‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · II. — Madrid à la fin du XVIIle siècle · texte numérisé non relu

II. — Madrid à la fin du XVIIle siècle

Madrid comptait en 1787 1S6,272 habitants et une garnison de huit à dix mille hommes (7). L'enceinte, de forme rectangulaire, mesurait environ deux lieues de circuit. On comptait dans la ville 15 portes, 506 rues, 42 places, 7,398 maisons, 133 églises, couvents, collèges, séminaires et hôpitaux, 65 édifices publics et 17 fontaines (8).

La ville était entourée de promenades qui étaient loin d'cHre entretenues avec le même soin qu'aujourd'hui. Seuls le Prado et la promenade des Récollets commençaient à ressembler aux boulevards d'une grande capitale. Quelques larges rues, comme la Galle Mayor, les rues d'Alcala, d'Atocha, de San Geronimo, offraient aux promeneurs leurs chaussées pavées, bordées de trottoirs dallés (9). La Plaza Mayor, entourée de constructions régulières, était encore le théâtre des grandes fêtes municipales, mais l'incendie de 1790 la détruisit presque entièrement. La Puerta del Sol, où aboutissaient les sept

(l)iVoi;. Rec, m, xix. 15 (1769-1770-1789).

(2) Ibid., III, XIX, 20 (1797).

(3) Ibid.. m, XIX, 21 (1799).

(4) Ibid., VII, xxin. 3, 4, 5 (1744-1804).

(5) Ibid., 111, XIX. 18 (1803).

(6) Ibid., III. XIX, 17 (1790).

(7) Censo de 1787.

(8) De Laborde, Itinéraire descriptifs HI, p. 101.

(9) De Langle, Voyage en Espagne ^ I, p. 175.

rues de Correos, Mayor, de TArenal, dePreciados, de la Montera, d'AIcala et de San Geronimo, marquait à peu près le centre de la ville ; elle ne présentait pas alors l'aspect élégant qu'elle a aujourd'hui ; cependant Thôtel des postes (i 768), la petite église de Buen Sticeso, et une curieuse fontaine lui donnaient déjà un certain cachet architectural. C'était le rendez-vous des flâneurs et des petits maîtres qui y venaient se chauffer au soleil, prendre une prise {sorber un polvo), apprendre les nouvelles, conter leurs aventures, fumer un cigare, montrer leur toilette, et attendre le dernier son de la messe de deux heures pour voir les élégantes entrer à Téglise de Buen Suceso. Les vendredis de carême, les prédicateurs en plein vent y évangélisaient les Âsturiens et les Galiciens, pendant que les voleurs coupaient les bourses des naïfs auditeurs. Un carrefour voisin de la rue du Lion était fréquenté surtout par les comédiens ; le peuple l'appelait El mentidero de los représentantes. Presque tous les gens de théâtre demeuraient aux alentours : rues des Jardins, de l'Amour-de^Dieu, de Saint-Jean, de Sainte-Marie, de Francos et de Cantaranas (1).

Les quartiers hauts étaient habités par la noblesse et la bourgeoisie. Les quartiers bas de l'Avapies, du Rastro, de rinclusa et des Ambassadeurs étaient la demeure des classes populaires et la forteresse delà manoleria.

Toutes les rues de Madrid portaient un nom, inscrit sur les murs à chaque carrefour ; mais on avait suivi pour le numérotage des maisons un système fort compliqué qui rendait très difficile l'indication d'une adresse à Madrid. On ne numérotait pas chaque rue, mais chaque bloc de maisons (manzana) ; une rue un peu longue présentait souvent un grand nombre de numéros semblables ; il fallait, pour trouver une adresse, connaître le nom de la rue, le numéro du bloc où se trouvait la maison, et le numéro de la maison dans ce même bloc. On disait, par exemple: « Venez me voir chez moi, rue Sainte-Isabelle, bloc 24, n^ 5. » C'était, pour les

(il MesoDero Romanos. El antiguo Mad., II, p. 25-li1 .— Sepulveda, Madrid viejo, pass.

