‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 38 sur 48 · DB VALENCE A BARCELONE · texte numérisé non relu

DB VALENCE A BARCELONE

le pont du Lladoner, et cent autres constructions moins importantes exigeraient un voyage à pied qui permettrait d'examiner de près toates ces splendeurs d*une civilisation disparue et de dessiner leur croquis.

Le moyen âge et les temps modernes y ont laissé également la marque de leur passage. Le duc de Calabre y a b&ti le vaste monastère de San-Miguel de los Reyes. Les fondements de Villaréal ont été jetés par don Jaime d'Aragon. Les rois d'Aragon y avaient un palais aujourd'hui ruiné. Les Goths» les Celtes et les Maures ont posé leur sceau effacé par les siècles. On y retrouve même, entre autres à Tarragone, des constructions cydopéennes. La route est marquée par des monuments en ruines^ par des tas de pierres détachées de palais ou de forteresses, et l'on voit, encastrés dans les chaumières des paysans, des corniches sculptées ou des fragments de colonnes antiques.

Tout cela a un très-grand air au milieu de cette vallée verdoyante, de ces petites chaînes de montagnes et sur le bord de cette mer verte et limpide qui découpe dans le rivage ses golfes, ses baies et ses promontoires semblables à la dentelle que fabriquent les femmes de San Felice de Llobrégat.

Vers Vendrell, on s'éloigne un peu de la Méditerranée, pour aller rejoindre Martorell, qui est dans les terres, et Ton s'en rapproche eu avant de Barcelone, assise dans une plaine qu'entoure un massif de montagnes et qu'échancre la baie disposée en port. Une jolie campagne peuplée de villas élégantes, d'arbres fruitiers, de jardins fleuris, de hauts fourneaux, de manufactures magnifiques, de faubourgs nombreux,

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San Gervasio, la Bordeta, Esplugas, San-Just, Sans entourent Barcelone.

A Barcelone, on n'est plus en Espagne, on est à Marseille. Le porC abrite des centaines de bateaux de toutes les nations, qui attendent patiemment que leur charge soit complète pour déployer leurs voiles et gagner Thorizon. Des milliers de matelots et de commissionnaires remuent les ballots sur le quai. Les Catalans aux bas blancs, à la culotte courte de^velours noir, à la veste étroite, au grand bonnet violet qui ressemble à une mitre d'cvéque sur laquelle on aurait donné un coup de poing, vont et viennent, conduisant leurs chevaux et leurs mules. La ville est vaste, bien percée, bâtie de hautes maisons. Les rues sont spacieuses, les boulevards plantés de beaux arbres, les places superbes. L'animation s'étend d'un quartier à l'autre. Les habitants sont actifs. La vie commerciale et industrielle anime en un mot les deux cent mille Barcelonais qui vivent du trafic maritime. Mais hélas ! ce n'est plus là une cité espagnole calme, originale, aux maisons frustes, à l'air antique. C'est un petit Marseille. Je suis même logé sur la Cannebière, à la Rambla, et j'entends hâbler l'espagnol aussi correctement que les locataires de la rue du Paradis ou de la rue de Beizunce parlent le français. Les opinions politiques sont uu nouveau trait de ressemblance. Dans les grandes villes espagnoles, Séville, Cadix, Valence, les masses sont républicaines et les classes moyennes ou aristocratiques sont de préférence alpbonsines. A Barcelone, les commerçants et les industriels sont progressistes, tout comme les négociants marseillais

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sont partisans de cette joyeuse plaisanterie qu'on appelle l'essai loyal de la République. Enfin! on ne sau* rait empêcher les gens de mettre les doigts au feu, si cela leur fait plaisir.

Cependant, il n'y a pas à Barcelone que des rues magnifiquement modernes, des fontaines élégantes, des magasins parisiens, le Jardin del General^ le Paseo de San,' Juan ^ le Paseo de Gracia et autres promenades. Il y a quelques monuments très- dignes d'intérêt. La cathédrale qui a plus de mille ans d'existence, puisqu'elle a été restaurée, je croîs, par Raymond Bérenger, vers le onzième siècle, est une église gothique dont la façade est inachevée et qui se fait remarquer extérieurement par ses deux tours et son perron plus élevé que la façade elle-même. L'intérieur est noirci comme par du noir de fumée. Les voûtes sont d'une élévation presque égale à celle de la cathédrale de Séville. Des piliers à facettes les supportent. L'ensemble du sanctuaire est majestueux. Le maître-autel, leCoro, les sculptures, l'abside, la crypte de Sainie-Eulalie« les vitraux sont d'une réelle beauté. Le cloître attenant à la cathédrale offre aussi des sculptures remarquables. Santa Maria del Mar se distingue par un portail gothique d'un beau style. Le Real Palacio, dont les murs sont barbouillés de fresques représentant des pilastres, est un palais gothique assez vulgaire. La Casa de la Diputacion dont la façade principale n'a rien de remarquable, renferme des salles et des plafonds richement décorés. La Casa consîstorialj la Casa longa^ la Casa aduana sont modernes et assez élégantes. La vieille ville conserve encore un aspect particulier.

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et il Be trouve cà et là des débris de construetions romaines, de vieux hôtels seigneuriaux, des tours, des colonnes, des sculptures maçonnées dans des constructions récentes, sans parler des autres édifices que je n*|ii pas même cités et que je n'ai vus qu'à la hâte ; mais il pleut et il fait froid. Mon ami, le senor Toda, voulait bien me faire visiter, dans sa voiture, toutes ces curiosités afin que j'emportasse de Barcelone, la ville moderne la plus belle, la plus active et la plus richeder£spagpe,un bon souvenir et un aperçu complet. (Test bien assez de se fatiguer sans exposer au mauvais temps un ami, un cocher et un cheval.

ÛE BARCELONE A SARAGOSSB.

