‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · III. -^ Fêtes et divertissements publics · texte numérisé non relu

III. -^ Fêtes et divertissements publics

Les mœurs casanières des rois d'Espagne rendaient les fêtes officielles extrêmement rares à Madrid. Les jours de gala à la Cour, on ornaitles édifices publics de tentures de velours rouge, de temps à autre on illuminait la ville, ou Ton tirait un feu d'artifice ; il fallait une occasion bien exceptionnelle pour que Madrid fût réellement en fête. Une des plus belles cérémonies publiques que Ton puisse citer fut l'entrée de Charles III dans sa capitale le 13 juillet 1760. Le cortège royal, précédé du corps des hallebardiers et des gardes flamande, espagnole et italienne, comprenait vingt-trois carrosses de gala, sans compter les voitures des dames d'honneur de la reine, et le splendide carrosse d'argent de LL. MM. L'ayuntamiento avait élevé quatre arcs de triomphe dans les principales rues delà ville,une grande décoration avec perspective entre l'église Sainte Marie et le palais des Conseils, un grand salon décoré de colonnes dans la cour des bureaux du palais. Dans la calle plateria, les orfèvres avaient bâti un pavillon carré, flanqué de tourelles, et décoré de vitrines où ils avaient exposé leurs plus belles pièces d'orfèvrerie, et leurs plus beaux joyaux. Les greffiers et les notaires avaient orné les fontaines delà ville. Le soir, il y eut feu d'artifice et illumination de la Plaza-Mayor. Le lendemain 14 juillet, la troupe espagnole du Colysée donna une représentation de l'opéra : « Le plus beau triomphe d'AU cide », avec saynètes et divertissements. Le 15 juillet eut lieu une course de taureaux où figurèrent quatre champions nobles [cavalleros en plaza), suivis chacun de cent laquais vêtus de bleu, de vert, d'incarnat et de jaune paille. Quatre grands d'Espagne avaient fait les frais de cette splendide course, Le 16 juillet, dernier jour des fèies, les petits corps de métier

(gremiàs menores) envoyèrent au Retiro une troupe formée do 4i2 figurants i accompagnés de 442 laquais porteurs de torches. Les acteurs figuraient une troupe de guerriers vêtus à lancienne mode d'Espagne. Une députation des corporations vint débiter au roi et à la reine un respectueux compliment en vers, et la compagnie exécuta ensuite une danse militaire avec épées et boucliers. Les faiseurs de complaintes popularisèrent dans une série de compositions, d'un goût détestable d'ailleurs, le souvenir de ces fêtes extraordinaires (1),

Les véritables fêtes nationales à Madrid étaient les fêtes religieuses ; la nuit de Noël, la « bonne nuit », comme on l'appelait, la semaine sainte, la Fête-Dieu, la fête de saint Isidore laboureur mettaient toute la population en émoi et en joie.

En temps ordinaire, les Madrilènes savaient encore, malgré les ordonnances de police, satisfaire leur amour inné du mouvement et du plaisir.

La grande distraction des Madrilènes était la promenade. '

Les rues, où ne roulaient ni baquets, ni fardiers, étaient parcourues par des calèches (calesas), des coupés (calesines), des coches (ffaleras)y des chars à bancs [tartanas), des cabriolets [birlochos) (2), attelés de mules plus ou moins fringantes, mais toujours ornées de pompons et de grelots. Le soir, de riches attelages, de belles mules tondues sur le dos amenaient au Prado les carrosses aristocratiques. On se promenait aussi à cheval; les cavaliers passaient tout droits, et comme rivés à leur, selle (3). On se promenait surtout à pied, et rien n'était plus pittoresque que ce grand « salon » planté d'arbres, traversé en tous sens par une foule joyeuse et parée. Au son de l'Angelus, tous les promeneurs s^arrêtaient comme paralysés, et récitaient une courte prière (4). Mais quand la nuit tombait, des groupes de filles s'assemblaient sous les arbres cl sur les .'%

bancs ; on eût dit qu'il en sortait de terre, tant leur foule se 1

faisait épaisse et pressante (5). De temps à autre, les gardes du ' 'i

(t) Ferrer del Rio, Historia de Carlos IIIo, 1. 1, p. 269. '

(2) Nov. Rec, HI, xix, 23 et 24. |

(3) Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne, p. 34.

(4) Id. ibid., p. 41.

(5) De Langle, Voyage en Espagne^ H, p. 174. L'obscurité des rues favoiisàit

corps envahissaient le Prado, et recrutaient de gré ou de force des spectateurs pour le théâtre du Retiro, où il avait plu à la reine Marie-Louise d'aller voir la comédie (t).

