‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 3 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'empire espagnol

Étendue et popolation.

L'Espagne est restée de 171 3 à 1808 telle que l'avaient faite les traités d*Utrecht. Après douze ans d'une lutte héroïque, Philippe Y avait dû abandonner à ses ennemis de vastes et riches territoires, que le testament de Charles II avait eu précisément pour objet de conserver à la monarchie. A TAutriche il avait fallu céder la Sardaigne, Naples, les Présides de Toscane^ le Milanais et les Pays-Bas. Le duc de Savoie avait obtenu la Sicile. L'Angleterre n'avait pris que Minorque et Gibraltar, mais c'avait été la cession la plus douloureuse ; l'Espagne s'était sentie atteinte dans sa chair et, surcroit de deuil, le conquérant était hérétique. Au prix de ces sacrifices Philippe V était demeuré roi d'Espagne et des Indes.

Au fond, si Tamour-propre espagnol avait été profondé- "lent blessé, la puissance espagnole n'avait été que faiblement atteinte par les traités d'Utrecht. Dès longtemps les Flandres et l'Italie coûtaient plus à garder qu'elles ne rap- 3rtaient au Trésor. La Sardaigne et la Sicile étaient de peu

l'bspaoke. 1

2 l'espagne de l'anxien régime

de prix pour un Etat qui n^avait plus de marine. Ce fut comme un lest inutile dont la monarchie s'allégea. Séparée désormais du reste de l'Europe, presque aussi bien protégée que l'Angleterre contre les attaques du dehors, pouvant rester étrangère, s'il lui plaisait, à toutes les querelles du continent, l'Espagne pouvait se consacrer tout entière à son relèvement intérieur et au développement de ses colonies.

C'était encore une très grande tâche. Malgré les pertes subies, les Etats du roi d'Espagne formaient la plus vaste monarchie de l'univers. Ils s'étendaient sur un espacé de treize millions de kilomètres carrés, tant en Europe qu'en Afrique, en Amérique ou en Océanie. Il n'y aurait pas eu place pour dix empires comme l'empire espagnol sur la surface du globe .

La population de ces immenses contrées était loin d'être en un juste rapport avec leur étendue ; elle ne laissait pas cependant d'être considérable, et ne cessa d'augmenter pendant tout le xviii' siècle.

A la fin du règne de Charles II, la population de l'Espagne était descendue à 5,700,000 habitants. Dès 1726 elle était remontée à 6,025,000 âmes. On comptait 9,301,728 habitants en 1768, 10,409,879 en 1787 et 10,541,000 en 1797 (1). Le nombre des habitants de l'Espagne avait presque doublé en cent ans, et était probablement revenu au chiffre des premières années du xvi* siècle.

Les résultats du recensement de 1787 ont été publiés avec un très grand soin par ordre de Charles III (2), et parais* sent présenter plus de garanties d'authenticité que ceux de 1797. Les opérations du recensement avaient eu lieu après une longue épidémie de fièvres tierces et putrides qui avait duré trois ans ; cependant 2, 289 localités accusaient une augmentation de population, et Taccroissement total atteignait

(1) WeisSyV Espagne depuis Philippe II, t. II, pp. 71 , 72, 75 et 383.— De Laborde, Itinéraire descriptif de VEspagne, IV, p. 2. — Canga Arguelles, Diccionariode hacienda, v» Censo.

(2) Censo espanol executado de orden del rey, coiuunicada por el Ezce^ lentisimo Senor Conde de Florida Blaaca, primer secretario de Estado y del dcspacho en cl afio de 1787. Madrid, en la imprenta real, in-4*.

L EMHHE ESPAGNOL 3

1,108,151 habitants depuis 1768. La province la plus peuplée était la Galice, qui comptait 1,345,000 âmes, plus du dixième de la population totale. Cinq autres provinces dépassaient le demi million : Catalogne 8l4,il2hab,, Valence 783,084, Andalousie 734,293, Grenade 661,661, Aragon 623,308(1). Trois provinces : Vieille-Castille, Toro, Alava n'atteignaient pas 100,000 habitants. La population allaits'éclaircissant du nord au sud. et des frontières au centre du pays. La province de Madrid était la moins peuplécdu royaume. Si on laissait de côté la capitale, elle n'avait plus que 58,943 habitants.

