CHAPITRE PREMIER
Cuba et les Philippines, Cuba surtout, l'hiver dernier, on ne parlait plus d*autre chose que de la question coloniale : hors d'elle, il n'y avait plus de politique en Espagne. Volontiers, Ton aurait dit que, hors d'elle, il n'y avait plus de partis ; quelques personnages consulaires dans les Chambres, quelques journalistes dans les cercles
1 Je cite tout de suite mes autorités, qui sont : 1" Du côté cubain, la brochure de M. V. Mestre Amabile : la Question cubaine et le Conflit hispano-américain ; Paris, 1896 ; — divers écrits de M. Enrique José Varona, le philosophe de l'insurrection, dont Sanguily est le pamphlétaire ; — la brochure de Méximo Gômez, El Convemo del Zanjôn, Relato de los ultimos sucesos de Cuba, publiée par lui, à la Jamaïque, en 1878; — le livre, qui contient plusieurs articles sympathiques aux insurgés, de M. Rafaël
2 L'ESPAGNE, CCBâ ET LES ^ÂTS-UMIS
et quelques intrigants d'ordre inférieur dans les
cafés étaient seuls à croire qu'il y en avait encore. Qui était ministre des finances, ou ministre des colonies ? Neuf passants sur dix n'en savaient rien. Le cabinet était conservateur, puisque c'était M. Canovas qui le présidait. Mais il importait
M. Merchan, Variedades; Bogota, 1894; — enfin le journal lu République cubaine,
2* T)u côté espagnol, outre les conversations d*un certaio nombre d'hommes politiques, les discours prononcés devant le Sénat les 26 juin, 1*' juillet et 31 août 1896, sur le Message et les subventions aux compagnies de chemins de fer, par MM. Gûllon, Bosch, Labra, Martinez Campos, Abarzuza, Montero Bios et Canovas del Castillo ; devant le Congrès des députés, sur les mêmes sujets, les 7 et 14 juillet, 7 et 8 août 4896, par MM. Sanchez de Toca, Francisco Silvela, Maura, Romero Robiedo, Canalejas, Navarro Reverter, Moret, Gamazo et Canovas ; — Espaiïa y Cuba, Estado politico y administrativo de la grande Antilla bajo la dominacion espaùola; Madrid, 1896. — Don Juan-Bautista Casas, la Guet*ra separatista de Cuba, 1896. — V. Torres y Gonzalez, la Insurreccion de Cuba, 1896. — Rafaël Delolme Salto, Cuba y la reforma colonial, 1895. — A. Romero Torrado, El problema de Cuba, 1896. — J. Menendez Caravia, la Guérira en Cuba, 1896. — G. Reparaz, la Guen^a de Cuba, 1896 (ce livre a été saisi à Cuba par les autorités espagnoles, et M. Repareiz arrêté, depuis lors, pour offenses à l'armée). — Engenio-Antonio Flores, la Guerra de Cuba TApuntes para la historia), 1895. — D. Carlos de Sedano, Cuba, Estudios politicos, 1872. — Marques de la Habana, Meinoria sobre la Guerra de la isla de Cuba, 1877. — D. Candido Pieltain, la Isla de Cuba, 1879. — D. Léon Crespo de la Serna, Informe sobre las reformas de Cuba, \ 879. — Gutierrez y Salazar, Reformas de Cuba, 1879. — Cf. D. Antonio Canovas del Castillo, Discurso resumiendo la discusion del mensaje, et dia 28 de febrero de 1878 ; en réponse surtout à D. Emilio Gastelar (voy. Discursos parlementarios en la Restauration^ t. II). — Canovas et Elduayen, la Paz de Cuba, discours du 8 mai 1878. — A joindre : Rafaël M. de Labra, la Reforma colonial en Espana, 1896; et F. Moreno, El Pais del Chocolaté (la Inmoralidad en Cuba, 1888).
LES INSURRBCnO?IS DE CUBA 3
peu. Il avait derrière lui non s^*ulement d«r* t-'Dservateurs, mais des libéraux, df^s ri^pi*L.i-Tiir.* même : il avait la nation entière : il 5'ap^>»tr!iit l'Espagne. Si les carlistes n'oubliai^-nt p^s an Ifud de Fâme que le roi régnant p«>rte le titre d'Alphonse XIII, ils remettaient à pins tard pour s'en souvenir tout haut.
Conservateurs, libéraux, républicain-? ou carlistes, les partis, les ministères, les dj-na^tie^ et jusqu'aux formes de gouvernement, c'est c*- qui passe ; jnais il faut que l'Espace df-m^-iir*^ : ^-t Cuba, c'est de la chair de chair espa^mole ; c'est de l'histoire, de la gloire et de la grandeur d'Espagne ; c'est le dernier témoin de l'Espagne dan» le Nouveau Monde, tiré par elle de Tinronnu des eaux. Aussi, de cette langue riche entre tout»?s, faite, comme disait l'Empereur, pour s'entretenir avec Dieu, et dans laquelle tant de « cris « ont été jetés vers lui contre les institutions et les hommes, on n'entendait plus sonner que trois mots : « Fira Cuba espaflola! » Les petites rancunes, les petites haines, les petites ambitions, les petites passions, au moins pendant ces heures graves, se taisaient. Si vous preniez au hasard un journal : la Época^ Vlmparcial^ le Libéral^ le Heraldo^ — était-ce la Época? — les affaires de Cuba occupaient la première,
la deuxième, la troisième pages. Articles de fond, filets, télégrammes, nouvelles, bruits des couloirs et de la Bourse : partout les Philippines et Cuba. Deux pleines colonnes, en tête deVImparcial^ donnaient chaque jour des noms et des chiffres : souscription pour les blessés et les malades de Cuba ; plus loin, d'autres noms, d'autres chiffres : souscription à l'emprunt de 400 millions pour les dépenses de la guerre de Cuba ; toutes ces grosses rubriques appelaient l'attention sur les Philippines et Cuba. Le dimanche matin, on s'arrachait les numéros exceptionnels du Libéral^ consacrés, avec des illustrations rapides, une semaine à Tarmée, une autre semaine à la marine, une autre à un autre sujet militaire ou patriotique, toujours à l'unique question, à Cuba. Prose, poésie, images, décrivent, chantent, représentent Cuba. Ces états de service com plaisamment rappelés, ces portraits, sont les états de service et les portraits des généraux qui commandent à Cuba. Au bas de la Calle Mayor, à la porte d'un café, il ne se peut plus populaire, est installé un marchand dechansons ; approchez -vous de son étalage et lisez : La guerra de Cuba^ — Dialogo entre Espaha y Cuba,..
Des militaires passaient, en pantalon de coutil rayé de blanc et de bleu, dans les rues glacées, en
LES INSURRECTIONH DE Ct:BA t,
novembre, par le vent du Guadarrama : on !<•*'. re^rdait et on les montrait : SoUUnlos j^am (êiha. Ils étaient 20.000 qui allaient yéviir, H. > il Ufallait, ce ne seraient pas h*H àt'niU*r> «jui yariiraient. Cet escadron qui va à la î/iiinouvf**. <>«li«' batterie d'artillerie qui rentrai» «u qnînlnr. ti ntii que de très jeunes Iieut('nan1»> t*i 4** in-f \nux capitaines : lieutenant» de dit^-buif yn»-. tuytintuttde cinquante. Où sont b*H autn*>> ? A ^JuLh. Am;,» ce qu'on voit à Madrid (*l c^h qu'on n'y \o/l j/îl^. présences, absences et di^pusi-h^ a \<hj\a^ niinirl»- it en tout lieu, rappellent Cuba.
Dans la presse, dan« U*^ l^rtuhai^. \}i\\\u\ 1< ^ groupes qui cberchai^^nt nu ra>on d<' >>ol«il 1* louy des maisons delà Pu^-rta d<'J Sol. \^u mijI moljl. un seul thème, Cuba. Ijtjfi^h divouf > <'< \i\< ^ }jj>oh trophes ; ni Téloquen^^e, wi )a jiol<'njj«j»n' ijr' < |jo maient, mais c'étaient b-*^ plîjiii^ d»- < iMfj)/;i;Mi<'. j<* mérite et le « pre^^tii^e » d''>^ «Ij'IV ijuj rn ^o^.^i^•nt tous les frais, — et fe'il valait mi'-ux <' J"i*« lioij njilj taire » seule que « b'^ a/iion»- njililyift*, j^oJi<i<|u<'' et diplomatique « cofiibjn^<^^> 1^'ul Mj<' ^Uni <i' la faute de la saison ? il i^^mlA'^H qu»-* b> j>lu> jlJu>lr<^î5 joueurs de pelota et les plu^t fanj<:'ux lon^io^ <'uxmêmes eussent décbu dains lebliaie et la curiosité publiques : et^ hi la VjUtrW ne c^:?ï^^ïaii pas
d'intéresser, il semblait pourtant qu'on se pressât moins de courir après la messagère de fortune et que les plus déshérités dévorassent moins avidement la lista grande.
De telle sorte et à tel point que ce qu'il y avait, ce qu'il y a maintenant encore de plus espagnol en Espagne, les véritables choses d'Espagne, ce sont les choses de Cuba. Dans la salle du conseil, à la Présidence, trois objets frappent le regard : un modèle de croiseur, une culasse de canon, une immense carte de Cuba. D'un bout à l'autre de ce corps, à l'ordinaire un peu inerte, on sent agir une énergie, vouloir une volonté, vivre une vie qu'on ne lui connaissait plus : l'Espagne, de Saint- Sébastien à Cadix, se tend et regarde par-delà rOcéan, en un grand mouvement d'espérance impatiente.
Les raisons ne mangti*^': v^- *-'i*^ uî# ni'#*'i: pour que le proLl^m^ c- jjlai.. **" i;i '^.r-i i»'*»'ii**'ii le problème cubaiiu yr^-iju^ C2i.r- i*** v- #* *l':;.^ lions de FEspaCTe un** iii:».ir:è:ii"* n :•;«!* > i»« sont pas toutes d-es rèi^vii* i:-. •'•«'. .i*^ a >•* sentiment; il t en a d*- r^'-'i^nr:*! l'/u*- u^ ;» • tiques et d'éconoiEJ'^Ti'r^- ru. *• -i * jm '.*••* dépourvues de vait^nr.
La raison hist^ori :?'-*'. «i. it :- t :<•: ^.*'* . :;i' les Philippines et CuI^e. L E^zjl^-^i*- rt''^* it *- '• d'Orient et un c/ân d <>,*•:':*, :*•" •*•: •*-• .* t. royal manteau qu^r dirti.: y^f*^ i^^- *-♦ i. i; ** ^i derrière elle, et qji\ ei^vrc : ,i r. :, * :.* .t *>*♦* Raison de sentiment, ri - :i. i-^ :,: : . i,- ;h/*-* < " *: Cuba, ou elle s'aîtc-er -eii C-r^i ^ -, v*" i,'".v f--^. ses conquêtes et sa ^''.^i^i^\.T ^' \ -: r.--^ . l*: , i,mât-elle que pour c-el^. tilt 1 k.,::,h y<î o';^'.*:J
tillan. Mais, outre ces raisons, qui viennent de loin et que des peuples à l'esprit trop positif comprennent mal, sa résolution à défendre Cuba repose sur des considérations moins détachées d'un intérêt présent.