Car si les courtisans ne suffisaient pas à remplir la salle, si Charles IV avait menacé de jeter les comédiens par les fenêtres, le peuple adorait les représentations dramatiques, et les rois avaient dû donner satisfaction à ce goût national. Philippe V reconnut solennellement par acte du 19 septembre 1725 la légitimité des comédies <l exécutées avec la décence convenable, en évitant tout désordre et toute obscénité î>(2). En 1753 Ferdinand VI réorganisa Tadministration des théâtres de Madrid (3), et en 1787 Charles III lui-môme donna un règlement général pour la police des théâtres (4).

Au commencement du ;xvui* siècle, Madrid n'avait pas encore de salles de spectacle. On donnait les représentations dans les cours des auberges ; les pièces étaient détestables, les acteurs ne valaient pas mieux, et les spectateurs bruyants et mal élevés portaient le scandale à son comble (5). En 1708, un Italien appelé Francisco Bartoli obtint de la municipalité la permission de construire un théâtre sur l'emplacement du « lavoir du poirier » {los caiios del peral), et la ville devint propriétaire de la salle en 1713. On y joua la comédie italienne jusqu'en 1737 (6). Le 31 mai de celte même année, un ordre royal enjoignit au marquis de Montealto, corrégidor de Madrid, d'avoir à livrer le théâtre à la compagnie d'opéra italien dirigée par le marquis Annibal Deodato Scoti (7). La reine Elisabeth Farnèse avait désiré entendre des opéras réguliers, et s'emparait du seul théâtre qui existât à Madrid. Mais les Canos del peral étaient fort loin du

la débauche^ Un Espagnol du siècle dernier avoue lui-même que Madrid était lamentable à cet égard. — Nuestra cor te esta en este vicio lastimosa, — Mes, Romanos, Elantiguo Madrid^ I, p. 92.

(1) Mesonero Romauos, El antiguo Madrid^ II, p. 174.

(2) Pellicer, Tratado historico sobre et origen de la comedia, I, p. 279

(3) Amador de los Rios, Historia de Madrid, IV, p. 211.

(4) Saldoni, Diccionario de los musicos espanoles, IV, p. 403.

(5) Sempere y Guarioos, Historia del lujOf II, p. 168.

(6) Pellicer, op. cit., I, p. 265.

(7) Id., op. cit., I, p. 269.

Retiro, la reine fit agrandir le théâtre du palais, et la salle fut inaugurée en i 747 par une représentation de <i La clémence de Titus > de Métastase. Le théâtre des Canos del peraly après être resté longtemps fermé, servit aux bals masqués ; on y jouait aussi l'opéra italien (1) et la comédie espagnole ; on y donnait des concerts spirituels pendant le Carême (2).

Lorsque la reine confisqi;ia le théâtre des Canos del peraly les amateurs de comédie espagnole firent bâtir en 1737 le théâtre de la rue de la Croix {teatro de la Ci^z)i^)j qui fut inauguré en 1743 et a subsisté jusqu'en 1861. En 1745, une seconde salle fut bâtie rue du Prince [teatro del Principe) (4), et fut reconstruite en 1806 après un incendie. Ces deux théâtres restèrent consacrés aux représentations espagnoles.

Les théâtres de Madrid présentaient quelques particularités curieuses d'installation. En mémoire du temps où le spectacle se donnait dans une cour d'auberge, le parterre s'appelait la cour {patio) ; quelques rangs de stalles, placées entre le parterre et la scène, s'appelaient lunetas. Au-dessus du parterre régnait une galerie semi-circulaire ; la partie qui faisait face à la scène s'appelait la caztiela ; les ordonnances de police voulaient que les femmes vinssent au théâtre à visage découvert, et que la cazuela fût fermée par un treillage Ibarandilla) (5), mais les ordonnances n'étaient pas observées, il n'y avait pas de treillage à la cazuela^ et les femmes, à demi cachées dans leurs mantilles, faisaient l'effet d'un chœur de religieuses (6). Les prolongements de la galerie, de chaque côté de la cazuela s'appelaient les gradins (gradas) ; ordinairement réservés aux hommes, ils pouvaient être ouverts aux femmes, en cas d'affluence extraordinaire. Au-dessus de la cazuela régnaient deux rangs de loges qu'on appelait les chambres (aposentos)^ parce qu'elles représentaient les fenêtres des chambres d'auberge d'où l'on assistait

(1) TickDor, Histoire de la littérature espagnole, UI, p. 356.