SaragofM, 19 ayril.

Je ne m^imaginals pas, je Tavoue, que dans aucun district de TEspagne, à part la ville de Barcelone, on rencontrât une aussi grande abondance d'usines et une population aussi industrieuse que celles qui se succèdent sur la ligne de Saragosse. Non-seulement les environs de la capitale de la Catalogne sont d'une fertilité admirable, cultivés avec intelligence, en vignes, en céréales et en chanvre, d'un aspect varié à cause des accidents de terrain, et d'une nature pittoresque, mais l'industrie y est en pleine activité sur un territoire assez étendu. Sabadell et Tarrasa se peuvent comparer aux petites villes manufacturières les plus prospères de notre pays. Leurs draps et leurs étoffes de coton ont une certaine renommée, même au delà des Pyrénées. Des centaines de hautes cheminées de fabrique percent de toutes parts, au milieu des Forêts de pins, dans les gorges sauvages et irrégulières qui suivent les sinuosités du Llorte, du Llobrégat et du Cardoner dont les eaux ressemblent à s'y méprendre

à un potage bisque d*écrevîsses. Mais toas les angles de terrain qui ne sont pas pris par les cours d^eau, les sapins ou les précipices, sont labourés et ensemencés avec soin. Les roches dentelées du Montserrat forment le fond de ce paysage intéressant.

Le Montserrat ne tarde pas à devenir le paysage lui-même. On s*en rapproche, en effet, à Olesa, à travers un nombre prodigieux de tranchées pratiquées dans la roche vive, de tunnels, de remblais de terre rouge, de ponts et de viaducs; et Ton aperçoit bientôt, au pied de la chaîne de Casa Llimona, dont les forêts ont une teinte sombre, les Banos de la Puda excellents pour les affections cutanées et pour les jeunes filles délicates. Comme aux eaux d^Uriage, elles viennent chercher dans ces sources nitrogénées sulfureuses à la vertu fortifiante, le viatique qui leur donne la force de supporter le sacrement du mariage. Vers San-Guim, on distingue parfaitement le monastère bâti sur ce roc gris, déchiqueté, ainsi qu*un squelette par les corbeaux, et on ne perd de vue le groupe dont il fait partie qu'après Mouistrol et San-Vicente de Castallet qui animent, avec plusieurs autres villages, la suite du panorama.

 Manrésa, qui mérite une mention particulière, je fus témoin d'une petite scène de la vie électorale. Le député de Manrésa, Don Eduardo Reig, ministériel, partait pour Madrid où les Cortès doivent se réunir au commencement de la semame prochaine. Une vingtaine d'électeurs influents lui faisaient la conduite. II y avait le juge de paix, Talcade et ses aides, Flmissier, quatre conseillers municipaux progressistes, le

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barbier de la Plaza mayor^ le tailleur du senor, son cafetier et son cordonnier. Dans mes moments de loisir, je m'exerce à déchiffrer la profession des passante en étudiant les lignes de leur visage. Je suis d'une assez jolie force, par exemple, sur les bottiers. Je reconnais un bottier n*importe où. J'ai donc reconnu du premier coup le bottier du senor Reig, puis son barbier, puis les autres. Les adieux ont été touchants. Le juge avait un air paterne qui m'a ému. Le barbier, le barbier surtout, a été superbe. Sa tète en boule s'est illuminée de deux yeux, pétillants d'orgueil lorsque le député lui a donné une poignée de main. Il a passé le train en revue pour s'assurer que chacun avait bien vu le barbier, le député et la poignée de main.

TTne fois le ^enor Reig en wagon et le barbier content, vous comprenez que nous étions tous satibfaits et que le train n'avait plus qu'à reprendre sa course. Mais une averse était survenue, la pluie battait en biais les voitures et inondait la voie. La locomptive se mita patiner et pendant une demi-heure, pour gravir les rampes très-raides qui précèdent Rajadell et la sierra de Calaf, point culminant de la Catalogne, notre vitesse fut à peu près équivalente à celle d'un boulevardier flànaut les mains dans ses poches. De gros nuages noirs nous enveloppaient. On se serait cru en pleine nuit. Puis, une éclaircie se fit. Nous commençâmes à pouvoir compter les innombrables crevasses qui écorchent le bassin du Sègre. Le château maure de Santa- Fé se détachait à droite, Cervera et l'Université de Philippe V apparaissaient distinctement; la tour de

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Granena et son rocher en dent de scie semblaient vouloir crever les nuées ; le soleil resplendissait de nouveau. Seulement, Tair s'était sensiblement refroidi, les estomacs s'étaient creusés sous l'action de cet abaissement de la température et à la vue de ce pays pierreux et raviné. Pour ma part, je ne prêtai qu'une médiocre attention au célèbre couvent de Bellpuig ; et Lérida dont les remparts se montraient au loin, était bien longue à atteindre.

Je dînai mal à Lerida où je m'arrêtai. Sûrement, lorsque le prince de G)ndé ouvrit la tranchée devant cette place au son des violons, la cuisine des assiégés témoignait d'une civilisation aussi avancée que celle qui y fleurit aujourd'hui. Comment se peut-il qu'un animal à deux pieds sans plumes ne sache pas tirer un meilleur parti du laitage, des légumes, de la viande et des autres ingrédients culinaires ? Le vin était à l'avenant. Aussi, j'allai prendre dans ma valise une bouteille de vieux Xérès dont m'avait fait cadeau, à Xérès même, un Anglais établi dans cette ville, — une partie de sa population est anglaise, — et je me rabattis sur ce liquide. Après quoi, je contemplai la forteresse que trois fois nous avons assiégée sous les ordres de Condé, du duc d'Orléans et de Suchet. Elle s'élève sur un rocher qui, d'un côté, est à pic et domine les vastes plaines de TUrgel limitées par la sierra de Pradès, et, à Textréme horizon, par le Monsech, la neigeuse Maladetta et les Pyrénées. Les murailles sont très-délabrées. La vieille cathédrale qui est assise, sur le plateau, près du château, n'ofTre plus que les restes de son architecture byzantine-gothique mé*

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langée d'arabe. Les rues étroites, malpropres et pauvres sont tracées au bas, sur les bords du Sègre.