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étrangers surtout, une cause fréquente de confusions inextricables (1).

Madrid n'est point encore une ville monumentale. Le Palais Neuf a remplacé le vieil Alcazar de Charles-Quint et est, à vrai dire, le seul monument grandiose deMadrid ; cependant les Bourbons furent de grands bâtisseurs et élevèrent quelques constructions assez élégantes (2).

Au début du xviii* siècle régnait encore en Espagne le style emphatique et lourd, auquel Tarchitecte Chur* riguerra a laissé son nom {estilo churrigtierresco). C'est dans ce style que furent bâtis les édifices publics construits sous Philippe V. On en voit encore des traces évidentes dans le monastère des Filles nobles de Saint- François de Sales (Salesas Reaies), construit sous Ferdinand VI par ordre du roi, et de sa femme, la reine Barbara de Portugal. Cet immense édifice coûta 80 millions de réaux, et parut bien cher aux contemporains: € Reine barbare, disait-on, œuvre barbare, et barbare gaspillage (5) ! » Il est certain que cet immense bâtiment de briques et de pierres n*a rien de monumental, mais Téglise révèle au moins quelque invention chez Tarchitecte^ et la richesse exagérée de sa décoration vaut mieux, à tout prendre, que la sécheresse et la pauvreté du style pseudo-classique. Les constructions de Charles III sont correctes et présentent parfois d'assez heureuses proportions ; le musée du Prado élève le long du Prado une façade d'un

(1) Twiss, Voyage en Espagne^ p. 163.

(2) Constructions de Philippe V : Pont de Tolède, séminaire des nobles, théâtre des Gafios del Peral, du Prince et de la Croix, églises de San Cayet&no et de San Tomas, Hospice, fabrique de tapis, fontaines de la Puerta dei Sol, et de la place Anton Martin.

Constructions de Ferdinand VT : Magasin à blé, hôpital général, écoles», monastère des Salesas Reaies.

Constructions de Charles lll : Le musée du Prado, la douane, les portes d'Alcala et de San Vicente, le couvent de San Francisco el Grande, Tobseryatoire astronomique, les écuries du Palais, les fabriques royales d'orfèvrerie, de tapis et de porcelaine (la China)^ les fontaines du Prado.

Constructions de Charles IV : Manufacture des tabacs, couvent de San Gil, dépôt hydrographique, les Salesas Nuevas, les palais de Liria, de Buena Vista, du duc de Villahermosa, l'hôtel des Gremios et du Nuevo Rezado. — Mesonero Romanos, t. I, p. 83-109.

(3) De Laborde, Itinéraire descriptif, IlI, p. 123.

bon dessin, Thôtei des douanes a bien la simplicité qui convient à un édijGce de ce genre, la fontaine de Cybèle est un morceau passable de sculpture ornementale, la porte d'Aïcala ne manque pas d'une certaine originalité, mais la note générale est vraiment celle de la médiocrité. Au point de vue del'art, Madrid est bien inférieur à Tolède, à Saragosse, à Séville, à Valence et à cent autres cités de TEspagne. On chercherait vainement une belle église dans cette capitale des Rois catholiques. Saint-Isidore, Saint-François le- Grand et Téglise du noviciat des jésuites, qui sont les plus remarquables, n'attireraient pas Fattention dans une ville un peu riche en belles œuvres d'architecture. Les bienfaiteurs des églises ont éparpillé leurs ressources. Madrid a cent chapelles et n'a pas une seule église vraiment majestueuse. La dévotion castillane a couvert d'or et de marbres précieux les murs de ces sanctuaires étroits et mesquins; l'art y a peu gagné. Le corps de saint Isidore repose dans une châsse oii il entre pour 17,647 réaux d^argent (1) ; l'autel de l'église des jésuites vientde Rome, il est tout de marbre et de bronze (2), mais mieux vaudrait moins d'opulence et plus de grandeur.

Le charme et l'attrait que Madrid ne pouvait demander à la beauté de ses monuments, il l'empruntait aux qualités de sa population. Purifié, nettoyé, rendu habitable par Charles III, Madrid était, dès la fin du siècle dernier, une des cités les plus animées de l'Europe.