L'Espagne avait peu de grandes villes. Sur les 143 cités et les 4,308 villes énumérées dans le Censo (2), il n'y en avait pas quarante dont la population fdt supérieure à 10,000 habitants, et l'Andalousie à elle seuleen comptait dix-sept (3). Deux villes seulement, Madrid et Barcelone, dépassaient 100,000 âmes. Madrid comptait 156,672 habitants, sans sa garnison ; Barcelone en avait 115,000 (4). Valence, Séville, Cadix, Malaga, Grenade, Saragosse, Murcie étaient encore de grandes cités (5), mais combien de villes déchues ! Valladotid n'avait plus que 21.000 habitants (6), Tolède moins encore (7), Hurgos 8 ou 9,000 seulement.

Grâce à un très étroit contrôle, le nombre des clercs avait diminué dcpiiis 1768 de 35,086 unités, et celui des nobles de 242,205. Il restait encore 191,(01 membres du clergé sécu-

(I) Voici les chiffres correBpandaDta du Cenao de 1197 i Cat&logne B78, SIS, Valeoce S35, 039, Andalousie 146,231, Grenade 692,924, Aragon 637, 336. ~- CiDga Arguelles, Die. de hacienda.

(!) Les Tilles espagnoles se parlageaient en trois classes : ciudades. titlas, luyare*. Nous traduisons ces mots par cités, villea et bourgs ou villages,

(3) Séville, Malnga. Cordoue, Ecija, Cadiz, Jerez, Ysta de Lcon, Puerto Real, Arcos, Rondo, Antequera, Grenade, Martos. Andujar, Baeza, tibeda.

(4) En 1797 Madrid comptait 167,607 hab. civils, 10.250 militaires et 30,000 étrangers, soit 207,887 hab, — Canga Arguelles, v Madrid — Le chiffre de 113,000 hab pour Barcelone est ludique par Pi y Arimon. Barrelona "nligiia y moderna, I, p, 298.

'3] De Laborde et Cansa Arguelles donnent les chilTres suivnnls : Séville, ODO. Valence, 80,000, Cadii 70,000, Malaga 30,000, Grenade UU,U0O, Saragosse OOO, Hnrcie 40.000.

6) SaDgrador, HiJiocia de Valladotid, l, p. fiOi. ) Fée, Souvenirs de la gueire d'Espagne, p. 207.

lier ou régulier, et 480,589 hidalgos. En ajoutant à -ces chiffres les avocats, les greffiers, les notaires, les médecins, les étudiants, les fonctionnaires, les personnes attachées à Fâdministration de Tarmée, et les domestiques, on arrivait au total de 1,138,536 personnes, vivant soit de leurs rentes, soit de celles d'autrui, et ne produisant rien. C'est à peine si la grosse armée des laboureurs, des fermiers, des journaliers, des artisans, des fabricants et des commerçants atteignait un chiffre double. Ils ne comptaient que pour 2,016,846 personnes dans la population totale. Il n'y avait pas 40,000 fabricants, et on ne comptait que 35,000 négociants.

Le Censode 1797 fut exécuté en pleine guerre, et à une époque où l'administration avait déjà perdu de sa régularité. Il ne saurait inspirer la même confiance que celui de 1787; il fournit cependant quelques points de comparaison intéressants. On constate en 1797 une notable diminution du nombre des clercs, des moines, des nobles et des employés royaux ; mais ces symptômes favorables en eux-mêmes ne prouvent pas que la prospérité générale ait augmenté. S'il y a moins d'employés, il y a plus de miliciens ; s'il y a plus d'artisans, il ya moins de laboureurs ; s'il y a moins de clercs, il y a aussi moins d'étudiants (l).La richesse publique semble avoir diminué : le nombre des domestiques a baissé de plus de 100,000, la population rurale chassée par la misère reflue vers les villes, et l'augmentation décennale de la population . ne dépasse pas 132,000 personnes^ soit à peine le quart de l'accrois- Bement observé pendant le même temps de 1768 à 1787 (2).

tl) Clercs séculiers et réguliers 182,425 168,248

Nobles 480,589 402,039 '

Employés du roi, de la croisade et de Flnqui-

sition. 41,014 31,981

MUiciens 77,884 149,340

Artisans 310,739 533,769

Laboureurs. 1,871,768 1,677,172

Etudiants. . 50,994 29,812

Domestiques , . 280,092 174,095

(Canga Arguelles. v» Ceîiso.)

