III. — La Cour
Dans un pays aussi épris que l'Espagne de hiérarchie, de dignité et de splendeur, la Cour devait naturellement présenter un très noble et très magnifique spectacle. Nous aurons à rechercher si une vie véritable animait ce grand corps, mais il faut convenir que le premier coup d'œil jeté sur la Cour donnait une superbe impression de richesse et de majesté.
Le roi d'Espagne possédait un très grand nombre de palais. Sans compter les anciennes résidences détruites ou abandon-
(1) Benavides. Ordénes de Caballcria^ II, p. lxi.
nées de Burgos (1), de Médina del Gampo (2), de Valladolid (3), de Ségovie(4), de Rio frio (5), de Tolède (6), deSéville (7), de Grenade (8), d'Olite (9), de Tafalla (10), de Saragosse (H), et d& Barcelone (12), le roi possédait deux palais à Madrid, les trois grands palais de TEscorial, de la Granja et d'Aranjuez dans les environs, et quatre ou cinq pavillons de chasse dans un rayon de quelques lieues autour de la ville. Le Palais royal de Madrid avait été bâti par Charles-Quint sur la colline escarpée qui domine le Manzanarès ; il fut détruit par un incendie dans la nuit de Noël 1734. Philippe Y, qui n'avait jamais aimé le vieil Alcazar, voulut se bâtir un palais plus grandiose encore et plus agréable. Il fit appel aux architectes de tous les pays ; Tun d'eux, Jubara, proposa de construire le nouveau Palais sur la montagne du Principe-Pio, d'où Ton voit tout Madrid^ et que l'on aurait convertie en un parc magnifique (13). Le roi s'entêta à reconstruire le palais neuf sur l'emplacement du vieil Alcazar, et donna la préférence aux plans de l'Italien Sachetti. Commencé en 1737, le Palais neuf fut inauguré en 1764, et vient à peine d'être terminé (1894). Philippe V, Ferdinand VI et Charles III y
(1) Détruit par un incendie en 1712. Le roi Joseph en fit sauter les débris en 1813.
(2) LaMota de Médina del Campo, résidence favorite d'Isabelie la Catholique, est aujourd'hui en ruines. Elle n'était pas encore tout à fait ruinée en ISOS^
— Sprangzi, Mémoires sur la gtierre d'Espagne, ms.
(3) Abandonné par Philippe III (1606), était entièrement délabré en 1773.
— Twiss, Vot/age en Espagne, p. 72.
(i) Ecole de Cadets en 1773; quelques belles pièces étaient encore intactes à cette époque. Twiss, op, cit., p. 104.
(5) Palais bâti prèsde Ségovie par Elisabeth Farnèse. — Du Rozoir, Description de VEspagne, p. 298.
(6) Brûlé en partie en 1710, n'avait plus en 1773 que trois ou quatres pièces habitables. Twiss, p. 212.
(7) Habité de 1729 à 1733 par Philippe V — et par D. Pablo Olavide en
(8) Lieu d'exil des grands en disgrâce.
(9) Les comtes d*Ezpeleta en étaient gouverneurs héréditaires. Les Cortè? de Navarre s'y réunirent encore en 1801. Mina l'incendia en 1809.
(10) Le comte de Guendulain en était gouverneur héréditaire.
(11) L'AIjaféria est abandonnée depuis le xvi* siècle.
(12) Le palais royal de Barcelone fut destiné par Charles III à recevoir letf archives d'Aragon.
(13) Meionero Romanos, M antiguo Madrid, \, p. 81.
l'espagni. 10
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dépensèrent 200 millions de réaux, et s'il ne mérite pas tout à fait reloge de Napoléon qui se trouvait moins bien logé que son frère Joseph, on ne peut nier que ce ne soit une demeure réellement magnifique, et tout à fait digne d'un grand souverain.