(2) Sempere y Guarinos, Historia del lujo, II, p. 178.

(3) Bloc 214 du plan de Tomas Lopez.

(4) Bloc 216.

(5) Règlement de 17^7, § 8.

(6) Bourgoing, Nouveau voyage en Espagne, H, p. 361.

autrefois au spectacle. Au-dessus des loges existait un€ sorte d'amphithéâtre couvert, réservé aux ecclésiastiques et aux gens graves qui voulaient voir la comédie sans se donner eux-mêmes en spectacle ; c'était la Tertuliâ ; on lui avait donné ce nom sous Philippe IV, parce que TertuUien était alors à la mode dans le monde des prédicateurs qui l'appelaient le triple Cicéron (ter-TulHo) ; on désigna alors les hôtes de la galerie supérieure du théâtre par le sobriquet de lertulidntes, el le mot de lertulia, d'abord appliqué à une partie du théâtre, finit par désigner aussi toute espèce de réunion mondaine (1).

La saison théâtrale commençait à Pâques« et durait toute l'année jusqu'au premier jour de Carême. Les directeurs des deux théâtres de la Croix et du Prince s'entendaient pour avoir chacun une troupe de valeur à peu près égale. En 1797, le seigneur Francisco Ramos, directeur du théâtre du Prince, présentait au public neuf artistes femmes pour le chant et la déclamation, douze jeunes premiers {gàldnes\ deux pères nobles (barbas) ^ deux coniiques [graciosos) et un petit vieux (vejete). Le seigneur Luis Navarro, directeur du théâtre de la Croix, avait dans sa troupe huit femmes, dix jeunes premiers, deux pères nobles, deux comiques et un petit vieux (2). Non seulement les deux troupes avaient une composition identique, mais certains acteurs de Tune devaient remplacer ceux de l'autre en cas de maladie. Madrid avait donc plutôt deux salles de spectacle que deux théâtres différents.

Pendant longtemps le théâtre s'était ressenti de son origine populaire, et l'aspect des salles avait gardé l'air d'une sorte de foire. Jusqu'en 1763 on gardait son chapeau sur sa tête, on fumait le cigare ou la pipe dans les entr'actes, on interpellait les acteurs, on criait après les femmes des loges et de la cazuela. Peu à peu ces abus s'atténuèrent, mais le public resta toujours très libre ; un théâtre espagnol n'eut jamais l'air froid et guindé qu'avait un théâtre français au beau temps des tragédies classiques. Les habitués des théâtres de

(1) Pellicer; Tratado sobre el origen de la comedia^ I, p. 203.

(2) Diario de Zaragoza^ 23 mars 1797.

la Croix et du Prince formèrent longtemps deux coteries rivales, et se désignaient réciproquement sous les sobriquets de Polonais {Poiacos) et de Saucissons {chorizos) (1). On applaudissait avec frénésie, on sifflait avec rage. Le parterre restait Tintcrprète incorruptible et intransigeant du goût national, et c'est sans doute à son opposition persistante qu'est dû Féchec du classicisme français en Espagne. Les voyageurs français s'indignent souvent des prétentions de ces critiques populaires ^ qui se montrent aussi difficiles « que s'ils en avaient le droit (2) »^ mais ils reconnaissent que ces portefaix en haillons suivent la pièce avec une attention soutenue, la comprennent d'un bout à l'autre, sans se perdre jamais dans le dédale de l'intrigue la plus compliquée, sans jamais manquer de souligner le détail gracieux ou mal venu. On peut ne pas aimer l'art qui passionnait le parterre, mais on ne peut refuser au parterre de l'avoir compris, et de s'y être fanatiquement intéressé.

L'art dramatique traversait alors en Espagne une crise redoutable. Entre l'école française, froide et peu goûtée, et l'école espagnole qui ne donnait plus que des pièces informes, l'Inquisition et la Censure avaient beau jeu pour proscrire par centaines les drames et les comédies. Le Nouveau Théâtre espagnol {Mdidrid, 1800-1801, 5 vol. in-8') donne une liste de plus de 600 pièces interdites (3). Aussi bien n'est-ce pas dans les grandes pièces qu'il faut chercher les meilleurs productions de la littérature dramatique du xviii* siècle, c'est dans ces petits actes appelés « entremets d, qui coupaient le spectacle^ c'est dans les saynètes^ dans les tonadillas, petites scènes déclamées ou chantées, qu'on retrouve le tableau le plus vivant et le plus curieux de la vie nationale. Rien n'a égalé dans ce genre le théâtre de Ramon de la Cruz ; l'auteur nous donne lui-môme la raison de son succès : « Ceux qui se sont promenés au pré de Saint-Isidore le jour (c de la fête du Saint, ceux qui ont vu le quartier du Rastro « à l'heure du matin, la Plaza-Mayor la veille de No(îl, le

(1) De Langle, Voyage en Eipagne^ I, p. 78.

