IV. — La vie noble
La vie de Cour est ce que le roi veut qu^elle soit. C'est lui qui donne le ton aux courtisans et qui leur bat la mesure. Les rois Bourbons du xviii' siècle ont tous été des princes bourgeois et casaniers, d'une étrange constance dans leurs monotones habitudes.
Philippe V le Courageux {el animoso) a fait preuve d'activité et même d'héroïsme dans les quatorze premières années de son règne. Mais la paix une fois faite, le héros s'endormit et ne se réveilla plus. Le règne d'Elisabeth Famèse n'a été pour le roi qu'une longue somnolence coupée de mauvais rêves, et mêlée de démence avec quelques rares velléités d'énergie, Philippe est confisqué par sa femme, et la reine gardée à
(1) Nov, Rec.^ III, XII, 3. — M. Fernandez, La hacienda de nuestros abuelos, pass.
^2) Archives de Siînancas, Inventario de gracia y justicia^ t* 54, n« 922.
vue par le roi (1). Il reçoit ses ministres au lit ; la reine, à ses côtés, s'occupe d'un ouvrage de tapisserie. La reine. assiste au Conseil, aux réceptions des ambassadeurs, aux chasses du roi (2). Si le roi, devenu presque fou, s'avise de ne vouloir plus sortir de sa chambre, ou de vivre la nuit et de dormir le jour, la reine subit la tyrannie des nouvelles habitudes de son mari. Elle est tellement esclave qu'elle obtient à peine la permission de se confesser sans que le roi se mette en tiers entre elle et son confesseur (3). Ce ménage inséparable n'est cependant fondé ni sur l'afTection ni sur l'estime réciproques ; il n'y a que brutalité sensuelle chez le roi, qu'ambition et jalousie chez la reine (4) ; lorsque Tâge éteint les désirs du roi, des querelles éclatent entre les deux époux. Philippe affecte de n'avoir aucune confiance dans la reine, il prend plaisir à l'humilier, il va jusqu'à la battre, et subissant malgré tout l'ascendant de cette femme énergique, il regimbe sous le joug sans avoir la force de le secouer (5). Il devient hypocondriaque, quinteux, indifférent à tout, aussi étranger que Louis XV à ce qui se passe dans ses royaumes. Sous un roi pareil, la Cour est des plus maussades. Des lois somptuaires défendent l'or sur les carrosses et sur les habits (6). La chasse est le seul plaisir du roi. De loin en loin il se fait donner un concert.
Ferdinand VI et sa femme la reine Barbara n'eurent pas l'humeur bien plus joyeuse ; ils n'aspiraient qu'à vivre tranquilles et à se tenir à l'abri des conflits européens ; c'était un ménage morose et timoré, mélancolique et mélomane, qui partageait son temps et son argent entre Téglise et le théâtre. La Cour eut au moins sous ce règne de belles représentations d'opéra au Retiro, mais ces spectacles mêmes avaient l'air d'un service commandé, on s'y amusait peu. La reine craignait de tomber dans la misère, le roi craignait les affaires,
(1) Baudrillart, Philippe V et la Cour de France, p. 603-607. '~!) Coxe, VEspagne soiis les Bourbons, III, p. 35. J) Rodriguez Villa, Patifio^ p. 80.
4) Bonnet, Correspondance de la Princesse palatine, I, p. 289. ) Coxe, op. cit., m, p. 278. — Duclos, Mémoires seci*ets, 11, p. 278. ) Coxe, op, cit,, m, p. 285.
156 L*ESPAGNE DB l'aNCIEN RÉGIME
c( et quand il fut veuf, il se mit à craindre la mort, et la « craignit si bien qu'il mourut de peur, refusant tout, ali- « ments, remèdes, et jusqu'aux soins les plus simples (1). » Charles III paraît un vrai génie à côté de son frère et de son père. Le Palais fut sous son règne une maison hospitalière, confortable et parfaitement tenue. Les différents services furent réorganisés, les résidences royales agrandies et embellies (2). Mais Charles III perdit sa femme quelques mois après son arrivée en Espagne, et l'air de la Cour en parut plus froid. Le roi avait le goût de la ponctualité poussé jusqu'à la manie, il semble s'être fait une règle de vie, comme un moine, et chaque jour amenait la reproduction presque mécanique des mèïnes occupations et des mêmes divertissements^ sans qu'il ait paru jamais s'en ennuyer. Très sobre (3), très simple dans son vêtement (4), détestant le théâtre et laniusique (5), Charles III n'eut vraiment qu'une passion, lachasse(6),
(i) De Mazade, La monarchie absolue en Espagne {Revue des Deux^MondeSy 1» août 1860).
(2) c Ce seigneur mourra de la maladie de la pierre », disait de luiEsquilache. Ferrer del Rio. HistoHa de Carlos IIl\ IV. p. MO.
(3) Son souper consistait en une soupe, un rôti, ordinairement de veau, un œuf à la coque, une salade assaisonnée avec de l'eau sucrée et du vinaigre, un peu de fruit et un verre de vin des Canaries avec deux tranches de pain. — Ferrer del Rio, op. cit., IV, p. 278.
(4) Il portait habituellement une casaque en drap de Ségovie couleur d'écorce, une veste de buffle galonnée d'or, une culotte noire de buffle de la fabrique d*Aravaca, un chapeau à la Frédéric II, un Jabot de dentelle, un mouchoir de batiste au cou. et des gants de buffle. (Ferrer del Rio, op, cit., IV, p. 259). « Je crois que le roi d*Espagne ne prend jamais la mesure d'un habit. Ses habits sont toujours ou trop courts, ou trop longs, ou trop larges. On ne sait ce que c'est. Si un particulier s'habillait d'une manière aussi bizarre, on se moquerait de lui. » — De Langle, Voyage en Espagne^ H, p. 6.
