‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 13 sur 30 · II. — Les privilèges · texte numérisé non relu

II. — Les privilèges

La noblesse espagnole possédait un grand nombre de privilèges honorifiques et quelques droits utiles^ en réalité peu importants.

(1) Morel-Fatio, Etudes, II, p. ^.

(2) Coxe, VEspagne sous les Bourbons, IV, p. 29.

(3) Le comte d'Aranda était grand d'Espagne de 1'* classe. Fray Antonio Manuel de Hortalejo, général de Tordre de la Merci, l'était aussi. Godoy aussi.

(4) Twiss, Voyage en Espagne, p. 202.

Le simple hidalgo était exempté de la milice et de Tobliga* tion de loger les gens de guerre ; il ne pouvait être mis en prison pour dettes, à moins qu'elles ne fussent relatives à des droits royaux ; on ne pouvait ni saisir, ni vendre sa maison, son cheval, sa mule ou ses armes. A Barcelone, un noble ne pouvait être arrêté que sur Tordre de Talguazil mayor de TAudience royale, qui était lui-même un gentilhomme. Même incarcéré, Thidalgo avait droit à une prison spéciale ou à une chambre à part dans la prison commune (1).

Le plus petit hobereau faisait sculpter ses armoiries sur la porte de sa maison ; il appelait sa demeure un palais, le manoir de la famille portait le nom magnifique de palacio cabo de armeria. L'hidalgo ne souffrait pas qu'on lui parlât sans lui donner du Don, il enflait volontiers ses titres et se vantait de ses alliances. Le père de Florida-Blanca avait toujours fait preuve d'une grande modestie; le moine qui prononça son oraison funèbre l'en loua chrétiennement, mais il eut soin d'ajouter que s'il Feût voulu, il eût pu faire sonner ses titres et dire : « Je suis de la vallée de Monino, dans le district des « Montagnes; les ordres de la Banda et de Saint-Jacques ont « brillé sur la poitrine de mon douzième et de mon treizième « aïeul qui en ont été commandeurs ; mon dixième aïeul a « été majordome et homme de confiance de Henri III ; j'ai « des alliances certaines avec les maisons de Lara, de Enri- « quez et de Guzman, c'est-à-dire avec tout ce qu'il y a de plus « raffiné dans la grandesse. Je suis parent du grand Patriar- « che saint Dominique, comme le prouvent les témoignages « les plus irréfutables (2). »

Les titrés de Castille avaient le droit de posséder chez eux un portrait du roi exposé sous un dais ; ils allaient les jours de gala baiser la main du roi et de la reine, ils prêtaient serment à l'héritier du trône, ils étaient invités de droit à

(1) De Laborde, Itinéraire descriptifs V, p. 95.

(2) Ferrer del Rio, Ristoria de Carlos III; IV, p. 240. Oraison funèbre de ). José Mofiino Gomez Colon y Loaysa, prononcée le 18 mars 1786, par le ' acteur D. Juan Lozano y Santa, grand chapelain de la sainte Eglise de

ifuenza, et recteur du Séminaire royal des pieux ouvriers et théologiens de >^«\t-l8idore de Murcie.

certaines solennités. Quand on parlait à un titré, on l'appelait M Votre Seigneurie » (Usia) (1).

L'énumération des seigneuries et dignités d'un titré de Castille constituait déjà un document de longueur respectable. Le comte de Guendulain, un des principaux seigneurs de Navarre, se présentait en 1793 aux Cortès de Navarre avec les titres suivants : a D. Juaquin José de Mencos et « Arizaga, Ayanz de Navarre et Arbizu, comte de Guendu- « lain, marquis de la Défense royale et comte du Fresno de « la Fuente avec sa mouvance, seigneur de Guendulain, « Sarria, San Marcial, Aos, Sotes, Ecoyen, Larrain, Adur- « raga, S. Lorenzo, Iriberri et Eguillor ; seigneur des redea vances communales de Piedramillera, Galdeano, Anzin « et Mendiliberri ; seigneur du palais de Berrio le haut et « de sa juridiction criminelle et de ses redevances, de la jurîft diction et des redevances d'Escaba, des palais de Muez, w Elizondo, Arrayoz et Zoraya, de la maison de Mencos en « la ville de Tafalla ; patron du couvent des religieuses de <r la très pure Conception de Tafalla, patron du couvent de « la très sainte Trinité de la ville de Puente-la-Reyna, et de a l'illustre chapelle de Saint-Joseph de la cité de Tolède, « patron des églises de Zariquiégui, Orbaizeta, Oyarégui, a Norbarte et Oronoz, gouverneur perpétuel et héréditaire du <i palais royal de ladite ville de Tafalla, gentilhomme de la « Chambre honoraire de Sa Majesté (2). »

Les privilèges des grands d'Espagne répondaient par leur variété et leur éclat à la splendeur de leur rang. Le roi appelait les grands ses cousins ; le pape leur permettait de s'asseoir en sa présence. A Madrid ils avaient droit à quatre mules à leur carrosse et se faisaient escorter de quatre porteurs de flambeaux. Dans leur maison ils s'asseyaient sur un fauteuil placé sous un dais pour recevoir leurs hôtes. Ils portaient la couronne à fleurons alors même qu'ils n'étaient point ducs, ils pouvaient avoir un roi d'armes et des massiers. Lorsqu'ils arrivaient dans une ville de garnison, on

(1) De Laborde, op. cU.^ V, p. 86.

(2) Archives de Navarre, Gortës de 1795. Quadernos y leyes.

devait placer à leur porte une compagnie avec ses officiers et son porte-drapeau. L'ayuntamiento venait leur rendre visite. Leurs femmes avaient un carreau dans l'appartement de la reine et S. M. se levait pour les recevoir. Enfin le grand d'Espagne ne pouvait être arrêté sans un ordre écrit du roi, et se couvrait devant lui (1).