Ni très industrielle, ni très commerçante, la ville était peuplée de seigneurs, de fonctionnaires et de leurs nombreux domestiques, tous gens vivant de leurs revenus, de leurs traitetnents ou de leurs gages, sans inquiétude du lendemain, insouciants et d'uussi franche humeur que le permet la gravité castillane. Un monde de plaideurs et de solliciteurs, d'oisifs et d'étrangers assurait au petit commerce une clientèle sans cesse renaissante (3). Rien n'était plus affairé, plus mélangé, plus pittoresque que cette population flottante attirée à Madrid par le plaisir ou les affaires, et qui ne s'y

(1) Mesonero Romanos, 1 1, p. 193.

(2) Id., U, p. 146.

(3) Cojie, L'Espagne sous les Bourbons^ III, p. 326.

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hasardait autant que possible que la bourse bien garnie.

La vie madrilène était simple et frugale, et partant peu coûteuse. La valeur moyenne des loyers à Madrid était de 1504 réaux par maison (1). Les beaux appartements étaient rares, et assez courus pour que les juges de casa y corte se fussent fait attribuer le privilège d'occuper par préférence les maisons qui se trouveraient à louer dans les quartiers dont la surveillance leur était dévolue (2). Les petites locations étaient extrêmement nombreuses, on pouvait avoir une chambre meublée dans une rue de second ordre pour 45, 40, 36 et même 28 réaux par mois. Il y avait beaucoup de petits logements pour monsieur ou dame seule, avec ou sans service (3). Le loyer se payait par semestre, et toujours d'avance (4).

Les maisons n'avaient qu'un mobilier très sommaire. L'Espagnol vit peu chez lui, et n'a pas le culte de la maison comme les peuples du nord que le climat contraint à vivre de la vie domestique les trois quarts de l'année. Rien n'était plus simple à l'ordinaire qu'un intérieur madrilène. Les murs étaient le plus souvent blanchis à la chaux, quoique Ton commençât, à la fin du siècle, à connaître les papiers peints; on les ornait de petites gravures de piété, de bulles d'indulgence, de petits miroirs enchâssés dans des cadres de bois doré de style rocaille (comucopias), de statuettes, parfois très remarquables, de la Vierge ou des saints nationaux. Les jeunes filles aimaient avoir dans un coin de la maison un petit autel dédié à Maria Santissima^ orné de fleurs, en papier,- de chandeliers, de vases en porcelaine et de chapelets. Le plancher, composé de larges et épaisses planches de châtaignier mal rabotées, disparaissait Thiver sous une natte de sparterie à bordure rouge ou verte. Les lits étaient bas et maigres, les chaises étaient de forme rustique et recouvertes de paille tressée. On avait aussi de raides fauteuils en bois tendu de cuir et qu'on appelait chaises de Russie ou chaises

(1) Ganga Arguelles, Diccionario de hacienda^ ▼• Atquileres de casas.

(2) A'ou. Hec.y X, x. 8 cn»2).

(3) Diario de Madrid, 1806.

(4) Nov. Rec.^\^ x, 8.

MADlllD

de moine (sillas de Moscovia^sillas de frayle). Une table massive complétait Tameublement. Dans les maisons riches, on voyait encore quelques vieux buffets de chêne sculpté, quelques cabinets en ébène incrusté d'écaillé on d'ivoire niellé, quelques consoles en bois doré ou naturel artiste ment fouillés ; mais c'était un luxe rare, les gentilshommes eux-mêmes ne gardant que ceux de leurs meubles précieux qui étaient grevés de majorât. On avait pour s'éclairer un haut chandelier de métal, dont la tige creuse était remplie d'huile, dans laquelle trempait une mèche (6<?/on). Il ny avait guère de cheminées que dans les cuisines. Dans les jours froids, un bassin de cuivre posé sur un cercle de bois était rempli de braise et répandait un peu de chaleur dans l'appartement ; on se rassemblait autour pour causer, et on jetait sur la cendre chaude quelques piniîées de fleurs de lavande pour parfumer l'air. Quelques petits draps ornés de dentelle de fil, d'étroites serviettes frangées aux deux extrémités remplissaient la petite armoire de la maîtresse de la maison (1),