Au delà d'Almacellas, qui, je crois, est à une quinzaine de kilomètres de Lérida, le rio Clamor sert de limite entre la Catalogne et T Aragon. Il s*en faut, à partir de ce point, que le sol, qui cependant est riche en grande partie, soit aussi bien cultivé. Entre les ravins qui reparaissent çà et là, des plaines grises, plantées d'oliviers pâles, si pâles qu'ils semblent phthisiques, attendent encore la charrue* De pauvres diables de paysans, plies dans leurs couvertures, errent pieds nus, le nez au vent. Ils n'ont pas les qualités laborieuses du Catalan ou du Valencien. Ils ne cherchent pas à améliorer leur sort ; tout ce qu'ils désirent, c'est de pouvoir se mettre sous la dent un méchant morceau de pain. Avec cette sobriété, la terre reste inculte. Toutefois le plateau qui donne accès dans TAragon ne manque pas d'un certain caractère, malgré sa nudité. Les montagnes qui Tentourent ont des formes gracieuses et des reflets bleuâtres. On dirait une écharpe frangée passée autour de ce paysage. Elles changent de forme du côté de Monzon dont le château démantelé couronne la roche blanche qui le supporte. Elles figurent des remparts, des bastions, des tours, des ouvrages avancés qui, sous le soleil cou* chant et dans le demi-jour du crépuscule, jouent une fantasmagorie guerrière. Une jeune dame, à côté de qui je me trouve, s'extasie devant ces fantômes de forteresse.

Le reste du parcours est fort triste. Selgua, Sarînena, Polenino, Zuera, Villanueva de Gallego et les

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autres villages qui précèdent Saragosse sont d'une pauvreté qui fait regret et rappelle les hameaux de Saint-Jean-de-Maurienne. A Granen dont la population en haillons, les pieds dans la boue, vient prélever un impôt de charité sur les voyageurs, impôt qu'on ne refuse certes pas en présence d'une telle misère, le train fut égayé par un vieil Aragonais dont le fémur passait à travers les trous du pantalon et qui chantait en s' accompagnant de la guitare. La chanson qu'il éraillait de sa voix souffreteuse était un de ces chants andalous dont le rhy thme est si particulier que je ne pourrais guère vous donner une idée de celui-ci dans le cas où vous n'en auriez jamais entendu. C'est une chanson que l'on chante aux vendanges : elle vante les raisins dorés, les plaisirs de la récolte et rit des gourmands qui, croquant les graines, au lieu d'emplir le panier, s'exposent à certains désagréments, dér tails d'intestins dans lesquels vous me permettrez de ne pas descendre. Le compositeur a peint ces souffrances gastralgiques en adaptant aux couplets une harmonie imita tive que tout l'art du chanteur consiste à bien rendre. Le vieux guitariste l'exécutait à merveille en contorsionnant les mandibules de sa bouche et en faisant crier les cordes de son instrument à vous faire rire aux larmes. Tout le convoi était aux portières et peu s'en est fallu qu'on ne priât le conducteur de laisser souf&er sa machine pour permettre à l'Aragonais de bisser son refrain égrillard. Au moment où le train se remit en marche, une poignée de cuartos alla soulager le hère qui, j'en suis bien sur, a béni Dieu de cette aubaine.

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En quelques toursde roue, nous filmes àSanigosse, située dans un pays assez joli. La vieille capitale de r Aragon perd peu à peu son aspect antique. Elle conserve encore des rues étroites, tortueuses; mais on y perce des voies spacieuses, et la rue sur laquelle a vue ma chambre à coucher est une belle et large rae. Ou y a créé aussi quelques jardins et planté des promenades, le Paseo de S anta-En gracia et le Paseo de las Damas^ qui font de Saragosse une autre ville que celle que l'armée française assiégea en

Les deux édifices les plus importants sont Téglise San-Saluador dont la façade gréco^romaine n'est gaére en harmonie avec le gothique et le style de la . Renaissance qui décorent les autres parties ; et Nuestra Sehora del Pilar^ monument plus vaste que remarquable. La Casa longa possède une belle salle dont les voûtes sont supportées par vingt-quatre colonnes à chapiteaux d'ordre dorique. La Torrr Nueifa^ tour octogone en briques dont chaque étage a un aspect différent. ISAIgaferia^ ancien palais des rois d'Aragon, où Ton remarque un bel escalier et quelques plafonds lambrissés superbes. Des églises, des couvents, des flèches et des clochers se marient à tous ces édifices. Vu d'une certaine distance, Tensemble de la ville a un air plus monumental et plus grandiose (jue la réalité.

XXÏV

DE SAR4GÔSSB A ÀLSASUA.

Pampelune, 21 avril.

« Allez à Pampelane ! » est une expression qui, en Oauphiné, signifie : a Allez au diable ! » Je suis donc au diable, c'est-à-dire à Pampelune. Il m'arrive ici un contre-temps désagréable. Une dame, de mes amies, m'avait remis une lettre de recommandation pour son frère, riche habitant de la capitale navar* raise. J'aurais eu un double plaisir à le voir, et parce qu'il eût été pour moi un guide excellent et parce qu'il est personnellement un- homme de distinction. Il a recueilli des documents intéressants sur l'histoire de la Navarre, et fourni au comte de Montalembert des notes précieuses pour ses Moines d! Occident, L'illustre académicien, peu de temps avant sa mort, lui envoya , comme souvenir , le manuscrit d'une étude sur la politique de l'Espagne. La connaissance d'un homme honoré d'une amitié aussi haute m'eût été très-sensible. Mais, j'ai égaré je ne sais où le billet, le nom et l'adresse. Il m'a donc été impossible de découvrir mon correspondant.