(3) Bt6. de VAcad. de VRistoire^ mss, E. 175, p. 242. A bord du Phénix, vaisseau qui le ramena de Naples à Barcelone, il refusa d'entendre à ses repas les musiciens embarqués sur le vaisseau et leur dit de se réserver pour la messe.
(6) Coxe, L Espagne' sous les Bourbons, V, p. 399. Ferrer del Rio s'est élevé contre « les trivialités qui se lisent dans quelques livres étrangers sur la soi-disant passion dominante de Charles III pour la chasse, alors que le dernier employé des bureaux de TEtat se récréait à la promenade, ou comme bon lui semblait » (IV, p. 265). L'historien espagnol a tort de s'indigner. Personne ne conteste le droit qu'avait Charles III de chasser, on se demande seulement si un souverain qui chasse tous les jours, sans exception, peut remplir consciencieusement son métier de roi.
et vécut presque en hobereau sur un des plus grands trônes de TEuropc.
Charles IV, façonné à cette manière de vivre par le « despotisme affectueux de son père », ne connut guère d'autres plaisirs. « Tous les jours, disait-il, quelque temps qu'il fît, « hiver et été, je partais après mon déjeuner et après avoir « entendu la messe, je chassais jusqu'à une heure, et j'y revc- « nais immédiatement après mon dîner jusqu'à la chute du « jour. Le soir, Manuel (Godoy) avait soin de me dire que ce les affaires allaient bien ou mal, et j'allais me coucher pour « recommencer le lendemain, à moins que quelque cérémonie (c importante ne me contraignît à rester (1). » Quand des attaques de goutte répétées l'empêchèrent de chasser comme par le passé, il s'amusa à faire de longues visites à ses chevaux, à causer avec ses palefreniers, à faire le coup de poing avec eux; il collectionna des montres, il fit de la musique de chambre ; il était arrivé à jouer assez bien du violon, et faisait sa partie dans un quatuor (2). Il détestait d'ailleurs le théâtre, par patriotisme, et par haine des modes françaises (3).
La reine, « la nymphomane Marie-Louise >, menait en apparence une vie aussi réglée que le roi (4). Ses débauches n'étaient pour elle qu'une sorte de sport intime qui n'altérait en rien la gravité extérieure de la représentation royale (5)* Mais comme elle avait toujours à redouter une explosion de la colère du roi, elle avait rempli Madrid et la Cour d'espions à ses gages, et prévenait les dénonciations en exilant
(1) Bausset, Mémoires, I, p. 224.
(2) Saldoni, Diccionario de los musicos espaHoles, I, p. ilO*
(3) VLoTel'F&iio, Etudes, H, p. 65.
(4) Charles IV ne se résolut jamais à croire aux infidélités de la rein^.
(5) a C'est la débauche dans toute sa laideur, c'est le scandale le plus « révoltant ; nulle urbanité, nulle délicatesse, nulle pudeur privée ni publi* a que. Les mœurs sont corrompues sans s'être adoucies... Aucun ménageai ment, aucun voile ne dérobe cet affreux spectacle aux yeux de la multi*^ « tude, et peut-être dans toute TEspagne il n'est pas une seule personne « qui ne sache que pour alimenter Tétrange sensibilité de la reine, ce n'est <c pas trop de l'assiduité d'un fonctionnaire en titre (le roi), des attentions « passagères du prince de la paix, et du concours fréquent de l'élite des « gardes du corps. » Archives des aff» étr, de Paris , Espagne , t. 659, f» 278,
158 l'£spagn£ de l^ancien régime
tous ceux dont elle redoutait les indiscrétions (i). La Cour terrorisée avait un aspect lugubre (2).
Les solennités caractéristiques de la Cour d'Espagne étaient les jours de gala et de baise-mains {^a/a y besa manos), La fête du roi et de la reine, du prince et de la princesse des Asturies, leur anniversaire étaient célébrés par un grand gala en uniforme et un baise-mains. Les balcons du palais étaient tendus de lambrequins de. velours à crépines d'or, les ministres, les ambassadeurs, les grands, les titrés, les hauts fonctionnaires revêtaient leurs uniformes, et toute celte foule défilait devant LL. MM. et leur baisait la main. On baisait la main du roi, la main de la reine, et celle de tous les infants et infantes, fussent-ils à la mamelle (3). Les jours de gala ordinaire, sans uniforme et sans baise-mains, le roi recevait les félicitations et les hommages des courtisans. On célébrait ainsi la fête et l'anniversaire des princes et princesses delà famiUe royale. VAlmanach royal de 1804 compte huit jours de grand gala, et dix-sept jours de petit (4).
Ces réunions fastidieuses n'empruntaient quelque intérêt qu*aux intrigues des courtisans. Le roi arrêtait quelquefois au passage un ministre ou un ambassadeur pour lui dire quelque mot aimable. Au baise-mains du 25 avril 1796, Charles IV ayant adressé la parole au général Pérignon, ambassadeur de France, cette faveur extraordinaire fut vivement commentée dans tous les cercles diplomatiques (5). On remarquait que le roi avait salué telle ou telle dame avec considération, qu'il avait souri à tel ministre ; on décrivait les toilettes des dames; un vieux courtisan reconnaissait au premier coup d'œil si l'assistance était nombreuse ou petite, en comparaison des baise-mains des années précédentes ou d'un autre règne ; il savait combien de courtisans de marque .manquaient au rendez-vous ; il donnait leurs noms et leurs
(1) Tratchewsky , L'^spa^ne ô Vépoquede la Révolution française y p. 12 et 14. — Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne^ t. 637, f« 4, t. 657, pièce 359, t 658, pièce 29.