Le droit de se couvrir devant le roi {el cubtirse) était considéré par les grands comme le signe extérieur de leur dignité. Cependtot ce droit n'appartenait pas exclusivement à la grandesse; les cardinaux, le nonce de S. S;, les archevêques, le grand prieur de Saint-Jean, les généraux des Dominicains et des Franciscains, les ambassadeurs des têtes couronnées, les seigneurs titrés de Portugal, les chevaliers de la Toison d'or se couvraient devant le roi ; il en était de même des chevaliers des autres ordres quand le roi présidait leurs assemblées, et des membres de la Chambre de Castille quand le roi les présidait (2). Il pouvait môme arriver que le cubrirse fût pour le grand un sujet d'humiliation. La première fois qu'un grand était reçu à la cour, il se couvrait après avoir parlé au roi, et avant que le roi lui eût répondu, s'il était grand de première classe ; il se couvrait après avoir entendu la réponse du roi s'il était grand de seconde classe; enfin s'il n'appartenait qu'à la troisième classe, il ne se couvrait qu'après avoir quitté le roi, et avoir repris sa place parmi les courtisans (3). Comme ces distinctions étaient fort blessantes, elles avaient fini par tomber à peu près en désuétude; les grands se couvraient lorsque le roi le leur disait {cubrios), et cette marque de considération était restée pour eux le plus beau de leurs privilèges.

Touslesgrands avaient droit au titre d'Excellence [Usencia)\ mais les grands de vieille famille se tutoyaient comme des frères. « Tel grand de création récente mendia toute sa vie « un tu qu'il aurait payé de son sang, et ne reçut jamais « de ses pairs que de l'Excellentissime Seigneur (4). »

(^1) Twiss, Voyage en Espagne, p. 202.— DeLaborde, Itinéraire descr,, V, p. 8». (2) De Laborde, op. cit. y V, p. 92.

S) De Laborde, op, cit., V, p. 89. — Twiss, op. cit., p. 201. v4) MoreUFatio, Etude$% II, p. 5.

Nous renonçons à donner la liste des qualifications honorifiques dont les grands faisaient accompagner leur nom. A la nomenclature de leurs seigneuries, ils ajoutaient celle de leursUignités,grandesse, commanderies des ordres militaires, grades dans Tordre de Charles III, dans la Toison d^or, dans les ordres étrangers, fonctions politiques et administratives. Aranda était « Riche homme d'Aragon, grand d'Espagne « de première classe, chevalier de la Toison d'or et du Saint- « Esprit, gentilhomme de la Chambre de S. M. en exercice, « capitaine général des armées royales, et ambassadeur auprès « du roi Très Chrétien (1). » Godoy ajoutait à ses titres princiers ceux de : « régidor perpétuel de la cité de Santiago, « secrétaire de la reine, surintendant général des postes et des « routes, protecteur de l'Académie royale des Beaux-Arts, du « cabinet d'Histoire naturelle, du Jardin botanique, duLabo- « ratoire de chimie et de l'Observatoire astronomique (2;. » La langue castillane, si sonore et si magnifique, faisait valoir à merveille toutes ces qualifications pompeuses qui rutilaient comme des panaches autour du nom de leur noble propriétaire.

Le prestige des titres était peu de chose, même en Espagne, si la richesse ne venait leur prêter un concours indispensable. Grâce aux droits féodaux, aux majorais, aux ordres militaires et aux emplois de cour, la noblesse avait conservé quelques ressources, et les aînés des meilleures familles étaient garantis contre les chances de ruine les plus dangereuses.

Le régime féodal n'a jamais pris en Castille la môme extension qu'en France, en Angleterre et en Allemagne, parce que les domaines des grands feudataires étaient en général disséminés, et que la noblesse eut toujours à compter avec les privilèges des villes et môme des paysans. D'obscurs villages se vantaient d'ôtre des behetrias de mai' a mar^ c'est-à-dire des fiefs qui se choisissaient eux-mômes leur seigneur : « de « Séville si on le veut, de Bilbao, si on le préfère ». Beaucoup d'autres étaient des behetrias de linaje qui pouvaient choisir pour seigneur le chef de telle ou telle branche (divisera) d'une

(1) Morcl-Fatio, Etudes, H, p. 142.

(2) Archives des affaires étrangères à Paris, Espagne, 640, fo 437.

même famille (1). Datis certaines villes, les nobles étaient exclus des fonctions municipales. A Cacérès, la passion de l'égalité était pousséesi loin qu'il était interditde graverdes inscriptions sur les tombeaux (2). Les nobles castillans n'avaient jamais su opposer à leurs adversaires une résistance suivie ; leur intraitable orgueil les condamnait à l'isolement, et Ferdinand le Catholique avait coutume de dire : « qu'il était « aussi difficile d'unir des Castillans que de séparer des Ara- « gonais. » Plus puissante en Aragon qu'en Castille, la noblesse n'avait cependant réussi qu'à partager le pouvoir avec les représentants des bonnes villes. Nulle part en Espagne, elle n'avait acquis une prépondéranc absolue et incontestée.

A défaut de monopole politique, la noblesse avait acquis un certain nombrede droitsutilesqu'elleconservaintacts jusqu'au jour où les Cortès de Cadiz volèrent pour la première fois l'abolition des droits féodaux (3).