Il y entre, d'abord, une pensée politique. Le malheur des temps, impitoyables pour elle, dix révolutions, dix guerres civiles en Amérique et en Europe, la ruine de son empire et le dépérissement de ses ressources, ses nécessités intérieures l'ont condamnée à une sorte de retraite. M. Canovas del Castillo le disait au Congrès, voilà près de vingt ans * :
« Les nations ont à exprimer leur avis dans le monde pour l'un ou l'autre de ces deux motifs : si elles ont en jeu un intérêt immédiat, réel, visible à tous ; ou si elles occupent en Europe une place parmi les grandes puissances qui forment une espèce de tribunal suprême ou de jury international. Nous n'appartenons pas à ce grand jury européen et, ne lui appartenant pas, nous devons bien nous soumettre à la dure loi des circonstances ; mais nous n'avons pas à solliciter ce que spontanément on ne nous reconnaît point... Nous ne sommes pas assez forts, sans aucun doute, pour
1 Discours sur le Message, 28 février 1878.
nous imposer en la première de ces deux situations; nous ne sommes pas, nous n'avons pas le droit d'être assez modestes, nous, les Espagnols, pour pouvoir occuper volontairement la seconde. »
L'Espagne a donc mis à se recueillir une discrétion pleine de fierté ; ne pouvant paraître en Europe au rang des plus grandes puissances, elle s'est résignée à n'y plus paraître, en attendant meilleur destin; elle s'est abstenue, mais encore et toujours par orgueil castillan. Elle a le sentiment profond de ce qu'elle fut et, si Dieu le voulait, de ce qu'elle pourrait être. Elle se recueille, mais ne s'abandonne pas ; elle cède, puisqu'il le faut,. « à la dure loi des circonstances », mais non sans espérer ni croire fermement que les circonstances changeront quelque jour ; elle se souvient trop de son passé pour s'interdire à jamais l'avenir. Elle le sait bien, qu'on ne lui fait plus sa place « parmi les grandes puissances » ; mais c'est justement parce qu'elle sait qu'elle a beaucoup perdu, qu'elle est si décidée à ne plus rien perdre. Et, n'ayant plus le premier motif d'exprimer son avis dans le monde, qui est de faire partie « du grand jury européen », n'ayant plus le pouvoir de juger, il lui reste le devoir de se défendre, pour le second
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motif, qui est « d'avoir en jeu un intérêt immédiat, réel, visible à tous ».
Or immédiat, et réel, et visible à tous est bien rintérêt espagnol que met en jeu l'insurrection cubaine : ici viennent peser de tout leur poids une raison géographique et une raison économique, lesquelles s'ajoutent Tune à l'autre et font, en somme, une môme raison.
(( Pénétrez-vous bien de ceci, m'a dit un des orateurs le plus écoutés des deux Chambres : que nous ne pouvons pas renoncera Cuba ; nous ne le pouvons absolument pas, autant que l'homme peut ne pas pouvoir. Vous autres. Français, si l'une de vos vieilles colonies se détachait, vous vous consoleriez peut-être à la pensée que vous en avez de nouvelles, et l'Afrique comblerait le vide qui se creuserait pour vous en Asie ou en Amérique.
Mais nous, nous n'avons pas de nouvelles colonies, et, des vieilles, qu'est-ce que nous avons encore, en comparaison de ce que nous avons eu ? Cependant des colonies nous sont plus utiles qu'à vousmêmes, à cause de notre position géographique, à l'extrémité de l'Europe, et entre deux mers. Vous tenez, vous, au continent ; vous y êtes solidement liés par une longue frontière territoriale, ouverte sur quatre ou cinq pays, et, à travers ceux-là, sur
tous les autres. Nous, nous sommes une péninsule, fermée, du côté de la terre, par de hautes montagnes. Nous n'avons de jour que sur l'Océan et sur la Méditerranée, une mer occidentale et une mer orientale.
C'était, en vérité, le génie de l'Espagne qui portait nos pères à suivre le double flot, se retirant et les attirant vers TOccident et vers l'Orient ; et avec eux allait la fortune de l'Espagne. Comme péninsule, il nous faut une marine ; pour que nous ayons une marine, il nous faut une attraction sur la mer vers TOrient et vers l'Occident ; et c'est en quoi Cuba et les Philippines nous tiennent par des liens que nous ne pouvons pas leur permettre do rompre. Il y va de la vie, il y va de l'honneur et, pourquoi le cacher ? il y va aussi de l'argent. Si pauvre, si affaiblie ou si attardée, si peu développée qu'on la dise au point de vue économique, l'Espagne a trois provinces au moins industrieuses et riches. Elle a les fers de la Biscaye, les tissus de la Catalogne et les blés de l'Andalousie ; quand même tout le marché intérieur leur serait réservé, il ne suffirait pas. En sorte que Cuba et les Philippines nous sont à la fois historiquement sacrées, politiquement nécessaires et économiquement utiles. » Ainsi s'exprime, ou à peu près, un homme
qui passe, à juste titre, pour dire de fort bonnes choses et les dire fort bien.
Mais de ces deux points opposés, de TOccident et de rOrient, l'un force et enchaîne l'attention plus que l'autre : l'Occident plus que l'Orient ; Cuba plus que les Philippines ; soit que le péril paraisse moins grave ou moins urgent ici que là, soit qu'on le voie moins et que l'on connaisse moins les difficultés, soit qu'on y redoute moins de complications et de moins sérieuses ; soit que l'on dédaigne un peu ces adversaires à demi sauvages et qu'on se flatte d'en finir tout de suite avec eux, lorsque l'on en aura fini avec les autres ; soit que l'on ne sente pas autant le prix des Philippines que le prix de Cuba, ou plutôt que les fibres soient plus relâchées, qu'il y ait moins de communications entre la métropole et les colonies : le fait est que l'Espagne n'a envoyé aux Philippines que de 25 à 30.000 hommes, tandis qu'elle a ou va avoir 220.000 hommes à Cuba.
La siempre fiel isla de Cuba! « La toujours fidèle île de Cuba! » — Comme cette épithète paraît ironique aujourd'hui ! Et comme elle marque rattachement de TEspagne à Cuba, plus et mieux que l'attachement de Cuba à l'Espagne ! Nous vivons dans un siècle ennemi de la fidélité : les princes et les peuples en ont fait l'expérience ; entre toutes les vertus malades, il n'en est pas de plus frappée que ce qu'on appelait jadis le loyalisme. La toujours fidèle île de Cuba l'a, pour son compte, totalement oublié. Depuis la tentative de Narciso Ldpez sous le gouvernement du général Concha, vers 1850, en passant par les conspirations de D. Ramon Pinto, de Estrampes, de Santa Rosa et autres, jusqu'à la fameuse Guerre de Dix Ans, de 1868 à 1878, Cuba n'a plus connu la paix, ni
l'Espagne la sécurité. Paix et sécurité compromises depuis bien longtemps, si, depuis 1810 ou 1812, Tîle est travaillée sourdement et agitée, d'abord en secret, par des associations plus ou moins mystérieuses, mais toutes révolutionnaires, qui bientôt y foisonnent, car la vie là-bas est d'une monstrueuse exubérance, et tout ce qui y naît tout de suite y pullule.
La prédication des loges maçonniques des Racionales Caballeros^ des Soles de Bolivar et deYAgtiila Negra^ reprise en chœur par d'autres compagnons au nom et aux allures bizarres, aux intentions identiques, Anilleros, Cadenistas^ et, comme partout à cette date, Carbonarios^ ne tarda guère à porter ses conséquences logiques. L'exemple des soulèvements militaires, en Espagne même, fît le reste. Des rébellions éclatèrent, en 1823, en 1833, dans les troupes auxquelles des officiers politiciens avaient appris l'art des proniinciamientos et dont, à leur tour, les Cubains apprenaient l'art des insurrections. 11 se fonda des «juntes patriotiques cubaines » dans les divers pays et les diverses îles, dans toutes les Amériques d'alentour, au Mexique, en Colombie, aux Etats-Unis. Et ce sont alors, jusqu'à la vraie Guerre de Dix Ans, trente ou quarante années remplies d'intrigues et d'alertes, de
complots avortés ou vite réprimés, de machinations et d'arrestations : à en faire la somme, il n'y a pas moins de soixante-dix à quatre-vingts ans que Cuba conspire, ou que l'on conspire à Cuba contre les autorités espagnoles et contre la souveraineté de l'Espagne.
En ce siècle presque tout entier, Cuba n'aura été fidèle qu'à ses rêves d'infidélité. Mais, à moins de supposer la folie, — et les pires folies ne sont pas si longues, — on ne conspire point sans causes pendant soixante-dix ou quatre-vingts ans : des causes à cet interminable état de malaise et de trouble, il est impossible qu'il n'y en ait pas; il est certain qu'il y en a, et de plusieurs espèces ; il est probable qu'il y en a du chef des Cubains, comme du chef des Espagnols.
Pour ce qui est des Cubains, on en voit de géographiques, d'ethnographiques, de psychologiques, de politiques, d'économiques, d'historiques, sans mentionner ici une cause plus générale, qui pourtant agit à Cuba comme ailleurs, et dont on ne saurait faire abstraction.
Causes géographiques : la colonie est à plusieurs jours de la métropole, et à cinq ou six heures seulement de la Floride, c'est-à-dire des Etats- Unis. — Outre qu'elle est, par sa fertilité et par
14 l'est v&xc «cxmA rr ifs ^ATs-nds
v^D rti^n ia^. la rm^ des Antilles, par sa position •elle oarr- ,u ferm^ le g*>lfe do Mexique, et nol n'y sera t»>at a f i.t chez ^A. qui n'en tiendra pas cette cl*ff. — Causes ethnographiques : la population de File est fermée de couches superposées et mêlées. Sur ^.&yJJ.K^} habitants euTiron qu'atteignent les recensements officiels, on compte 500.000 à 6i>J.«A<j noirs. Le reste va du noir au blanc, de dégradé en dégradé de ton, ou monte du blanc au noir toute la gamme des nuances : Espagnols purs, arrivant de la péninsule, mariés à de pures Espagnoles ; puis Espagnols mariés à des Cubaines ; étrangers : Anglais, Français, Allemands, Yankees; Cubaine (ils d'un Espagnol et d'une Espagnole, et Cubains fils d'un Espagnol ou d'un étranger et d'une Cubaine ; puis Cubains fils de Cubain et de Cubaine; croisements d'Espagnols, d'étrangers ou do Cubains et de négresses ; enfin, purs nègres (rAfriqiie, pur bois d'ébène récemment importé, puisque, malgré les lois et les mesures contraires, resclavage s'est maintenu à Cuba jusqu'en ces derniers temps; et, par-dessus le marché, des Asiatiques, des jaunes, coolies chinois, au nombre, selon ccu'lains autours, de près de 80.000 K
i 1). J.-B. Casas, la Guerra separatista de Cuba.
LES INSURRECTIONS DE CUBA i7
Et toutes ces demi-teintes, tous ces quarts de teinte de la peau, on les retrouve dans les cerveaux ou dans les âmes. L'Espagnol pur s*est, de tout temps et en Esapgne même, montré parfaitement ingouvernable : c'est le premier roi d'Espagne, Aragon et Castille réunis, c'est Ferdinand le Catholique qui le disait, au moment où Christophe Colomb venait de lui donner l'Amérique. Il s'en plaignait à Guichardin, alors ambassadeur près de lui * : « Nation très propre aux armes, lui confiait-il, mais désordonnée; où les soldats sont meilleurs que les capitaines, et où l'on s'entend mieux à combattre qu'à gouverner et à commander. » Sur quoi, l'envoyé florentin, cherchant une explication, ajoute : « C'est peut-être parce que la discorde est naturelle aux Espagnols, nation d'esprits inquiets, pauvres et tournés aux violences »; — et la traduction adoucit le texte.
Ingouvernables dès le xv* siècle, sous Ferdinand et Isabelle, les changements de dynastie et les changements de régime n'ont fait que perpétuer et accroître chez les Espagnols ce penchant naturel à l'anarchie: ingouvernables en Espagne môme, ils le sont devenus bien davantage encore aux colo-
1 Guichardin, Opère inédite, Relazionç di Spagnq,
nies. Les fils d*Espagnols et de Cubaines sont venus ensuite aggraver, dans la race mixte qui naissait avec eux, celte disposition fâcheuse, qu(^ les fils de Cubains et de Cubaines, à la deuxième génération, ont portée à l'état aigu.
L'immigration étrangère, d'autre part, ne pouvait redresser ni corriger ce vice originel : tout au contraire; car si une nation, quelle qu'elle soit, colonise toujours par ses éléments les plus aventureux, ce sont d'autres éléments d'aventure, « des esprits plus inquiets, de plus pauvres, de plus violents encore » à l'habitude, qui s'y adjoignent du dehors. Cette immigration d'étrangers de souches et de provenances diverses ne devait aboutir et, en effet, n'a abouti qu'à augmenter considérablement le désordre : non pas seulement par les idées ou les préjugés politiques, si hétérogènes, que les uns et les autres ont introduits dans l'île; mais, le peu d'unité qui pouvait exister avant elle, elle a contribué à le détruire. D.'unité sociale au sens propre, il n'y en avait pas, et l'on a dit pourquoi, en rappelant qu'il y a vingt ans à peine que, dans le fait, l'esclavage a été aboli à Cuba. Mais, comme en toute contrée de population espagnole, il y avait du moins un lien, qui était' la foi, le Credo religieux : tout ce qui était Espagnol
LBS niSURRECTIO^S DE CCBA 19
OU issu d'Espagnol, par cela même, était cathc»lique. Avec les Allemands, les Anglais et !es Am**ricains du Nord, ont pénétré dans l'île vin^i sectes protestantes, des méthodistes aux quakers : av^< les Français et les Italiens, ce que Ton n^imme la libre pensée. Tout au fond, tout en bas, les nrr^r^-. mal décrassés de leur fétichisme africain ou lirr^ à un fianiguisme obscène et sanglant ^ Quant aux Chinois, qui sont évidemment ce qu'il t avait de plus misérable en Chine, ils ne pratiquent que 1rs formes les plus grossières du boudbisme. drpii^**^ parfois, dans l'espoir du lucre, sous qu*'lques simagrées d'édification chrétienne.