(2) c Jamais la Cour n'a été si lugubre. » Tratchewsky, p. 12 (août 1789).
(3) Bourgoing, Tableau de l'Espagne, I, p. 86.
(4) Guia de Forasteros, Afio de 1804.
(5) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 689, f» 462.
titres (1). Et il fallait voir les gens d'alors faire la révérence! Le 23 avril 1796, Pérignon et le nonce du Pape se croisèrent à la porte de Tappartement royal. Il y eut « de grands ébattements à qui passerait le premier » (2).
Il y avait quelquefois un gala imprévu. Lors de Télection de Pie VII (1799), Charles IV ordonna un gala de trois jours avec illuminations tous les soirs (3).
La réception d'un ambassadeur était encore un événement considérable à la Cour. L'ambassadeur rendait visite au Grand Majordome, au Grand Écuyer et à la Camarera Mâyor. L'introducteur des ambassadeurs venait le prendre au bas de l'escalier principal du palais, et le conduisait, à travers une enfilade de salons, jusqu'à la pièce où il devait attendre le roi. Le nouveau venu passait ainsi sous les yeux de tous les courtisans, des grands, de tout ce que l'Espagne comptait de plus considérable. Après quelques secondes d'attente, qu'on lui imposait pour la forme, l'ambassadeur pénétrait dans le cabinet du roi (4). La réception du général Pérignon emprunta aux circonstances un intérêt extraordinaire : c'était le premier ambassadeur de la République qui fût reçu par le roi d'Espagne. Le général prononça son discours au roi <f avec beaucoup de dignité, et d'une voix haute y> (5). Il parla à la reine d'un ton « moins énergique d et trouva des phrases de politesse pour complimenter les princes et princesses, même un petit infant de deux ans (l'infant don Francisco de Paula) qui l'appelait « papa ». Le prince et la princesse de Parme assistaient à l'entrevue ; grave difficulté, car la République était alors en guerre avec Parme. Pérignon s'en tira avec adresse en exprimant à la princesse seule les vœux du gouvernement français « pour les princes de la Maison d'Espagne ». Charles IV, bien plus embarrassé que Pérignon, ne répondit que par un sourire à son discours.
(1) M. Fernandez, La hacienda de nuestros ahueloSy p. 187. I (2) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 639, f» 464.
\ (3) Ibid.. t. 658, pièce H8.
i (4) Ibid., t. 638, f* 489.
(5) Le chargé d'affaires MaDgourit ajoute a que le débit du général lui parut Jgne de la majesté du peuple français, d
460 l'espagne db l'ancien régime
La reine, qui avait tenu < à déployer ses beautés » et s*était mise en toilette de bal, répondit aux compliments de l'ambassadeur « qu'elle ferait tout pour le bonheur de Thumanité ». A la sortie, c aucun chapeau ne tint sur la tète, les « Français avaient peine à rendre toutes les révérences qu'on <c leur faisait (1) ». Cette scène peint bien la Cour d'Espagne avec son étiquette formaliste, son luxe d'officiers et d'uniformes, la bonhomie niaise du roi, la nullité prétentieuse de la reine, et la noble générosité de cette grandesse espagnole, qui ne résistait pas au plaisir de saluer la gloire, même en la personne d'un ennemi victorieux.
De loin en loin une circonstance extraordinaire arrachait la Cour à sa monotone existence, et lui rendait un semblant de vie : un mariage, un baptême, l'entrée solennelle d'un nouveau roi à Madrid, un enterrement royal étaient l'occasion de fêtes ou d'imposantes solennités.
Le mariage de Madame-alnée, fille de Louis XV, avec l'infant D. Philippe, fils de Philippe V, donna lieu en 174Sà des fêtes assez curieuses. Les jeunes princes furent mariés à Alcala de Ilénarès, dans la chapelle du palais de l'archevêque de Tolède, aussitôt après l'arrivée de la princesse (25 octobre). Comme c'était jour de baise-mains pour Tanniversaire de la reine, toute la Cour défila devant le roi, la reine et les princes, puis chacun se retira pour changer de costume. L'infante reparut en robe de chambre {en bâta) et assista pendant quelques instants à une partie de bahoL Elle passa ensuite dans l'antichambre de la reine pour entendre un concert donné par le fameux Farinelli et trois musiciens de la Chambre. La fête se termina par un feu d'artifice et un souper de famille, servi dans la chambre de la jeune mariée. Le lendemain, l'infant fit présent à sa femme d'une parure en diamants, et la reine lui fit un cadeau d'égale valeur. Le mariage officiel fut alors célébré et les autorités municipales, l'Université, les communautés religieuses furent admises à un baise-mains extraordinaire. Le 27 octobre, les princes firent leur entrée solennelle à Madrid, au son des
(i) Archives des affaires étrangères de Paris^ Espagne, i, 639, (^ tëU
Là NÔBLEâSf! 161
cloches, il y eut Te Deumh Atocha et feu d'artifice au Retiro. Le 28 fut jour de gala; la jiouvelle infante reçut toute la Cour dans ses appartements. Le 29 eut lieu un dernier et solennel baise-mains. La ville de Madrid fit tirer un feu d'artifice, les grands officiers de la couronne, les dames d'honneur, les grands d'Espagne, les ambassadeurs et ministres étrangers assistèrent à une sérénade chantée par Annibal Pio Fabri, .\nna Perruzzi (la Peruchiera), Gaetano Maiorano Caffarello et Lucia Facchinelli (1).