Lesnobles percevaient des censsurles terres et les maisons, un droit de 10 0[0 sur les ventes foncières {landemio), un droit variantdu quart au vingtième de la récolte sur les fruits de la terre {particion de frutos). Le paysan payait pour moudre son grain, pour cuire son pain, pour débiter sa viande, pour exporter son huile. Une redevance en argent remplaçait l'ancienne obligation du service militaire (cabalgada)^ ou la corvée de la moisson et de la vendange {jobas,trages. batudas). Le seigneur percevait des taxes sur les troupeaux qui traversaient sa seigneurie (ôorra5,/?a50s, û^arfwras). AJijona enValence, le droit montait à S OjO de la valeur des troupeaux (4) ; dans la province de Tolède, le marquis de Navahermosa et le Couvent des Anges de Tolède percevaient 4 maravédis par tôte de gros bétail, et 2 réaux 12 maravédis par chaque troupeau de cent bêtes traversantle territoire de la province (5). Partout les seigneurs jouissaient de droits de chasse et de pêche, coupaient le bois sur les montagnes. A certaines époques de

(1) Antequera, Bisioria de la legialacion, p. 113.

(2) De Laborde, Itinéraire descriptif. — V, p. 84.

(3) Morel-Fatio, Etudes, t. II, p. 342.

(4) Canga Arguelles, Diccionario de hacienda, v* Ganaderia,

(5) Id. ibid., v« Derecho deflorines.

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Tannée, des présents leur étaient faits par les villes et les bourgs de leurs seigneuries (1). Pour plus de commodité, ils affermaient la perception de leurs droits, ce qui rendait pire encore la condition du paysan (2). Un document de 1817 estime à 10,815,464" les droits féodaux payés par 302 localités du royaume de Valence, avant toute contribution publique. Dans cette province, chaque cbef de famille ne payait pas moins de 112 réaux de taxes féodales, contre 44 réaux d'impôts d^État. Ganga Arguelles estime la valeur totale des droits féodaux payés parle paysan espagnol à 82,450,000 réaux (3).

Gomme patrons d'églises^ les seigneurs touchaient les dîmes des paroisses, sans autre obligation que de pourvoir avec décence aux frais du culte. La Biscaye comptait un grand nombre de ces patrons d'églises (prestameros) dont un chapitre spécial du Fuéro consacrait les droits (4).

Gomme seigneurs justiciers, les nobles possédaient en 1787 le gouvernement de 17 cités, 2,358 villes et 8,818 bourgs, villages, hameaux et territoires (5). Presque tout le sol de la Galice, ainsi démembré de la couronne, appartenait avec la juridiction civile et criminelle en première instance & TEglise ou à la noblesse (6). Dans quelques localités, le seigneur haut-justicier {de horca y cuchillo) dressait encore aux portes de son village une potence ornée d'im grand couteau (7). Le plus singulier est que la plupart du temps ces privilèges abusifs ne remontaient pas au moyen âge, mais seulement au temps oîi les rois de la maison d'Autriche vendaient à qui voulait en acheter les charges municipales, les redevances communales et les droits de justice. Dans toutes les villes de leur obéissance, les seigneurs nommaient des juges (corregidores), des baillis

(1) Archives de la Cathédrale de Pampelune^ Indice, p. 812 (1764).

(2) Diario de Barcelona, 19 oct. 1802.

(3) Canga Arguelles, Op. cit. y v« Derechos feudales.

(4) Jovellanos, Informe sobre el expediénte de la ley agraria^ } 176.

(5) Çenso de 1787. — En 1523 les Comuneros disaient à Famiral de Castille : <r D'ici à Saint-Jacques on compte plus de cent lieues, et le roi n*a que trois bourgs à lui le long du chemin. » Canga Arguelles, Diccionario de hacienda, y* Setîorio.

(6) Jovellanos, Informe, p. 62, note 1.

(7) A Cullar de Baza en Andalousie. Anonyme, Nouveau voyage^ I, p. 149.

{bayles)f des officiers municipaux {regidores) (1). Bien souvent ces magistrats mal choisis, mal surveillés et plus mal payés encore commettaient mille abus, les terres seigneuriales se dépeuplaient et un proverbe populaire disait : « En terre de '< seigneur il ne faut pas faire son nid. »

Charles III n'osa point toucher aux droits de juridiction de la noblesse, il eût fallu rembourser aux seigneurs les sommes payées par leurs ancêtres au trésor royal, et les ressources du budget espagnol n'y eussent pas suffi. Une révolution seule pouvait abolir ces privilèges surannés. Le roi chercha seulement à arrêter toute tentative d* empiétement, à régulariser la situation des bourgs de sehorio, et à favoriser leur incorporation au domaine royal. Les seigneurs justiciers durent faire la preuve de leurs droits avant de les exercer, leurs juges furent soumis à la confirmation de la Chambre de Castiile, le roi se réserva dans chaque localité de sehorio la nomination d'un magistrat municipal, le procureur syndic. Les ventes de juridictions furent soumises à de nouvelles formalités, on favorisa le retour à la couronne des offices municipaux jadis aliénés par des princes imprudents (2).

Les majorats n'étaient pas un abus moindre que le droit de juridiction, mais la noblesse y tenait encore davantage, car cette institution était pour elle une véritable question d'existence (3).

Le majorât est une extension démesurée du droit de disposition, grâce à laquelle le fondateur du majorât rend une partie de son bien inaliénable, et le fait passer comme tel entre les mains de tous ses successeurs in infinittim. Les héritiers successifs d'un majorât n'en sont qu'usufruitiers,

(1) Archives de V Audience R. de Barcelone, Nombramienlo de bayles^ ao»bayles regidores y procuradores sindicos para el ano de 179 f. Registre manuscrit. Exemple : Abrera : Es de jurisdiccion del marques de Viilafranca y

de loi Vêlez, quenombra bayle y regidores (dos), y la B. Àudiencia eJ procurador sindico.

(2) Ferrer del Rio, Historia'de Carlos 111% IV, p. 162. — Nov, Rcc, IV^ iv, 7. — Décret royal du 20 mars 1165.

