qui s'est mis obligeamment à ma disposition. J'avais à voir une troisième personne, M. Fernandez Espino, directeur de La Legitimitad /journal alphonsin. M. Espino est à Séville. Mais nous avons joué comme à cache-cache, lui venant à ma fonda^ moi allant à sa casa^ à son imprimerie ou aux bureaux de la rédaction, sansqu'ilnous ait été possible de nous rejoindre.
Si je n'ai pu voir MM. de Castilleja, du Roscoat et Espino, à qui je me suis présenté, le hasard m'a mis sur les pas de deux touristes de ma connaissance, en compagnie desquels j'ai couru Séville.
C'est une grande ville de cent vingt mille habitants»
n y avait, récemment encore, une coloi:ie de quatre miile cinq cents Français, qui a diminué, parail-il. I^s rues sont tortueuses, étroites, dallées et propres; les maisons basses, grillagées, pourvues de balcois et de miradores remplis de vases de fleurs ; une cour intérieure pavée de marbre ou de mosaïque-, agrémentée de plantes exotiques,, d'un bassin et d'un jet d'eau, sert d'appartement pendant les grandes chaleurs de juin, de juillet et d'août. On descend des étages dans le patio et l'on respire là un peu d'air frais.
Extérieurement, ces casas sont revêtues d^une chemise bien blanche, bleu de ciel, rose tendre ou beurre frais, sur laquelle les balcons verts forment une sorte de passementerie, de grecque, et les géraniums ou les rosiers des miradores une guirlande embaumée. Lorsque le soleil est par trop brûlant, on tend d'un toit à l'autre, — beaucoup sont disposés en terrasse, — des tentures de lin qui font de la rue un passage couvert. Ces rues ont un aspect d'une coquetterie des plus jolies et d'une originalité tout orientale. Plusieurs sont bordées de colonnes de marbre blanc provenant des fouilles d'Italica. D'autres, remontant à la domination mauresque, sont divisées en boutiques exiguës, telles que l'on en voit à Clonstantinople et à Alger. Les places sont plantées d'orangers fleuiis qui répandent dans la ville une odeur enivrante. S^ville tout entière est gracieuse et conserve son caractère ancien. Si j'avais à choisir entre les villes de l'Espagne que je connais, j'offrirais à Séville la fleur d'oranger.
S£ViLL£. f^i
Cependant Séville est bien morte. Le matin, ses rues ne sont parcourues que par les ânesses, aux longrues et sourdes clochettes, qui apportent leur lait aux habitants; par les mules dont le bat est chargé des balayures et les gitanos du faubocu*g de Triana qui Tiennent travailler à la manufacture des tabacs. Ces bohémiennes ont une réputation de beauté que vraiment elles ne méritent pas; ce sont de maigres squelettes jaune-citron. Dans le jour, personne. Ce n'est qu'à six heures du soir, lorsque la chaleur diminue, que l'on voit les équipages circuler, les promeneurs et les promeneuses se diriger vers la Plaza del Duque, la Plaza de la Magdalena^ Las Delicias de CristinUy un nid de roses, ou les avenues qui, suivant le Guadàlquivir, vont de la porte de Triana à la Torre del oro.
Les femmes de Séville sont plus jolies encore que les Castillanes; je ne dis pas qu'elles soient les plus jolies de l'Espagne, parce que je me suis promis de ne jamais dire : « Cette femme est la plus jolie du monde. » On t:ouve toujours des femmes plus jolies que celles que l'on connaît. Leur teint est moins blanc que les joues neigeuses des senoras de Madrid ; et, en sculptant leurs épaules, Dieu a donné peut-être quelques coups de ciseau de trop. Mais leur démarche a plus de nonchalance provoquante. Et leurs yeux ! quand on y plonge son regard, le haut du corps se penche en avant, il vous semble que vous allez vous jeter à la nage dans ces horizons noirs, profonds, veloutés et humides. Vivre d'oranges et passer sa vie dans la contemplation de ces yeux, cela doit suffire à
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an Andalou intelligent*. Elles portent toutes de longues robes de soie claire à queue, quelquefois la mantille, le plus souvent une simple fleur dans les cheveux, mais une fleur naturelle, que leur mignonne main a coupée dans le parterre du patio. Les femmes du peuple ont le même costume. Une robe à traîne en éto£Pe à bon marché, un chàle sur les épaulés, des roses, des branches de géranium ou de jasmin piquées à leurs nattes. CVst là leur toilette depuis le lever jusqu'à l'heure avancée où elles se retirent dans le dormitorio^ car à Séville on vit plus la nuit que le jour. Les magasins eux-mêmes ne voient les chalands que dans la soirée.
Des hommes, quelques-uns portent encore le vêtement andalou dont vous avez vu maintes fois la forme à Paris, à l'Opéra, à TOpéra-Comique ou à l'Athénée; mais il disparaît peu à peu. Hélas ! toutes les modes, toutes les coutumes qui donnent à ces provinces un caractère original finiront par disparaître; et, sous le vent démocratique, qui sait si Séville ne ressemblera pas un jour à Pontoise ? Cependant une foule d'usa* ges continuent à être observés. Ainsi, le nouio on prétendu d'une jeune fille est tenu à un stage assez long sous les fenêtres de la belle, avant d'adresser à la famille une demande en règle. La requête agréée, il est reçu à la casa^ mais toujours obligé de soupirer devant la grille chaque fois qu'il entre ou qu'il sort. On m'avait indiqué l'un de ces amoureux et le mirador à l'abri duquel battait le cœur de la noi^ra^ D'un angle, dans la demi- obscurité, j'observai l'échange des signaux et cette espèce de fluide qui se répand