DE 8ARÀGOSSE À ALSASUA. 2S1

Pampelune est bâtie au fond d'une vallée verdoyante , entourée de belles montagnes aux crêtes neigeuses. Elle est ceinte de remparts un peu ruinés aujourd'hui qui lui donnent cependant un air fier. Ses rues sont propres et pittoresques. Sa Plaza del Castillo est une des plus belles de la Péninsule. Nos^ ira senora del Sagrario est une cathédrale gothique fort remarquable, et le cloître qui en est proche, o£Pre de merveilleuses sculptures. Mais, j*ai tant vu de superbes églises que je craindrais de vous fatiguer en' vous décrivant les monuments pampelunois. Je me suis promis de vous signaler surtout ce que je verrais d'original et d'intéressant. Eh bien, j'ai vu à Pampelune une institution curieuse, je veux parler de VIu'^ clusa ou Maternidad, C'est un hospice où Ton recueille les enfants trouvés, car le tour existe encore en Espagne. On y élève ces malheureux abandonnés. Lorsque les garçons ont atteint un certain àge^ on les met en apprentissage. On garde les filles jusqu'à ce qu'elles soient assez fortes pour être placées comme servantes. Cependant, si elles ont pour le mariage une vocation prononcée, on ne les contrarie pas, afin qu'elles n'imitent pas leurs mères. Voilà de quelle manière on leur trouve un mari. Il arrive que quelque gars navarrais ou aragonais se sent pris du désir de se marier. Mais, il n'a pour toute fortune que ses deux bons bras. Un fermier lui refuserait sa niha. Alors, comme il n'a besoin que d'une ménagère bien solide et bien sage, sachant faire la soupe, coudre et travailler; que tous les deux. Dieu aidant ! gagneront le pain de chaque jour, il met ses habits du dimanche

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et Ya frapper a la Maternidad. Les orphelines sont en récréation. On lui permet de se promener un instant, les mains dans ses poches, de regarder, de jeter son dévolu. Rarement, Télne refuse, elle va se créer une famille, la pauvrette ! ce mariage impromptu réussit tout comme un autre ; car le mariage est une loterie où Dieu sait si Ton puise en aveugle. Mais cette façon de se procurer un billet n'en est pas moins singulière daus un pays où le novio .et la novia sont tenus de s^aimer pendant un stage si long, si long, que Tamour le plus ardent finit par se changer en une cha^ leur douce. La senoi*a navarrais^, dont j'ai perdu la recommandation, m'a conté que, neuf années consécutives ! elle a été la noifia de son mari, qui habitait alors TAmérique du Sud et que, dans le cours de ce dixième de siècle, elle n'a pas manqué un seul jour de porter une lettre à son adresse au correo de Pampelune. Trois mille deux cent quatre-vingt-un timbres-poste ! Je connais même un général qui, quinze ans, a été le noi^io d'une Castillane et qui, après ces trois lustres de constance, a eu la scélératesse d'épouser une blonde d'un district anJalou, la Caroline. Si j'avais été ministre des armes, je l'aurais traduit devant un conseil de guerre. Je connais bien d'autres anecdotes sur ce chapitre. En quittant hier Saragosse, j'ai fait route avec deux jeunes mariées, qui étaient de cette belle humeur que lotr a quand on entame la lune de miel, et qui m'ont narré toutes les histoires de grand'mère d'Aragon et de Navarre.

Leur compagnie m'a raccourci le chemin qui, d'ailleurs, est agréable. Au sortir de Saragosse, le payjsage

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est extrêmement joli. La forteresse maure de rAljaferia, le village de Juslibol, les tours octogones à chaperon d*ardoises de Monzalbarba et d'Utebo se dessinent» parmi les champs, bien cultivés, où des troupeaux d'ànes et de juments paissent en bonne intelligence dans cette patrie de mulets. Las Caseta^, Sobradiel, Torrès, La Joyosa sont des bourgs situés presque sur les bords de rÈbre, que Ton suit longtemps encore* Au delà du pont jeté près du confluent du Jalon avee le canal d'Aragon, la montagne qui borde la vallée, s^échancre, et, dans sa brèche, les ruines du château de Castellar projettent leur silhouette sur le fond bleu du ciel Alagon, Pedrolo, Nemolino, Alcalo de Ebro, Luceni disparaissent à moitié dans la forêt d*oliviers, qu'encadre un chaînon de monts aux flancs blancs et rougeâtres. C*est à peu près à ce point de VÈbre, si je ne me trompe, que se passe, dans le roman de Cervantes, la scène de la barque enchantée. Gallur s'allonge sur un coteau. Cortès et Rivaforada sont as* sis entre des mamelons en pains de sucre, formés de stratiflcations horizontales. On passe au-dessus du Prado de la triste Tudela, et, à quelque distance, on aperçoit les dix-sept arches du pont de lÈbre tout percé de meurtrières. Aux tranchées des laderas del CrislOy succèdent de vastes pâturages, une plaine un peu grise ; puis oii atteint le vieux Castejon et Ton franchi le fleuvf; qui semble jouer avec la voie. Un peu plus loin, Milagro semble veiller sur le canton plat qui se développe à ses pieds et au bout duquel s'ouvre le ravin, où coule T Aragon. Des vignes mènent à Yillafranca , à Peralta, à Marcilla. Las Bardenas

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reaies ^ domaine royal, forment un désert où Ton ne Toît même pas paquerer des moutons. Les sites redeviennent un peu gais à Caparroso, que surplombe le château féodal de San Martin. Les hameaux de Traibuenas, de Murillete, de Pitillas, de Beire se baignent sur la berge du Zidacos. Olite est entouré de terres fertiles. Tafalla commande un gracieux vallon tout \ert d'oliviers et de cépages, la flor de Navarra! aux tours carrées, aux murs crénelés, aux palais en raines. Le terrain s'acccidente et s^enlaidit à Garinoaïn* Des monticules décharnés sont semés çà et là jusqu^à Campanas ; ce point est la porte du défilé de la sierra d'Alaiz. A partir de là, on s*engage dans un plis frais que coupe en biais l'acqueduc de Subiza, qui alimente ks fontaines de Pampelune. Cest un monument grandiose qui se découpe étrangement sur un rideau de vei*dure. Noaïn, Esquiroz aux gitanos basanés, le torrent profond de TElorz, les deux Zizur à Téglise gothique s'échelonnent à quelques pas de Pampelune.