Jusqu'en 1764 les rois d'Espagne habitèrent le palais du Buen Retiro, commencé par le Comte-Duc d'Olivarès, qui l'appelait modestement son poulailler [la gallinera). Chaque roi avait ajouté un bâtiment au château du Comte-Duc, et cet ensemble de constructions disparates produisait l'effet le plus pittoresque. Le Retiro avait un beau parc d une lieue de tour, un étang, des sources d'eaux vives, des kiosques et des fabriques de tout style. Au temps de sa splendeur, c'était im merveilleux musée, et son théâtre à cinq rangs de loges était le plus beau de l'Espagne; on l'ouvrait sur les jardins par les belles nuits d'été (1).
En face du Palais neuf, sur la rive droite du Manzanarès, s'élevait la Casa de Campo^ rendez-vous de chasse situé sur la lisière d'une forêt giboyeuse de deux lieues de tour (2). Une magnifique route, percée à travers une forêt de chênes verts, et éclairée la nuit, conduisait de Madrid au Pardo^ maison de campagne des rois d'Espagne, située sur la rive gauche du Manzanarès, à deux lieues au nord de Madrid (3). Charles III se plaisait beaucoup au Pardo ; Ferdinand VI préférait Villaviciosa, à trois lieues à l'ouest de Madrid. La Guadarrama, la Alameda, la Florida^ la Zarzuela n'étaient que des pavillons sans importance ou à peu près abandonnés. La Zarzuela passait même pour être hantée par des esprits (4).
De bonne heure les rois avaient songé à fuir Madrid pendant les mois d'été {meses de infiemo) et chaque monarque avait adopté une résidence qu'il s'était plu à embellir.
Les Bourbons aimaient p«u VEscorial, bâti dans un site horriblement sauvage et désolé, écrasé par les hautes
(1) De Laborde, Itinéraire^ 111, p. 135.
(2) Comtesse d*Aunoy, Mémoires, I, p. 329.— Twiss, Voyage en Espagne, p. 175. (3^ Anonyme, Nouveau Voyage^ II, p. 91. —Twiss, op. ct7.,p. 193.
(4) Anonyme, Nouveau Voyage^ \, p. 30.
murailles de la Sierra de Guadarrama, et oii la Cour était réduite à habiter les meilleures cellules des moines, qui étaient en temps ordinaire les seuls hôtes du palais (1).
Philippe V avait construit la Granja pour échapper à FEscorial. Il avait acheté en 1720 une terre appelée la Granja, appartenant aux Hiéronymites de Ségovie, et située près du village de Balsain et d'une petite basilique dédiée à saint Ildefonse. Dès 1721 il commenga la construction de son « Petit Versailles >, oîi il dépensa 300 millions de réaux, et où il voulut être enterré (2).
La prédilection que Philippe V avait pour la Granja, Charles III l'eut pour Aranjuez. Commencé par Philippe II, le château avait été embelli par Philippe V et Ferdinand VI ; Charles III y fit ajouter deux ailes, dont chacune était presque aussi considérable que Fancien palais. Une petite ville coquette et régulière fut bâtie en face du palais pour loger les gens de la suite royale pendant le séjour du roi au palais. Le parc immense et planté d'arbres magnifiques était tout à la fois un terrain de chasse et un champ d'expériences, où Charles III essayait d'acclimater des végétaux et des animaux utiles (3).
Ami de la règle et de l'uniformité, Charles III avait fixé une fois pour toutes l'époque des voyages de laCour. Le 5 janvier, le roi quittait Madrid et s'installait au Pardo jusqu'au dimanche des Rameaux, il retournait à Madrid jusqu'à Pâques, la Cour allait ensuite à Aranjuez et y restait jusqu'au 21 juillet. Du 21 juillet au 8 octobre elle séjournait à la Granja, du 9 octobre au 10 décembre à TEscorial. Le 10 décembre, elle rentrait à Madrid (4). Charles IV conserva les habitudes de son père et ne changea rien à la monotonie de l'existence royale.
Dans le décor somptueux des palais vivait un monde de
(i) Bourgoing, Tableau de l'Espagne, I, p. 167. Anonyme, Nouveau Voyage, t, p. 30.
(2) Bourgoing, op. cit, UI, p. 10. — Twiss, Voyage en Espagne, p. 108, — Canga Arguelles. Diccionario de Hacienda, y* Palacios,
(3) Du Rozoir, Description de l'Espagne, p. 342.
(4) Twiss, Voyage en Espagne, p. 109.