(2) De 1768 à 1787» l'accroissement est de 1,108,151 hab., soit 58,323 par an. ~ De 1787 à 1797, Taccroissement est de 132,000 hab., soit 13,200 par an.

l'empirb espagnol s

Le roi avait coin))ris que le défaut de population était pour TEspagne une grande cause de faiblesse. Il facilitait la naturalisation des étrangers (J), il créait des colonies (2), il accordait le droit de basse justice à tout fondateur d'un village de quinze feux (3), il faisait dresser tous les mois Tétat des mariages, des naissances et des décès (4), il ordonnait à tous ceux qui s'étaient absentés sans commission royale de rentrer immédiatement en Espagne (5,). Malheureusement les lois ne peuvent rien sans les mœurs, et le roi lui-même défaisait souvent d'un côté ce qu'il avait essayé de faire d'un autre. L'usage des unions précoces était encore assez répandu en Espagne à la fin du xv!!!"" siècle, puisque le Censo de 1787 compte 7,635 personnes mariées et âgées de moins de seize ans. Il eût fallu favoriser ces mariages, on chercha au contraire à les empêcher en prohibant les mariages clandestins, et en faisant du consentement paternel une condition absolue pour la validité du mariage (6) ; les parents ne s'en plaignirent point^ mais plus on rendait l'abord du mariage difficile, moins il y avait de gens curieux de s'y aventurer. L'Espagne était le pays de l'Europe oîi l'on se mariait le moins, et les registres des paroisses constataient que le nombre des mariages diminuait chaque année (7). La mauvaise hygiène des enfants, des épidémies terribles (8), la guerre vinrent encore ralentir le mouvement ascensionnel de la population.

Si l'on peut déterminer avec une certaine exactitude la population de l'Espagne, il est beaucoup plus difficile d'évaluer celle des colonies. Il y eut bien quelques recensements officiels, mais les difficultés d'une semblable opération étaient si

(1) Novis Recop., VI, ii, 3.

(2} En 1787 les Nuevas poblaciones de la Sierra Morena comprenaient 14 ▼illages peuplés de 7,91S hab. — Censo gênerai,

(3) Nov. Rec, III, m, 3 bis,

(4) Id. vu, XXII, 10.

(5) Id. Vn, XXVI, 8 bis.

(6) Id.

(7) De Langle, Voyage en Espagne^ II, p. 135.

(8) L*épidémie de fièvre jaune qui désola TAndalousie en 1800 fit périr 8,000 personnes dans la seule ville de Séville. — Du Rozoir, Description de V Espagne i p. 211*

6 l'esfagke de l'ancien régiuk

grandes, il y avait eu tant d'individus oubliés ou comptés

deux fois, qu'il est impossible d'ajouter une foi entière à ces

documents.

Uumboldtest peut-être de tous les statisticiens celui quia réuni sur les Indes espagnoles les renseignements les plus complets et les plus sérieux. Il donne aux établissements espagnols de l'Amérique et des Philippines une population de près de 19 millions d'habitants, sur lesquels il compte un peu plus de trois millions de blancs (t); Canga Arguelles donne le chiffre de li millions comme un minimum (2). Si l'on accepte les évaluations de Huraboldt, et si l'on ajoute â ce chiffre celui que donne le Censo de 1797 pour l'Espagne, (es Baléares, les Présides d'Afrique el les Canaries, on voit

(1) Voici les chiffres de llumboldt, Essai politique sur le royaume de Nouleile-Espagne, I, p. 321 :

Mexique 6,800,000 hsi).