Le Madrilène n'était pas plus difficile pour sa table que pour son logement : « Depuis que le premier Espagnol a mis le « pot-au-feu, dit Feman Caballero, aucun n'a su manger « autre chose. » Un petit morceau de bœuf maigre, une poule étique, du saucisson, des choux, des carottes, des pois chiches bouillis ensemble, voilà le fin régal du bon Castillan, le plat national par excellence. Mais on ne met pas le puchero tous les jours, on se contente bien souvent à moins : « J'en- « trai, nous dit le marquis de Langle, dans une bonne maison « de Madrid, j'y trouvai quatre personnes; on allait dîner, cf on venait de s'asseoir, tout était servi ; il n'y avait qu'un «< œuf et quatre pommes sur la table (2). » Quatre personnes pouvaient vivre facilement pour 28 réaux par semaine. La viande de bœuf de première qualité se vendait 2\ cuartos (2 réaux 5/8) la livre, le saindoux 26 cuartos ; un pain de gruau [panecillo de flor) coûtait 20 cuartos (3). Du mouton frais ou salie, bouilli avec des oignons ou des pois, formait lanourri-

(1) Fée, Souvenin de la guerre d'Espagne, p. 34

(2) De Langle, Voyage en Espagne^ II, p. l"î.

(3) Diario de Madrid, 1806.

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ture ordinaire du peuple ; les plus pauvres vivaient de fruits, de piments, de tomates, de melons d'eau et de pommes de terre. L'eau pure, ou acidulée avec quelques tranches de citron {agua con limon), faisait la boisson journalière ; le vin était un luxeinconusur un grand nombre de tables.

Les auberges de Madrid avaient eu pendant longtemps la plus fâcheuse réputation ; les propriétaires de garnis clandes* tins {posadas sécrétas) nourrissaient si succinctement leurs clients que ceux-ci se hâtaient, après dîner, d'aller avaler une soupe à la porte d'un couvent (1). Les étrangers surtout ne tarissaient pas en plaintes, ce qui se conçoit aisément quand on songe qu'un Français d'appétit raisonnable passait à Madrid pour un ogre et pour un ivrogne. A la fin du siècle, Madrid avait déjà quelques auberges passables, comme la Fontaine-d'Or^ la Croix-de-Malte, Saint-Sébastien, Yhôtel de FAnge et t hôtel des Lioîis. Un repas composé d'un ragoût, une perdrix et une portion de châtaignes sèches coûtait 5 réaux sans vin. et 6 réaux avec du vin d'Arganda (2). Les premiers hôtels ne prenaient que 12 réaux par repas. Le premier secrétaire de l'ambassade de France et toute sa suite ne dépensaient en 1796 que 50 livres par jour (3).

Tout à fait indifférent au confort domestique, l'Espagnol attachait au contraire une grande importance à sa toilette. Les hommes s'en montraient même plus curieux que les femmes, car celles-ci adoptaient souvent par dévotion des costumes presque monastiques, ou recouvraient leurs robes d'une longue jupe noire unie, la basquine, de l'aspect le moins gracieux.

Si Ton en croyait les sermonnaires et les satiriques, la fureur de la mode aurait dépassé toutes les bornes en Espagne. Sempere y Guarihos, auteur d'une histoire du luxe en Espagne, accuse Ferdinand VI et la reine Barbe d'avoir donné le signal du luxe dans les .vêtements. « La « reine, dit-il, aimait les plaisirs et le ministère favorisa les

(1) Sepulveda, Madrid viejo,^, 29.

(2) Id., ibid., p. 26.

(3) Archives d^s Affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 639, ^ 19t.