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serviteurs et de figurants dont l'entretien absorbait plus d'un dixième des revenus publics.
Le budget des recettes de 1791 montait à 800,488,687 réaux, dont un douzième environ se perdait en frais de perception. Les dépenses générales de la Cour emportaient 47,740,926 réaux, mais il y faut ajouter 4,748,678 réaux pour les Gardes du Corps et les Hallebardiers, et 12,521,918 réaux pour les Gardes espagnoles et wallonnes. On arrive ainsi au total de 65,011,512 réaux, sans compter les gratifications et les libéralités que le débonnaire Charles IV multipliait sans raison (1). Un auteur espagnol estime les dépenses de la Cour à 90 millions de réaux (2). Le rapport des dépenses du prince avec les ressources de TEtal devint encore plus excessif au commencement du xix* siècle, puisque le roi continua à vivre avec le môme luxe, et que le rendement moyen des impôts diminua (3).
Les emplois de cour ressortissaient à quatre grands services : Chapelle, Maison du roi, Chambre du roi, Ecuries.
A la tète de la Chapelle était placé le Grand Aumônier [Limosnero mayor), qui était presque toujours cardinal, avait rang d*évèque in partibuSy et portait le titre honorifique de Patriarche des Indes, quoïqu*il n'eût aucune autorité efi*ective sur les églises du Nouveau-Monde. Il était encore vicaire
(1) Archives générales d'Alcalà de Hénarès, Tesoreria gênerai, 1800. Leg. 16.
Aumônes faites parle roi étant prince des Âsturies, 115,364».
Aumônes faites par la reine n'étant que princesse des Asturies, 29,160''.
A des couvents, hôpitaux et congrégations religieuses, 59,585'>.
Aumônes de Noël et Saint-Jean, 30,752".
Leg. 10 -« À 16. — Pensions à des veuves et orphelins d'anciens serviteurs de la Cour.
Leg. 9. — Aux 39 nourrices de Leurs Altesses, 139,910'«.
Leg. 8. —Aux gens des Ecuries de la reine Elisabeth Famèse (morte en 1766), 13,533 réaux (pour six mois).
Aux serviteurs de Pinfant D. Luis (mort en 1785), 146,818 réaux.
Leg. 16. —Paiements faits par les trésoriers de province pour les pensions des gens de Cour, 382,588».
(2; M. Fernandez, La hacienda de nuesiros abuelos, p. 73.
(3) En 1802. Ganga Arguelles estime les revenus nets du royaume à 644,206,633»». DLccionario de hacienda, v' Ingresos. — Salcedo, calculant sur la moyenne des années 1803-1807 et 1814-1818, trouve pour chaque année 422,457,493 réaux seulement.
général des armées de terre et de mer et avait comme tel sur tous ceux qui en faisaient partie la haute juridiction ecclésiastique et spirituelle (1). Au-dessous du Grand Aumônier venaient 3 sommeliers du rideau (2), 46 chapelains d'honneur, 11 chapelains d'autel^ 6 chapelains chantres, 10 prédicateurs, etc. Gomme juge, le Grand Aumônier avait un assesseur, un protonotaire avec trois officiers, un archiviste, un portier et un alguazil. Les offices célébrés avec grande pompe occupaient un ostiaire, 6 aides d'oratoire, 5 sacristains, 2 garçons de chapelle^ M musiciens et chanteurs. Dans le seul mois de décembre 1799, on célébra 279 messes dans la chapelle Royale (3).
La Maison du Roi était placée sous le gouvernement direct du Grand Majordome {Mayordomomayor del Rey)j le premier des grands officiers du palais, rente à 120,000 réaux (4), et qui recevait le serment de tous les autres fonctionnaires de Cour, même du Patriarche des Indes. Il avait sous ses ordres 1 secrétaire, 9 majordomes de semaine, 12 gentilshommes de la bouche, 10 gentilshommes de la Maison du roi, 1 contrôleur général, 1 greffier en chef de la Maison du roi, de la Chapelle et de la Chambre. Son autorité s'étendait sur les services suivants : panneterie, cave, saucerie, fruiterie, cirerie, confiserie {Ramillete)^ garde-manger et potager (busier y potagier\ cuisine de bouche et d'Ëtat, garde des clefs du palais { fumera) f tapisserie, écrin {guardajoyas)^ buanderie, infirmerie et trésorerie. Il avait la juridiction disciplinaire de tous les employés de ces divers services. Son tribunal se composait d'un juge, d'un fiscal, d'un greffier et de deux alguazils(5). Sur lui reposait toute l'administration intérieure
(1) Nov. Rec, II, VI. — Del vicario gênerai de los reaies exercitos.
