LÀ FÊTE DU 2 MAI ▲ MADRID
Madrid, 2 mai.
J'avais un vif désir de rencontrer sur ma route une bande de carlistes, ne (¥it-ce que pour voir comment les carlistes sont faits. On dit qu'ils ont tout à fait bonne mine sous leur vareuse à col) et blanc, leur ceinture et leur boina couleur de neige. Lorsqu'ils apparaissent dans un fourré de chênes ou sur la crête d'un rocher, ils doivent avoir Tair d'oursons polaires à la chasse. Mais, comme ils n'en ont que l'air et pas du tout la férocité, ma curiosité n'avait rien de bien héroïque. Je pensai qu'à Zumarraga ou à Alsasua, où ils ont déjà, à plusieurs reprises, coupé les fils télégraphiques et la voie ferrée, ils nous feraient l'amitié d'arrêier le train, de visiter les voilures, de bien effrayer les dames et de crier : Fwa don Carlos ! Mais il parait qu'ils ont renoncé à enlever les rails de M. Pereire et qu'ils veulent s attirer les sympathies des voyageurs en ne retardant pas leur arrivée. D'ailleurs, ainsi que me FejLpIiquait le général Calvé, leur tactique consiste à se réunir dans la Navarre, à s*y
retrancher, à fatiguer, dans ce pays montagneux, les troupes du maréchal Serrano, jusqu^à ce que d'autres soulèvements se produisent en Espagne. Mon espoir a donc été déçu. Je n'ai aperçu qu^un convoi de six w^agODS transportant un bataillon d'infanterie et quelques gendarmes en faction devant les gares. Toutefois, j'ai été frappé de ce fait que, malgré le beau temps et les travaux d'agriculture qui se font d'ordinaire dans cette saison, il y avait peu de paysans dans les terres du Gulpuzcoa et de TAlava. Peu de paysans dans les ten es, cela fait, si je sais bien compter, beaucoup de paysans sous les armes. Les habitants restés au village paraissent tristes et ne semblent pas faire un accueil bien empressé aux régiments du duc de la Torre, qui les exhorte au respect du gouvernement, exhortation assez singulière dans, la bouche d'un professeur de pronunciamentos.
Tout l'effort des pays basques se concentre ainsi dans la Navarre, et l'on ne sait absolument rien de précis sur ce qui se passe dans cette province. Ni à Saint-Sébastien, ni à Madrid, on ne connaît la vérité, personne ne la connaît, et vous pouvez tenir poui^plus ou moins inventés les récits des journaux et les bruits qui se répandent dans le public. Le gouvernement est peut être mieux renseigné. Mais les communications avec Pampelune et les autres points de la Navarre étant entre ses mains, il tient secrètes les opérations qu'exécutent ses troupes et les bandes carlistes, ou il arrange à sa manière les nouvelles qui pourraient s^en échapper. Les journaux de l'opposition sont même saisis assez fréquemment au courrier et l'on assure
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que le8 lettres suspectes sont décachetées et retenues au cabinet noir. Cette rigueur met les gens sur leurs gardes, et les renseignements qui arrivent de la Navarre sont par suite très- confus.
Il faudrait, pour vous mettre au courant de la position des deux armées, des rencontres qui ont eu lieu entre elles, et des avantages alternatifs qui probablement se produisent, s'engager dans les chaînes navarlaises à pied, le sac au dos, le bâton à la main, et courir d'une montagne à l'autre pour être soi-même témoin de cette espèce de chasse au chamois. J avoue qu'un tel voyage serait plein d'émotions; mais je ne connais pas assez le pays pour l'entreprendre, et fnssé-je instruit des moindres sentiers, je ne suis pas assez Anglais pour vouloir m' exposer au risque de me faire casser la tête pour Don Carlos ou Don Amadeo.
Si je n'ai pas vu des carlistes, je suis arrivé à Madrid en pldne fête nationale. Le 2 mai est l'anniversaire du soulèvement des Madrilènes contre les Français et l'occasion d'une cérémonie autour du monument de Daoïs et Yélarde, au Prado. Depuis plusieurs années, on commençait à négliger cette procession commémorative. Dans les classes éclairées, la haine du nom français est aujourd'hui éteinte ; et, sauf quelques districts reculés, elle s'est apaisée également dans le populaire. Le 2 mai n'est plus le prétexte de violences contre les Français établis en Espagne et je me suis promené au Salon^ parlant ma langue, sans être inquiété le moins du monde. Seulement, on conserve à Madrid l'usage de célébrer la délivrance de la ville et je comprends très-bien ce culte. Un office religieux^
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une revue militaire, les journaux encadrés de noir et contenant tous uniformément un article historique, El dos de mayo^ rappellent notre expulsion.
Ce qui se comprend moins, c'est que l'on cherche à raviver ces vieilles colères et surtout que le roi Amédée ait tenu à restaurer dans sa splendeur cet anniversaire. Le prince italien ne doit pas avoir cependant une tristesse patriotique bien profonde au souvenir de l'occupation française en Espagne et la maison de Savoie une inimitié bien ardente contre la France. Il y a trois ans, il ne songeait certes pas a la couronne d'Isabelle, et n'avait été la politique démocratique unie à la politique impériale, il mangerait encore du pain bis dans la capitale de ses pères, Turin. Mais, il parait que la fortune produit sur les princes le même eflet que sur les autres hommes : e!Ie leur fait perdre la mémoire.
Dès neuf heures du matin, chose rare, les Madrilènes étaient levés et flânaient déjà dans les rues. Les voitures de gala de la cour, pourpre et or, aux chevaux caparaçonnés et pomponnés à l'espagnole, empanachés des couleurs nationales, jaune et rouge, remontaient la rue d'Alcala, contrastant par leur magnificence avec la nudité des balcons, où Ion ne voyait ni drapeau ni tenture.
Toute la g;irnison était sous les armes, la garde nationale, en veston de perroquet vert, les généraux progressistes en vitrines de marchands de décorations^ les chambellans, la clef dans le dos, les fonctionnaires roides comme des tringles dans leurs habits brodés. Le roi, parti à pied du Palais-Ro]ral, s^est