V. — Ii6 roi et la noblesse
Il nous reste à rechercher quelle était Timportance poli- J
tique de la noblesse en Espagne. Le corps nobiliaire, défendu 1
par des privilèges nombreux, tout brillant de Téclat des '^
titres et des décorations, comprenant les plus riches familles ;!
du royaume et vivant dans l'entourage du roi, jouissait-il d'un J^
pouvoir propre, exerçait-il du moins sur la marche des af - . 1
faires une influence proportionnée à son illustration et à ses ^;
richesses ? .|
La réponse à ces deux questions doit être négative. J
L'aristocratie espagnole formait incontestablement une ^
caste, mais ne formait pas un corps politique. Elle représen- — :|
tait les gloires historiques de la nation, elle ne représentait . ^
pas une tradition de gouvernement. Jamais les nobles de Castille n'avaient figuré comme ordre distinct aux Gortès des pays castillans, ils n'avaient jamais demandé au roi le droit d*y envoyer leurs députés (1). Les nobles aragonais avaient eu jadis part au gouvernement^ mais Philippe Y avait retiré à TAragon ses privilèges, et avait réduit l'aristocratie aragonaise à la même impuissance que Taristocratie castillane.
En examinant de près les privilèges de la noblesse, on reconnaît que le gentilhomme en retire plus d^honneur que de i profit. Si Ton excepte quelques adoucissements à la rigueur fi du droit en matière de dettes, ou en matière criminelle, Thi- ^ dalgo n'a que des prérogatives honorifiques. Le titré et le grand se distinguent de lui par des honneurs plus considérables, et non par des droits plus étendus. L'hidalgo paie les >| impôts presque au même titre que le bourgeois ; le titré et le | grand paient des impôts spéciaux, qui sont comme la rançon /-J de leur noblesse.
La richesse de certaines grandes familles est extrême. 'ji
Quelques-unes donnent le nom d'É/«/5 à leurs domaines ter- -'^
ritoriaux (2). Aranda a 1.600.000 réaux de revenu (3), et il y |
(1) Ânteqnera, Historia de la legislacion. i
(2) Académie de VHistoire^ D, 60, ms in-^ sans pagination, avec une carte f. topographique des domaines du duc de 1 Infantado. ^^
(3} Morel-KaUo, £:<ude«, U. '^
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en a de plus riches que lui. Le duc de Médina Celi tire un million de réaux de ses seules pêcheries de thon (1). Mais ils sont rares les seigneurs qui n'abandonnent pas à des intendants la gestion de leurs terres, et qui cherchent à en tirer un parti intelligent.
Le majorât n'est qu'un privilège apparent, c'est un encouragement à la paresse et àTinertie, c'estune des causes les plus puissantes de la pauvreté de l'Espagne ; grâce à lui, le gentilhomme est sans crédit, et toujours obéré.
Il est fort agréable d'être majordome, gentilhomme de la Chambre ou écuyer du roi, mais à jouer ce rôle on perd son indépendance et parfois sa dignité ; l'étiquette le dit ellemême, on fait partie de la domesticité royale (Real servidiimbre).
C'est une bonne chose d'obtenir une commanderie dans les Ordres militaires, mais, outre qu'une telle aubaine est rare, elle resserre encore les liens de l'obéissance due au roi, et il en est de même de toutes les grâces, faveurs, pensions et gratifications qu'il peut décerner ; ce sont dans sa main des instruments perfides d'assujétissement et de domestication.
Si Ton s'engage dans l'armée, on a en perspective les ennuis de la vie de garnison, et la rareté des guerres continentales enlève à peu près toute chance d'avancement.
Si l'on entre dans un des grands services publics, on disposera effectivement d'une part d'autorité, mais à titre de fonctionnaire, et non d'hidalgo, et l'on ne sera plus qu'un rouage de la grande machine que le roi seul met en mouvement. L'absolutisme bourbonien a conservé la noblesse, mais il Ta endormie et enchaînée. Elle mange encore, mais ne marche plus.