Le baptême du fils aîné du prince des Asturies D. Carlos fut célébré avec grande pompe le 19 septembre 1771. L'enfant eut pour parrains le roi Charles III son aïeul, et le pape. On lui donna les noms de Carlos-Clemente-Antonio de Padua-Genaro-Pascual-José-Francisco de Asis-Francisco de Paula-Luis-Vicente Ferrer-Rafaél. Il y eut baise-mains solennel, et le roi institua le même jour l'ordre de Charles m (2).
Les funérailles de Charles III donnèrent lieu à une magnifique cérémonie. Le roi rendit le dernier soupir le 14 décembre 1788, vers une heure du matin. Les gentilshommes de la Chambre le vêtirent et lui passèrent au cou les colliers et cordons de ses ordres. Le corps fut placé dans une caisse de bois doublé de drap d'or, renfermée elle-même dans un cercueil de plomb. A cinq heures et quart de Taprès-midi, la bière fut transportée dans le salon où le roi s'habillait d'ordinaire, et le Sumiiler de corps en fit livraison au Grand Majordome, assisté des majordomes de semaine. Au milieu d'un cortège de grands et de gentilshommes, le cercueil fut porté dans la salle des ambassadeurs, tendue de riches tapisseries. On le plaça sur un grand lit à l'impériale et le Grand Majordome en fit la remise « à l'antique et noble garde des chasseurs d'Espinosa ». Deux chasseurs [monteros) prirent place à la tête du lit, deux autres au pied. Deux majordomes de semaine, deux exempts des gardes du corps, et leur commandant le prince de Massérano complétèrent la garde d'hon-
(1) Àmador de los Bios, Historia de la villa de Madrid, IV, p. 145.
(2) Benavides, Ordenes de Caballeria, H, p. 51.
l'e8?aonb. 11
162 L* ESPAGNE DE l'aNCIEN UÉGIME
neur. A six heures le Patriarche des Indes et les membres de la Chapelle royale vinrent chanter Toffice des morts. Le public fut ensuite admis à défiler devant le cadavre du roi, et toute la nuit des messes furent célébrées sans interruption aux sept autels dressés dans le salon. Le lendemain 15 décembre, le Nonce de S. S. célébra un nouvel office des morts avec le concours de la Chapelle royale, tandis que des messes étaient dites aux couvents de Flncamation et des Descalzas Reaies. Après l'office, les doyens des chapitres de la Toison d'or et de Tordre de Charles III ôtèrent au cadavre les colliers de ces deux ordres. A trois heures de l'après-midi, Tévêque de Jaen revint dans le salon des ambassadeurs et chanta trois répons avec les clercs de la Chapelle royale. On ôta au roi le manteau des ordres et son chapeau, puis les gentilshommes de la Chambre et les majordomes de semaine transportèrent le cercueil jusqu'au haut de Fescalier du palais. Les gentilshommes de la bouche et de la maison du roi le descendirent jusqu'au pied de l'escalier. Le Grand Écuyer et le premier écuyer recouvrirent le cercueil avec un drap d'or, et quatre écuyers ordinaires le mirent dans le carrosse fermé qui devait le transporter à l'Escorial. Le cortège, déjà formé sur la place du Palais, s'achemina à travers Madrid, entre deux files d'infanterie espagnole et wallonne, tan dis que dix pièces de canon, mises en batterie au Reliro, tiraient les salves réglementaires. Le cortège dut s'arrêter au petit bourg de Gallapagar, où le corps du roi fut placé dans l'église paroissiale. Le 17 décembre, à 8 heures i[2 du matin, le cortège arriva à l'Escorial. Les moines vinrent chanter le Miset^ere; après Vigiles, la messe fut dite parle Prieur, on chanta trois répons et Laudes, puis les gentilshommes de la Chambre descendirent le corps dans le caveau royal et en firent remise au Prieur et aux pères de la communauté. La cérémonie étant achevée, le capitaine des gardes du corps, assuré désormais de la mort du roi, brisa son bâton de commandement. Les trois escadrons des gardes du corps et deux compagnies de grenadiers firent trois décharges de mousqueterie, les cloches sonnèrent le glas funèbre, et il ne resta bientôt plus dans l'église de l'Escorial
LA KOBLESSB 163
q^ue quelques fidèles serviteurs du roi qui pleuraient et priaient pour le repos de son âme (1).
La froide correction des cérémonies de Courue recevait quelque atteinte qu'en voyage ; les mœurs locales introduisaient alors dans les fêtes un élément pittoresque qu'on eût vainement cherché à Madrid ou dans les grandes résidences officielles. Mais les rois d'Espagne quittaient bien rarement Madrid et ses environs ; le mauvais état des routes était un obstacle sérieux aux voyages, et le roi devait traîner à sa suite une telle foule de serviteurs que le moindre déplacement entraînait des frais énormes, et menaçait de rompre l'équilibre toujours instable du budget (2). En vingt ans de règne, Charles IV ne fit que trois voyages, deux à Badajoz en 1796 et en 1801, et le troisième à Barcelone en 1802. Le premier voyage à Badajoz coûta 200,000,00.0 de réaux (3) ; sitôt qu'il fut question du second, le ministre des finances « trembla pour son département » (4). Le voyage de Barcelone dura plusieurs mois. Parti de Madrid le 12 août, le roi n'arriva que le 23 à Saragosse, et mit neuf jours à se rendre de Saragosse àBarcelone (5), où des fêtes splendides lui furent offertes.
A part ces occasions exceptionnelles de divertissement, la vie de Cour était vraiment fort maussade. Il n'y avait chez le roi ni banquets, ni bals, et à partir de 1760 il n'y eut ni concerts, ni représentations théâtrales (6). Il ne faut chercher ni à Madrid, ni à Aranjuez ces brillantes réunions qui faisaient
(1) Amador de los hïos^ Ilistoria de la villa de Madrid, IV, p. 286.