Au total, une confusion, nulle fusion.ni ethnique*, ni politique, ni religieuse : de quoi r*^ndre p!u* ingouvernable encore un mélange d'borom<^-s qui n'est pas une nation, pas même un peuple, et dont chaque élément premier était déjà nafur^'IIement ingouvernable. L'attachement patriotique envers l'Espagne, quelque vif qu'il soit dans certain^-s classes, n'est point, lui non plus, un ciment entre toutes les classes. C'est bien d'après lui que tend à se faire, depuis les récents événements, le ch-^'-
^ Rafaël M. Merchan, VarUcLadef. t. I, p. 4%!. La y^KUifion d^ color en Cuba, — Cf. Juan-Baatista Casas, la Guerra t^jMjraluia de Cuba, p. 123 et suiT. — Eogenio-Antonio Flore», ia Ouerra de Cuba, p. 62-63.
ment des partis cubains, qui n'épousent pas aveuglément les querelles des partis de la métropole, puisque Tun d'eux, r Union constitutionnelle^ comprend à la fois des personnes qui, en Espagne, seraient classées sous les trois étiquettes de conservateurs, de libéraux et de républicains, tandis que Tautre, le Parti autonomiste^ tend de plus en plus à devenir un parti séparatiste, en tout cas, pousse l'amour de l'autonomie jusque tout près de la séparation. Les Espagnols de race pure forment, par conséquent, le noyau de r Union constitutionnelle ; on ne dit pas, — ce qui serait manifestement inexact, étant donné le nombre de ses adhérents, — qu'ils le composent à eux seuls ; mais il est aisé de concevoir que l'attachement pour l'Espagne diminue à mesure que décroît la limpieza^ la pureté du sang espagnol.
Le créole est moins passionnément Espagnol que l'Espagnol pur ; le mulâtre l'est moins que le créole ; l'étranger ne l'est pas du tout, et le nègre ou le Chinois n'est rien du tout. Si l'Espagnol pur veut, comme jadis, rester le maître, traiter l'île comme sa chose, une chose conquise, — ce que les mécontents lui reprochent, — tous les autres jalousent celui-ci et se méprisent d'étage en étage, jusqu'au dernier degré de l'abjection, où sont le
nègre et le Chinois. La règle d'action leur est donc toute tracée : pour tous, se débarrasser de l'Espagnol, quitte, après cela, pour chacun, à se soumettre les autres. Nous n'en sommes encore qu'à l'heure où tous ensemble conjurés (entent d'arracher du sol cubain le drapeau rayé de jaune et de rouge, et de le remplacer par le drapeau rayé de blanc et de bleu, avec l'étoile solitaire... Mais dans ce même camp où créoles et nègres « fraternisent » contre l'Espagnol, il n'y a vraiment qu'une pensée commune : chasser l'Espagne de Cuba, et ils ne fraternisent que de haine.
Cette pensée seule leur est commune, ou celte haine, qui leur tient lieu de pensée : les intentions, les mobiles ne le sont pas ; parmi ces alliés d'un jour, il y a de tout : il y a (c'est un type trop rare) la « vieille barbe » classique, le philanthrope qui sacrifie à des principes ; il y a l'aventurier qui se bat pour, toucher une solde et l'aventurier qui se bat pour se battre; il y a le bandit de profession, qui ne voit dans la guerre qu'un agrandissement et comme une justification ou une réhabilitation de son commerce. 11 y a l'esprit humain qui court sur les nues après la chimère ; il y a, hélas ! il y a surtout, la bête humaine qui, brutalement, retourne et retombe à la sauvagerie ; et
l'eSPAGNE, goba et les ÉtATS-UNiS
pour uix blanc qui d'un cœur sincère se propose de réconcilier en une seule famille, dans le symbole républicain, toutes les races proclamées libres et égales, il y a cent nègres qui s'enivrent et s'hallucinent de voler, de piller, d'incendier, de tuer, ou de violer des femmes blanches. Il y a sans doute, dans le camp insurgé, quelqu'un que tentent les lauriers de Bolivar, mais sûrement ils sont plusieurs que tentent les épaulettes, le panache, la friperie dorée, la verroterie militaire de Soulouque.
Et les causes psychologiques de la révolution de Cuba ramènent à ses causes historiques, en tête desquelles la contagion yenue des Etats espagnols de l'Amérique du Sud, de l'Amérique centrale et des Antilles môme, de la Colombie, du Mexique et de Saint-Domingue : Cuba veut se séparer de l'Espagne, parce que non loin d'elle, et pour ainsi dire à sa vue, d'autres colonies s'en sont séparées. Ce qui fait que l'on touche ici, au-dessus des causes particulières, une cause plus générale, presque une loi ; et c'est que, dans un temps donné, il n'est pas de colonie qui ne fasse effort pour se détacher de la métropole, à moins d'être peuplée exclusivement par des races très inférieures. L'Amérique septentrionale, à la fin du siècle dernier, Ta bien
prouvé à l'An^l-t'^rr^ : I-r*? Lzrr^ rn» -■ ' . — i i commencemeût -i-r ^^^ ^.t-i-^r. ic* j -i : - i" - ^ljl Espagnols.
Dès qu'il y a ^3 i ïjihl d*-? l.i*. -..n.- ; d*Espagnols. mai^ nr^ i *Lr^ii ^ i' a *li L- nla formule: Cm f-a 'Ji^- *r«^>: *. b-^ir i.. -^-^^.r*
et est apparue : o:-r:l i^r*. i i ^'l:--. l
formule qui retentit rZ-'r-t .-^ I'-ul > — c .-t tout UD hémi^fh^rr: .''A '-**'. //* c*^- t. »r" . Notre ennemi. Am^ •!>• r-ij^. ! *^' i^ •-•* .►-'"* -i i frère; Tennemi da C^iiz. a.L-J^ : — •- £.-: t,^ c'est rhommeqîii vi^::: :t . iiv* - ' u:.'* > cultiver la terre d-^CiJi.i .«i r*n:' i.i** '. :• • publique à Cuba: n-? f 1:-L ri la >ii- : : i- *':i de larégie, ou. miÎE^rCMrt. li :.iL'-* .1.. ■^• de Galice, dès qa'iî l::i fi-i: :•,..:• - •- n ; champ à Cuba, un p^:lî *ii : . • i ^i .a^ \ *-* < jours un conquUtai.r: «k -?>. :»t 1 : i . . •* :.* ^. autant il en prend, \^^'jlzj'. .. ^1 ^ , -^ — assez de motif» da^iiî^. :i. ■!:•-. :..:-i — r les Cubains se donnent \ e ix-:ll - 11 r* *'' ' en eux-mêmes: mais ^ e.^:: ::l* *.,•:
tiennent que les Eîp^ini:'-* I-rij -ti. :'•.—. --*■; :.* plus nombreux et de f !-* Lr:',"-i:it *,:.'• •• énumèrent longuem-nt î-:~rr ^'•:- '♦
A les en croire, à «rn cr:lre *^ , i : *:. -j * > • •
savent ce qu'ils font, l'Espagne est la plaie de Cuha. Si rile n'est pas plus peuplée, plus prospère, plus avancée en civilisation, c'est la faute des Espagnols. S'il y a trop de nègres à Cuba, c'est leur faute ; pourquoi ont-ils exterminé les Indiens? — Et s'il y a trop peu de blancs, c'est leur faute, parce que de toute façon ils les ont découragés de venir ; parce qu'ils ont exigé des immigrants leur extrait de baptême, et que pour un peu ils leur eussent demandé un billet de confession. Si le sucre de canne ne se vend plus aussi cher ou ne se vend plus, ce n'est point par la concurrence du sucre de betterave: c'est la faute des Espagnols, qui n'en consomment pas suffisamment et qui établissent des droits tels qu'ils empêchent les autres d'en manger. Si le fin tabac de la Havane, celui de la partie occidentale de l'île, de la Vtœlta Abajo^ ne rend pas autant qu'il devrait rendre, et si les cigares vendus sous ce nom glorieux de havanes sont faits avec les feuilles moins parfumées des plantes nourries dans les provinces de Puerto-Principe et de Santiago de Cuba, c'est la faute des Espagnols ; c'est leur faute si le sucre est moins cher et le tabac moins bon.
« L'Espagne refuse au Cubain tout pouvoir effectif dans son propre pays. — L'Espagne con-
LES E5srM£im«:"** aa xi*
damne le Cnbaîn à llnr-érlir:* :• •-. rie î^-' où il est né- — LT^.izn*^ ! ai-:i»* j- vdu travail des CabaixLr ^aii* >*ir ii clut il -^ -irite, ni prospérilé, ni iQ:îCn#!i:a. — -Zr^i-wn.* exploite, écrase et cirriGLic •L.UiU » — ^' «l- h* nous chargeons pas -i* î^zl^^^mt t^îr ri.. Li-i.- •-:• récriminations, est f:ci*, •*-> ru . *--^ ni ••!-ce qui ne Test guèr? ^ !>î^ :i^ ae .'^^ > •"* mais, pour être just*. il ii ii :. .-* c l . a *>•* pas un de ces artîoîrs iû^ ^t^ L-:.tu3.» ■-? i*»-i laissé sans réponse. L#* £^>^^T-^nf^ai'*ar l.— iir-ur* • a fait répondre dans ÎL2.* cr>-i"L:^ •i.-»*'!-^. t i:i** concision et d'une pr*»:is.:?i r*iLi.*riiu: ••--*• ;•;.. * sous ce titre : L'E^ij^zi^^ t' "' i.»t, > r/ ,, . . t w <?/ adminUtratlf 4^ ,^ j^'^iv .*/ ' - // rc dominaiion e^p^fjnoif^ *. Eii. -h. »* ^ »: •••^i*'iii":: paraît dans cette aiiîr* ir: .z.**-^^-^ i.i > qui connaît bien C-Îa îv^lt j i' •• ;hloufi^ues années, et v:;! t -^t m* *-:->*-• t»* ,.-.dresse envers les ar;t:r.:rf* n . \i •*-*^ a ► poar avoir eu. sur d*rî .*.i:»*t»-* i >f^- .<»> vi;*. - * partir avec elles, d >a J xii-ii ..: t^i ,-tv.^ ♦ exacteoient ce que le x y^r^rit^'^^^^^x: •*•> »-.iU
Anlilla bajo la dô<n.ijf't,r^it *'.n*t/i.\'*i.
« L'Espagne refuse au Cubain tout pouvoir effectif dans son propre pays. » Du côté espagnol, on réplique par la liste des Cubains pourvus de hauts emplois dans l'armée, renseignement, la magistrature, le clergé, les diverses administrations, tant dans la péninsule que dans les possessions d'outre-mer. — « L'Espagne condamne le Cubain à l'infériorité politique sur le sol où il est né. » Du côté espagnol, on répond que Cuba est représentée aux Cortès par 13 sénateurs et 30 députés, et que le Cubain (quoiqu'il y ait Cubain et Cubain) n'est condamné à l'infériorité ni dans l'Etat, ni dans la province, ni dans la commune.
« L'Espagne confisque le produit du travail des Cubains » (cela se rapporte probablement à Timpôt et à l'usage qui en est fait), sans donner à Cuba la sécurité, la prospérité, l'instruction. — Du côté espagnol, on répond que ce n'est pourtant point l'Espagne qui fomente les prises d'armes, pour avoir le plaisir de dépenser du sang dont elle n'a pas de trop, et de l'argent dont elle n'a pas assez, à les arrêter ou à les châtier. — (( Donner à Cuba la sécurité ! » Mais c'est Cuba qui doit et peut se la donner à elle-même. Lorsqu'une insurrection se produit, ce n'est pas dans
L£S UKSCKKCCnOïS IC cri.A ^
les rangs espa^ols que t>iiî iLT&îjn.c ^-îai- •■*!:
les brigands aathentiques, — itr r^it^ «ai» nj*'ifc-
phore volii alairociiûi^ — ceiix ce rtoi- ••ui**ru:
villages, usines cl fcn»e*- ciœlhh- r^ Mauu**.