(2) Sumilleres de Cortina. C'étaient des ecclésiastiques attachés au service de la Chapelle Royale, «t qui tiraient les rideaux du cabinet où se tenait le roi pour entendre la messe, — De Séjournant, Dictionnaire espagnol- français,
(3) Diario de Barcelona, 19 août 1802, — Archives générales d*Alcalà de Hénarès. Tesoreria gênerai, 1800, Leg. 7.
(4) En 1800, le marquis de Santa-Cniz était Mayordomo-mayor en titre, et le. marquis de Montealegre en expectative, avec le traitement de titulaire.
(5) iVo». Rec.f III, XII, 2. t- Arch. gen, d'Alcalà^ loc cit.
ISO l'espagne de l'ancien régime
du palais. Il était le grand-maître de l'étiquette, le surintendant des menus plaisirs, Tinlrodacteur des ambassadeurs, l'intermédiaire naturel entre le roi et les grands.
Le service de la Chambre était présidé par le Sumiller de corps appointé à 80,000 réaux. Il avait sous ses ordres huit gentilshommes, douze aides, un juge et un secrétaire de la Chambre, un secrétaire de la sommellerie, les officiers de la garde-robe, les médecins et chirurgiens du roi, les apothicaires, les barbiers, les perruquiers, les horlogers, les musiciens, les chanteuses, le maître à danser, les lavandières, les amidonneuses elle cordonnier de la Chambre(l).Le Sumiller de corps servait le roi à table, lui présentait son surtout quand le roi en avait besoin, jugeait disciplinairement les officiers qui servaient sous ses ordres, et veillait à ce que les négociants n'usurpassent point le titre de fournisseurs de la Maison royale (2). Il était le chef hiérarchique des médecins du roi, mais aucun médicament ne devait être administré au roi sans la permission du Grand Majordome.
Les gentilshommes de la Chambre, reconnaissables à la large clef dorée qui sortait de la poche droite de leur habit, étaient choisis parmi la fleur de la noblesse espagnole ; mais comme il eût été difficile de donner ce titre à tous ceux qui se croyaient le droit d'y prétendre, pour conteiiter plus de gens, le roi avait deux sortes de gentilshommes de la Chambre, les gentilshommes en exercice {con exercicio) et les gentilshommes honoraires {con entrada). Les uns et les autres portaient la clef d'or, mais les titulaires seuls pouvaient ouvrir les appartements royaux avec leur clef, les autres n'avaient que des « clefs caponnes i> qui n'ouvraient rien. Si un gentilhomme de la Chambre en exercice venait à perdre sa clef, on changeait à ses frais toutes les serrures des appartements du roi (3).
(1) Arch. gén. d'Alcalà, Tesoreria gênerait 1800, Leg. 7.
On voit parmi les employés de la Chambre en 1802 un certain D. Joseph Tejada « qui fait la partie de billard avec S. M. » Diario de Barcelona, 19 août 1802.
(2) Sov. Rec, III, XII, 3.
(3) Saint-Simon, Mémoires, t. II I.
Le Sumiller de corps et le Grand Majordome partageaient seuls avec le Président de Castille le privilège d'avoir un tabouret dans rantichambre du roi.
