‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · I. — La hiérarohie nobiliaire · texte numérisé non relu

I. — La hiérarohie nobiliaire

Rien de plus imposant à première vue que le corps de la noblesse. 11 couvre de son ombre la nation tout entière. En 1789, on compte H 9 Grands d'Espagne, 535 titrés de Castille et près de 500,000 gentilshommes (1). Deux provinces entières, le Guipuzcoa et la Biscaye, ne sont peuplées que de nobles (2). Presque tous les Asturiens le sont aussi (3). La manie des distinctions a gagné les roturiers. Ceux qui ne peuvent se vanter de leur noblesse se glorifient de leur légitimité {limpiezade sangre)ei se font honneur du titre de vieux chrétien (ms^tano viejo) (4), donnant à entendre par là qu'ils

(1) 480/589 hidalgos, — Censo de 1787.

(2) Salcedo, Defensa de Vizcaya, III, p. 202. — JVoo. Bec, VI, 2, 16. (2) De Laborde, Itinéraire descriptifs V, p. 101.

[4) Un domestique de l'archevêque de Burgos, grondé par son maître, lui »ond : oc No puedo padecer la riûa, sicado christiano viejo, hidalgo como rey, y poco mas I »— Comtesse d'Aunoy, Mémoires^ I, p. 212.

ne descendent ni d'un juif, ni d'un More converti. Aux Indes, on veut à toute force passer pour « blanc », les Audiences sont saisies d'un nombre considérable de procès en déclaration de «blancheur». Quand le prétendant est trop évidemment métis, TAudience répond : « qu'il se tienne pour blanc (1) ». 11 n'y a donc pour ainsi dire pas d'Espagnol qui ne se croie en droit d'être fier de ses aïeux, le préjugé nobiliaire est partagé par tout le monde, et trouve dans cette popularité môme une force exceptionnelle. II n'y a pas de peuple qui attache plus d importance à l'étiquette, ni qui ait une langue plus magnifiquement courtoise, ni qui use plus volontiers des mots noble et noblesse.

Le simple gentilhomme s'appelle hidalgo^ c'est-à-dire homme ayant du bien (2) ; mais cette signification primitive a été oubliée, on n'en a retenu qu'une chose, c'est que l'hidalgo vit de son bien et ne travaille pas ; ruiné, l'hidalgo mendie, mais il regarderait le travail comme une dérogeatice (3).

On naît hidalgo lorsqu'on naît en légitime mariage d'un père hidalgo. On le devient par légitimation ou par privilège royal. L'enfant naturel d un noble devient noble s'il est reconnu par son père. Le bâtard adultérin peut être reconnu lavec l'autorisation du roi (4). Le roi crée aussi des hidalgos ret ne se fait pas faute de spéculer sur la vanité de ses sujets. Les Chancelleries et Audiences jugent les procès en vérification de noblesse. Les rois d'armes de la cour délivrent des certificats généalogiques (5),

Les hidalgos riches et influents portent le titre de cavalleros, et forment la grande masse de l'aristocratie espagnole.

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagnett, I, p. 154.

(2) Fijo d*a1go -^ fils de quelque chose, homme ayant du bien.

(3) D'après la loi aragonaise, le gentilhomme doit une pension à son fils — quando no le fuere decoroso el trabajar. — Diestey hmenez, Diccionario del derecho civil Aragones, v* Alimenios. <£ Les lois, disait Campomanès, pourront « déclarer qu'il n'y a aucun déshonneur à être cordonnier ou tailleur ; mais « tant qu^elles ne déclareront pas qu'il est déshonorant de rester oisif, il y a aura toujours des hidalgos qui regarderont Toisiveté comme la compagne u inséparable de la noblesse, et jugeront toute occupation incompatible avec « la splendeur de leurs titres. » — Cartas pùlitico-economicaty car ta IV.

(4) De Laborde, Itinéraire descriptifs V, p. 98.

(5) Noc. jRec, XI, xxyii, 1 bis.