« fabriques de tissus d'or et d'argent, les manufactures ■ d'étoffes fines de soie et de laine (i). » Les hommes commencèrent alors à se vêtir d'habits de couleur, les femmes raccourcirent leurs jupes, et il leur fallut des bas de soie et des souliers à la mode. On porta des mouchoirs brodés, des jabots de gaze, des bas en duvet de cygne, des résilles de fil d'or ; les chapeaux affectèrent toutes les formes et toutes les couleurs (2).

Charles m, qui s'habillait comme un châtelain de village, déplorait toutes ces folies ; il essaya en 1766 une réforme du costume masculin, on sait comment elle fut accueillie. Le 23 mars 1767, quelques malintentionnés firent accroire aux marchandes d'herbes de Madrid qu'on allait leur couper leurs tresses, et leur retirer leurs épingles et les boucles de leurs souliers ; l'émeute faillît recommencer. Les pauvres verdvleras se mirent à pleurer lamentablement, et de crainte de pire, Aranda fit aussitôt démentir ce bruit ridicule (3). Charles III n'en persévérait pas moins dans ses idées de réforme. Le 15 février 1788, Florida-Blanca lui transmitune pétition demandant le prompt établissement d'une loisomptuaire. Le roi la trouva si bien motivée qu'il la fit imprimer, et qu'il demanda à la junte d'État s'il ne serait pas à. propos d'instituer « un concours avec prix de mille réaux pour l'auteur du meilleur projet d'un costume national (4) ». Ce dessein bizarre fut combattu respectueusement par la junte, et la mort du roi survenue bientôt après fit abandonner la chose.

Sans tomber dans les exagérations des moralistes, on doit reconnaître que le luxe du costume prit un très grand développement en Espagne dans la seconde moitié du xvni' siècle. Les beaux cartons de tapisserie peints par Goya nous donnent la physionomie exacte de la société madrilène vers 1780. On y voit clairement deux tendances bien tranchées. Les uns ont adopté purement et simplement le costume français, les

{1) Sempere y Guarioos, EiH. del lnjo, II, p. IGG.

(S) M. Fernandez, La hacienda de nueiiroa abueioa, p. SIS,

(3) Ferrer del Rio, Bialoria de Carlos IW, t. II. p. lli.

(4) H. Fernaudez, La hacienda de . naettros abueïoi, p. itS.

autres ont gardé le costume national légèrement modifié. Des premiers il y a peu de chose à dire : ce sont des personnages officiels, des gens en place, ou des excentriques qui copient avec plus ou moins de bonheur les modes de Versailles, et ne savent presque jamais nouer leur cravate ou porter leur perruque (1). Les seconds sont beaucoup plus intéressants pour les amateurs de pittoresque. Le costume des hommes est réellement très gracieux et très seyant. Les Vendanges de Goya nous montrent un jeune seigneur recevant des mains d'une vendangeuse une bottée de raisins. Il porte la culotte ornée sur le côté d'une ruche de rubans, sa veste courte s'ouvre sur une chemise à plis flottants, ses cheveux longs sont enfermés dans une résille. La cape et le chapeau chambergo sont toujours à la mode pour la promenade, mais on commence à retrousser par devant le bord du chapeau, comme on le voit dans la Promenade andalouse et dans le Rendez-vous, La cape est moins ample qu'autrefois, elle est souvent ornée d'un biais de soie ou d'un galon. Les femmes n'ont ni rouge ni mouches, et ne surchargent pas leur tète d'un ridicule édifice, comme font les Françaises de la même époque. L'habillement est simple et gracieux, la jupe n'est ni étriquée, ni démesurément élargie, elle ne ressemble ni à un éteignoir, ni à une cloche; elle dégage le pied chaussé d'un soulier pointu, brodé et orné d'une large boucle d'argent. Le corsage de couleur plus sombre fait valoir la taille, un fichu de batiste croisé sur la poitrine rappelle la «chapelle » de nos Arlésiennes. Quelques femmes portent aussi la veste andalouse à épaulettes de passementerie. Presque toutes portent la mantille, et toutes ont l'éventail à la main (2). •

Sous Charles IV, l'imitation française fait des progrès, le petit-maître {el petimetre) de Madrid le dispute en ridicule à l'incroyable de Paris. — « Boucle énorme et petit soulier, « bas blanc et lustré, sans chaussette, culotte venant à la « rigueur jusqu'au genou, habit vert anglais, et point à bon

(1) Voir la Noce de Village et le Jeu de la cuchara, de Goya.