Garcia, qai se fit a|»f«el^^ : Mn^ru*'. ?^. *••/ //-•••
champs de Cuba^ jnsqo^m ot çat- « r'n.-TT.î'i* r»****^.*—
tain de la part>is5e de Aroc^f dt Ctuci-', » tirti..: •-«.
couronne toute neuve «et j-e ruhi. '-^ 6 tf»' *"' u*
SeboracaL dans la nujt fu :r4 J**Trf**T :*^:r —
Pour la prospérité, il <^ c^-nt i. ru^ '-jijruLi.»*
ans de trouble, précïè«Jaiil ci hzir o* ^u*-^* *'i:'
mêmes suivis d"à pteine rinin îlii* g^ :;i 1 1» «ii-l «^ -
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pondent les Espagnols. eïi-'.Tt- i'-^L ti i ^: .a i- ^»*r
nous en faire un crim*» ? Et Cj*- t .•i*— .♦ *if ►•*
des coupables hors de CtiIh *
« L^inslruction- diî«it-î^r : - E-:>tc:ii*: /*^ t .t -'**' sans instruction. » Haif^. i- ' > ^-^^t.^-. - '.a répond : — •< Eh quoi ! ny *-:-. y.-^* t .t ; < ■ <*•* une université complète: ft '/*-." -^ c-^ •« •,*-Vi' *♦ •:•» philosophie et de l*rttre^- c*: n^.",' * ',>;«,♦. macie et de droit? XV a-*-- r^L^ t C .-t :-' v..' lèges et des écoles ^tïvll^,*^ ? ï>: /^ ^*r.» C» . ,versité de la Havane n*f c 'ii':^*-'\- y\ *- v-.«^ ;•* * t^ des maîtres et de5 m^i^tr^r-^-r*- :- • •♦ ^>/, ^i ' /.- ,<recteur ne peut-il pas Kizt *^^:>c.l '' L* ;, ♦ »: ^ . <j % -, ,)
peut Têtre : D. Joaquin F. Lastres est Cubain, et le vice-recteur est Cubain, et les doyens de toutes les facultés sont Cubains ; et, sur 80 professeurs, 60 sont Cubains. » On en convient, il est de mode à Cuba de dédaigner et de dénigrer tout ce qui est espagnol : rien ne vaut qui ne soit américain, anglais ou, au moins, français ; mais l'américain fait prime. Il n'y a de médecins, d'avocats, d'ingénieurs, de littérateurs, de mathématiciens et de naturalistes qu'américains ; il n'y a de nouvelles, d'histoires, de traités de physique, de revues et de journaux qu'américains. Mais l'Espagne en est la première victime; et que les Cubains se refusent à penser en espagnol, elle n'en peut mais, et elle en gémit.
« L'Espagne s'est montrée incapable de gouverner et d'administrer Cuba. » Sur quoi les Espagnols reprennent : « Les lois des Indes, las Leyes de Indias, qui ont longtemps régi nos colonies, étaient humaines, sages, et les meilleures qui pussent alors être faites et appliquées. Nous reconnaissons sans peine qu'elles ont vieilli et que l'esprit moderne ne s'en accommoderait plus. Aussi ne pouvions-nous refuser et n'avons-nous pas refusé de leur en substituer d'autres. II se peut que, depuis les catastrophes du commencement
de ce siècle, TÉspagne ait eu une politique coloniale incohérente et décousue, ou même, ou plutôt, n'ait pas eu de politique coloniale. Les luttes constitutionnelles contre le pouvoir absolu de Ferdinand Vil, les guerres civiles qui ont ensanglanté la régence de la reine Christine, les pronunciamientos qui ont tenu en suspens et comme entrecoupé le règne d'Isabelle II, et sauf peut-être les cinq années du ministère d'O' Donnell, — los cinco ahos^ — cinquante années de vie au jour le jour et de provisoire à la merci d'un coup de main ont fait que l'Espagne, trop inquiète sur elle-même, a négligé ses colonies, qui ont pu sembler, en effet, n'être plus ni gouvernées, ni administrées, ou qui souvent l'ont été « d'une manière détestable », on ne saurait le nier, — et ce sont des Espagnols exaltés qui l'avouent.
Cependant, à partir de 1865, et sous l'impulsion de M. Canovas, en ce temps-là ministre des colonies *, le gouvernemenl de la métropole s'est engagé résolument dans la voie des réformes justes et nécessaires ; la Révolution, de 1868 à 1876, s'y est précipitée ; et depuis la Restauration, que les
1 Ministerio de Ultramar, Junta informativa de Ultramar; Madrid, 1869, in-folio. — Ce document est pour ainsi dire introuvable, mais une édition anglaise, ou une abréviation, en avait paru, je crois, à New-York, chez HaUet et Breen, en 18§7.
30 l'espagne, cuba et les états-cnis
libéraux ou les conservateurs fussent aux affaires, il y a eu des marches et des contremarches, des faux pas et des tâiooQements ; mais on n'est pas revenu en arrière, on ne s'est pas arrêté, et vingt lois votées en témoignent. Ces vingt lois nouvelles ont fait de Cuba une province espagnole. assimilée aux provinces de la péninsule, et qui peut être mal administrée, mais ne Test ni plus mal ni moins mal que les autres, ou ne l'est plus mal que parce qu'elle est plus loin. L'administration de Cuba est mauvaise, assurent les Cubains, qui se plaignent des chemins de fer, des routes, des postes et des télégraphes, de tout. « — Et moi, disait Guatimozin, crois-tu donc que je sois sur un lit de roses? »
Toute la question est en ceci : Cuba est-elle traitée comme une autre province d'Espagne? - Non, protestent les révoltés : « L'Espagne écrase, exploite et corrompt Cuba. » — Elle récrasc.
S'agit-il de la Dette, que les insurgés évaluent à un milliard et demi ^ et qui, suivant eux, est mise à la charge de l'île au mépris de la plus vulgaire équité ? — La Dette, répondent les Espagnols, elle est le fruit des insurrections. Avant la
1 V. Mestre Amabile, la Question cubaine et le Conflit hispan»améncain»
guerre de 1868, le déficit était insignifiant. CVst la guerre, et la guerre seule, qui Ta creusé en abîme. Les dépenses s'enflant outre mesure et les contributions ne rentrant plus, on a été contraint de recourir au crédit : de là, l'emprunt à la Banque espagnole de la Havane, en 1868; les émissions de bons et billets du Trésor, en 1872 et 1874; les emprunts de 1875 et de 1876 ; l'émission de billets de la Banque espagnole pour le compte des Finances et l'affectation hypothécaire des rentes de l'île pour garantir des émissions, telles que celle des obligations du Trésor en 1878; tout cela, durant la guerre ; et, après la guerre, mais à cause d'elle, et pour en liquider les frais, les émissions de 1882, refondues avec lés emprunts et unifiées dans les billets hypothécaires émis, en 1886, à concurrence de 620 millions et, en 1890, à concurrence de 222.500.000 pesetas ^ Le poids en est lourd, certainement, mais les Cubains l'ont mis eux-mêmes sur leurs épaules.
Maintenant, quand ils prétendent que l'Espagne les « écrase », est-ce seulement de contributions qu'ils veulent dire (à tort, ripostent les Espagnols, car Cuba paye beaucoup moins que la métropole) ?
< Espana y Cuba, publication officieuse, p. 110-111.
N'entendent-ils pas autre chose ? et ne font-ils pas le procès de la politique traditionnelle de l'Espagne dans ses colonies? S'il en est ainsi, et même si cette accusation revêt un caractère rétrospectif, si les Cubains incriminent ce qui s'est fait autrefois bien plus que ce qui se ferait encore, même sur ce point, même dans le passé et dans Thistoire. les Espagnols n'acceptent pas la flétrissure sans se défendre. Ils ne tiennent, à coup sûr, pour des saints, ni Cortez, ni Pizarre, ni leurs compagnons ou leurs successeurs. Ils ne contestent pas que, s'ils ont évangélisé l'Amérique, c'est autant avec Tépée qu'avec la croix, autant avec des reîtres qu'avec des prêtres. Mais ils n'admettent point que la politique coloniale de l'Espagne ait été, comme on l'en blâme, froidement et systématiquement cruelle, et ils invoquent en sa faveur les instructions que donnait Philippe II à don Pedro de la Gasca, vice-roi du Pérou* ; puis, par déduction a fortiori : si Philippe II n'a pas suivi envers les colonies cette politique sans miséricorde, à combien plus forte raison Charles III ou Isabelle II ou Alphonse XII ne se sont-ils pas gardés de la suivre ? Depuis que les affaires de Cuba occupent
i D. J.-B. Casas, la Guçira separalista de Cuba^
la tribune des Cortès, toutes les opinions se sont fait jour en des discussions ardentes : mais on ne sache pas qu'il soit personne qui n'ait vanté la générosité, la caballeria espagnole, qui n'ait recommandé le pardon, Toubli des injures, et, après la victoire, la réconciliation dans le plus de liberté possible : si bien qu'il faudrait un cynisme éhonté pour oser mettre les actes en contradiction flagrante avec les paroles ; mais n'est-il pas absurde de soupçonner une nation entière d'une pareille hypocrisie ?
Reste le suprême grief : « L'Espagne exploite et corrompt Cuba. » — Exploiter, qu'est-ce à dire ? interrogent les Espagnols. Si le mot signifie que l'Espagne cherche à tirer profit de Cuba, il signifie une vérité, mais il n'y a peut-être pas un grand machiavélisme à déclarer franchement qu'un pays n'a de colonies que pour les exploiter : exploiter honnêtement, ne point sortir des bornes de la justice et de la morale, tout est là. — « Mais les Espagnols, s'écrient les Cubains, nous exploitent contre toute justice et toute morale; et ils nous corrompent en nous exploitant !» Il y a un court silence, du côté espagnol ; puis ou répond d'une voix raffermie : Sans doute, il se passe à Cuba d'assez vilaines choses. En Espagne, ainsi que par-
H l'eSPAGNE, cuba et les ÉTATS-DNIS
tout, chaque homme politique traîne, malgré lui, à ses trousses, une clientèle, une camarilla de quémandeurs de places. Et comme, en Espagne ainsi que partout, les ministères se succèdent rapidement, il en résulte dans certains cas que les moins scrupuleux de leurs clients, une fois pourvus, veulent faire rapporter à la place tout ce qu'elle est susceptible de rendre, et plus qu'elle ne devrait légitimement donner. On exagère quand on parle de grosses aisances ou môme de grosses fortunes acquises dans Tadministration cubaine; quand on s'en prend, en bloc, à toute la hiérarchie, du simple expéditionnaire au capitaine général, c'est pis qu'une exagération : à médire trop légèrement, on a vite fait de calomnier.
Mais quoi? Ce qu'en d'autres pays on connaît sous le nom de pot-de-vin^ à Cuba on le connaît sous le nom de chocolat. Et Ton est obligé de confesser qu'il ne manque point à Cuba de gens qui mangent de ce chocolat. Seulement, parcourez les livres qui les dénoncent ^ Qu'y voyez- vous? Des fraudes dans les douanes, des fraudes sur les déclarations de successions ; fraudes vis-à-vis du Trésor, fraudes telles qu'il n'est pas de colonie au
1 F. Moreno, El Pais del Chocolaté {^La Inmoralidad en Cuba).
monde, et presque pas de métropole où il ne s'en commette d'analogues ; fraudes qui s'étalent à Cuba plus qu'ailleurs, parce que la moralité est pour beaucoup une afiFaire de latitude, et que les consciences y vont toutes nues, exposées à une température de serre chaude qui fait éclore les vices dans les âmes pourries, comme les orchidées sur les bois pourris... Fraudes bilatérales qui supposent, derrière le corrompu, le corrupteur. Or lequel des deux est le plus coupable, de celui qui corrompt ou de celui qui se laisse corrompre ? Le bon curé don Juan-Bautista Casas établit en due forme de démonstration théologique que c'est le corrupteur, le séducteur, le tentateur, don Lucifer ^ qui doit être brûlé le premier *.