Guatemala 1,BB0,000

Nouvelle-Grenade et Caracas 2,618,000

Pérou et Chili. 2,330, OCO

Bueuos-Ayrea S,2B2,D0D

Nègres employés dans les colonies du continent américain 381,000

Cuba et Porto-Rico 92S,OO0

Pliilippines 1,900,000

Total 18,802,000 Les 16,902,000 hab. des colonies d'Amérique se décomposaient en :

Indiens , 7,330,000

Métis 5,310,000

Blancs 3,218,000

Noirs 186,000

{2] Canga Argueltcs donne les chiffres suivant) :

Mexique S,16û,000

Guatemala 650,000

Nouvelle- Grenade et Caracas 5,300,000

Pûrou et Chili 1,426.122

ou suivant d'autres évaluations. . . . 1,955,223 (en 1810)

Buenos-Ayres 980,000

ou 1,U3,000

Cuba et Porto-Rico. . ' 800,000

Philippines 1,300,000

Totaux 13,216,122

L EMPIRE ESPAGNOL * ï

que vers 1800 Charles IV pouvait se dire le souverain de 29 millions d*hommes, et Ton comprend quilait songé à prendre le titre d'Empereur des Indes (1).

Grandes divisions de la Monarchie.

Quoique la volonté royale fît loi dans toute l'étendue de l'empire espagnol, il ne formait point cependant un ensemble absolument homogène. On y peut distinguer cinq régions, ayant chacune leur législation particulière. Ce sont les pays de la couronne de Castille, les pays de la couronne d'Aragon, la Navarre, les Vascongades et les Indes- On n'aurait point une idée nette de Tempire espagnol si l'on ne connaissait le régime de chacune des parties de la monarchie, l'étendue de leurs privilèges, et les efforts des rois pour en dilater les frontières et pour en restreindre l'autonomie.

Pays de la conronne de Castille.

Les pays de la couronne de Castille formaient le cœur de la monarchie ; l'autorité royale n'y avait pas à lutter contre T-esprit d'indépendance des provinces, soumises depuis longtemps à la centralisation administrative. Même au temps où les Cortès se réunissaient encore, il n'y avait qu'une assemblée pour tous les pays castillans. Les royaumes des Asturies, de Galice, de Léon, etc., n'étaient que des provinces de la Castille, sans représentation propre et sans traditions d'indépendance. Les rois de la maison de Bourbon avaient donc pu sans rencontrer de résistance appliquer à leurs Etats castillans le système français des intendants. Les pays de la couronne de Castille avaient été divisés en vingt-quatre intendances (2),

(1) Traité du 27 oct. 1807 entre Charles IV et Napoléon.

(2) Andalousie, Asturies, Avila, Burgos, Vieille-Castille, Ciudad-Real, Cordo va, Guenca, Eztremadura, Galicia, Granada, Guadalajara, Jaen, Léon, Madrid, Morcia, Palencia, Salamanca, Segovia, Soria, Toledo, Toro, Valladolid.

• (^narias.

Présides d* Afrique : — Geuta, Mazalquivir, Oran, Melilla, Alhucemas, Peiion de Vêlez.

renfermant une population de 7,474,430 habitants, y compris les Présides d'Afrique et les îles Canaries.

Les Canaries étaient considérées comme faisant partie de la péninsule. Leurs habitants, appelés islehos, jouissaient de tous les droits des natifs castillans (1). Ils avaient d ailleurs fait preuve, dans la guerre de succession, d'une grande fidélité à Philippe V (2).

Les Présides d'Afrique devaient garantir l'Espagne contre les pirateries des Barbaresques.En les occupant, les premiers conquérants avaient cru sans doute jeter les bases d'un empire espagnol en Afrique ; mais l'Espagne, absorbée par d'autres soins, et ruinée par les guerres continentales, ne put jamais étendre sa domination sur le Maghreb. Elle faillit même à plusieurs reprises perdre les quelques villes qu'elle possédait. Ceutafut bloquée par les Mores de 1693 à 1727, et après avoir failli tomber aux mains des Marocains, peu s'en fallut qu'elle ne tombât aux mains des Anglais (3). Oran fut occupé parles Mores en 1708, repris en 1731, et cédé par Godoy au dey d'Alger en 1791, avec le beau port de Mazalquivir. Godoy prétendit que ces deux places coûtaient trop cher à garder, et que le climat était vraiment trop meurtrier (4).