Je laissai là mes jeunes mariés et j'allai mélancoliquement promener, dans Pampelune, mon humenr de célibataire. La journée était claire et riante. Je déjeunai avec appétit, sans que le doux regard de TAragonaise me fit trouver trop épais le potage ou trop charnel Tagneau rôti. Ah bah ! II n'est idylle qui ne tourne en prose, amour qui ne se* flétrisse, jolie fille de Castille, de Navarre ou d'Aragon qui ne perde ses dents !

Comme je n'avais personne à voir à Pampelune* ayant eu la sottise d'oublier à Xérès ou à Séville le billet dont je vous ai parlé, j'eus bien vite assez de la

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ville. Je me remis en marche, me promettant d'achever ma lettre à Alsasua, où il faut s'airéter assez longtemps poar attendre le train qui mène à Saint*Sébas«tien.

Le parcours de Pampelune à Alsasua est des plus pittoresques. On s'aventure presque tout de suite dans le défilé d'Irursun, au bord duquel Loza et Zuasti sont accrochés. La voie court sur FAraquil, sous le contre-fort de Osquia , dans la gorge de Irursun , de Viilanuova, suit les sinuosités du val de Huarte-Araquil, passe devant Arruazu, Lacunza, Arbizu, qui comptent à peine quelques feux. Cette sierra de Andia est tortueuse comme un serpent, hérissée comme une forêt, les pics sont couverts de neige, les pentes boisées. A Echarri-Aranaz, où s'élève la sierra abrupte de Urbasa, la combe s'élargit et se cultive. Bacaicoa , Iturmendi et Urdiain sont de gentils villages de pasteurs.

Au milieu de ces montagnes, un orage était^ survenu. C'est la deuxième fois que je suis gratifié de ce temps à Alsasua. La pluie tombe à flots, le tonnerre gronde, le froid vous pénètre et la grêle coupe les pousses vert de laitue qui se sont trop tôt hasardées sur les branches des chênes de cette forêt du Guipuzcon au bout de laquelle est la France.

RETOUR k SAniT-SEBASTIEN.

Saint-Sébastien, 22 avril.

Mon court voyage est fini. Me voici de retour à mon point de départ, à Saint-Sébastien, dans la fonda où j'arrivai il y a quelques semaines, en vue de la coucha. L'air est plus chaud. La baie se drape dans une ceinture plus verte; ses eaux sont plus limpides et plus calmes. La marée moins houleuse blanchit toujours de son écume les roches de TOrguUo. Ses mugissements sourds empêchent le sommeil de descendre des rideaux de ma couchette sur mes yeux. Si la fatigue m'assoupit un instant, il me semble que je fais des pirouettes à travers les cordages d'un navire ou que l'équipage affamé tire à la courte paille. Cette voii de la mer me trouble jusqu'au fond de Tàme. Oh Dieu! j'étouffe dans cette chambre. Les souvenirs de mon voyage, ce que j'ai vu, entendu, senti, ce que.... non, tout cela bout dans mon imagination à égarer mon esprit. Je voudrais n'être pas venu en Espagne et je ne voudrais pas la quitter.

L'impression que j'emporte de ce pays a les côtés

BETOUR ▲ SAINT-SEBA8TIXN. 237

bizarres que le pays offre lui-même. Son ciel a des sérénités et des mollesses qui tous enchantent. Ses montagnes ont un air sauTage et doux à la fois. Ses vastes plaines andalouses et yalenciennes sont des coins du paradis terrestre. Sa Manche stérile, baignée de lumière, a cependant de la poésie. Les provinces du Nord ont le pittoresque des cantons suisses. Il y a dans ribérie vingt pays différents, comme il y a vingt peuples divers. Les mœurs, les costumes, les types, les dialectes changent d'une province à Tautre. Partout, des monuments merveilles de Tart. A chaque pas, des souvenirs historiques. Les arts se sont épa« nouis sous cette incomparable nature. L'inspiration religieuse a fait battre le cœur des artistes, des poëtes, de la nation ; et il reste du sentiment religieux une sorte de teinte qui marque encore Tesprit espagnol. Il y a quelque temps un prélat de la Nouvelle-Castille me racontait cette légende :

« Lorsque Dieu créa TEspagne, les premiers hommes qu'il envoya sur ce point de l'univers lui adressèrent une députation. « Père éternel, lui dirent les ambassadeurs, nous voudrions une belle patrie. » — Eh bien! mes enfants, je vous la donne. Le soleil aura des claités ineffables, la température une enivrante chaleur. Tous les climats et toys les sites s'abriteront sous votre ciel. Vous aurez des neiges sur les Pyrénées, la Sierra Nevada, le Guadarrama, la Sierra Morena, cinquante degrés réaumur a Se ville, le froid , le tropique , la zone tempérée. — Grand merci, Père, nous voudrions aussi une végétation qui accompagnât ce climat enviable. — C'est juste. Gha-