Et, au surplus, si le corrupteur est toujours un Cubain, le corrompu est-il toujours un Espagnol? L'administration espagnole est-elle pour les Cubains l'école du scandale? Est-elle si gangrenée ? sont-ils si innocents ? M. Romero Robledo, qui regrettait, étant ministre, de ne pouvoir « arracher jusqu'à la racine » la plante vénéneuse de l'administration cubaine, a complété, l'été dernier, ses déclarations en ajoutant que 80 pour 100 des employés sont
> D. J.-B. Casas, la Guerra separatista de Cubq.
des Cubains ^ D'où Ton veut conclure, en Espagne, que Cuba s'exploite et se corrompt elle-même. — Ainsi attaquent les Cubains, ainsi ripostent les Espagnols ; ainsi du moins raisonnaient-ils pendant qu'ils raisonnaient encore ; à présent ils ne s'expliquent plus qu'à coups de fusil.
1 Discussion sur la réponse au Discours de la Couronne, Chambre des députés , séance du 14 juillet 1896.
On s'en souvient : la Guerre de Dix Ans se termina par le pacte, la convention ou la capitulation du Zanjôn, en date du 10 février 1878. « Capitulation » est le terme qui convient le mieux, puisqu'il n'y a, dans le texte, que des conditions proposées par « le peuple et la force armée du département du Centre et des groupements partiels des autres départements, constitués en junte », conditions formulées dans un document signé du président seul et du seul secrétaire de la Junte, acceptées ensuite par le général Martinez Campos, commandant en chef des troupes espagnoles. Ces conditions de capitulation, proposées d'une part et acceptées de l'autre, comportaient : 1° Torganisation politique et administrative de l'île de Cuba sur le modèle de celle de Puerto Rico ; 2° l'amnistie des délits politiques, la mise en liberté des prisonniers
38 l'espagnb, cdba et les états-unis
et ia grâco des déserteurs; 3"* Témancipatioii des colons asiatiques et des esclaves servant dans les rangs insurgés; 4° les voies ouvertes pour sortir de nie à tous ceux qui voudraient le faire, sans que les révolutionnaires, après Leur soumission, pussent être astreints au service militaire contre leurs amis de la veille.
Comment fut obtenue la capitulation du Zanjôn. plus que violemment critiquée en son temps par des généraux même, entre autres par le général Salamanca, et, pour le dire brusquement, si D. Arsenio Martinez de Campos acheta ou non les rebelles, c'est un fait qui n'est pas encore absolument tiré au clair. Aux invectives du général Salamanca, le marquis del Pazo de la Merced, don José Elduayen, alors ministre des colonies, et M. Canovas del Castillo, alors comme aujourd'hui président du conseil, répondirent sur un ton tranchant et péremptoire ^ : Martinez Campos a toujours nié et fait nier ; M. Canovas n'a jamais officiellement reconnu que le gouvernement espagnol eût « acheté » la reddition de la Junte du Centre.
ï La Paz de Cuba Discursos pronunciados por don Antonio Canovas del Castillo, y don José Elduayen, el dia 8 de Mayo de 1878.
Peut-être n*est-il pas téméraire de croire qu'il y a lieu, ici, à Tun de ces « distinguo » dont la casuistique politique ne s'interdit pas plus qu*une autre l'habile usage : distiagnons. — Si Ton prétend que le géaéfal Martinez Campos a payé les insiuqgés, «rant de les avoir battus et pour qu'ils missent bas les armes, alors, non, il ne les a pas achetés. — Mais, si l'on soutient que, les ayant battus et contraints k déposer les armes, il a récompensé leur bonne volonté, il let» a payés pour quils se tinssent tranquilles, alors oui. ii les a achetés. 11 n'y a eu ni marché ni indemnité préalable, et, en ce sens, le général n*a pas acheté la capitulation du Zanjdn : il y a eu iod<'muité. dédommagement et comme demi-solde de nonactivité ; en ce sens, le général Ta achetée K l^as très cher : moins cher que. dans les cinq ou six semaines pendant lesquelles Finsurrection eût pu se traîner encore, la guerre eût coûté à l'Espag^rj^f : quelques millions de pesetas.
Mais déjà, le 10 février, il était manifeste que la révolution, au moins dans les départenuTit*^ du Centre, était à bout de souflle, qu^elle haletait et
' Voy. Eugenio^Antonio Flores, la Guerra de Cuba ' Apmilun para la hisloria), — Les explications de M. Flore», tout tUtvtttie au maréchal Martinez Campos, permett^ut d en retenir i aveu.
40 l'espagne, cuba et les états-ums
rAlait, et que ce qui leur restait de vie, ses adeptes le dépensaient à se déchirer les unn les autres. Les munitions et les vivres manquaient ; les discussions, les rivalités, les rancunes, les jalousies étaient arrivées aux extrêmes ; les « soldats » d'une province ne voulaient plus obéir aux « officiers » de la province voisine, ou, plus exactement, personne n'obéissait plus à personne. 11 y avait bien un président de la République, Vicente Garcia, et une Chambre des députés, errant dans la manigua^ dans la brousse..* Mais, le 6 février, comme Vicente Garcia cheminait du campement de San-Agustin au campement du Chorrillo, où l'attendait, pour traiter, Martinez Campos, un de ses compagnons dit, en le HitJntrant du doigt, à Taide de camp du général espagnol qui les conduisait vers lui : « A l'heure qu'il est, un grand nombre d'insurgés obéiraient à Martinez Campos plus volontiers qu'à celui-ci ! » Et, lorsque la Chambre fut dissoute : « Le café même, s'écriait un chef de bande, célébrant la nouvelle sous sa tente, le café même parait meilleur depuis qu'il n'y a plus de Chambre * ! »
Aux premiers jours de février, la révolution en était là, c'est-à-dire qu'elle était finie, lorsque le
1 Eug.-Ant. Flores, la Guerra de Cuba^ p. 359 et 370,
LES INSURRECnOUS VE CTBA 41
maréchal, tout en pensant qu'il poomit iniç*o*^<^ la paix sans concessions, « préféra paver no p-rri cher les fusils qu'on lui livrait, plutôt q --> d'exposer ses troupes aux inclémences de V-^i^. pliis meurtrier que le plomb ennemi, dont lui ni ses homme;s n'avaient jamais en peur ^. * Noble souci et qui ne peut qu'honorer davantage un soldat que la guerre a comblé d'honneur*.,, Si donc on insiste sur ce caractère spécial de la capitulation du Zanjdn, ce n'est, à aucun degré, pour satisfaire une vaine ou malicieuse curiosité, c'e^t que ce caractère de capitulation rétribuée a eu sur la suite des événements une influence que le général Martinez Campos n'avait pas mesurée, ayant peut-être vu juste, mais n'ayant pas vu loin, et n'ayant pas assez réfléchi que c'est rendre rinsurrection périodique, que de la rendre lucrative.
Tout, en effet, ne fut pas fini avec la capitulation du Zanjdn. Les derniers mois de 1878 et les premiers de 1879 furent marqués par des soulèvements et des répressions. Après les dix années de la grande guerre que venait de terminer Martinez Campos, on eut^ dans les provinces orientales, la Guerra cMquita^ la petite guerre, qui.fit la réputation du
1 Flores, p. 418.
général Polavîeja ; et, après la Guerra chiquita elle-même, on eut plutôt des trêves que Isi paix. Les anciennes bandes restaient groupées et organisées pour l'insurrection; quand elles le pouvaient, elles cachaient leurs armes au lieu de les livrer ; et, comme elles se composaient de gens pour la plupart sans foyer ni attaches au soi, elles habitaient en quelque sorte par compagnies ou par colonies militaires, en attendant le signal de reprendre la campagne. Cette reprise des hostilités, les juntes révolutionnaires cubaines du dedans et du dehors n'ont pas cessé de la préparer, et les mêmes soldats, au bout de dix-sept ans, se sont retrouvés sous les mêmes chefs, comme s'il ne se fût rien passé dans Tintervalle. Lorsque, vaincu dans la « grande guerre », Mâximo Gômez s'était embarqué pour Saint- Domingue, son île natale (car ce libérateur n'est pas un Cubain), ou pour la Jamaïque, il s'en allait, lassé et dégoûté : (( Si, dans la maison où je vais demeurer, disait-il, il y a une cour et un arbre, j'arracherai l'arbre, tant je suis excédé de la brousse et de ses hôtes, de la manigua et des manigueros ^ ! » Mais, serment d'ivrogne : et qui s'est battu se battra, puisque aussi bien le con-
1 Eug.-Ant. Flores, la Guerra de Cuba, p. 452.
dottiere vit de la guerre et le révolutîoDoaire d** la révolution. Un autre cabecilla des plov eo %'Utff. Calixto Garcia Iniguez, avait bien aece}4/4 un emploi à la Banque hypothécaire; il était A*i\*^un quelque chose comme chef de bureau au Cr -«lit foncier, mais il n'avait pas abjuré une fe\Ilal^' d«f sa proclamation de 1880, avant la Ga^rra /^A/quita : « A la bataille, soldats ! L'indiffér^^n^'^ est une lâcheté ; la gloire est dans une Ml^t mort. Pour nous il n'y a ni repos, ni nuit, ni fatigue... A la bataille, soldats î * Iht m^Tii** Antonio Maceo, plantant du café, dans Costarica« se sentait toujours en communion a%'eç les grand*» esprits de Gnacinton^ de Laffatjf't et de HoUhnr. comme il disait en son patois nêfçre, et ces ajMjtres armés des deux Amériques, Washington* La Fayell** et Bolivar, il les entretenait de son idéal, pris un peu bas, mais pieusement gardé : faire de Cuba une république sœur... de celle des Etats-Unis ? Non : mais de celle AWyti (Haïti; et de Saint- Domingue.
Ainsi les insurgés d'hier s'aidaient, et d'autres que le ciel, à New- York et dans les Antilles, les aidaient. Les autorités espagnoles à Cuba même ne les contrariaient pas, ne les contenaient pas beaucoup. Les gouverneurs généraux se sui-
44 l'eSPAGNE, CCBA et les ÉTATS-UNIS
valent et, à une ou deux exceptions près, se ressemblaient singulièrement en belle vaillance, en belle confiance et en belle insouciance andalouses... Les feux de la « grande guerre » n'étaient pas éteints que le général Blanco, successeur immédiat de Martinez Campos, taxait déjà de visions noires les craintes de son lieutenant Polavieja : de 1880 à 1890, cette disposition au sommeil gagna de plus en plus presque tous ceux qui auraient dû veiller. Le songe était parfois interrompu par la sonnerie du télégraphe, annonçant sur tel ou tel point de l'île un complot, un motin^ une mutinerie, une promenade de brigands; mais la guardia civil faisait le geste de son office, le fiscal le geste du sien ; on envoyait deux pauvres diables dans un presidio d'Afrique ; et le gouverneur général se rendormait, après avoir fumé une cigarette : en vérité cela n'allait pas mal I
A mesure qu'on s'éloigna de 1880, le palais du gouvernement à la Havane fut le lieu de la terre où l'on dormit le mieux. On y dormait, les portes larges ouvertes, dans l'heureux abandon de la nature tropicale ; quiconque passait pouvait entrer, s'asseoir, prendre un verre d'eau, écouter, si c'était l'heure de la causerie, la seule chose
LES INSURRECTIONS DE CUBA i%
sacrée^ après le sommeil ; et, si c'était Theure de la sieste, balancer mollement le hamac du gouverneur. Les insurgés d*hier, insurgés de demain, n'étaient pas les moins assidus : bien des fois ils bercèrent cet engourdissement qui leur profitait* Ce n'avait pas été une leçon perdue que la le^.on donnée dans l'article premier du Credo ma^ioni que-séparatiste de Cuba: « Se rappr*ler premièrement : que nous devons capter les sympathi'^H des péninsulaires par tous les moyens qui M>nt en notre pouvoir, leur procurant des béo^fi^r^s apparents, afin de leur occasionner les plu^ grande préjudices ^ » Et, si l'aimable accueil /'tait une politique, de la part des Espagnols^ les révolutionnaires avaient tout de suite trouva la iy>ntrepolitique: un non moins aimable empre^M^m^'iit. Par cet empressement ils se créaient en qu'-lque sorte un alibi : et c'était pour rin-^urre^Uon prochaine tout profit, puisqu'ils voyai^'ut «4 entendaient, et que, plus ils s^5 montrai'^nt cli<'/ le gouverneur général, moins on s'inquiétait de les voir et de les entendre ; les mur^ du paj^iis avaient des yeux et des oreilles, mais n'en avaient que d'un côté : oreilles tendues, yeux braqués d'ennemis irréconciliables, épiant le moment propiee.