Les Présides étaient des lieux de déportation. Ceuta était gardé par un régiment fixe composé des plus mauvais sujets de Tarmée, et des vagabonds incorrigibles que la police avait fini par arrêter. Sur une population de 7,449 habitants, on comptait 2,625 soldats et employés militaires et 2,365 galériens {presidiarios){5). Enfermés dans leurs murailles, sur ce rocher brûlé par le soleil, au milieu d'une population de voleurs et d^assassins, les fonctionnaires espagnols considéraient Ceuta comme un lieu d'exil, mais ils se consolaient en voyant leur drapeau flotter en face de Gibraltar, et en pensant qu*au moins une des clefs du détroit était demeurée aux

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, IV, p. 252.

(2) W* de Saint-Philippe, Mémoires, t II, p. 9t.

(3) Id. ibid.

(4) Fr« Barado, Museomilitar, III, p. 456.

(5) Censo gênerai 1187»

l'empire espagnol

mains de PEspagne. Ceuta, malgré sa misère, avait un corps de noblesse considérable (320 hidalgos), un évoque, six paroisses et deux couvents.

Gibraltar était un véritable crève-cœur pour les rois d'Espagne. On peut dire que la pensée de le reconquérir ne les quitta jamais pendant tout le cours du xviii* siècle. La présence des Anglais sur leur territoire leur paraissait dangereuse pour Tindustrie espagnole, humiliante pour leur gloire, et scandaleuse pour leur foi. Plusieurs fois ils se crurent à la veille de ressaisir la ville perdue. Avant la bataille de Milazzo (1718) (1), après la prise de Port-Mahon(1757 (2), au début delà guerre d'Amérique (1779) (3), au cours de cette même guerre (1780) (4), pendant les négociations de Is^ paix de Versailles (5), les hommes d'Etat anglais semblèrent prêter l'oreille à des propositions d'échange, mais, les pourparlers ne purent jamais aboutir. On voit même les prétentions anglaises augmenter à mesure que le siècle s'avance et que la place devient plus forte. En 1717, l'Angleterre se déclare prête à céder Gibraltar si l'Espagne accède à la quadruple alliance. Après la paix de Versailles, c'est TEspagne qui fait les avances ; Florida-Blanca va jusqu'à offrir Porto-Rico, Caracas, un traité de commerce, l'annulation tacite du Pacte de famille ; l'Angleterre ne se laisse pas tenter.

Ce qu'elle n'avait pu obtenir par voie diplomatique, l'Espagne a cherché à l'arracher par la force. Elle a assiégé Gibraltar pendant la guerre de succession, elle l'a assiégé de 1727 à 1731, de 1779 à 1783. Ne pouvî^nt le prendre, elle l'a bloqué. Philippe V a fait construire en face du rocher, sûr l'isthme qui le rattache à la terre, une double ligne de retranchements, il a établi derrière elle, le camp permanent de Saint-Roch, il a invité tous les habitants de Gibraltar à venir s'installer à Algésiras (6); Charles III et Char-

(1) Coxe, l'Espagne tous les Bourbons^ \\, p. 429.

(2) Fr. Barado, MvLseomilitar, Ul. p. 432. — Coxe, IV, p. 335.

(3) Ferrer del Rio, Historia del reynado de Carlos Tercero, III, p. 326.

(4) Coxe, V, p. 229.

(5) Archives da Ministère des Affaires Etrangères à Paris. Espagne, 1 637,f«225.