(2) BourgoiDgf Nouveau Voyage, II, p. 361.

(3) Ticknor, Histoire de la lit 1er alure espagnole y 111, p. 378.

« Vieux- Prado à la nuit, ceux qui ont veillé pendant les « nuits de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, tous ceux « qui se promènent par oisiveté, par vice ou par mode, « un mot tous ceux qui ont vu mes saynètes dans leur courte (1 durée de 25 minutes^ diront s'ils ne sont pas, oui ou non, la « copie de ce qu'ont vu leurs yeux, et de ce qu'ont entendu « leurs oreilles, si le plan n'est pas, oui ou non, bien adapté « au terrain qu'ils ont parcouru, et si les tableaux ne repré- « sentent pas Thistoire de notre siècle i^ (1). Le peuple applaudissait avec transport ces petits chefs-d'œuvre de réalisme, si profondément empreints de Tesprit madrilène, et telle était la souplesse des acteurs, la fidélité du rendu, le naturel inimitable du jeu, que bien souvent les spectateurs reconnaissaient et nommaient les originaux qui avaient involontairement posé devant le poète (2).

Le goût du théâtre s'alliait chez les Madrilènes à l'amour de la musique et de la danse. Les professeurs de guitare pullulaient à Madrid, et la danse était une véritable passion. On dansait sur les places, dans les rues, dans les carrefours, entre amis {tertiilias), dans les bals publics [verbenas) et dans les théâtres. Âranda avait même autorisé les bals masqués, en dépit de l'Inquisition. On dansait la contredanse anglaise et française, la ronde, la valse, la pastourelle, la gavotte, la polonaise, l'allemande, le boléro, le zorongo, le menuet, le menuet-menestra, mêlé de boléro, de zorongo et d'allemande, le menuet alemandado, le menuet afandangado, le menuet de Bonaparte, le menuet de Robespierre, le menuet écossais, le menuet congo, la guaracha, le trésillo, l'entre-trois, le passe-pied, la contre-danse galopée, la valse sautée, la valse de l'évanouissement. Dans chaque bal, un grand maître des cérémonies (e/ia5/(?né?ro) conduisait ladanse.Legrand art était pour lui de mener vivement les danseurs — si l'on casse le bras à sa danseuse, on en prend une autre — et de ne pas laisser finir le bal avant sept heures du matin. On variait à l'infiniles figures de danse. Une des plus originales s'appelait

(1) Bamon de la Cruz ^édition de 1786-91).

(2) Ftrier del Rio, Historia de Carlos IIl^, t. IV, p. 373.

la Puerta del Sol : (c quatre couples figuraient les angles des (( rues qui donnent sur la place. A un signal donné, d'autres a couples débouchaient en courant entre les premiers, se a j^romenaientsurla place sans se bousculer réciproquement, <( et au cri de Fuera ! fuera ! reprenaient en hâte la première « rue devant laquelle ils se trouvaient. » Dans les bals populaires, on dansait la contredanse des maris, dont la deuxième figure représentaitunecoursedetaureaux. A lafin de la danse, une farandole générale, appelée « la danse du mulet », entraînait dans un galop effréné tous les hommes et toutes les femmes, fussent-elles vieilles, laides, manchettes, bossues, boiteuses môme. Les danseurs intrépides avaient le plus grand succès auprès des jeunes filles : — « Qu'ils sont drôles, « disaient-elles, qu'ils sont amusants ! — Avez-vous vu avec a quelle grâce il a fait le Sarsé, TS noué, Vk force de bras, le « moulin-à-vent, la cigale, l'arc du Palais, le pont de Ségo- « vie et le Saloir ! — Quel contredansiste I — Il vaut un « Pérou ! — Vrai ! mes enfants, nous sommes bien heureuses « d'être nées dans ces temps-ci, et non dans ces âges antiques (( où les femmes vivaient soumises à des grognons si maus- « sades(l) l »

Sempere y Guarinos a essayé de dresser le budget du plaisir à Madrid (1787) et pense que les Madrilènes dépensaient, bon an mal an, 5 millions de réaux pour se divertir (2). Le théâtre compte pour près de moitié (2,186,790 réaux) dans ce total; les courses de taureaux n'y comptent que pour moins de trois dixièmes (1,442,257) (3). Ce genre de spectacle, dont nous parlerons en étudiant la vie des villes de province, était mal vu du gouvernement et n'excitait pas non plus à Madrid