* D. J.-B. Casas, la Gtterra êeparalUlu de Cufxt: App-rj^ii^fr)-.
46 L*£SPAGNE, COAà ET LES ÉTATS-UNIS
Cependant les gouverneurs généraux tombaient de Toptimisme dans l'aveuglement. Ce môme général Salamanca, qui avait si amèrement dénoncé les « illusions » de Martinez Campes^ autorisait le retour de Maceo à Cuba. L'indulgence est hors de saison quand, dans Tétat de guerre sourde qui précède et qui suit Tétat de guerre déclarée, elle peut être et quasi-fatalement elle doit être interprétée comme de la faiblesse. Salamanca mourut à temps pour n'en pas souffrir ; mais le général Chinchilla, qui le remplaça, ne tarda pas à s'en apercevoir. Un jour, Maceo vint lui présenter des (( abonarés », des billets, remis à certains de ses compagnons, et lui en réclamer le paiement ^ Comme le général élevait quelque difficulté, le cabecilla mulâtre le prit de si haut, s'emporta en de telles menaces, cria si fort qu'il avait 10.000 fantassins et 2.000 cavaliers prêts à se jeter dans la montagne, que le général, perdant patience, lui répondit : « Eh bien! faites-le donc; j'en serai ravi, parce que, moi, j'ai plaisir à me battre : vous me donnerez l'occasion de vous prendre et de vous fusiller ! » Des mots, ils allaient en venir
' G. Reparaz, la Guen'a de Cuba. Sur la manière dont Maceo se serait procuré ces « abonarés », M. Reparaz raconte une histoire assez peu édifiante, dont nous lui laisserons la responsii)ilité. • : . '
ux mains, quand on les sépara, en priant 3larïÊ*>
e se retirer.
Il n'en fut rien de plus : Maceo contin^ja de pr^ ider des banquets, de prononcer d»*s di^- -irs -t le promener à travers l'île son uniforme de c:a^- r général insurgé. Mais, ses 12.<J» homm-^s n- Tétant pas encore jetés dans la montage. 1*- g-r,-^ •al Chinchilla ne sévit point et continua de Ui-^^^r *aire. En 1890, Polavieja, retournant à la Hav-n-. m qualité, cette fois, de gouverneur g-rt^ri!, ivant même d'avoir touché le rivage cuhîin. f.>r arrêté signé à San Juan de Puerto Rico, eip'il^;: le nouveau Maceo, Crombet et d'autrr^. E-jt- n peur que la sévérité passât pour de la pr^v talion? Polavieja fut rappelé, et l'audace de« r^^^^rlutionnaires ne connut plus de limites : la prcj ^i- ^ande séparatiste se fit publiquement : t/i/Ut \ A devint une chaire : elle eut ses journaux j-irq:jVf, de toutes petites villes et ses ser^ent^ r»'Cnit^ï;r* jusqu'en des recoins ignorés.
Ce qui, sous les gouvernements ^wW^t'u-mt^^ a-.alt été sommeil devint léthargie oucatalep-je: ce qiji. sous le général Salamanca. avait été hs^w'^hïut'.ui. sous le général Calleja, homme de confiance du ministère Saga sta-Lopez Dominguez-Maum. devint pn ne sait quoi d'incroyable et dinnororruible,,.
« Voulez-vous que je vous dise, demandait M. Romero Robledo, à la Chambre des députés, le 14 juillet 1896, qui a contribué à déchaîner la guerre? C'est le général Calleja, qui a suivi une politique en vertu de laquelle on fermait les fenêtres de la capitainerie générale, lorsque passait devant le palais le parti de P Union constitutionnelle^ criant : Vive TEspagne ! et on les rouvrait quand passaient des manifestations autonomistes, au cri de : Vm Cuba libre ! Le général Calleja qui, étant en tournée dans rUe, recevait des cartes de visite timbrées de Tétoile solitaire ; qui, dans les provinces orientales, plaçait sa confiance en ce M. Yero, dont je viens de vous lire les lettres ; qui, si les commandants militaires de Holguin ou de Bayamo lui signalaient un mouvement, en informait le gouverneur civil, lequel en informaitM. Yero, et M. Yero, par délégation d'autorité, se mettait à parcourir les villages et revenait dire au gouverneur civil qu'il n'y avait rien ! M. le général Calleja, qui avait pour médecin le D"' Antiga, supportant sans colère que ce médecin lui parlait de séparation, à lui gouverneur général, et lui faisant seulement promettre de ne point passer à l'insurrection, tant que lui^ général Calleja^ serait à la Havane ! » — Et après lui, général Calleja ? Après lui, le dé-
LES Insurrections de cuba 49
luge : il en regardait placidement monter les eaux et écrivait à Madrid : Tout est calme !
Aussi, qae faisait-où, à Madrid ? On y discutait des qaestions que Ton ne peut agiter que dans les temps très calmes ' on s'y occupait de réformes pour Puerto Rico et Cuba. Les conservateurs avaient commencé, en 1891, avec M. Romero Hobledo, qui désormais divisait l'île en six provinces, ayant chacirne un gouverneur nommé par le ministre des colonies, rattaché à ce ministère, et par là placé à la fois sous Tautorité et hors de Tautoriié an gouverneur général... Puis les libéraux élaient revenus, et cette espèce de surenchère de réformes qui, dans le régime parlementaire, paraît comme Tune des faisons d'être des partis, avait incontinent « sorti son plein effet ».
11 y avait alors dans le camp libéral un jeune avocat,' de talent et bien apparenté, beau-frère de M. Gamazo, l'un des gros bonnets du parti, et qui s appelait M. Maura. Depuis plusieurs années, il était désigné pour un ministère : pour lequel ? on n'en savait rien; mais — ces choses-là ne se voientelles qu'en Espagne? — bon pour tous, on se flattait qu'il serait tnéilleur pour un, que ce fût d'ailleurs l'tiil ou l'autre. On lui donna les colonies qu'il ignorait ingénument : « Je suis, disait-
il, un ministre en blanc, — en blanco ^ » / Six mois après, il déposait un projet de loi qui bouleversait de fond en comble toute rorganisation de Cuba ; il n'était plus le ministre en blanc, car les autonomistes avaient déteint sur lui. L'inspiration avait soufflé; M. Gladstone lui était apparu; et ce qu'il apportait aux Cubains, c'était, ni plus ni moins, une copie du home rule.
Il imaginait pour Cuba une Chambre, imitée du Conseil général du Canada, et Tîle eût pris vis-àvis de TEspagne la position du Dominion vis-à-vis du Royaume-Uni, ou elle s'en fût beaucoup rapprochée. M. Sagasta, selon sa coutume, n'approuvait pas, ne désapprouvait pas, ne dirigeait pas, n'empêchait pas. Par indifférence et, tranchons le mot, par paresse. Les défauts des hommes public* sont publics comme ces hommes eux-mêmes : et « la paresse de Sagasta » est aussi proverbiale en Espagne que Tétait « la mauvaise humeur, le malhicmor de Canovas ». Aux tournants d'histoire,
» En réimprimant ce chapitre, je donne bien volontiers acte aux libéraux espagnols et à M. Sanchez Guerra, député aux Cortés, qui, dans la Revue politique et parlementaire du 10 mars W^ s'est fait leur porte-parole, que, par cette phrase demeurée /aiiieuse, M. Maura voulait vanter son impartialité plutôt que confesser son ignorance des affaires coloniales. — C'est là, en effet, une justice qu'un homme, surtout quand il est ministre, ne se rend jamais a lui-même I
LES INSCRR£Cn05S DE CCBA M
juand une nation a besoin d'être gouvernée, mh'ux raut pour elle un homme d'Etat qui se &c}je^ |u'un homme d'Etat à qui tout est égal.
Tout est égal à M. Sagasta : il est, comme ou J'a
dit spirituellement, « la plus petite quantité {m^*»-
sible de président du Conseil des mini^^tres >'; ml
politique repose au moins sur un principe cerla/ij.
qui est celui du moindre efforL 11 ne s'agite pa%« et
ses collaborateurs ne le mènent point, hmib doute:
mais il ne les mène point non plus. H i]^ «^'a^iWjt
et se mènent, à côté de lui, comme iK v^^uU^jii.
On Ta vu féliciter en même temp* d'-ux cj*? m-v
amis, M. Leén y Gastillo, qui s^^uU^nait ujj" t)j<'M>.
et M. Moret, qui soutenait la the»e *'j)U\tHiiH : iJ
s'évitait ainsi la peine de choî*^ir. ^}iio\ ^i-V^unnui
que, dans une même présidence, il ait eu. ^;iij«> <'»
avoir une seule, trois politiques c^>Iorjiîil^*t. «tuiv^/jt
que son ministre des colonie-» ^^'e^t uhmui^t
M. Maura, M. Becerra on M. AU^r/jy/ji ! M. Mf^ura
avait une politique cubaine. Vrhti*'Mx M^court^. qui
dispensait M. Sagasta de travailler pour ^'*'H faim
une. 11 fallut qu'on lui démontrât d** \j\e fon:e
que cette politique compromell:iit le* ^roH^td ht^
intérêts de TEspagne. — En quoi •urlout ? b'in»
forma-t-il. — Par la Chambre c^loiiiale quelle
iustituerait. — Eh bien ! transigeons; hupprimom^
L^ESPih^llE^ CUBA ET LES ÉTATS-UNIS
la Chambre, et gardons le reste do projet : il n est pas plus mauvais qu'on autre.
Non seulement les questions du genre de ceU^ là sont de celles qui ne se peuvent poser quen des temps très calmes, mais elles ne peuvent aussi être posées qu'à la condition d'être résolues. Remuer des idées de réforme,, c'est s'engager à faire une réforme, quelle qu'elle soit. Les cosseryateurs étaient, en cela^ engagés comme ks libéraux; et, bien qu'il n'y eut rien de formel dmsk capitulation du Zanjun*, si ce n'est « la concession à l'île de Cuba des mêmes conditions politiques, organiques et administratives dont jovil l'île de Puerto Rico », ils avaient endossé de leor signature cette traite tirée sur l'Espagne. Affaire d'autant plus difficile à régler que ni le créancier ne savait ce qu'on lui devait ni le débiteur ce qu il devait au juste. Mais, quoique vagues, il y avait des engagements contractés^ et M. Canovas del Castillo l'avait déclaré soleïinellement : « Ce& engagements, il les remplirait, il espérait que fa Chambre de 1878 d'abord, une autre ensuite, qu^ la nation entière les tiendrait'-. »
* Ettg^-Ant. Flore», la Guerra de Cuba^ p. 383. « Canovas del Castillo, la Paz de Cuba, Discurso del dia Sàe j Blayo* de iS7^> p. S9. ^
LE6 INfiURIiecnOXS DE CTBA SI
On transigea, par conséquent, sur le profH 4e . Maura, que l'on amenda le plus qo'oo fMd.
élaguant de-eî et de-là, regagnant le terrain fiiti pied. Et tandis que, dans les Coitès. on Imtaîllit BMT ce projet pour décider ce qni en resterait t quelle en était la portion congnie« à Coba l'on 'innpatientait. Entre les deux partis cc«na». fL'nion onstitutionnelle^ et le Piirti auionomUie. sous les .uspiees de M. Maura, un troisième parti se formait, [ui s'intitulait réformiste. Il enlevait à l'Union 3onstitutionnelle ses éléments les pins libéraux. 3mpruntait au Parti autonomiste ses éléments les plus espagnols, en résumé affaiblissait à Cuba la cause de TEspagne, criait : « Vive Maura !» et ne réussissait pas à faire qu'on ne criât plus : ** Vira Cuba libre ! » — puisque le cri, le griio. a dans ce cas tant d'importance, — ni que TUnion constitutionnelle consentit aux réformes de M. Maura, ni que les autonomistes s'en contentassent. 11 créait, c'était tout, une division de plus, dans un pays où il n'y avait déjà que trop de divisions. Les uns parce qu'elles accordaient trop, les autres parce qu'elles n'accordaient pas assez, ces réformes froissaient et irritaient tout le monde.