(3) Quoique le majorât fût accessible aux roturiers, c'était surtout la noblesse qui en avait proûté.

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ils ne peuvent ni vendre ni engager les biens qui le composent, et dont ils ont la jouissance. Ces biens ne peuvent être aliénés que pour cause d^utilité publique, ou d'intérêt suprême pour le majorât lui-même, encore faut-il, dans ce dernier cas, une autorisation royale rendue après enquête, et le successeur présomptif entendu (1).

On constituait un majorât par donation entre vifs, par testament, par legs ou par fidéicommis (2). Il devait être homologué par le roi quand il portait atteinte à la légitime. Le droit castillan permet au père de famille de disposer du cinquième de son bien, même au profit d'un étranger, et d'avantager un de ses enfants du tiers des quatre autres cinquièmes ; c'est ce que Ton appelait le legs du tiers et du quint [mejora detercio y quinto), La constitution de majorât était possible dès que les biens composant ce tiers et ce quint suffisaient pour assurer un revenu de 33,000 réauxen Castille, ou de 5.S00 réaux en Navarre (2). Le fondateur du majorât payait au trésor un droit d'amortissement de 15, et plus tard de 25 OiO.

On appelait majorats réguliers, les majorats oîi la succession des héritiers s'eflFectuait suivant les règles prescrites pour la succession au trône.

Les majorats irréguliers étaient ceux dont le fondateur réglait lui-même Tordre de succession, appelant à lui succéder soit ses descendants mâles à l'exclusion des femmes, soit les femmes de préférence aux mâles, soit les héritiers les plus proches en degré dans la ligne masculine. Le majorât irrégulier comportait un nombre infini de variétés.

Il y avait encore desSéniorats, réservés au membre le plus âgé de la famille, des majorats de secondogéniture pour les cadets (3).

Toutes ces institutions tendaient au même but : conserver les fortunes dans les familles, et mettre les titulaires du majorât dans rheureuse impuissance de se ruiner.

(1) E. Lehr, Eléments de droit civil espagnol, p. 442.

(2) Gortes de Navarre, 1780-81. Loi 4^.

(3)E. Lehr, Eléments de droit civil esp., p. 410. — Compte rendu de Florida Blanca, § 22.

Ces idées s'accordaient trop bien avec Tapathie nationale pour que les majorais n'aient pas été très populaires. Le seizième et le dix-septième siècle avaient vu TEspagne se couvrir de biens inaliénables. On avait poussé si loin la manie de Finaliénabitité qu'on avait compris dans les biens grevés de majorât des meubles, des bijoux, de la vaisselle d*or et d'argent {alhajas vincidadas). Au dix-huitième siècle, la Navarre et les Vascongades avaient suivi la mode castillane et avaient multiplié les majorais. En leur qualité d'hidalgos, les Guipuzcoans s'étaient montrés particulièrement favorables à l'institution. Beaucoup de petits propriétaires, des actionnaires de la Compagnie de Caracas avaient fondé des majorais de 11,000 à 22,000 réaux de revenu ; les plus riches de la province montaient à peine à 66,000 ou 88,000 réaux (1).

Cependant les économistes prenaient l'alarme et dénonçaient les majorais comme une des causes principales de la torpeur de l'Espagne. Jovellanos écrivait « qu'à peine y avaitc< il une institution plus opposée aux principes d'une sage et « juste législation (2) ». Le nombre des terres retirées du commerce allait sans cesse en augmentant, la propriété se figeait, l'esprit d'initiative, déjà trop rare, disparaissait de plus en plus, Taisance étant assurée aux possesseurs des majorais. D'autre part, les terres de majorai dépérissaient parce que les possesseurs n'avaient pas le droit de les donner à bail emphytéotique (3), et n'étaient pas admis à répéter l'argent qu'ils avaient employé en améliorations. Lorsque le possesseur d'un majorai ne devait pas avoir ses propres enfants pour héritiers, il laissait les bâtiments en ruines, et les terres en friches (4). Les titulaires de petits majorais vivaient mesquinement de leur revenu, et ne pouvant ni vendre, ni hypothéquer leur bien, n'avaient aucun crédit. Les titulaires de gros majorais faisaient souvent illusion par leur opulence, contractaient des dettes, et se moquaient de

(1) Larramendi, Corografia^ p. 167.

(2) Jovellanos, Informe, § 186.

(3) Id. ibid, § 213.

(4) Ib.ibid., §221.

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leurs créanciers quand venait le jour 'du règlement de comptes (1).

Tous ces inconvénients finirent par attirer l'attention des hommes d'État. Vers la fin du règne de Charles III, Florida Blanca proposa au roi d'empêcher la formation de nouveaux majorats sans son autorisation, de permettre le remploi des biens-fonds en créances sur le trésor royal (Juros) et en actions delà Banque de Saint-Charles, et d'autoriser les possesseurs de majorât à répéter les sommes dépensées par eux en améliorations (2). Le 14 mail 789^un décret royal défendit de créer de nouveaux majorats. sans la permission du roi (3). Jovellanos était d'avis de n'en plus laisser créer (4). Charles IV se contenta d'autoriser les possesseurs de majorât à vendre leurs biens-fonds et à en verser le prix dans la Caisse de Consolidation des bons du trésor (caja de consolidacion de voies) (5); mais le discrédit des finances espagnoles empêcha la mesure d'avoir un effet bien considérable, et les majorats subsistèrent jusqu'en 1820.