Les titrés de Castille (iitulos de Castillà) sont les personnages qu'une faveur royale a décorés d'un titre de marquis, de comte, de vicomte ou de baron (1). Les titres les plus anciens sont des noms de terre, les plus récents font allusion aux services rendus. Il y a des marquis de la Bonté Royale, de la Grâce Royale, de la Conquête Royale, de la Gratitude Royale, En 1737, D. Antonio de Morales est créé marquis de la Garantie pour avoir apporté les dépêches de Tacte de Garantie passé entre les cours de Naples et d'Espagne. En 1760, D. Gutierre de Heira conduit Charles III de Naples à Barcelone ; il est fait marquis du Transport Royal (2).

Aux Indes les titrés sont très nombreux ; c'est un moyen commode de récompenser les créoles auxquels oh ne veut accorder aucun pouvoir. Le roi leur donne des titres, des décorations, des brevets d'officier de la milice. On voit à Mexico des colonels en grand uniforme, et décorés du cordon de Charles III, présider aux menues opérations de leur négoce, gravement assis dans leur boutique (3).

Les titres sont héréditaires et passent au fils aîné; à défaut d'enfants mâles, la fille ainée porte le titre dans la maison de son mari. La concession d'un titre est pour le roi un moyen .^ de battre monnaie, le titré paie un impôt, et est inscrit sur les listes de la noblesse pour payer l'entretien d'un certain nombre de « lances » (4).

Les grands d'Espagne occupent le plus haut degré de la hiérarchie nobiliaire. Ils entourent la personne du roi, détiennent les principales charges du palais, fournissent des vice^rois et des ambassadeurs.

(1) Ce dernier titre était extrêmement rare en Espagne. 11 est cependant mentionné dans les lois. Nov, Rec, VI, i, 24. J[2) Morei-Fatio, Etudes, II, p. 6.

(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne^ IV, p. 265.

(4) Archives Gén. centrales dTAlcalà de Henarès. — Belacion de las Grandezas y titulos de Castillà. Ano de 1698. — « Por décrète de 17 de Henero se « hizo merced a D. Alonso de Tabira y Venavides de titular su casa con el I titulu de Marques del Zerro, y del senorio y vasallage de unas deesas que <• tiene en el temiino de la ciudad de Andujar. » — (En marge) : « Marques « del Zerro en el termine de Andujar. Pagada enteramente la média anata ' desla aierced y consignadas sus lanzas. »

La grandesse comprenait trois classes. En premier lieu venaient les familles où le titre de grand existait de temps immémorial. On en comptait encore une douzaine à la fin du xviii'* siècle : les ducs d'Arcos, de Béjar, d'Escalona, de Frias, de llnfantado, de Médina de Rio Seco, de Médina Sidonia et de Najera, les comtes d'Aguilar, de Benavente et de Lemos. La seconde classe comprenait les familles nobles d* Aragon et de Gastille qui avaient obtenu la grandesse au xvi® et au xvii* siècle. Elles ne le cédaient guère en illustration aux précédentes. Les Médina Celi, descendants directs des maisons royales de France et d'Espagne, prétendaient posséder la plupart de leurs domaines à tilre de compensation pour l'abandon de leurs droits à la couronne. Les Enriquez de Cabrera, les Fernandez de Velasco avaient possédé jusqu'à Philippe V les titres héréditaires d'amiral et de connétable de Gastille (1). Certains grands réunissaient plusieurs grandesses ; le duc de Huescar, Tun des capitaines des gardes de Ferdinand VI, en avait cinq à lui tout seul (2). La troisième classe comprenait les grands de création récente. Le roi créait d'ailleurs des grands de première classe (3), comme il lui arrivait de concéder les honneurs de la grandesse sans donner le titre de grand. Enfin certaines maisons prétendaient à la grandesse, mais n'avaient jamais pu faire reconnaître leurs droits par le roi ; on les appelait maisons offensées [casas agraviadas) (4).

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