(2) Voir la Promenade andalouse^ VOmbrelle, la Balançoire ^le Cavalier et la dame, les Laveuses, la Bouquetière, parmi les cartons du Prado de Goya.

SIADKID 19S

c< marché^ magnifiques boutons à portraits, gilet blanc brodé « en chaînette, toupet bien frisé, courte queue, taille « remontée jusque sous les bras. Avec cela et des revers « de broderies fines, un grand chapeau pelucheux, une « cravate qui couvre le cou d'un flot de mousseline, des i H eaux de senleur, du râpé, une cape d'écarlate, pas mal

« d'aplomb et beaucoup d'argent, avec tout cela est petitce maître qui en a bien envie (1). »

Le petit-maître manquait d'originalité, le véritable élégant espagnol s'appelait currutaco. N'entrait point qui voulait dans l'ordre de la curfiitaqueria. Quoique les règles fussent partout les mômes, que le currutaco de Madrid eût les mêmes opinions, lût les mêmes livres et usât des mêmes phrases que le currutaco de Mexico, il s'en fallait de beaucoup qu'il n'y eût aucune différence entre l'élégant de province et celui de la capitale. Tels ou tels currutacos de Séville n'eussent été que des pirracas à Madrid, c'est-àdire des élégants de second ordre, des bellâtres. Le currutaco se piquait d'être une créature éthérée : w Sa délicate, « menue et déliée machine ne se soutenait qu'à laide « de jus, d'esprits, d'essences, de conserves, de bonbons « et de liqueurs ; il avalait, il suçait, il buvait, il savou- (c rait ; il ne mangeait jamais. » Le currutaco cultivait quatre sciences profondes dont la connaissance lui assurait une supériorité éclatante sur tout le reste des humains : \diciencia toeletaria le guidait dans le choix de ses habits, la ciencia umbelaria lui enseignait à bien porter son chapeau, la ciencia miroaria lui apprenait à consulter son miroir, la ciencia incedaria lui donnait une démarche d'une inimitable distinction : (( Voyez le Prado un jour de fête, il est rempli d'une Cl foule immense. Toutes ces personnes vont et viennent, « s'agitent de côté et d'autre, mais combien peu marchent (( par principes, combien peu possèdent à fond la ciencia a incedarial Voici qu'un homme naturellement bien doué et ce instruit dans les règles et les préceptes de l'art traverse «( le salon (du Prado) d'un bout à l'autre. Les connaisseuri

(1} Cilû par Duro, Historia de Zamora, III, p. 510.

« admirent, les profanes s'étonnent, car tel est Teflet du « mérite qu'il se découvre même à Tignorance. La prome- « nade de cet homme est citée comme un prodige, et dans (( son genre, elle est comparable à un des plus beaux pas- « Sjages d'Homère ou de Virgile. » Pour arriver à cette science suprême, le currutaco s'exerçait à domicile, marchant pendant deux heures devant son miroir, avec des entraves aux pieds. Le bel air étail de paraître à la Puerta del Sol entre une heure et deux heures, de s'y arrêter quelques instants, de dire à haute voix quelques mots de français ou d'italien et de disparaître comme par enchantement. A la nuit, le currutaco se rendait au Prado et y faisait quelques tours, « affalé sur son cheval comme un Anglais » ou menant son cabriolet à bride abattue (1). S'il consentait à vous parler, c'était en faisant la moue {el zorongo). Il parlait un langage raffiné, inintelligible au vulgaire. S'il demandait la permission d'allumer son cigare, il disait : « Votre Grâce « daignera-t-elle bien me communiquer ses ardeurs fumas- <c sières pour rassasier mon impudique appétit ? » Et la personne interpellée répondait : « Votre Grâce sait parfaite tement que je garde le coffret de ses ordres dans la valise « de mon obéissance (2). »

Les femmes ne furent pas les dernières à abandonner le costume national, elles adoptèrent les modes grecques et romaines qui faisaient fureur à Paris, et sauf la coiffure, la duchesse d'Albe, telle que nous l'a peinte Goya, aurait pu se promener au jardin des Tuileries aussi bien qu'au Retiro.