Les Ordres militaires constituaient pour la noblesse une source importante de revenus qu'elle n'avait à partager avec personne, car il fallait pour obtenir une commanderie faire preuve de quatre quartiers de noblesse en ligne paternelle et maternelle. Ces preuves étaient rigoureusement exigées, longues et coûteuses (6) ; le fait d avoir pour père un chevalier d'un des Ordres militaires ne dispensait pas le fils de faire

(i) « Les créanciers (d'un possesseur de majorât) n*ont d'autre droit que d'arrêter son revenu, et ce n'est pas encore la voie la plus courte, parce qu'avant qu'ils touchent un sol, les juges ordonnent une pension convenable selon le rang de celui sur qui on vient de faire la saisie, tant pour ses enfants que pour sa table, ses habits, ses domestiques, ses chevaux, et môme ses menus plaisirs. D'ordinaire tout le revenu est employé à cela, sans que les créanciers soient en droit de s'en plaindre, bien qu'ils en souffrent beaucoup. » Comtesse d'Aunoy, Mémoires, t. I,p. 189.

(î) Compte rendu de Florida Blanca^ § 22.

(^)Nov: Rec, X, XVII, 42.

(4) Jovellanos, Informe, § 205.

(5) Ordonnance royale du 24 sept. 1798.

(6) Salazar, Juicio critico sobre la marina militar de Espana, 1, p. 262. — Gravina paya 9,783 réaux pour être reçu chevalier de Saint-Jacques. Arckivet gén. d'Alcala de Ifénar^. Estado 2,853.

ses preuves de noblesse. On racontait plaisamment que Jésus- Christ ayant demandé à être reçu chevalier de Saint-Jacques avait été repoussé parce que saint Joseph était charpentier et la Vierge couturière (i).

Lorsque les Rois catholiques s'étaient emparés de la maîtrise des trois grands Ordres castillans de Saint- Jacques, Calatrava et Alcantara,ils avaient véritablement annexé trois États à leur couronne. Saint-Jacques avait 700,000 vassaux et 60,000 ducats de revenu, Calatrava 200,000 sujets, Alcantara 100,000, et les revenus des deux Ordres montaient à 95,000 ducats (2). Philippe II compléta leur œuvre un peu plus tard en se déclarant Grand-Maître de Montésa. Dès lors les rois d'Espagne eurent un fonds considérable à leur disposition pour récompenser leurs serviteurs, ils donnaient les prieurés et les commanderies des Ordres militaires comme les rois de France donnaient des abbayes. Après avoir formé l'aristocratie guerrière, les Ordres militaires nourrirent la noblesse de Cour.

Les Ordres comprenaient deux organisations distinctes, Tune tout ecclésiastique, l'autre toute séculière.

De Saint-Jacques dépendaient cinq couvents d'hommes et cinq couvents de femmes, de Calatrava trois couvents d'hommes et un de femmes, d'Alcantara un couvent d'hommes et deux de femmes, de Montésa un couvent d'hommes (3). Le Conseil des Ordres avait à nommer les prêtres de paroisse qui exerçaient leur ministère dans les 3 cités, les 402 villes, les H9 bourgs et les 261 hameaux et territoires de sa juridiction (4).

L'autorité spirituelle appartenait pour les Ordres castillans aux deux prieurs d'Uclès et de Saint-Marc de Léon relevant de l'Ordre de Saint- Jacques. Ces prieurs, d'abord triennaux, furent nommés à vie à partir de 179 i et eurent rang d'évêques in partibiis (5).

(1) Comtesse d*Aunoy, Mémoires^ I, p. 374.

(2) Mariéjol, VEspagne sous Ferdinand et Isabelle, p. 286.

(3) De Laborde, V, p. 10?.

(4) Censo de 1787.

(o) Nov, Bec, 11, III, 13 (ncrte 20. Bulle du pape Pie VI, 8fév. 1794).

136 l'bspagmb db l'akciem régimb

L'Ordre aragonais de Montésa était gouverné par le prieur du Sacré Couvent de Montésa, chef spirituel des prieurs, recteurs et moines-clercs de l'Ordre, qui avait conservé une physionomie plus ecclésiastique que les grands Ordres castillans (1).

Les gens de Cour s'intéressaient assez peu à cette hiérarchie spirituelle, mais ils savaient le compte exact des cornmanderies relevant de chaque Ordre, et TAImanach royal {Guia de for as ter os) leur donnait le chiffre exact du revenu de chacune d'elles.

Saint-Jacques possédait 87 commanderies, dont une de 206,971 réaux de revenu, et cinq autres de plus de 100,000 réaux. Les plus pauvres rapportaient encore 1,751 et 1,680 réaux (2).

Calatrava comprenait 55 commanderies, dont les six plus opulentes dépassaient 100,000 réaux de rente. La plus pauvre ne rapportait, il est vrai, que 68 réaux, mais toutes les autres étaient comparables pour la richesse à celles de Saint- Jacques (3).

Alcantara comptait 37 commanderies, dont la plus riche donnait 178,096 réaux et la plus pauvre 3,616.

Montésa n'avait que treize commanderies, allant de 61,560 réaux à 12,348.

Le roi avait donc 192 commanderies à distribuer, mais il trouvait le moyen de faire un beaucoup plus grand nombre d'heureux en grevant de pensions à des tiers les commanderies qu'il distribuait. Plus de six cents personnes se partageaient en réalité les 6,466,384 réaux du revenu des commanderies des Ordres (4).

(1) Nov. Rec, II, viii, 13 bis. — Anonyme, Nouveau Voyage^ II, p. 290.

(2) Aledo y Totana 112, 874" — Carayaca 206, 79i. — Encomicnda Mayor de Castllla 145, 958. — Moratilla 101, 286. — Segura de la Sierra US, 847. — Socuillamos 126.026 ^Guta de forasteros, 180&).

(3) Manzanares 193, 607'" — Enccmienda Mayor de Calatrava 143, 917 — Encomienda Mayor de Àlcailiz 121, 689. — Oûcio de claveria 158,951. — Moral 108.437.

(4 y Charles III voulut avoir part aux revenus des Ordres, et créa avec les fonds de certaines commanderies des dotations pour son second et son troisième fils. Compte rendu de Florida Blanca, § 39.