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que année, presque sans rien faire, vous aurez du bon blé, des reinettes succulentes, des oranges, des grenades, de la canne à sucre, les fruits les plus délicieux de la terre. Le palmier se mariera à Toranger, Tolivier à la vigne. Vos vins seront du nectar. — Merci, Père, merci! Il faut bien maintenant que, par nos qualités, nous ne déparions pas le jardin que nous crée votre munificence. — Soit, mes enfants! vous voulez parler une langue éclatante, muy hermosa^ muy manifica, mirjr illustrada^ vous vous appellerez tous caballeros^ sehores^ vous parlerez espagnol. Votre esprit sera fin, spirituel et paresseux. Votre caractère, loyal, ouvert, sympathique. Vous ferez les honneurs de l'hospitalité à Fétranger qui visitera vos champs; mais vous mourrez, pour les défendre, h'il vient en ennemi. Votre imagination poétique ne sera pas rebelle aux choses de Thonneur. Vous serez braves, aimant la guerre, généreux aux faibles, craintif devant Dieu. — Et nos compagnes? doux Créateur. — Aimez-les comme je vous aime, fils prodigues ! elles seront tendres et fidèles, un peu jalouses afin que vous ne soyez pas trop volages. Leurs yeux seront des escarboucles charmeurs, leurs dents des perles blanches, leurs joues des fleurs de lis, leurs cheveux des flots noirs et sombres. Elles ressembleront, sous Tombrage des orangers, à la couleuvre tendant le fruit défendu. Mortels, rendez-les heureuses ! — O Père , mille fois magnifique , mille fois miséricordieux! comment pourrions-nous, avec toutes ces richesses, nous payer d'un bon gouvernement! — Ah! mes enfants, vous êtes trop exi-

RETOUR A SÀIlfT«SÉBÀSTIBN. 239

géants. Si, comblés de telles faveurs, vous alliez faire de la bonne politique, vous seriez aussi heureux que moi. Je ne puis. J'ai dit. »

Et voilà comment, au dire du malin évéque, la politique des Espagnes est toujours embrouillée depuis !

Il y a bien des villes, des monuments, des paysages, des hommes et des choses intéressantes que je n'ai pas visités. Le temps m'a fait défaut. Je n'ose y songer, tant j'ai peur des remords* Encore, ce que j'ai vu, 1 ai-je vu un peu comme dans une lanterne magique. J'ai dû juger mal bien des choses, ressentir des impressions trop rapides et incomplètes, apprécier légèrement des personnages, envisager superficiellement les situations, me tromper sur bien des points. Vous aurez l'indulgence de m'excuser. Ce n'est pas en écrivant à la hâte, dans un voyage long et de peu de durée, à l'arrivée précipitée d'un voyageur que l'heure presse de repartir, sur le guéridon incommode des chambres d'hôtellerie, que l'on peut composer une œuvre irréprochable. Je n'ai pas eu d'autre prétention que de tracer chaque jour mes impressions, impressions de bonne foi, je vous le jure.

Et toi, ma chère Espagne, je t'aime et, si Dieu me prête vie, je reviendrai te voir.

. Saint-Sébastien, l«r mai«

A peine étais-je de retour à Paris que le mouvement carliste éclatait dans le pays basque et la Navarre. Lorsque je quittai TEspagne, il y a cinq jours, quelques Cabecillas seulement parcouraient ces provinces avec une poignée de partisans ; mais, on ne pensait pas que leur tentative fût sérieuse. Il parait qu*elle prend des proportions inattendues, du moins au dire des télégrammes qui arrivent à Paris. Vous pensez s'il était vexant pour moi d'être revenu précisément au moment où les circonstances allaient m'of. frir d'étudier de ifisu un des traits les plus saillants du caractère espagnol : la passion de la guerre civile. Je me sentais intérieurement tout disposé à ^tourner au pays des oranges. Aussi, lorsque j'exprimais à Edouard Hervé le dépit que me causait mon retour inopportun, j'avais résolu déjà mon nouveau voyage. En le quittant, M. Edmond About, que je rencontrai, me ^it avec son entrain ordinaire : (c Je parie que vous repartiriez volontiers pour l'Espagne. — Cer-

PRJbPÀRATIFS MILITAIRES DES CARLISTES. f41

taioement, lui répliquai-je, et dès ce soir. » Deux heures après leur avoir serré la msiui j^ai pris le chemin de fer d'Orléans- Bordeaux et me voici !

Saint-Sébastien est aussi tranquille que Saint-Germaio-en-Laye, plus tranquille même, puisqu^on n*y fait pas des soupers bruyants comme au Pavillon Henri IV. Je ne me douterais pas, si on ne me Taffirmait, que la contrée est sous les armes. Les Sébastianais ont un air fort placide et rient aux larmes au récit des nouvelles qui courent le monde, a Gomment! ma chère, vops n'avez pas été dévorée par les loups carlistes !» — « Dites moi, mon amie, est-il bien vrai que Saint-Sébastien ne soit pas brûlé et que j'y pourrai aller prendre les bains de mer? » La première phrase est détachée d'une lettre adressée de Paris à une dame de mes amies et je coupe la seconde dans un billet envoyé de Madrid à la même adresse. Les autres nouvelles qui s'égarent jusqu'à Paris elles bulletins de M. Sagasta que nous transmet l'Agence Havas, ont à peu près la même exactitude. Ne croyez pas toutefois que l'Espagne soit un royaume de Salente et que l'on y jouisse de sa béatitude. Le mouvement carliste paraît sérieux et le gouvernement du roi Amédée est très-inquiet. Mais je vous engage à accueillir avec réserve les bruits qui circulent. La plupart sont faux, même d'une fausseté grossière. J'en relèverai çà et là quelques-uns.