(6) Goxe, III, p. 294»

10 L'fiSPAâNB DE l'ancien RÉQIHE

lesIVd) ont voulu fermer Gibraltar ail commerce espagnol, et malgré tant d'efforts, Gibraltar est demeuré anglais, et n'a cessé de s'enrichir parla contrebande, La place resta sur le pied de guerre pendant tout le xviii" siècle. Elle comptait en 1773 sept régiments de garnison ; les officiers étaient toujours en uniforme, 600 hommes faisaient continuellement le guet sur les remparts, 340 canons montés défendaient la ville, et les magasins renfermaient en outre 100 pièces de réserve. C'était un morceau d'Angleterre en Espagne.comme Ceuta est un morceau d'Espagne en Afrique ; la ville comptait 20.000 habitants anglais contre 300 espagnols (2).

Payv de la oonronne d'Aragon.

A côté de l'Espagne castillane, les pays de la couronne d'Aragon formaient avec la Navarre et les Vascongades l'Espagne fuériste. Ils comptaient en 1787 2,93S,449 habitants.

L'antagonisme des provinces castillanes et des provinces fuéristes est le trait dominant de l'histoire politique de l'Espagne, C'est lui qui a retardé jusqu'à la fin du xv» siècle l'unité de la péninsule. C'est lui qui, comprimé pendant deux cents ans par les princes de la maison d'Autriche, s'est réveillé d'une façon si soudaine et si terrible dans la guerre de succession ; c'est lui qui dans notre siècle a nourri la guerre civile.

Y a-til donc entre les Castillans et les habitants des pays fuéristes des différences de sang et de race? Quelques Espagnols le pensent, et peut-être en effet » le groupe central et <i méridional doit-il au mélange de sang sémitique son es- « prit rêveur, sa prédisposition à la généralisation, son « amour pour le fasto, la magnificence et l'ampleur des « formes. Peut-être le groupe pyrénéen doit-il aux races « primitives dont il est issu son génie rude et pratique (3) .

(t) Gallardo, Renia» de iaeo'ono, II, p. 358. Décret royal du njsnTîernei — Archivet du Mia. dei Aff. Elr., t. 6B1, pce 365. Décret royal du 15 fé trier IBOO.

ii) TwiïR, Voyage en Espagne, p. 303.

(3) Almlrall, l'Espagne telle qu'elle est, p. 33S.

l'empire espagnol f 1

Sans méconnaître la valeur de cette idée, on peut soutenir aussi que révolution historique a beaucoup contribué à accuser des différences, aujourd'hui si tranchées qu'elles paraissent irrémédiables.

Il est probable qu'il n'y eut à l'origine aucune différence de race entre les habitants des bords du Duero et les habitants des bords de l'Ebre ; mais tandis que les Navarrais, les Basques et les Aragonàis continuaient à vivre répartis en petits Etats, et s'habituaient peu à peu à l'autonomie locale, les Castillans poussaient leurs conquêtes jusqu'au détroit de Gibraltar, et dès le xiii* siècle fondaient une grande monarchie unitaire à côté des Confédérations du Nord. ' Ces confédérations entrèrent à leur tour dans l'Union castillane : les Vascongades dès le xin* siècle, les Etats aragonàis en 1479, la Navarre en 1S12 ; mais que l'annexion se fît par accession volontaire, par mariage ou par conquête, elle se fit toujours en vertu de traités réguliers qui stipulèrent tous le maintien des lois locales (Fueros),

Ces petites nations continuèrent donc à vivre de leur vie propre, même après avoir perdu leur indépendance. Habituées à considérer leur fuéro comme la garantie essentielle de leur liberté, elles envisagèrent les traités passés entre elles et les rois de Castille comme des monuments sacrés et impérissables, elles firent de leurs codes de véritables « Livres saints ». Il y eut un dogme fuériste comme il y avait un dogme religieux, et il fut aussi impossible de changer un mot à l'un qu'à l'autre.

L'Espagne resta ainsi divisée en deux moitiés parfaitement dissemblables et tout près d'être hostiles. Les pays castillans, façonnés à la centralisation, tendaient sans cesse à la concentration des pouvoirs et à l'établissement d'une monarchie absolue. Les pays fuéristes, attachés à la variété de leurs régimes politiques, opposaient à l'idéal autocratique des Castillans leur idéal de liberté individueHe et d'autonomie "^gionale (1).