Ces faveurs n'étaient pas réparties avec une parfaite justice, et récompensaient des services de nature très diverse. Charles III édicta cependant de sages règlements pour éviter les fâcheux effets du favoritisme. Il fallut avoir huit ans de services effectifs dans les armées royales pour pouvoir prétendre à une commanderie (1) ; mais cette louable mesure ne tarda pas à tomber en désuétude, les commanderies furent distribuées au gré du caprice royal, Godoy en possédait quatre à lui tout seul, avec un revenu de 41,856 réaux (2).

L'hidalgo nommé commandeur dans un Ordre militaire devait jurer de combattre les ennemis de la Foi, et d'être fidèle au souverain. L'ancien vœu de chasteté avait été modifié de bonne heure. Dès le xv* siècle les chevaliers de Saint-Jacques s'étaient affranchis de cette obligation, et les deux autres Ordres n'y étaient pas astreints sans restriction, puisque la reine Isabelle faillit épouser D. Pedro Giron, Grand-Maître de Calatrava. Au xviii® siècle, il ne restait plus rien de cette antique obligation; les jeunes chevaliers en riaient entre eux. Le prince de Salm, créé commandeur de Culla dans TOrdre de Montésa, demandait plaisamment des conseils de vertu au comte de Ricla, capitaine général de Catalogne, qui vivait avec sa maîtresse à Barcelone (3). Les chevaliers mariés prêtaient seulement le serment de « chasteté conjugale » et les chevaliers célibataires ne pouvaient se marier sans l'agrément du Conseil des Ordres (4).

L'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ou de Malte, était resté fidèle, au moins en théorie, à ses anciennes constitutions ; il servait à doter les cadets de bonne maison. La "dignité de prieur de Castille et de Léon pour TOrdre de Malte fut occupée au xviii* siècle par deux princes du sang, rinfant D. Philippe, fils de Philippe V, et l'infant D. Gabriel, fils de Charles III. D. Philippe ayant épousé en 1739 la fille aînée de Louis XV, fut pris de scrupules et demanda à ses conseillers et à ses théologiens s'il pouvait,

(!) De Laborde, Ilinéraire descriptifs V, p. 109.

(2) Archives des Araires étrangères à Paris, Espagne, t. 640. f 437.

(3) Morel'Fatîo, Etudes, II, p. 55.

(4) Nov. Rec , X, n, 19. (14 avril 1804.)

quoique marié, continuer à remplir les devoirs de sa charge, ou s'il devait se choisir un lieutenant parmi les chevaliers de rOrdre. Le pape et le roi autorisèrent Tinfant marié à demeurer prieur de Saint-Jean (1). L'infant Gabriel fut nommé prieur en vertu d'un bref pontifical du 17 août 1784 ; non seulement le pape Fautorisait à se marier, ce qu'il fit Tannée suivante, mais il lui permettait de transmettre sa dignité à ses descendants (2). Après la prise de Malte par les Français, TOrdre se trouva désorganisé. Godoy paraît avoir songé un instant à se faire reconnaître comme Grand-Maître (3), mais ce projet n'eut pas de suites, et en 1802 Charles IV réunit au domaine royal tous les biens de l'Ordre de Saint-Jean situés en Espagne (4).

Les Ordres militaires n'étaient pas seulement recherchés pour les profits matériels qu'on en pouvait tirer. Le simple titre de chevalier donnait droit à être jugé par le roi en matière criminelle (5). Il n^ avait pas d'honneur plus envié que de pouvoir broder sur son manteau Tépée de Saint-Jacques, la croix rouge de Calatrava, ou la croix verte d'Alcantara. L'orgueil des chevaliers de Saint-Jacques était proverbial et méritait l'être : en 1789, un noble Espagnol nommé Rubin de Celis vint en France, se fit naturaliser citoyen français, abdiqua sa noblesse et renonça solennellement à son titre de chevalier de Saint- Jacques. Le Conseil des Ordres fit aussitôt le procès du renégat, le condamna par contumace, et le dégrada en effigie ; le mannequin qui le représentait fut ensuite jeté au feu et ses biens furent confisqués (6).

L'Espagne n'avait eu pendant longtemps que ses Ordres militaires. Philippe le Beau importa en Castille l'Ordre bourguignon de la Toison d'or (el tuson). A l'abdication de Charles-Quint, Philippe II et Ferdinand P' son oncle se partagèrent l'Ordre; l'Empereur et le roi d'Espagne eurent cha-

(1) Archives gén, d'Alcalade Hénarès, Estado, leg. 2, 453(1740).

(2) Nov. Rec, VF, m, 13.

(3) G. de Grandmaison, V Ambassade française en Espagne pendant la Bévolutiony p. 177.

(4) Nqv. Rec, VI, m, 14 (20 janvier 1802).

(5) Nov. Rec, II, viu, 10 et il.

(6) Archives des affaires étrangères de /'«m, Espagne, t. 638, {• 359.

cun cinquante colliers à leur disposition. La Toison d*or était la plus haute marque de faveur personnelle qu'un sujet castillan pût recevoir du roi, elle rendait presque sacré celui qui la recevait ; la Ensenada disgracié, dépouillé de tous ses emplois et banni de la Cour, obtenait encore de Ferdinand VI une pension de 120,000 réaux pour soutenir son rang de chevalier delà Toison d'or (1). Cependant Torgueil espagnol considérait toujours la Toison d'or comme un Ordre étranger, dont on ne pouvait marier les insignes à l'épée de Saint- Jacquesy le plus glorieux des Ordres nationaux. Il fallut une dispense du pape pour que Patino fût autorisé à porter les deux décorations (2).