C'était, à Cuba même, le temps du général Calleja, qui s'en remettait à un révolutionnaire du
ri4 i/E8PAGNE, cuba et les ÉTATS-UNIS
soin do Tavertir dos progrès de la révolution; cV'tait, au Maroc, le temps des incidents de Melilla, où M. Sagasta, doublé du général Lopez Dominguez, suait sang et eau h mobiliser 40.000 hooimes. L'Espagne, comme son gouverneur général, comme son président du Conseil, semblait hors d*état de faire un effort. La môme incurie sévissait dans les choses militaires que dans les choses politiques. Cuba était dégarnie de troupes : elles n'avaient que de vieux remington et des canons de bronze ; les chemins étaient impraticables ; la ligne forte, la trocha de Mordn au Jucaro, était démantelée, coupée en vingt endroits ; les impôts rentraient mal, les fonds du Trésor étaient bas ; au contraire, du côté cubain, les récoltes avaient été bonnes, il y avait de l'argent dans les caisses. Pendant que les gouverneurs généraux dormaient, la junte révolutionnaire de New- York avait agi. La loi Maura n'était pas promulguée, ses débris disjoints n'étaient pas recollés, que l'insurrection éclatait, formidable, balayant ceux qui n'avaient voulu ni voir ni entendre, le général Calleja d'abord, M. Sagasta ensuite (février-mars 1895).
Et la deuxième ou troisième guerre cubaine, au cotntnencement de celte année, durait, se prolongeait et tramait depuis vingt-trois mois. On a dit qu'elle avait déjà usé deux méthodes, deux critériums, deux politiques, deux généraux. Pour la méthode, le critérium, la politique, on songeait, en le disant, à la retraite de M. Romero Roblcdo et à la transformation que, de ce fait, avait subie le ministère conservateur ; mais les personnes avaient pu changer sans que la politique fût changée, puisque, M. Romero Robledo étant parti et M. Gastellano étant entré, il restait toujours M. Canovas. Quant aux généraux, il était vrai que le maréchal Martinez Campos était revenu de la Havane et que le général Weyier était allé l'y relever ; il était peut-être vrai déjà que, si quelque victoire n'intervenait pas, il faudrait apaiser Topi-
56 hESPAGTnij CUBA ET LES ÉTATS-U!VIS
nion effarée et qu*un autre, à son tour, irait relever Weyler.
Dure maîtresse que Topinion ! Femme, comme la Fortune* et changeante comme elle ! C^était elle qui avait d'abord impérieusement désigné Martinez Campos pour le commandement de Cuba. Elle le voulait : elle avait failli s'irriter parce qu'on le lai faisait un peu attendre. Il s'était embarqué au milieu de Tenthousiasme populaire : tout le loDg de sa route, il avait reçu des députaiîons et des fleurs ; jamais triomphateur n'était rentré dws la patrie sauvée, jamais le Cid dans Burgos, accljstmé comme il le fut, sur la foi de son nom, avant la bataille. L'opinion se trompait, pour n'avoir pas su, — elle le sait rarement, — discorner les eir constances : Martinez Campos n'était pas Vhomnie des circonstances nouvelles.
11 s'embarquait, féru de l'excellence d'un système qui lui avait bien réussi en 1878, résolu à y recourir, convaincu que la bienveillance viendrait à bout de tout, qu'il suffirait de négocier, d'attirer, d'apprivoiser; disposé à s'y employer coûte que coûte, incliné aiix concessions, persuadé, epfin, lui brave entre les braves, que la meilleure manière de faire la guerre était de ne pas la faire. Mais, s'il faut être deux pour se battre, il faut
encore, quand on est deox. être Jeoi f-:«:f 2.* pu* se battre. En 1878, lorsque le sysl^n^r- d i --^r— chai lui avait si bien réussi, U garrr* i^ir^r. 6— puis dix ans; les insurgés en étaient las. Ea î^-^*la guerre commençait ; les îni^urs-^ '^a^-^a: i-i: frais, dans la plénitude d'une foivi^ et J'je.* at-î-hl/ renouvelées par dix-sept «ns de pr»^caratLc. A ii proclamations d'amnistie et aux ap^«rU % ^ ^: acorde, la révolution ne n^poL.iait : -> ;*àr ft-^ mouvements offensifs : elle drbi rià-t. j-^* <•#répandait sur toute llle, la tnvt^r^ajt -îi-i - •.> sa longueur, croisait ses march«-$. *::v.--.-*: hmaréchal, le pressait, le aerraît d^ \ if >• ^. .î» Lui, néanmoins, avec sa reirtitu l-»- it...-,t.**. . suivait sa ligne: il assemblait au f.î^î^. ^.i.r «^ consulter, les juntes directric»-? li--* tstrt.*, *<• échouait à les mettre d'acrronl *^f:»r* *•-,!, #, -.- -»*à les mettre d'accord avec lui-a:.-r::>, LL- :;«,"•*: ne comprenait pas. Tiré de lâ-t-i*. p».'.*-^ t . -* reconnaissant plus Cuba, Marti:,-/ «^rr. -.-,•♦ \ * : . • se décider qu'à donner sa d-rr.:^; ,-!i, % ♦,> -'t «^ rappeler dans son pays, qui wt U r *i»,..r. - * «^.^ • plus.
On envoya, pour réparer le trrr.-^** :.'♦: , x < place de ce négociateur, de #îre ;,%/... >:i-^,f •..<-: même, le général de ton* Ie% îr-=^r.^ri,i *r*v*/- *
58 l'espagne, cl'ba kt les états-unis
répiitc^ le moins pacificateur et le moins négociateur, le g^n^ral Weyler, marquis de Ténérife. Celui-là ne publierait pas de décrets d'amnistie et ne ferait pas la guerre avec des grâces ; on contait de lui, dans ses campagnes de Catalogne, des tmits d'une énergie farouche, allant jusqu'à la cruauté ; quelques-uns vraiment terribles et qui font passer le frisson que Ton ressent à lire, dans le récit glacé d'un Machiavel, les exploits d'un César Borgia. Je ne jurerais pas que ce n'est pas au général Weyler que pensait M. Canovas del Castillo quand il disait qiCon ne fait pas la politique avec des anges, — Et après tout, dans le paradis môme, un des anges brandit une épée flamboyante. — L'épée du général Weyler flamboyait devant lui : sa renommée le précédait à Cuba, où, du reste, il avait opéré jadis. L'opinion, qui avait fôté le départ de Martinez Campos, fêta pareillement le départ de Weyler. Puis huit mois, dix mois s'écoulèrent. Le général ne bougeait pas, et l'Espagne recommençait à s'étonner ; dès qu'elle s'étonne, elle n'est pas loin de s'indigner ; si le saint ne fait pas des miracles sur commande, elle brise la statue du saint ; et avec combien plus de colère, lorsqu'elle s'est résignée à demander ces miracles au diable ! Sollicité, supplié de sortir, le
LES INSURRECTIONS DE CI:HA X/à
tronverneur ^néral répondait, d'un glyle unelt^m* [teii théâtral : « Attendez ! le gén/'»ral Wi'vIit fiV*^f pas encore arrivé ! » Mais, aux yeux An Um*. il était là; il y était trop. Des histoirr*^ eourtiU^ui : que la Havane avait ses délices de f^fKiU'^ qtji^ Samson avait rencontré Dalila^, qu'il ai^aiit failli tomber dans le piège. La vérité était hit^u \Ati*t simple : il pleuvait.
Il pleuvait. Le général \Veyli»r w* mHn'Usiii \r4>. parce que personne n'eût pu roarch^'r. 1^ t^tn^tr^ étnit comme suspendue; de temp« nu ii*m\f*^ m'ulement, une surprise ou une itm'jàruiotuUé* : ifurtout, les colonnes immobilisa**» HiU^tniaU^ui. J*<'*ii à la ceinture, dans leurs baraqu^Miu-uf^ iuf)ii*U'>. la fin de la saison des pluJ**^> Kl U*h lAu'a^h. <jiji auraient dû cesser vers octohr*^. w* iïui>->^ii\t*ni py»-, — On ne saurait juger d'urne ^u^Tn^ à Cuba comme d'une autre guern*, Là*^ nx\}^^<U\i<jiih militaires y sont ce qu'elles ne h^mi iiull<^ j>ai1 aill<'iji>. si ce n'est peut-être à Madajiaw^r, A Cuba au>-^i. les pires ennemis^ ce s^>nl U (i''vr<^ ^-t ja Ujn-i, L'île est allongée de Toue^^t k IV^I. iouitim an grand poisson, dont une chajji<' de ru ou la ^iiif^s presque continue figurerait la grosse ai7^f<>. avec des chaînes latérales ou transverfealeb iigui aul des arêtes plus petites ; sur les hord^^. de^ marais ;
entre deux, Isl. manigva, la brousse, ou la prairie. La fièvre habite les côtes, et la forêt, l'espace compris entre le marais et la montagne ; la prairie est épaisse et haute, impénétrable autant que k forêt. Il faut, ici, retourner le mot fameux: : le cheval ne passe plus où Therbe a repoussé. La nature elle-même est insurgée. Il n'y a guère de routes que les sentiers qui escaladent la montagne, ou coupent, d'un fil facile à perdre, le marais, la prairie et la brousse. Quelquefois tout sentier s'efface ; on est réduit, pour se guider, aux procédés des rastreadores et des baqueanos : suivre une trace d'homme ou d'animal, observer les plantes, les feuilles, le sable, la terre, les gouttes d'eau ou de rosée, mâcher et goûter les racines et, si elles sont humides, en déduire la proximité d'un fleuve ou d'un lac ; considérer le vol des oiseaux, d'où ils viennent, dans quelle direction ils vont : s'ils volent droit devant eux, à tire-d'aile, une troupe s'avance; s'ils tournoient en cercle, il V a un campement, des gens cachés, ou des cadavres.
Ce n'est plus la guerre, telle qu'on l'enseigne dans les Académies et telle qu'on l'apprend des maîtres. La marche, la halte, le combat ne sont nulle part ailleurs ce qu'ils sont à Cuba; une bonne
part du génie, chez le capitaine, ce sont des sens dlndien. Dans la marche, dans la haite, dans le combat, Foeil et l'oreille doivent être perpétuellement dressés. Sous le soleil qui darde, du matin à midi, et de midi au soir^ sons Teau qui ruisselle, c'est donner beaucoup, et risquer la mort, que de faire cinq ou six kilomètres, le coutelas ou la serpe^ le machete^ à la main, rompant les lianes du genou, s'embarrassant et glissant à chaque pas, harcelé d'insectes, percé d épines, enfonçant souvent en une boue si gluante et si tenace que le soulier y reste. L'étape achevée, s'arrêter à la lisière d'un bois, les sens plus que jamais en éveil, car tout arbre est suspect, tout fossé perfide ; n'avoir à manger que ce que l'on porte et ce que Ton trouve ; n'avoir pour dormir, — ceux qui, épuisés, peuvent dormir, à la garde de ceux qui, non moins épuisés, sont obligés de se tenir debout, — n'avoir pour se coucher que la terre trempée, dans des vêtements trempés ; car, le moyen de faire passer des convois là où l'homme ne passe qu'en rampant comme une bête ? telle est la vie, tel est le sacrifice des soldats et des chefs tous les jours, durant de longs jours... Quand on apprit, en \ 878, à Martinez Campos la ratification du pacte du Zanjôn par les insurgés : « Pepe, dit-
il, joyeux, au colonel March, vous nous donnerez à déjeuner !» H y avait quarante-huit heures qu'il n'avait mangée..