Le Grand Écuyer [Cavallerizo y ballestero mayor) avait la surintendance des écuries royales. Son département ne comptait pas moins de quatorze services : contrôle général, trésorerie, tribunal disciplinaire, quartier des pages (1), cabinet des armes du roi {armeria), arquebuserie, écurie des chevaux particuliers de S. M. {regalada)^ manège (picadero), chevaux de selle et jumenterie d'Aranjuez, chevaux de trait, mules de trait, surintendance des carrosses, quartier des carrosses à mules, chasses royales. Le Grand Ecuyer s'occupait d'organiser les voyages de la Cour, qui mettaient parfois en mouvement des centaines de personnes et de chevaux (2). Charles III et Charles IV aimaient beaucoup les chevaux et étaient de terribles chasseurs. Chaque jour la chasse du roi mettait en mouvement 700 hommes et SOO chevaux. Ce n'était pas un petit travail de réprimer le braconnage à quatre
(1) Au quartier des Pages étaient attachés : 1 directeur (ayo), 1 directeuradjoint, 4 chapelains^ 1 médecin, 1 chirurgien, i majordome, \ maitre d'escrime, 1 maitre de français, 1 maître de danse, i maitre de musique pour la danse, 1 repasseuse, 1 blanchisseuse de fin. — Arch. gén, d'Alcalà de BenarèSf Tesoreria gênerai, 1800, Leg. 8.
(2) Le voyage de Charles IV à Barcelone en 1802 mit en mouvement :
1 Surintendant honoraire des carjosses
1 Courrier maréchal des logis
1 Courrier, surintendant honoraire des carrosses, et inspecteur des chemins des parcs de 'chasse de s. M.
1 Courriers
7 Aides-courriers
1 Maréchal titulaire
i Garde-carrosses
20 Laquais de pied
42 Laquais des équipages
6 Laquais volants
12 Garçons de selle
1 Cochers de la personne du roi
6 Cochers de la personne de la reine
6 Cochers de la personne du prince
2 Cochers de Leurs Altesses
85 Cochers pour tous les services
8 Menuisiers
7 Laveurs de carrosses
11 Valets pour courriers
6 Valets pour les garçoas de selle 243 valets
12 Perruquiers et barbiers
4 Employés des carrosses de maître Perez
4 employés des carrosses de maitre Duran *
3 Ouvriers bourreliers
6 Ouvriers en fers et serruriers
1 Ouvrier éperonnier
1 Ouvrier en ressorts
1 Vitrier
6 Garçons pour le ferrage
(Diario de Barcelona^ 19 août 1802 )
152 l'espa^ne de l'ancien régime
lieues tout autour des maisons royales, de réquisitionner parfois jusqu'à 1500 ou 2000 paysans pour les battues, et de veiller à Tentretien des routes, des chevaux, des mules et des équipages. Le Grand Écuyer ne touchait que 44,000 réaux de traitement fixe, mais il tirait de sa charge c force commodités », comme dit Saint-Simon ; il était en outre capitaine de TEscorial et gouverneur des maisons de chasse de S. M. Il pouvait circuler dans Madrid dans un carrosse traîné par six mules. Enfin son plus beau privilège, qui n'était inscrit nulle part, consistait à passer tous les jours cinq ou six heures avec le roi qu'il accompagnait à la chasse.
La reine avait sa maison montée comme le roi, et comme lui son Grand Majordome, trois majordomes de semaine et un Grand Écuyer; mais le principal personnage de la maison de la reine était la Camarera-Mayor. Choisie en général parmi la Grandesse, veuve, presque toujours âgée, la Gamarera- Mayor jouait auprès de la reine le rôle le plus complexe et le plus délicat. Ses fonctions officielles en faisaient la surintendante de la Maison de la reine ; elle lui présentait les personnes de qualité qui la venaient voir, elle la servait à table, soit que la reine mangeât seule ou avec le roi ; elle partageait avec le Grand Majordome le commandement des officiers de la Maison de la reine, elle réglait la dépense personnelle de la reine, elle veillait à 1* entretien de sa garderobe. Là ne se bornait pas encore son activité. Elle avait pour mission d'instruire la reine des usages espagnols^ de la façonner aux lois de la plus stricte étiquette qui fût jamais. Elle logeait au palais, avait le droit d'entrer chez la reine à toute heure, la suivait partout, montait dans son carrosse quand le roi n'y était pas. Tutrice de la reine, la Gamarera- Mayor ne laissait pas d'en être aussi la surveillante, et la surveillance avait parfois dégénéré en espionnage. Mais le changement des mœurs avait enlevé peu à peu tout caractère inquisitorial à cette haute magistrature féminine ; on ne voit pas que Marie-Louise de Parme ait beaucoup redouté les censures de sa Camarera-Mayor. Toutes les reines d'Es pagne du xviii* siècle ont gouverné leur mari, et la Camarera n'était vraiment puissante que dans un ménage désuni.