(2) Cf. Rodriguez Villa, Patifio, p. 182: Escorte de rinfante Marie-Anne Victoire se rendant en France pour épouser. Loi^is XV (9 janvier 1122).— Diario de Barcelona, 19 août 1802 : Notice exacte de la suite qui accom. pagne LL. MM. de Madrid à Barcelone. — Guipuzcoano insiruido, v» Re* glàmento de fransitos reaies, afios de 1750, 51 et 52. — Le voyage d' Aranjuez en 1199 coûta 1,880,802'* — celui de Saint-Ildefonse et de l'Escorial, 680,258'* de frais généraux et 684,766'» pour frais de table des serviteurs du roi. — Arch. gén. d^Alcala de HenareSj Tesoreria gênerai, 1800, leg. 7.
(3) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 639, f* 213. Le iffre est probablement très exagéré.
4) Ibid., t. 666, f«> 389.
(5) Oiario de Barcelona, 30 juin 1802.
(6) Mémoires du Prince de la Paix, IV, p. 46 (note).
164 L*ESPàGNË de L* ancien BÉGIMË
des Cours de Versailles, de Vienne, même de Berlin et de Saint-Pétersbourg, les cercles les plus polis, les plus élégants et les plus spirituels du monde. La Cour d'Espagne n'était en somme qu'une grande machine pompeuse et vide, dont le jeu régulier et monotone fait pensera ces horloges d'Âllema*gne oîi les mêmes automates exécutent tous les jours à la même heure les mêmes promenades, les mêmes mouvements et les mêmes saints.
Pendant fort longtemps les grands seigneurs ne surent pas mieux s'amuser que le roi.
Leur vie ordinaire était triste et mesquine. A part le vestibule, Pescalier et le salon de Thôtel, les appartements étaient négligés, meublés sans goût, et laissés dans le plus grand délabrement : miroirs brisés, tapisseries en loques, souricières et toiles d'araignées dans tous les coins (1). Une nuée de valets inutiles, dépenaillés et fainéants, constituait le grand luxe du maître. Ils mettaient deux heures à mal faire un lit, on ne pouvait les envoyer porter une lettre ou faire une commission (2),
Les hidalgos à Tancienne mode étaient d'une ignorance inouïe. Sous Philippe V, PAlmirante de Castille affectait d'aimer les gens de lettres, et invitait tous les jours quatre jésuites à sa table, mais ses commensaux n'avaient jamais rien pu lui apprendre (3). Le duc d'Albe aimait à raconter les hauts faits de ses ancêtres, mais ne savait où placer les batailles qu'ils avaient gagnées (4). Le duc de Médina Celi, Grand Écuyer de Charles III, ne savait même pas gouverner les écuries du roi : « Je crois, disait le comte de Bristol, (c que ce serait perdre son temps que de lui demander l'en- « droit que l'Angleterre occupe sur la carte (5). »
Ces gentilshommes têtus et bornés étaient capricieux et fantasques. D. Juan de Silva mettait son point d'honneur à se faire construire à Guadalajara un tombeau aussi
(1) De Langle, Voyage en Espagne^l,^, 141.
{2)Id.ibid.,II,p. 129.
(3) Noailles, Mémoires, II, p. 89.
(4) Comtesse d'Aunoy, Mémoires.
(5) Coxe, h*Espagne sous les Bourbons^ ÏV, p. 427.
somptueux que celui des rois d'Espagne à l'Escorial (1).
Quelques-uns étaient de véritables tyrans domestiques, comme le duc d'Albe, Grand Majordome de Ferdinand VI, qui s'était attiré la réputation du despote le plus féroce qu'on eût vu depuis longtemps (2).
Le comte de Bucaréli, vice-roi du Mexique , raconte dans sa correspondance un cas dejalousie fort curieux. Le marquis de Moncada avait épousé à Mexico la fille unique du comte de San Matheo, d'illustre maison^ riche à 40 millions de réaux en biens-fonds. A peine marié, le marquis emmène sa femme à Puébla, et lui rend bientôt la vie si insupportable qu'elle doit se retirer dans la maison d'un sien parent, où elle met au monde une charmante petite fille. « Le bon de l'affaire, « ajoute le. vice-roi, est que le marquis se dit jaloux. Le « matin, l'après-midi, le soir il va rendre visite à sa femme, « et toute sa conversation se réduit à discuter avec elle si « Tenfant est à lui ou n'est pas à lui. La marquise est tellement « amoureuse de son mari qu'elle ne veut rien laisser faire. (( Les parents crient. J'ai recommandé l'affaire au seigneur « évêque dePuébla, mais je crains fort que nous n'arrivions « à rien, et qu'il faille en venir au divorce^ à moins d'une « révolution dans la tête du marquis (3). »
Plus bizarre encore, le duc de'Béjar, que ses parents euxmêmes appelaient « ce pauvre Béjar », se maria à dix-huit ans avec une femme charmante, et resta pendant de longues années sans consommer son mariage, quoiqu'il partageât tous les soirs le lit de la duchesse. Il se rendit la fable de la Cour quand il voulut, sur le tard, user enfin de ses droits ; la duchesse se révolta contre des exigences si imprévues et le pape annula le mariage. Le pauvre duc en contracta un second, tout aussi stérile que le premier, et l'on admire comment Charles III put confier à un pareil homme l'éducation de ses enfants (4).
La sottise et Tinsociabilité d'un grand nombre de gentils-
(i) Morel-Fatio, Etudes, II, p. 184.