A Saint-Sébastien, on n'a des indications que sur les trois provinces basques du Guipuscoa, de l'Alava, de la Biscaye et sur la Navarre. Encore, ces indications sont-elles bien incomplètes et bien vagiies. Les

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gouverneurs et radministradoa ne disent pas un mot. Depuis deux jours, les lettres de Pampelune ne par^ viennent plus jusqu'ici. Hier soir, la Compagnie du chemin de fer du Nord a donné avis de la cessation des transports de marchandises à destination de la capitale navarraise et de Bilbao^ les voies étant cou* pées. Ce que Ton apprend, on le recueille de la bouche des maraîchers et des charbonniers qui descendent de la montagne et qui ont vu les bandes carUstes ou les troupes amédéistes. Il n'y pas ici d'autre source de renseignements. Vous comprenez donc qu'il ne faut pas attacher à ce qui se dit une foi absolue. Du reste de l'Espagne, on ne sait rien à Saint-Sébastien.

Diverses personnes qui connaissent bien le pays et qui sont hpmmes réfléchis, estiment à une douzaine de mille les carlistes soulevés dans les provinces basques et la Navarre, Celle-ci en aurait fourni la moitié, la Biscaye 3500, le Guipuzcoa 2000 et TAlava 500. L'Alava n'a donné qu un petit contingent, parce que le terrain y est plat, que les insurgés n'y pourraient tenir devant l'artillerie et sont obligés de se diriger vers les Pyrénées, La nécessité de s'éloigner du foyer a arrêté un peu les enrôlements. Pourtant, la concentration de toutes ces forces continue à se faire dans la Navarre où l'enthousiasme serait tel, m'assure une dame navarraise, que les femmes- obligeraient leurs maris et leurs enfants à prendre les armes. Cela aurait lieu notamment dans le district de la Ribera.

Il ne faut pas croire que l'opinion carliste soit répandue dans ces contrées seulement parmi les paysans, et qu'ils participent seuls au mouvement actuel. Dans

le Guipuzcoa il y a beaucoup de carriers, de maçons, de charpentiers, de tailleurs de pierres; tous sont carlistes. Ils ont abandonné leur travail et se sont enrôlés sous le drapeau de Don Carlos. De même, en Biscaye, les trois cents ouvriers qui exti*aient les minerais de fer des puits de Soraorrostro ont pris le fusil, et les bateaux à vapeur qui attendaient leur chargement ont quitté les eaux de Bilbao. A Saint- Sébastien, à deux pas de ma fonda ^ une maison en construction occupait douze ouvriers : il en manque huit. Pourtant je dois dire qu'il en reste ici un bon nombre et que j'ai vu aux environs de la ville des carrières en pleine activité d'exploitation.

On pense généralement que les carlistes ont de l'argent et sont passablement armés. On raconte dans le populaire certains actes de générosité que je ne peux pas contrôler, vous le pensez bien, et Ton est d'accord pour dire qu'ils payent exactement les vivres et les fournitures requis dans les villages. Quant aux armes, on dit bien qu'ils en ont, mais on ne sait pas s'ils sont maîtres de la fonderie de canons qui se trouve en Navarre, les communications étant interceptées. On doute qu'ils aient de l'artillerie. Il est peu probable que leurs munitions soient abondantes. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'ils se tiennent dans la montagne, qu'ils évitent de prendre l'ofifensive, cherchant à attirer dans les défilés les troupes royales. Là, en effet, ces excellents marcheurs, rompus aux courses à travers les pics et les ravins, auraient bien plus facilement raison des soldats qui ne connaissent pas les lieux et ne sont pas habitués à une marche

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aussi pénible. Il est également douteux que leur réserve de fusils soit bien riche. Dès les premiers jours du soulèvement, ils ont voulu s^emparer de la fabrique d*armes d'Eibar, très •ancienne fabrique de la Biscaye, qui contenait à ce moment dix mille fusils en état. Us n'ont pas réussi à les saisir. Les ouvriers armuriers d'Eibar, étant républicains, ont averti le gouvernement qui a fait transporter par mer tout le dépôt. On prétend même que cet échec a retardé quelque peu le mouvement.

Quoi qu*il en soit, ils se concentrent dans la Navarre, vers le Nord, aux Amescoas, où ils auraient établi leur quartier général. Tout le monde ici est convaincu de la présence de Don Carlos aux Amescoas. A ce sujet^ un journal de Paris, un grand journal, que je trouve à Saint- Sébastien, et qui porte la date du 30 avril, donne la jolie nouvelle que voici : « Le prince Alphonse de Bourbon est arrivé ce matin, c*est un fait certain. Son quartier général est à une petite ville que la dépêche appelle Ginebra, et que je n'ai pu retrouver sur la carte. >» C'est un chef-d'œuvre. L'espagnol Ginebra veut dire tout simplement Genèife , où le prince Alphonse de Bourbon d'Esté, frère de Don Carlos, a été reconduit après avoir débarqué à Marseille. Il n'est pas étonnant que le correspondant de cette feuille n'ait « pu retrouver » Genève sur la carte de Navarre,

Don Carlos aurait sous ses ordres trois officiers généraux : le vieux général EUio, Tun des organisateurs des soulèvements qui eurent lieu en faveur du premier Don Carlos^ Carlos Y d'Espagne ; le général Diaz de

Rada, ancien colonel d'artillerie sous la reine Isabelle et mêaie nommé peut-être brigadier par cette souveraine; le général Martioez qui, s*it m'en souvient bien, a servi la France. Charles VII aurait élevé M. de Rada au généralat et lui aurait confié le commandement général des provinces basques. Le général Ellio serait comme le conseiller, le chef d'état-major du prince. Sous les ordres de ces généraux, quelques chefs de bandes battraient la campagne et auraient eu déjà des engagements avec les avant-postes de Tarmée de Serrano qui n'a, dit-on, que cinq mille hommes. Un nouveau partisan, le carliste Pera ha, se ferait remarquer par son intrépidité. On compte en outre quelques colonnes disséminées de côté et d'autre, celle de Recondodansia direction d*Ataun, celle d'Amilivia, entreVergara et Ona te, vieille ville universitaire, carliste jusqu'à la moelle, jadis le centre des opérations de Carlos Y, le premier prétendant. Le commandant de Pampelune, général Moriones, les a poursuivies en vain dans le nord; elles tiennent toujours la frontière française et la ligne qui va des chemins de fer du nord à Zumarraga aux Amescoas.