Après la Gamarera-Mayor venaient les dames du palais qui formaient le cercle ordinaire de la reine, puis les dames d'honneur, de noblesse moins relevée, puis les femmes de chambre (camaristcts), presque toutes nobles, mais de petite maison. La première femme de chambre portait le titre d'azafata ; c'était une femme de confiance, quelquefois la nourrice de la reine ou du roi. Uamitié de la reine faisait souvent de Tazafata un personnage important. Un marquis de Monteleon donna son fils en mariage à la fille de Doua Laura^ azafata de la reine. Elisabeth Farnèse (1). L'azafata commandait à tout un peuple de servantes, de balayeuses, de duègnes, d'infirmières, de couturières, de passementières(2), etc., dont les indiscrets bavardages défrayèrent souvent les conversations des oisifs de Madrid.
Le prince et la princesse des Asturies, les infants et infantes avaient aussi chacun leur Maison montée à plusieurs services, mais sur un pied de luxe beaucoup moindre (3),.
Les grandes résidenceà d'Aranjuez^ de TEscorial et de la Granja étaient administrées par des gouverneurs et des intendants dont les pouvoirs étaient assez étendus pour que Ton puisse regarder ces fonctionnaires comme des capitainesgénéraux au petit pied (4). Si, par exemple, la disette se faisait sentir à Aranjuez pendant le séjour du roi, le gouverneur du Palais avait le droit de réquisition directe dans un rayon de seize lieues autour de la ville (S).
Les offices de la Cour étaient relativement peu payés. Le Patriarche des Indes, Grand Aumônier, recevait 20,000 réaux. La Gamarera-Mayor touchait 5S,000 réaux, les dames d'hon-
(1) Coxe, L'Espagne sous les Bourbons^ III, p. 91.
(2) Arch. gén. d'Alcalà, Tesoreria gênerai, 1800, Leg. 7.
L'azarata était à cette époque DoSa Josefa Gony. Elle touchait 11,000'*. U y avait il caméristes, une duefia de retrete. trois filles pour le même service, trois balayeuses, une cuisinière à 8 réaux par Jour.
(3^ Id. ibid. — Le prince des Asturies dépensait 1,650,000'*, Tinfant D. Antonio Pasqual 1,650.000», Tinfant D. Pedro 1,100,000», Tinfante Dofia Maria Josefa 550,000", l'infante Maria Luisa 549,999'", Tinfant D. Carlos 72,000'\ Finfante Maria Ysabel 549,999'* ; Tinfant D. Francisco de Paula 720,000'*, rinfant D. Carlos Luis 670,800», Tinfant duc de Parme, 300,000'*.
(4) Nov, Hec.y m, X, 1 et suiv.
(5) Ibid. III, X, 10.
neur 12 ou 24,000 réaux, Tazafata 11,000; mais toutes ces charges étaient une source inépuisable de profits indirects. C'étaient des gages supplémentaires, des gratifications, des rations ordinaires ou extraordinaires, des indemnités pour le déjeuner, pour la toilette, pour le logement, pour les voyages, pour les maladies ; c'étaient des cadeaux à la naissance de chaque infant, une collation à Noël, des bonbons au jour de Tan (1). En 1761, Charles III voulut couper court à tous ces abus, et assigna des traitements fixes et suffisants à tous les fonctionnaires de la Cour ; mais il était plus facile de décréter l'abolition des anciens usages que de les faire cesser. Charles III lui-même accorda des subsides à ceux de ses officiers qui le suivaient en voyage, il leur donnait la mesiila, indemnité de table, et le ca/ri/ârye, représentant leurs frais de déplacement. Tous avaient droit à l'assistance gratuite du médecin et du chirurgien, et à la fourniture des médicaments (2). Sitôt g^ue la surveillance se relâcha, les abus reparurent, et le gaspillage reprit de plus belle.