(2)IdLîbid., II,p. 77.
{Z) Archives des Indes à Séville, Est, 146, caj. 4,leg. 4 (mars 1772).
[i) Morel Fatio, Etudes, II, p. 69.
ICG l'EvSPagne de l'ancien bégime
hommes avaient frappé Saint-Simon : « Les Espagnols, dit il, « ne mangent point (les uns chez les autres), paressent chez « eux et entre eux. Peu de commerce, encore moins avec les « étrangers. Quelques conversations par espèces de sociétés, « de cinq ou six chez l'un d'eux, mais à porte ouverte, s'il y « venait de hasard quoique autre. J'en ai trouvé quelquefois « faisant des visites. Ils demeuraient là trois heurs ensemble « à causer, presque jamais à jouer (1). »
Quand le noble n'était pas très rangé, et presque avare, sa prodigalité n'avait plus de bornes. Patino, ministre de Philippe V^ tenait table ouverte à tout venant, ne demanda jamais de comptes à son intendant, et défendit par testament qu'on lui en demandât ; il lui légua même un diamant en témoignage de sa satisfaction (2;. Le duc d'Arcos /ut envoyé à Naples par Charles III pour le représenter au baptême de la fille aînée du roi des Deux-Siciles. Il dépensa quatre millions de réaux, et les lazzaroni accompagnèrent son carrosse jusqu'au premier relais, quand il partit (3). Le comte de Fernan- Nu nez était ambassadeur d'Espagne à Lisbonne lors du ma riage de l'infant D. Gabriel avec Doua Maria de Portugal (1785). Il offrit à LL. AA. une fête splendide au palais du Rocio. Il yeut une collation magnifique et un souper de 331 couverts. Le surtout de table venait de Paris. 3,500 bougies ou torches de cire, placées dans des lustres et des candélabres, éclairaient la salle du festin (4). Ces grandes dépenses dérangeaient souvent l'équilibre des budgets les plus opulents. En 1793, le duc de Mcdina Celi devait 1,650,000 réaux aux sieurs Gendre, bijoutiers français à Madrid, le duc de Prias leur devait 160,000 réaux, D. Nicolas Luciano y Aguilar 176,000 réaux, le marquis de Santiago 40,000 réaux (5). Peu à peu les mœurs changèrent, les nobles madrilènes
(1) Saint-Simon, Mémoires, XIX, p. 193. )
(2) Rodriguez Villa, Patino, p. 119.
(3) Ferrer del Rio, Historia de Carlos II I^ y II, p. 416»
(4) Morel-Fatio, Etudes, II, p. 261 .
(5) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 637, f* 29. — Lors de la déclaration de guerre à la France, la police expulsa brutalement les sieurs Gendre, et ne leur permit d emporter avec eux que 2,250 livres pour leurs frais de voyage.
sortirent de leur morose isolement. Les ambassadeurs étrangers leur donnèrent l'exemple. L'ambassadeur d'Angleterre avait en 1795 une maison superbe, une fastueuse livrée, deux coureurs, quatre valets de chambre, neuf chevaux dans ses écuries ; il donnait fréquemment des dîners et des bals(l).
Godoy avait un magnifique hôtel, à deux pas du Palais. En 1805, la ville de Madrid lui acheta le palais de Buena Vista, construit à l'angle du Prado et de la rue d'Alcala par Dona Maria de Silva(2). Gomme le séjour d'Aranjuez ou de la Granja l'ennuyait, Godoy prit l'habitude de n'y rester qu'une semaine sur deux, et de revenir entre temps à Madrid. Il donnait de belles fêtes soit chez lui, soit chez la comtesse de Caslillo Fiel, sa maîtresse. Le roi et la reine venaient quelquefois dîner à son hôtel (3). Une jeune duchesse, brouillée à mort avec la reine, lui faisait une guerre ouverte. Elle avait un agent à Paris qui la renseignait sur toutes les toilettes nouvelles que la reine s'y commandait, et le jour où S. M. recevait ses robes, les femmes de chambre de la duchesse se montraient au Prado avec des parures exactement semblables. Par deux fois le palais de la duchesse fut incendié, par deux fois elle le fit reconstruire plus ipaagnifiquement ; mais le jour où elle inaugura ses salons après le second incendie, elle donna une grande fête, et renvoya ses invités après le bal en leur disant : « Je ne veux pas laisser à d^autres <( le plaisir de brûler ma maison, je me charge moi-même « de ce soin. i> Elle y fit mettre le feu, et mourut peu de temps après d'un mal que les médecins ne purent enrayer (4).
Les modes nouvelles n'allèrent pas sans scandales et sans désordres. Le grand monde y perdit beaucoup de sa décence et de sa moralité. On vit de jeunes seigneurs, comme D. Fernando de Boxadors y Chaves, comte de Peralada, fonder sous le nom de « Belle Union » une société consacrée à développer et à favoriser « la vida piitesca ». Elle comptait
(1) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne ^ t. 640, f© 186.
(2) Mesonero Romanos, El antiguo Madrid ^ II, p. 89.
(3) Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 640, f* 25. \4) IViusset, Mémoires j 1, p 267.
parmi ses membres un comte de Fuenclara, un comte de Glavijo, un capitaine au régiment de la Couronne, un cadet aux Gardes (1). On accusait Goya d'avoir peint dans l'église , de la Florida lesde^nî-mondaines les plus connues de Madrid, et l'on racontait qu'il avait offert une place d'honneur à la duchesse d'Albe dans la compagnie (2).