La jeunesse dorée de Madrid n'avait pas le monopole de l'élégance. Le peuple avait aussi son dandysme. Dans les bas quartiers de la ville vivait toute une population de cordonniers, de taverniers, de bouchers, de carrossiers, de marchands de fer, de marchands de vieux papiers, de chiffonniers et de maquignons. Il y avait là « des Sévillans de Triana, « de laMacarena et du Compas, des gens de la campagne de « Valence et de Murcie, des gars de la Manteria de Vallado-

(1) Libro de Moda, Madrid, 1796.

(2) SepulTeda, Madrid Viejo,^. 111.

« lid. Il en venait des Percheles et des Iles de Riazan de Ma- «r laga, de TAzoguéjode Ségovie, de la Olivera de Valence, « des Tendillas de Grenade, du Potro de Cordoue,des Ventillas « de Tolède, et de cent autres points de la carte picaresque « de l'Espagne. «Tous ces aventuriers, mêlés au peuple de Madrid joyeux et plein de bon sens, finirent par donner naissance au manolo, type composite où se retrouvaient la grâce etla jactance andalouse, la vivacité valencienne, le sérieux et la grandiloquence castillane. Le manolo, c'est le vrai fils de Madrid, arrogant et loyal, téméraire et indolent, sarcastique et à moitié révolutionnaire, dédaignant la fortune et se riant du malheur, mélange de fatalisme oriental, de vanité, de paresse et de valeur espagnoles (1).

Il faisait beau voir, les dimanches et jours de fêtes, les manolos et leurs compagnes sortir de la rue « du Baiser », de la rue « du Nard fleuri », de la rue « des Puces », de la rue a Va-t'en au diable », de la rue « Sors si tu peux » (2), et se répandre en groupes bruyants sur les promenades, ou monter à la Romeria de San Isidro. Le. manolo portait la culotte étroite, le petit gilet, la casaque à manches ; ses cheveux tombaient dans une résille de soie ; son chapeau rond, de nuance claire, haut, pointu et bien lustré, lui donnait un air de seigneur. Il se promenait fièrement la baguette à la main, et le couteau à la ceinture . La manola était bien plus belle encore avec son pied menu,son bas blanc, sa jupe courte garnie d'un large volant, sa veste brodée,sa mantille étroite, sa lourde natte de cheveux noirs bien relevés par un peigne d'écaillé (3).

(0 Mesoncro Romanos, El antiguo Madrid, 11, p. 25-33.

(2) Galles del beso, del iiardo ftorido, de las pulgas, de enhoramala vayas, de saisi puedes, Sepulveda, Madrid viejo. p. 357.

(3) Deux figurines en porcelaine du Retiro, conservées au secrétariat de TAyuntamiento de Madrid, représentent le Manolo et la Manola. La femme porte une jupe olive, serrée sur les hanches, et descendant jusqu'à mi-jambe, un corsage décolleté et à manches courtes, couvert de broderies, une écharpe rouge et une mantille.

Le même type un peu modifié se retrouve dans la Maja echada de Goya, à raeadémie de San Fernando. La maja est vêtue d'une longue robe blanche ; elle porte une veste jaune brodée de noir et une ceinture rose.

Cf. Coleccion de trages de Espafia^ gravée par Devère. — Bibl. nationale de Paris. — Dép. des Estampes, Espagne (costumes et mœurs).

•Les manolos, qui prirent plus tard le nom de majos^ formaient un peuple à part, ignare, violent^ débauché, intolérant, ennemi juré des étrangers, mais jaloux de son indépendance, frondeur incorrigible, patriote enthousiaste, cent fois plus vivant et plus intéressant que le noble ou le scribe hébétés par Tair de la Cour.

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