Charles III, qui avait déjà fondé à Naples l'Ordre de Saint- Janvier, voulut créer un nouvel Ordre en Espagne et institua en 1771 le « Royal et distingué Ordre espagnol de Xi Charles III sous l'invocation de la Très Sainte Vierge, « considérée dans le glorieux mystère de son Immaculée « Conception (3) » . Le décret de constitution fut daté du jour de la naissance de l'infant Don Carlos Clémente, et les statuts furent publiés le 24 octobre, jour même où la princesse des Asturies entendit la messe pour la première fois après la naissance de son fils.

Les insignes de l'Ordre consistent en une croix d'or à huit pointes, émaillée de blanc et de bleu, cantonnée de quatre fleurs de lis d'or, et sommée de la couronne royale ; la médaille qui occupe le centre de la croix porte l'image de l'Immaculée Conception avec la devise Virtuii et merito ; au revers le chiffre de Charles III. La croix se porte suspendue à un large ruban de moire bleu céleste, liséré de blanc. En grand costume, les chevaliers grand'croix portent un manteau de soie blanche avec camail de soie bleu céleste chamarré d'argent, la croix de l'Ordre brodée sur le côté gauche du manteau. Les chevaliers pensionnés portent le même costume, mais leur manteau est en laine.

Charles III avait fixé à 60 le nombre des grand-croix et à

" (1) Juegos florales de Valladolid, p. 463.

(2) Goxe, l'Espagne sous les Bourbons^ III, p. 393.

(3) Nov.Rec, VI, m, 12 (19 sept. 1771).

liO l'espaqne db l'ancien régime

200 celui des chevaliers pensionnés. Les premiers avaient droit au titre d'Excellence, et avaient l'entrée libre au palais. Les seconds recevaient une pension de 4,000 réaux.

L'esprit piétiste et autoritaire de Charles III se reconnaît dans les détails des statuts. Les chevaliers juraient de vivre et de mourir dans la foi catholique, de ne jamais rien faire contre le roi ou la famille royale, de ne rien entreprendre contre les droits royaux, et de défendre en toute occasion le mystère de l'Immaculée Conception. Les chevaliers récitaient chaque jour une prière pour la propagation de la Foi, communiaient tous les ans le jour de la fête de l'Immaculée Conception pour la prospérité du roi, de sa famille et de ses royaumes. Le jour des morts, les chevaliers assistaient en corps à l'office à l'église San Gil à Madrid.

Les réceptions des chevaliers grand-croix se faisaient à la chapelle du Palais, les, chevaliers pensionnés étaient armés à l'église San Gil, et la cérémonie s'achevait au chant des psaumes.

L'Ordre de Charles III était exclusivement réservé à la noblesse, mais on n'exigeait que trois quartiers, dans la ligne paternelle seulement. Un droit de chancellerie de 4,000 réaux une fois payés était exigé de tous les chevaliers grandcroix (1).

Avec sa physionomie catholique et royale, la nouvelle ins« titution pouvait vraiment passer pour un Ordre espagnol, et dans les premiers temps le roi y trouva un excellent moyen d'entretenir l'émulation au sein de sa noblesse. Mais dès 1783 Charles III augmenta le nombre des membres. Pour récompenser les officiers qui s'étaient distingués pendant la guerre d'Amérique, il créa des chevaliers surnuméraires. En 180i Godoy mit pour ainsi dire l'Ordre à l'encan. Tous les chevaliers durent payer un don gratuit de 3,000 réaux, le titre de grand-croix coûta 1,500 réaux, celui de chevalier pensionnaire 750. Le prix des insignes de grand-croix fut porté à 4,000 réaux. On augmenta le nombre des membres, on exigea

(i) En 1802, Gravina paya 2,018 réaux 28 maravédis pour être fait grand- Croix de l'Ordre de Charles 111. — Archives générales d'Alcala de Hénarès, Estado 2,853.

trois quartiers de noblesse en ligne maternelle, on permit à des enfants de quatorze ans d'être chevaliers surnuméraires. L'Ordre entra ainsi en décadence trente ans à peine après sa fondation (1).

Les femmes finirent par avoir, elles aussi, leur Ordre particulier. Le 11 avril 1792 fut fondé l'Ordre royal de Dames nobles de la reine Marie-Louise, sous le patronage des rois saint Ferdinand et saint Louis. Il ne devait compter que trente membres, en dehors de la reine et des princesses du sang. Les dames membres de l'Ordre portaient en écharpe un ruban blanc liséré de violet ; elles devaient visiter chaque mois un établissement de charité ; elles étaient reçues une fois l'an par la reine à un « baise-mains > particulier ; elles eurent, à partir de 1796, le titre d'Excellences (2).

Les nobles de Cour pouvaient seuls espérer se faire admettre dans les Ordres militaires, ou se faire décorer de la Toison d'or ou de la croix de Charles III; la noblesse provinciale trouvait encore quelque satisfaction dans les Maestranzas de caballeria.

On appelait ainsi des sociétés aristocratiques qui se rattachaient aux anciennes Confréries nobles [hermandades de nobleza)^ et se donnaient pour mission d'entretenir chez les gentilshommes le goût des chevaux et des armes.

Des maestranzas existaient à Séville, à Ronda, à Grenade et à Valence.

Désorganisées par la guerre de succession, elles furent rétablies et dotées de nouveaux privilèges pendant le cours du xviii* siècle : Séville en 1729, Grenade en 1738, Ronda en 1753 et Valence en 1754.

Chaque association avait un président {hermano mayor) ou juge conservateur, qui jugeait les causes intéressant la maestranza et ses membres, avec appel direct à la Junte royale de cavalerie, et plus tard au Conseil du roi. Les maestranzas de Séville, Ronda et Grenade devaient toujours avoir un infant pour président. Il déléguait ses pouvoirs à

(1) BenaYides, Ordenes de Caballeria, II, p. 52-88.