Ces scandales étaient inévitables ; la société espagnole ne pouvait passer d'un réel esclavage à la pleine liberté sans que le grand air grisât quelque peu les têtes, mais le changement des mœurs eut la plus heureuse influence sur les esprits sérieux ; on vit des gentilshommes instruits, libéraux, bienfaisants^ qui contrastèrent de la manière la plus avantageuse avec les hidalgos têtus et ignares du temps passé.
Le comte de Fernan-Nunez a laissé des Mémoires destinés à l'éducation de ses enfants. Il leur enseigne à ne pas mépriser leurs serviteurs, il leur rappelle qu'il les a contraints, dans leur enfance, à baiser les pieds de leurs domestiques lorsqu'ils les avaient humiliés par leurs hauteurs. Il ne veut pas qu'ils se fassent un jeu de Thonneur des femmes. Sur le chapitre si délicat de la tolérance religieuse, le comte donne à ses enfants les meilleurs conseils : a Dieu, leur dit- « il, dans ses hauts et impénétrables desseins, a permis « l'existence de diverses religions, et vous n'avez pas le « droit de les insulter et de les combattre par la force... « Respectez celui qui pratique la religion à laquelle il croit ; « c'est la preuve qu'il a l'âme honnête et pieuse (3). »
Le marquis de Santa-Cruz est le type achevé du gentilhomme éclairé et philanthrope. Passionné pour les sciences exactes et expérimentales, il allait souvent à Paris, passait de longues heures dans le laboratoire de Sigaud-Lafond, rapportait en Espagne des livres et des instruments, possédait dans sou palais de Madrid un cabinet de physique bien monté et fit construire le premier aérostat qu'on ait vu en Espagne. Riche propriétaire foncier, il s'occupait de ses vassaux, visitait ses domaines et s'efforça d'y réaliser les progrès qui
(1) Morel-Fatio, Etudes, II, p. 85.
(2) Ch. Blanc, Histoire des peintres^ Ecole espagnole, Goya.
(3) Morel-Fatio. Etudes, II, p. 318-329.
préoccupaient alors les sociétés économiques fondées dans toute l'Espagne (1).
Un noble Alavais, D. Trinidad Porcel, marquis de San Millan^ s'occupait de chimie ; sa femme était fort versée en astronomie, et avait fait construire un observatoire sur sa maison de la rue delà Coutellerie à Vitoria (2).
D'autres seigneurs réunissaient dans leur château de belles bibliothèques et les ouvraient aux personnes studieuses (3). D'autres collectit>nnaient les objets d'art, les tableaux, les statues, les antiques, les médailles (4).
Quelques-uns, mais en petit nombre, atteignirent à la véritable originalité. Le comte d'Aranda poussait l'activité jusqu'à la turbulence, la franchise jusqu'à la brutalité. Assez bon militaire et médiocre diplomate, ministre inhabile et excellent surintendant de la police, Aranda nous apparaît comme une individualité incomplète mais puissante, comme un esprit ouvert et cultivé, qui n'a pas su s'émanciper complètement des préjugés de sa caste et de sa nation (5). Gampomanès, fiscal de Gastille, est un écrivain de haute valeur. Ses Lettres politico-économiques résument admirablement tous les vices de la constitution espagnole, indiquent presque toujours avec justesse le remède à appliquer au mal, et abondent en traits satiriques d'une hardiesse toute révolution naire (6). Plus modéré dans le fond^ et plus classique dans la forme, Jovellanos est le prince des économistes espagnols, un politique honnête et clairvoyant, un homme d'Etat prudent et résolu.
La noblesse provinciale était naturellement restée plus routinière. Il y avait peu de communications entre Madrid et les
, (1) Morel-Fatio, Etudes, U, p. 196.
(2) Bengoa, El lihro de Alava, p. 244.
(3) P&rada, Hombres ilustres de la ciudad de Jerez, p. lxxii.
(4) Caveda, Ensayo hisiorico... de arquitectura, I, p. 292-93. — On peut citer parmi ces gentilshommes lettrés Murcia, Martinez, le marquis de la Florida, le comte d'Aguilar, Bruna, Mendoza y Espinosa, Cavallero y Gongora, Pereira y Pacheco, Vargas y Jovellanos, Santisteban, Àlba, Santiago, Villafranca, Oftate, Altamira, Hijar, Osuna, Médina Celi.
(5) }AoTei[-?B.iïo, Etudes, II, p. 142.
(6) Les lettres politico-économiques ont été publiées pour la première fois en 1878 par D. Antonio Rodriguez Villa.
provinces, à peine pouvait-on citer quelques grands seigneurs venant de temps à autre habiter leurs manoirs de famille ; les nobles de province bofï'naient leur ambition à Tayuntamiento ou à la maestranza, et ne se distinguaient des bourgeois que par leurs prétentions et quelques privilèges honorifiques. La Gazette de Mexico nous trace le portrait d'un hidalgo aisé de Queretaro vers 1784 : « D. Fausto Meriôo y « Ocia était né de parents nobles et bien posés, il fut régi- « dor de Tillustre ayuntamiento et son alcalde ordinaire, et « capitaine de cavalerie des anciennes milices ; il quitta ces « emplois après les avoir brillamment remplis (con esplen- « dor). Il observa toujours une conduite chrétienne et ses « mœurs furent des plus pures ». D. Fausto lègue tout son bien à Téglise de Notre-Dame de Guadalupe de Queretaro. Les deux tiers de ses revenus serviront à dire des messes pour les âmes du purgatoire « que voudra bien choisir Marie très-sainte », ou bien à secourir les prisonniers pauvres et les pauvres honteux. Avec le loyer de la maison de ville, on achètera un beau joyau d'argent à Notre-Dame. Le dernier tiers du revenu sera employé à améliorer l'exploitation des biens laissés à l'église par D. Fausto. Ces sages et pieuses dispositions méritent Papprobation du seigneur archevêque de Mexico (1).