Des textes nombreux prouvent que les rois de la maison de Bourbon ont suivi, dans leur conduite à l'égard de l'aristocratie, un plan préconçu et réfléchi. Louis XIV a engagé Philippe V a à conserver aux grands toutes les prérogatives « extérieures de leur dignité, et en même temps aies exclure « de toutes les affaires dont la connaissance pourrait aug-
(l)Twiss, Voyage en Espagne^ p. 377.
€ menter leur crédit (1). » Madame des Ursinsne faisait que commenter ces paroles quand elle écrivait à Torcy ; « L'es- « sentiel n'est pas de contenter les grands... mais de tract vailler à avoir des troupes. Il faut trouver les moyens de « les payer, et se moquer du reste (2). » ^
Les rois ne firent que développer ces principes pendant tout le xviii* siècle. L'organisation de Tarmée et de la marine, la suppression des grandes charges de connétable et d'amiral mirent dans leurs mains toutes les forces de l'État. L'institution des intendants et de» corrégidors couvrit toute l'Espagne d'agents royaux, sûrs et dévoués. L'application d'un nouveau régime financier aux pays aragonais, la conclusion du Concordat de 1753, la confiscation des biens des Jésuites en 1767, les droits concédés à Charles IV par le pape mirent Ja royauté en possession de ressources énormes contre lesquelles aucune hostilité intérieure ne pouvait prévaloir. La publication de la Novisima Recopilacion en 1805 consacra définitivement tous les progrès de l'absolutisme. Sans que rien eût été changé en apparence aux anciennes institutions, le gouvernement espagnol se trouva transformé; d'une monarchie limitée, et combattue par les privilèges dés castes et des villes, les Bourbons firent une monarchie aussi absolue au moins que celle de France. L'Espagne ne trouva malheureusement pas le <c bon despote » qui aurait pu employer cette formidable puissance au relèvement de la nation, et les désastres du règne de Charles IV furent le triste résultat de tout un siècle d'efforts ingénieux et de patiente . diplomatie.
On serait presque tenté de regretter les progrès de l'absolutisme, mais on doit se convaincre que s'il a fait du mal à TEspagne, le gouvernement de l'aristocratie lui en aurait fait encore davantage.
La noblesse espagnole a mérité son abaissement politique.
Les grands avaient le jugement faussé par Tégoïsme le
(1) Lettre de Louis XÎV à Philippe V, 2 sept. 1705. - Baudrillart, Philippe V ■l la cour de France, p. 226.
(2) Lettre de M»» des Ursins à Torcy (14 oct. 1705). — Goxe, L'Espagne sous les Bourbons, I, p. 448.
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plus intransigeant. Ils ne voyaient au monde que la gloire de leur maison, et auraient sacrifié Tordre général à leurs intérêts particuliers (1). Leur négligence et leur inapplication, pour ne pas dire leur légèreté et leur paresse, les rendaient incapables de s'élever jusqu'aux grandes conceptions qui font les grandes politiques et de diriger les affaires avec rapidité et décision.
Leur farouche isolement (2) devait les maintenir longtemps dans l'ignorance de l'état social de leur pays, et des grands changements qui se produisaient en Europe. Les eussent-ils connus, leurs préjugés, et le fanatisme qu'ils devaient à leur éducation, les auraient empêchés d'en comprendre la signification et la portée.
Gampomanès est donc dans le vrai lorsqu'il compte pour rien la résistance que pourrait opposer la noblesse à une réforme de l'Etat : « Le corps de la noblesse, dit-il, hasardera « quelques représentations, parlera du sang de ses aïeux, « et énumérera plus de batailles contre les Mores qu'il n y « en a dans vingt comédies de Moncin y Liviano, mais en « leur mettant sous les yeux le récit que j'ai fait de leur his- « toire depuis Henri II jusqu'aux rois catholiques, les grands « verront sans doute qu'ils ont plus de raisons de se taire « que d'émouver les cendres (3). i>
(1) Tessé à Chamillart (1105), ap. Goxe, I, p. 407. — Dodington à Lord Stanhope (il mai 1116), ap. Coxe,lI, p. 292.
(2) Tessé à Chamillart ^1105), Coxe, I, p. 399.
(3) Gampomanès, Carias poUticO'economicas^ carta IV.