‹ L'Espagne contemporaine: Journal d'un voyageurChapitre 43 sur 48 · VNB SEANCE OU CONGRÈS · texte numérisé non relu

VNB SEANCE OU CONGRÈS

genté. En France, nous appelons cela des massiers ; je ne sais pas quelle jolie appellation on leur donne en Espagne. Ils restent en faction pendant une heure, au bout de laquelle ils sont remplacés par deux confrères qui, à leur tour, après pareil laps de temps, cèdent l'insigne de leurs fonctions aux deux premiers, et ainsi de suite. La première paire a des moustaches blondes, la seconde des moustaches noires ; et ces quatre moustachus^ étouffant sous leurs draperies, paraissent aussi heureux que los se flores diputados quand la séance est close.

Don Antonio de los Bios y Rosas (Antoine des Ruisseaux et des Roses) est au fauteuil ; ses cheveux sont rares et grisonnants. Sa barbe noire est émaillée de pâquerettes. Il donne la parole et la retire rarement. L'orateur peut discourir trois heures sans qu'il lève seulement la tête inclinée sur sa poitrine. Il a la figure placide et résignée d'un moine mis en pénitence par le père prieur. Sa sonnette dort silencieuse sur son coussinet bleu, comme les cloches le Jeudi- Saint. M. Grévy envierait ce paisible canonicat. Le président du Congrès appartient au parti unioniste.

Une loge continue à être bruyante après l'ouverture de la séance. Au milieu de la pénombre, dissimulée dans le creux d'une main, brille une cigarette. C'est la loge des journalistes. Elle est située presque au-dessus d'un cartouche où sont écrits en lettres d'or les noms des illustrations parlementaires de l'Espagne, entre autres celui de Prim, Singulier parlementaire! Le public est peu nombreux. Les bancs des carlistes sont déserts : la guerre civile est en Navarre, D'ail-

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leurs les députés présents font en petii nombre. La plupart fument dans les couloirs ou causent dans les salons. Ceux qui affrontent la chaleur de Tenceinte sont mis avec élégance, presque tous gantés, une badine à la main, et n*ont sous le bras ni dossiers ni serviettes* Pas un couteau à papier sur les pupitres. On laisse parler les orateurs sans trop les interrompre. Je ne sais si ce respect de la liberté de la parole est accidentel, mais il m'a frappé. Je n'ai pas surpris ^n mouvement d'impatience lorsqu'un député se levait et de sa place s'adressait à l'assemblée, bien que parfois la discussion fût très-vive. Tous écoutaient ou s'entretenaient par groupes de trois ou quatre à voix basse. Quelques-uns sommeillaient. Un député des colonies venait de donner le signal et sitôt que sa tête crépue se fut balancée sur son épaule^ un vieillard dont le nez aspire à la tombe décrivit la même oscillation ; puis un crâne luisant comme un parchemin (îit frappé d'engourdissement. Cependant l'assemblée n'esx pas cacochyme. La moyenne des chauves n'est que de dix ou douze pour cent, et les vieux sont en minorité. Trente ou quarante, soit à droite, soit à gauche, soit au centre, se font remarquer par leur extrême jeunesse.

Mon seul collègue en diplomatie était une toute jeune dame parlant phœbus. Elle m'a nommé chaque député et m'adonne sur l'un et sur l'autre une foule de détails curieux. J'ignore quelle était ma charmante voisine, mais je suis bien sûr que pour la finesse elle rendrait des points à un diplomate et qu'elle saurait bien renseigner son gouvernement.

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Sur les bancs de la gauche républicaine, une tête d*apôtre encadre'e dans une barbe en éventail se penche à Toreille du chef dénudé de M. Castelar. C'est M. Pi y Margall, le dictateur fédéraliste. On le dit versé dans les questions financières. M, Alsina, si je me rappelle bien son nom, les écoute appuyé contre la rampe de Famphithéàtre. Il est, je crois, député de Barcelone. En dehors de son mandat, il est ouvrier. Sa barbe longue, ses cheveux flottants, sa vareuse noire, son air triste lui prêtent la physionomie d'un peintre qui a mis sa palette au Mont-de-Piété.

Dans la série voisine occupée par les radicaux, M.Zorrilla dont les cheveux ont des reflets de jais, est entouré des points noirs progressistes qui boivent ses paroles. Derrière lui, M. Martos, laid et imberbe, mais au visage expressif et mobile, promène son lorgnon sur la galerie.

Le comte de Toreno repose son menton blond sur sa canne, prêt à répondre si Ton attaque le prince Alphonse.

A droite, le colonel de cavalerie Sanchez de Milla agite ses longues jambes et ses bras télégraphiques, toujours gai et riant, le plus joyeux cavalier des Espagnes.

Trois ministres prennent place au banc du Conseil, MM. Sagasta, Colmenares et Romero Robledo.M. Sagasta a une réputation de laideur qu'il n'a pas volée. Son teint est bistré, ses traits heurtés, sa bouche démesurément large. Il essaye de sourire pour corriger le peu d'agrément de sa personne et aussi pour faire croire à l'assistance, en sa qualité de premier ministre,

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que tout va pour le mieux dans le meilleur des ministères du meilleur des gouvernements. Ses mains gantées de violet, comme celles de M. Louis Blanc, distribuent des saints et des poignées. Un signe amjical s'égare même dans la direction de M. Castelar. M. Colmenares est un grand jeune homme de trente-cinq ans, mis avec recherche, portant l'impériale d'un oflScier de dragons. Ce doit être un beau danseur. On le dit ministre de grâce et justice, malgré sa tournure militaire. M. Romero Robledo, ministre de Fomento^ est plus jeune encore et plus soigné. Il est plus blond que la blonde Hélène. Une raie fine et droite comme un trait partage sa chevelure en deux parterres cultivés avec un art exquis. L'artiste capillaire y a formé de capricieuses petites boucles auxquelles la nature n'avait pas songé, et de? touffes de frisures figurent des ailes de pi^^eon ébouriffées. Tous les yeux des Castillanes le biûlent de leurs regards. Ses lèvres s'épanouissent, son cœur est léger. Il sourit à l'amiral Topete qui erre dans l'hémicycle sur le tapis où sont brodées les armes de la Péninsule. Le marin, dont les favoris blancs cachent les coins d'une bouche échancrée comme une baie, le gratifie d'un signe mélancolique et s'enfonce derrière la tapisserie d'une porte. M. Sanroraâ, progressiste radical, demande la parole. Il combat l'élection de M. Banon, à Cadix. Ce député ministériel a, parait-il, quelque peu festoyé ses électeurs avec le secours de l'Élat. Il a distribué des cigares et de Vaguardiente. M. Sanromâ demande l'annulation des opérations électorales. L'orateur est professeur à l'École du commerce à Madrid*

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