Ferez Galdos nous dépeint dans un joli passage le jeime gentilhomme de moyenne fortune : « Il était vraiment beau, « de noble prestance, de manières élégantes, d'un air « affable, quoiqu'un peu froid et réservé en apparence, « peu enjoué, mais extrêmement courtois ; de cette cour- « toLsie grave et un peu figée des nobles d'antan (2). » Et la même gravité, la même dignité se retrouvaient jusque chez ces gentilshommes campagnards qu'on appelait dans le peuple « nobles à sandales » {infanzones de abarca). Un conscrit de 1808 nous a laissé une curieuse silhouette du hobereau de petite ville : « Le seigneur Fuentes de « Villaflor, dit-il, ne m'adressait jamais la parole, et quand
(\) Gazeta de Mexico^ 25 fév, 4784 (suplemento).
(2) Ferez Galdos, Spisodios nacionales {Jrafalgar)^ I, p. 46.
ce je lui faisais quelques questions, ce n'était jamais qu'avec c< la plus grande dignité qu'il me répondait affirmative- « ment ou négativement par un signe de télé ; ou bien <' par une gracieuse contorsion de la bouche, et un léger « mouvement des épaules il me donnait à entendre qu'il était « ignorant de ce que je lui demandais, ou qu'il ne m'avait « pas compris (1) ».
Sur les confins de la noblesse et de la bohème, intriguaient et mendiaieut une foule de gentilshommes ruinés, qui formaient une des classes les plus curieuses de la population.
L'hidalgo en déconfiture songeait tout d*abord à demander une place. Il partait pour Madrid ou pour les grandes villes, la tête pleine d'illusions ; il lui semblait que les services de ses ancêtres allaient parler pour lui, et que le roi, instruit de ses mérites, s'empresserait de lui donner un emploi grassement doté. Le Guide de la Grandesse lui donnait l'adresse, les jours de fête et les anniversaires de tous les grands d'Espagne ; le Guide des Solliciteurs lui énumérait toutes les charges dont il pouvait espérer être revêtu (2). Il allait voir les hauts personnages auxquels il pouvait se recommander, et se voyait inscrit sur la liste des pretendientes^ innombrable et famélique confrérie ofi chacun espérait la fortune, un peu comme les naïfs attendaient le gros lot à la loterie royale. Dans les premiers temps, le langage du solliciteur est encore noble et magnifique : « D. Rafaël de Floranes Vêlez deRobles « rappelle au roi qu'il s'est employé tout jeune à l'étude do « la diplomatie nationale, fréquentant les archives dès sa « sortie de l'école. Avec la grande expérience qu'il a acquise a depuis plus de quarante ans d'étude, et les connaissances « qui le distinguent dans une partie si spéciale — et si peu « connue, quoiqu'elle dût l'être davantage — il s'est préce paré à remplir toute espèce de fonction dans la diplomatie, « et demande une place dans les ambassades (3). » Cepon- '^.ant son ambitieux mémoire reste sans réponse, il épuise ses
(1) p. Gille, Mémoires d'un conscrit de 1808, p. 58.
(î) Gazela de Madrid^ 7 janvier 1806.
(3) Archives générales centrales d\Alcala de Hénarès. Estado.
dernières ressources, il est volé par son hôtelier, il ne trouve plus de gîte> il se traîne par lès rues et les places, le ventre creux et Thabit râpé. Il devient humble et courtisan, il écrit des lettres comme celle du capitaine D. Pedro Morales au V. R.Bucaréli : « Que mon infortune prétendit appeler à son a aide le comble des miséricordes de V. E. sous la condition a de quelque mérite qui Ten rendrait digne, cela se pourrait « encore expliquer ; mais que l'humanité toute -puissante de « V. E. sans me connaître, sans même savoir sieUe me peut « supposer quelque mérite, ait poussé la vertu à un si t< louable excès que de me donner sa précieuse protection « dans toutes les occasions où je Tai implorée, c'est là assu> « rément une chose qui, je n'hésite pas à le dire, vient bien « plutôt de Vhéroïcité chrétienne de V. E. que de ma disgra- « cieuse fortune (1). » Plus le malheureux a besoin d'aide, moins il a de chances d'en obtenir ; les cris de douleur et d'angoisse que lui arrachent sa misère et celle des siens importunent ses protecteurs, et il tombe insensiblement au rang d'hidalgo mendiant, où il retrouve parfois cette sorte de paix qui vient du renoncement à toute espérance. « Qui ne con- « naît, dit un auteur espagnol, Yhidalgo de gouttière^ pâle, « osseux, amaigri, drapé dans sa cape déchirée, avec une u épéeà coquille à la ceinture, n'ayant chez lui que ses parce chemins, et sur le foyer une marmite vide de tout aliment, « à moins que ce ne soit le flatulent haricotou le petit salé. « Ce type si espagnol, qu'on peut encore rencontrer au mi- « lieu des taillis de chênes de nos montagnes, aura toujours a pour nous une saveur de philosophie transcendante, réfrac- « taire à tout changement salutaire, car nous sommes le « peuple qui vit le plus de tradition et de souvenirs. L'arbre, w le troupeau, la terre fertile que le soleil dore et brûle, le « moderne Ibère n'en demande pas davantage pour être « heureux, comme le furent Ips premiers habitants de ce jar- (' din des Hespérides, qui représente dans son inextricable « fouillis la tête de Méduse elle-même (2). »
{i) Archives des Indes à Séville,Est, 146, ca] 4, leg. 4. (2) Sepulveda, Madrid viejo, p. 25.
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