(1) Libro demoda^^. xii-xvm. — Diario de Madrid, 2i mars 1806.— M. Fernandez, La Hacienda de nuestros abuelôs, p. 215,

(2) Recettes desthé&tres du Prince et delà Croix, 1,442,851». — Théâtre des Canos del Peral (i'e saison d'opéra), 319,430'"; concerts de carême, deuxième saison d*opéra, théâtre des funambules, ombres chinoises, Guignols, bals par souscription, soirées particulières, parties de campagne, etc., en lout 5 millions de réaux. Sempere y Guarinos, Historia del lujo, t Ht p« i'78.

(3) Le cirque de Madrid, bâti en dehors de là Porte d'Alcalà, appartenait à l'hôpital général; les représentations se donnaient au bénéfice des malades; on y produisait aussi devant le public des funambules et des équilibristes .

- Diario de Madrid, 26 avril 1806.

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le même enthousiasme que dans les provinces méridionales. Un détail qui prouve combien le théâtre était populaire est Tindulgente bienveillance de la population à Tégarddes comédiens. Bien loin d'être excommuniés comme en France^les gens de théâtre formaient une confrérie placée sous le patronage de Notre-Dame de la Neuvaine et du Très Saint Christ de la Pitié. Ils avaient une chapelle particulière dans Féglise paroissiale de Saint-Sébastien, et y célébraient les offices de la Semaine sainte par des concerts de musique religieuse (1). Le goût des autos ne s'était pas tout à fait perdu ; on représentait le 13 avril 1806 un drame sacré en trois parties intitulé « r Adoration du veau d or, ou la révolte des Israélites » ; Taffiche promettait une décoration splendide, des effets d'eaux naturelles, on devait voir l'armée de Pharaon noyée dans la mer (2).

Le plaisir était en somme la grande affaire des Madrilènes, et les scandales de la Cour sous Charles IV les amusèrent plus qu'ils ne les émurent. Cependant, ce fut précisément à cette époque que l'esprit public commença de s'éveiller à Madrid. Dès 1790, la Cour s'effrayait de la propagande révolutionnaire ; on bannit de la ville tous les gens sans emploi : « Ce qui était, dit l'ambassadeur russe Zinowiew, une « manière convenable de renvoyer quantité de Français rado- « leurs, effrontés et bavards (3). » Mais dès la première nuit, le peuple lacéra une partie des affiches officielles et souilla l'autre d'ordures. En 1794, les prêtres et les moines tonnaient encore contre les Français, les appelaient « organes du démon et ennemis de Dieu », mais beaucoup de gens éclairés commençaient à se rallier aux idées françaises, et Godoy avait dû organiser tout un système d'espionnage et d'intimidation pour comprimer le mouvement (4). La rentrée des ministres français à Madrid après la paix de Bâie fut accueillie aveé de vraies démonstrations d'enthousiasme. Les petits enfants

(1) Diario de Madrid, Vendredi saint, 4 avril 1806.

(2) Ibid., 25 mars 1806.

(3) Tpatchewsky, L'Espagne à Vépoque de la Révolution française (Revue historique, t. XXXI, p. 30).

(4) Archives des Affaires étrangères de Parts, Espagne, t. 637, (• 17.

considéraient avec terreur les hommes à cocarde tricolore, les Raou Ro^ comme ils les appelaient, en imitant le bruit du tambour (1); mais la foule envahissait la cour de Thôtel où était descendu Pérignon, et criait sous ses fenêtres : « Vive la liberté (2) » ! Des femmes lui firent souhaiter la bienvenue ; beaucoup d'officiers contre lesquels il avait combattu ou qu'il avait faits prisonniers venaient lui témoigner leur estime et leur amitié (3). Les prêtres eux-mêmes commençaient à se défier des émigrés : « De trente mensonges qu'ils nous font, « disait l'un d'eux, nous n'en croyons plus qu'ua (4). » L'agitation, libérale continua jusqu'en 1808(5), pour aboutir à la grande explosion de colère qui renversa Godoy et donna le premier coup à l'antique édifice de la monarchie catholique. Madrid allait devenir le centre de la vie politique de l'Espagne.

(1) Archives des affaires étrangères de Paris ^ Espagne, t. 639 ,f* 1S2.

(2) Ibid., t. 639, ^ 296.

(3) Ibid, t. 639, f' 491.

(4) Ibid., t. 639, f i53.

(3) Uid., t 658, pièce 14.

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