L'ennemi, lui non plus, ne ressemble à aucun autre ennemi. Ailleurs les Européens n'ont affaire qu'à des civilisés ou à des barbares : ici, à des civilisés et à des barbares ensemble. Ils sont là, embusqués derrière un rocher ou tapis dans les herbes, à portée de Tunique piste par où il faut que les Espagnols passent ; ils visent à loisir, tirent et s'enfuient. La poudre fume encore qu'ils sont déjà loin. Ou bien : al nuichete ! leurs cavaliers se ruent avec des cris épouvantables, qui à eux seuls paralysent de malheureux conscrits^ sur la troupe formée en carré ; ils frappent, taillent, hachent, et tournent bride au galop. Ou, tout à coup, une barrière, un mur de flammes environne le bivouac, à une centaine de mètres de distance. La prairie brûle ! comme dans les romans de Gooper. Une rage muette, un énervement s'empare du soldat, de savoir qu'à toute minute un danger l'entoure, et de ne pas le voir. Etre partout et n'être nulle part, gênants, tracassants et insaisissables, c'est la tactique des révolutionnaires qui tirent admirablement parti de leurs auxiliaires
* Eug.-Aat. Flores, la Guerra de Cuba, p. 388.
naturels, la fièvre, la forêt, la faim, Tanéinie ; et, si ce sont de grands généraux à leur service que ces invisibles tueurs d'Européens, leurs généraux de chair et d'os, un Maceo, un Calixto Garcia, un jVlâximo Gômez ne sont pourtant pas à négliger. Maceo ne compte plus. Tué, blessé oa disparu, — tué, car on l'aurait revu, — il est mort pour Tinsurrection, le mulâtre obstiné que tant de fois faussement on avait dit mort qu'il semblait ne pas pouvoir mourir. Il connaissait son île en ses plis et replis: l'orient pour y avoir, plus jeune, conduit ses mules ; le centre et l'occident, pour y avoir couru de nombreuses chevauchées. Ignorant et d'esprit borné, n'ayant qu'une seule idée, mais l'ayant bien, par cela même qu'il n'en avait qu'une ; tenant de sa race le crâne opaque et dur ; non dédaigneux de l'argent, à l'occasion, mais capable aussi, à l'occasion, d'un certain genre de désintéressement ; ambitieux, vaniteux, avide de briller ou de reluire, amoureux de gloire et de galon *, hanté par des ombres illustres de libérateurs-dictateurs blancs et noirs; opiniâtre, résistant, accoutumé à la misère, retournant sans regret, comme par atavisme, à la vie vagabonde, dépouillant,
1 Eug.-Ant. Flores, la Guen^a de Cuba, p. 393-394, 415 et suiv., 464. — Cf. Reparaz, p. 75.
sans souffrance, des besoins acquis depuis peu ; médiocre général, assurément, et stratégiste d'impulsion ou d'instinct, mais chef craint on aimé, obéi ; mulâtre en qui mulâtres et nègres se miraienl s'admiraient, se vengeaient de dédains mal dissimulés chez les autres chefs, il pouvait être pour TEspagne un adversaire irréductible.
Plus instruit, plus ouvert d'esprit que Maceo. d'une nature et de manières plus fin«s, fécond en ruses, vrai condottiere des pays équatoriaux. Màximo (}6mez restait pour le général Weylery Maceo même annihilé, un partenaire non indigne. C'est Mâximo Gomez qui a iiiventé, qui a importé à^ Sfciint-Domingue, où il en fit Tapprentissage, celle guerre sans batailles, cette guerre en lacet, en zigzags, en crochets, cette guerre de pointes poussées et retirées, cette guerre lente et comme croupissante, qui use les hofnmes. Il est, ce que Maceo n'a jamais été, un calculateur ; et le plan qu'il suit est réellement un plan. . Vaillant, d'ailleurs, et, si le calcul Fexige, téméraire, avec quelque chose de plus voulu, de plus conscient, de plus « cultivé » qu'en Maceo ; d'une énergie qui ne redoute pas d'être comparée à celle de Weyler lui-même. « Quand je sus, racontait-il posément, en 1878, à l'aide de camp de Mar-
LES INSURRECTIONS DE CrVA 6S
ez Campos, que votre général relâchait les primiers, je donnai Tordre à des troupes, sur qui pouvais compter, de guetter ceux de mes jiar- Lins que je supposais tentés de se roidre. pour mettre àmort, etde laisser leurs corps sur place, is je lis passer ma colonne par là, et je dis aux ens : « Voilà les douceurs que Martinez Campos serve aux insurgés qui se rendent !... » Une autre s, racontait-il encore, dans un campement, après oîr fait sonner le couvre-feu, il entendît que elqu'un parlait. C'était un officier, il le réprianda, et, comme l'officier continuait, pour troi- !iTne avertissement, il lui tira un coup de revolver le tua*,
La guerre de Saint-Domingue, la Guerre de IX Ans, trente mois de la présente guerre Font ibitué aux privations: s'il est avide ou ambitieux, peut n'en désirer que davantage prendre une ivanche de 1878. Mais il est blanc et n'exerce is sur les gens de couleur l'espèce de fascination n'exerçait Maceo ; il n'est pas Cubain, et les ubains le traitent toujours un peu en étranger ; iioique robuste et alerte encore, il a soixanteinq ans (tandis que Maceo n'en avait que cinquantoeux) ; et, quoiqu'il n'ait pu résister à l'envie de
* Eng.-Ant. Flores, la Guen^a de Cuba, p. 366-367.
66 L KSPAGNE, CUBA ET LES ÉTATS-tSIS
revoir, en révolutionnaire impénitent, la wifliit-. giia et les manigiteros^ peut-être un jour le désir aussi lui rcviendra-t-il de retourner à Saint- Domingue, demeurer dans une maison, etdans une maison où il n'y ait ni une cour ni un arbre. S'il s'en allait, Antonio Maceo mort, Calixto Garcia ne le remplacerait pas plus que Tancien président de la république cubaine, Tomas Estrada Palma, n a pu remplacer ce José Marti, qui fut, à New- York, la tête de Tinsurrection ; pas plus que Rius Rivera n'a remplacé Maceo. Ni CoUazo (qui, disait-on, était en fuite), ni Râbi, ni le Polonais Roloff, s'il était libre, ni le nègre Quintin Banderas, s'ilélait vivant, ne seraient de taille à le remplacer.
D'autre part, dès que les pluies ont eu cessé, le général Weyler a fait de la besogne. L'île de Cuba est partagée en trois tronçons par les deux trochci^ militaires ou lignes fortifiées ; vers l'ouest, de Muriel à la baie de Majana ; vers Test, de Moron au Jucaro. Avant que la campagne de la saison dernière recommençât, Mâximo Gômez était maintenu dans la partie orientale, dans les provinces de Santiago de Cuba et de Puerto-Principe, parla seconde de ces trochas^ et Maceo, dans la partie occidentale, dans Pinar del Rio, par la première. Dans les provinces centrales, dans Santa-Glara, Matan-
Ces insurrections de ccba 67
5 et la Havane, il n y avait que des bandes relaement faibles, et sans cohésion entre elles. Le néral Weyler assurait qu'il avait nettoyé Pinar 1 Rio, qu'on n'y trouverait plus 5<X> insurgés : s'était retourné vers l'est avec toutes ses forces, , si Mâximo Gdmez eût franchi la trocha de Moron i Jucaro, s'il fût entré dans les provinces centrales, même il eût opéré sa jonction avec Calixto Gara, peut-être eût-ce été l'occasion d'un grand )up ; et peut-être eût-on enfin terminé par une itaille cette guerre, qui n'a paru interminable que irce que, jusqu'à présent, il ne s'y est pas livré Qe seule bataille, et que l'armée espagnole, une rmée de 220.000 hommes, n'a jamais étreint que î vide.
Quand donc cette guerre finira-t-elle ? Le patriotisme, en Espagne, devait ôtre, et il a été à la hauteur de tous les événements. 11 n'aurait pas une défaillance, quels que les événements dussent devenir. Déjà, en 1878, il avait fait la stupéfaclion des Cubains : « D'où TEspagne tire-t-elle tant Je soldats, demandaient-ils, pour les envoyer à Cuba? Les mères espagnoles ne se lassent-elles pas Jo mettre des fils au monde pour qu'ils A'iennent mourir ici de maladie ou sous le couteau des mambises ^ ? » Non, sans doute. Ton ne peut pas répondre que les mères espagnoles ne se lasseni point. — Bella detestata matribiis. — Dans ces chansons que Ton vend à la porte des cafés populaires il y a toujours un couplet attendri, et cest toujours la lamentation d'une mère :
1 Eu«f.-Ant. Flores, la Guerra de Cuba, p. 80.
Sur la jeléc de la Corogne — uue trîsie mère p!»::;-
Lt et avec des mots d'amertume — elle mao*Il^saU
n malheur.
Des pleurs plein les yeux — la pauvre fenim^ regarit — à travers Timmense mer — un Taiss^^aa »{'n éloignait.
Je lui demandai ce qu'elle avait — et elle me dit en mpirant : — a Comment voulez-vous que je ne pleure is ? — puisqu'on m'emmène mon enbnt A lutter contre les rebelles — et que ce qui doit "river, — c'est que, le (ils de mes enlrailN,*?. — je nf' iiisso plus Tembrasser jamais * î »
Mais toujours aussi, et dans toutes les chaos^>n<. ar-dessus les sanglots des mères, s'élève un chœur e voix viriles :
Mort à l'insurrection, * Et vive Cuba espagnole î
Le sentiment espagnol a fait des merveilles, dont ;elle ci est la moins merveilleuse que l'Espagne vit tiré d'elle-même 220. 0<X) hommes pour les envoyer à Cuba. La ferme et claire volonté de M. Canovas del Castillo avait passé en elle : elle avait condensé les volontés éparses, précisé les volontés flottantes de la nation, leur avait tracé une ligne, leur avait donné une forme et un corps.
1 Soldados para Cuha^ Bonilas canciones dedicadas al valiente ejercito espanol. Primera parte.
M. Canovas avait eu le bonheur de rencontrer u ministre de la guerre, le général Azcarraga, lab( ricux, ordonné, doué à un point éminent des qua-: lités de l'organisateur: et celte armée, qui n'avait que de vieux canons et de vieux fusils, a reçui devant Tcnnemi, en pleine guerre, un armement nouveau. Par les soins de ce ministre et du ministre de la marine, 220.000 hommes ont pu être transportés à quinze cents lieues de la péninsule, et — ce n'est pas de cela que l'Espagne est la moins fière — rien que sur des navires espagnols.
Mais il y a plus merveilleux encore : ce nest pas que des veines de l'Espagne le patriotisme ait pu faire sortir un flot de sang généreux, ni môme lui donner un emploi utile et réglé, l'emploi nécessaire, dans l'instant nécessaire : mais c'est qu'il en a fait sortir un flot d'argent. M. Canovas savait où il frappait, lorsque, trouvant, à l'extérieur, les bourses closes, il a frappé au cœur de son pays. Il avait besoin de 400 millions ; il en demandait 250 ; on lui en a apporté près de 600. Et les gens de finance peuvent bien donner de ce fait toutes les explications et faire, à ce sujet, toutes les réserves qu'ils voudront. Les banques ont souscrit ; les chambres de commerce ont souscrit ; les riches ont souscrit ; les petits bourgeois ont sous-
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i t ; conservateurs libéraux, républicains, carlîsles it souscrit; les évoques ont offert le trésor des ;lises... Si ce qui fait une nation, c'est de penser une commune pensée et d'agir d'une commune îtion, nous qui avons vu ce spectacle, nous avons ^nti s'enlever d'un élan puissant Tâme vivante \ine grande nation.
u La nation espagnole lutte et luttera, disait 1 . Canovas en son nom ; elle n'est pas maîtresse les destinées de la guerre, qui sont toujours entre os mains de Dieu. Il décidera, Lui qui décide en lernier ressort des défaites comme des victoires. Mais n'avoir plus d'espérance, le peuple espagnol ! \h ! si cela était certain, de terribles obligations s'imposeraient au gouvernement, qui, mis dans le cas de les remplir, les devrait remplir, en dépit de leurs conséquences *. »
Toutefois, M. Canovas del Castillo n'ignorait pas que ni le sang ni l'argent ne peuvent couler des veines de la nation, indéfiniment, sans qu'elles se tarissent. Ni le gouvernement espagnol, ni le peuple espagnol ne voulaient la guerre pour la guerre : ils appelaient de tous leurs vœux cette paix, qui doit être une paix civile. Cuba ne reven-
^ Discours de M. Canovas au Sénat, dans la séance du 1'^ juillet 1896.
diquaiUellc que des franchises? reconnaissait-elle la souveraineté de TEspagne? demeurait-elle attachée, comme colonie, à l'Espagne, comme métropole? Si oui, vingt-trois décrets étaient rédigés, qui lui donneraient ces franchises et qui seraient publiés, comme Tétaient déjà dix décrets pour Puerto Rico, dès que les rebelles ne pourraient plus se vanter de les avoir arrachés par la force à TEspagne, battue et humiliée. C'était tout ce que voulait M. Canovas, et c'est encore tout ce que veut l'Espagne. Elle veut trancher elle-même, à elle seule, souverainement, la question de Cuba: elle veut que cette question reste d'ordre intérieur et ne soit pas, par l'intervention d'un tiers, transférée dans l'ordre international... Mais Cubae.-l si près des États-Unis, et les États-Unis sont si prompts à prendre la tutelle de tout le Nouveau Monde qu'un autre aspect du problème cubain se découvre, sous lequel il mérite d'être non moins sérieusement examiné.