(2) Id. ibid., t U. Guia de forasteros, 1804.

142 l'bspagne de l'ancien régucb

un lieutenant, ordinairement le capitaine général de la province, qui rendait la justice avec l'assistance d'un magistrat de l'Audience royale à Séville et à Grenade, et d'un magistrat municipal à Ronda.

Le privilège judiciaire des maestrantes ne s'appliquait qu'aux membres actifs des associations, à leurs femmes, et à un de leurs domestiques ; il fallait pour en jouir au civil six mois de possession de titre, et trois mois seulement pour en jouir au criminel. Ce privilège qui assurait une plus prompte solution des affaires était une faveur très appréciée, mais le roi avait encore concédé aux maestranzas d'autres grâces non moins précieuses.

Les maestrantes pouvaient donner chaque année au bénéfice de leur association une ou plusieurs courses de taureaux. Ce genre de divertissement était aussi cher aux Espagnols que mal vu par les rois de la maison de Bourbon. Ce n'était que de loin en loin qu'une ville, une confrérie ou une communauté religieuse obtenaient le droit d'offrir à la foule ce spectacle nalional dont la seule annonce mettait toute une province en délire. Les bénéfices de la course étaient considérables et alimentaient la caisse de la maestranza, qui dépensait noblement ses revenus en carrousels et en fôtes de toute espèce.

Autre privilège plus apprécié encore. Les maestrantes avaient droit de porter l'uniforme, comme les officiers des armées royales, et l'uniforme était des plus séduisants. A Séville, habit écarlate avec veste, galons et revers glacés d'argent. A Ronda, habit bleu à revers rouges galonnés d'or. Les maestrantes portent l'épée, et quand ils scml à cheval, ils ont droit aux pistolets d'arçon. Et le bel uniforme peut être porté tous les jours, dans toutes les circonstances, même dans les réunions des conseils de ville dont les maestrantes font partie (1).

Ces brillantes sociétés étaient des sortes de clubs où les jeunes gentilshommes andalous et valenciens prenaient le

(1) BeDavides, Ordenes de Caballeria, U, p. 269. ~ Nov, jRec, VI, ui, 2, 3, 4, 5, 6 et 7.

LÀ NOBLSSSB 143

goût et rhabitude du cheval et disoutaient les questions rela« tives à l'élevage et au dressage du cheval de selle. Protégées parle prince, les maestranzas se montrèrent reconnaissantes. En 1793, Ronda équipa 100 recrues, versa 150,000 réauxau trésor, et offrit 200,000 réaux par an pendant la durée de la guerre. Séville équipa 100 hommes, et donna 120,000 réaux ; Valence dépensa 600,000 réaux pour Torganisation d'une compagnie de 200 grenadiers armée pour quatre ans (1).

Enfin^ comme une société espagnole ne saurait se passer d'avoir un caractère religieux, ces académies hippiques s'étaient donné des patrons célestes. La maestranza de Gre-^ nade s'était placée sous le patronage de la sainte Vierge, dans le saint mystère de sa « Conception Immaculée ». Les nouveaux membres juraient d'aider de tout leur pouvoir à ce que l'Église déclarât ce mystère article de foi. Ils s'engageaient, quand ce bienheureux jour serait arrivé, à en célébrer la solennité à cheval^ avec toute la pompe imaginable (2).

Le succès des maestranzas d'Andalousie finit par exciter l'émulation des autres provinces. En 1755, Tantique confrérie de Saint-Gorges de Saragosse se reconstitua, et se remit à célébrer tous les ans la fête du « saint patron des chevaliers ». Elle n'obtint cependant qu'en 1819 le titre de maestranza.

A Madrid, la noblesse s'était peu à peu laissé dépouiller des charges municipales que d'anciennes conventions lui avaient garanties ; l'ayuntamiento était rempli par des créatures de la Cour, et les hidalgos madrilènes ne songeaient même pas à revendiquer leurs droits. Mais en 1767 un cavalier réunit les principaux membres de la noblesse, et il fut décidé que l'on ferait revivre les vieux privilèges. Le Conseil de Castille donna raison aux pétitionnaires, et après quinze ans de luttes et de procès, fut fondé le collège des cavaliers hidalgos de Madrid. Le collège envoyait un certain nombre de représentants au Conseil de la ville, il était invité

(i) Benavides, Ordenes de Caballeria, II, p. 634é (2) Twiss, Voyage en Espagne, p. 268.

144 L ESPAGNE DE l'aNGIEN RÉGIME

à toutes les grandes cérémonies publiques et aux « baisemains » de la Cour. Il souscrivait de grosses sommes pour remédier aux calamités publiques, il faisait des avances ou décernait des primes aux propriétaires nobles pour encourager leurs essais agricoles. En 1793, il offrit au roi un don gratuit de 180,000 réaux, et proposa de lui fournir une garde de 100 gentilshommes. C/était une maestranza, un peu différente de. celles d'Andalousie, mais plus puissante. Le collège comptait plus de 300 membres recrutés par cooptation ; les preuves de noblesse étaient vérifiées par Tayuntamiento de Madrid. L*uniforme était fort joli: habit bleu avec col, doublure et revers aurore (1).

A ces associations réservées à la riche noblesse il faut ajouter un nombre incroyable de sociétés, de confréries, ou de coteries locales, où les vanités aristocratiques trouvaient toute satisfaction. La plupart des villes castillanes étaient administrées par des régidors héréditaires; beaucoup de nobles possédaient des régidorats, et ces petits sénats municipaux ne le cédaient guère en vanité aux grandes associations dont nous venons de parler. Mais le véritable terrain où il fallait voir et étudier la noblesse, son pays de prédilection, son paradis terrestre, c'était la Cour.

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