Ni Saint-Sébastien, niPampelune, niBilbao ne sont au pouvoir des carlistes. Le gouvernement y tient garnison, et la population n'est pas carliste en majo- Jorité, sauf à Pampelune. La vieille citadelle de Saint- Sébastien est difficile à surprendre. Bilbao n'est pas fortifié, bien qu'il ait autrefois résisté à Zumalacarregui, et sa position est assez mauvaise, dans un basfonds entouré de rochers. Des carlistes le surveillent des hauteurs de Bergona, et descendent la nuit jus-

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qu*aux premières maisons des fauboui^. Dès le commencement de rinsurrection, vingt soldats de la garnison de Bilbao et deux sergents-major passèrent aux carlistes. L'un des sergents est aujourd'hui capitaine, il n*a pas perdu son temps. Les carlistes désireraient surtout s'emparer de Pampelune, ce qui leur donne* rait la Navarre, tout entière. Les forts de Pampelune ne sont plus bien solides, mais on n'est plus en hiver pour rouler des boules de neige, et le général d'Armagnac ni le chef de bataillon Robert ne sont plus de ce monde. On ne pourrait guère faire capituler la ville sans artillerie.

Jusqu'à présent, il n'y a pas eu d'engagements sérieux entre les troupes et les carlistes, puisqu'il n'y a que trois blessés carlistes à l'hôpital de Saint-Sébas* tien et que Ton ne parle pas de champ de bataille où il soit resté des morts. L^s carlistes se conduisent avec modération, pour s'attirer les sympathies de l'armée. Il y a quelques jours, vingt gendarmes tombèrent entre leurs mains. Ils se contentèrent de les désarmer. L'un des Pandores est resté avec eux. Les autres sont retournés au logis. Quant au gouvernement, il paraît que tout d*abord, il avait envoyé des ordres impitoyables contre les insurgés, mais qu'il se relâcherait de ces rigueurs par crainte des représailles et des charges à la baïonnette dont les Navarrais et les Guipuzcoans ont fait un si terrible usage dans la guerre qui s'est terminée par la convention de Vergara.

On assure que les carlistes, se conformant à la proclamation de Di)n Carlos, ne se borneraient pas à traiter avec douceur les soldats réguliers qu'ils font prison-

niers, mais qu*ils se montreraient polis et pleins d*égards pour les voyageurs qu'ils rencontrent. Lorsqu'ils arrêtent un train, ils le visitent, constatent s'il transporte des militaires et n'exercent aucune violence. Je vais dans un instant traverser leurs lignes ; je saurai bien si le fait est exact et s'ils sont aussi chevaleresques qu'on le dit. Us sont dans le cas de m'offrir à dîner. Le fait, qu'on signale, de la présence des curps dans les bandes carlistes est vrai. Il explique en partie Tespèce de discipline et de modération qui régnerait dans lenrs rangs. Vous savez qu'en Navarre le bas clergé vit avec le peuple dans la plus étroite intimité et passe ses loisirs à jouer avec lui à la paume. Le clergé n'a pas lieu d'être satisfait du roi Amédée. Le gouvernement, en effet, doit lui payer les deux tiers d'un très-modeste traitement dont le surplus est servi par le budget de la province. Il paraît que depuis 1868 la part afférente à TÉtat est encore dans les caisses du Trésor, à moins qu'elle ne soit dans la poche des fidèles de la couronne. D'autre part, jamais le curé n'abandonne ses paroissiens. Or, les Espagnols du nord ont été fort durement traités par le gouvernement actuel. On me citait l'exemple d'un journaliste carliste d'Onate condamné à huit ans d'emprisonnement, alors qu'un journaliste républicain de la même ville, pour un article beaucoup plus violent, avait vu la sentence, prononcée contre lui en première instance, infirmée par la cour de Pampelune. Dans d'autres circonstances, on a montré la même sévérité contre les carlistes. Il est arrivé que lorsqu'ils ont pris les armes, le clergé qui, d'ailleurs, est fanatique et

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assimile la cause de Don Carlos à la cause de Dieu, a suivi ses ouailles soulevées. Mais il ne s'est pas encore révélé un nouveau curé Mérino faisant le coup de feu et conduisant les troupes, comme cela s'est vu en 1832. Il y a beaucoup d'exagération dans les journaux républicains de Paris à ce sujet.

Beaucoup de gens sont surpris de ne pas voir le général Cabrera dans le mouvement. Vous savez que le général, qui est d'un âge avancé, est marié depuis longtemps à une Anglaise qui s'était éprise, sans le connaître, de ses exploits. D'un autre côté, il est séparé des idées de Don Carlos sur plusieurs points, notamment sur la question de la liberté des cultes qu'il réclame. Serait-ce le motif de son abstention? Cependant, on prétend qu'il est parti de Londres et qu'il ne tardera pas à montrer cette fameuse capa rouge et blanche qui jetait l'effroi dans les régiments assez téméraires pour s'aventurer dans les montagnes de la Navarre, sanctuaire du carlisme. Ce moment serait-il venu? Ce matin, on recevait en haut lieu, à Saint- Sébastien , une dépêche annonçant que le général Rada, avec trois mille hommes, serait à Yéra, sur la frontière française. Les uns prétendent qu'il est acculé par le maréchal Serrano, les autres qu'il est venu protéger l'arrivée de quelque puissant personnage. Le fait est qu'on ne sait rien de positif.

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