Pendant les deux siècles que régna la dynastie autrichienne,

Almirali, l'Espagne telle qu'elle est, p. 77.

ji

12 l'espàgnb db l^ ancien régime

les fuéros ne reçurent presque aucune atteinte sérieuse, mais la paix intérieure de TEspagne fut plus d'utie fois trou« blée par l'esprit inquiet et soupçonneux des fuéristes, toujours en défiance de Tautorité royale (1). Philippe V en montant sur le trône ne put faire autrement que de prêter serment aux fuéros, et fut presque aussitôt suspect aux fuéristes. Ils connaissaient le vaste travail de centralisation qui s'était opéré en France pendant le xvii® siècle, ils savaient Louis XIV ennemi des libertés provinciales, ils comprenaient que la suppression des fuéros assurerait au roi un accroissement très notable de richesse et de puissance, et Ton ne doutait pas que Philippe V ne fût résolu à sacrifier les fuéros à ses intérêts, dès qu'il en trouverait l'occasion. Ce fut pour prévenir le danger que les Catalans se donnèrent à l'archiduc Charles d'Autriche, et que l'Aragon, Valence et Majorque suivicent leur exemple.

Philippe V se crut dégagé de toutes ses promesses par la rébellion de ses sujets (2), et tout autre prince eût'pensé comme lui à cette époque. Cependant, quand la victoire se fut décidée en sa faveur, il n'osa pas décréter l'annexion pure et simple des provinces rebelles à la Castille, il se contenta de leur retirer leurs privilèges politiques et de les soumettre à l'autorité des magistrats castillans. Les Etats aragonais conservèrent leur législation civile, et on leur appliqua un régime financier bien différent de celui qui régnait en Castille. Ces pays cessèrent donc d'être fuéristes sans devenir réellement castillans, et formèrent un groupe à pari au sein de la monarchie.

Les royaumes d'Aragon et de Valence furent les premiers soumis. Ils s'étaient soulevés en 1705, et furent réoccupés dès 1707, après la victoire d'Almanza. Les ministres de Phi* lippe V étaient tous d'avis de supprimer leurs fuéros ; mais les uns voulaient une suppression immédiate, les autres voulaient laisser les privilèges tomber lentement en désuétude; la première opinion, soutenue par le ministre

(l) Procèi d'Antonio Ferez. Guerre des Segadores, (S) Décret royal du 29 juia 1707. {Nov. Ree. HI, ni, 1.)

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l'empire espagnol 13

français Amelot, l'emporta. Un décret royal du 29 juin 1707 soumit TAragon et Valence aux lois de Castille, et ne laissa subsister d*autres privilèges que ceux de la juridiction ecclésiastique. Le roi ne tarda pas à comprendre quMl était allé trop loin. Le 29 juillet de la même année^ il accorda à tous les habitants qui lui étaient restés fidèles le maintien des privilèges, grâces et exemptions qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs (1). Les Valenciens essayèrent d'obtenir davantage, et cherchèrent à intéresser à leur cause les ducs de Berwiek et d'Orléans, et la reine qui venait de donner le jour à un prince des Asturies. Amelot feignit devoir une trahison dans la supplique des magistrats valenciens et envoya au château de Pampelune D. Luis Blanquer et D. José Ortiz qui avaient rédigé le placet(2)..Cette imprudente démarche engagea môme le roi à renchérir sur ses précédentes rigueurs. Par un décret du 7 septembre, il déclara qu'il n'entendait déroger à aucun des usages de Valence ou d'Aragon qui seraient favorables à la prérogative royale (3). Les fuéros restaient abolis en faveur des habitants du pays^ ils étaient maintenus en faveur du roi. Ce ne fut qu'en 1711 que le roi se décida à accorder aux Aragonais et aux Valenjciens quelque satisfaction ; le droit civil aragonais fut solennellement remis en vigueur dans tous les procès entre particuliers ; seuls les procès où le roi était intéressé restèrent soumis à la loi castillane (4). Cette importante concession con* tribua beaucoup à calmer les esprits ; on ne trouve plus trace de mouvements fuéristes en Aragon jusqu'à la fin du xvni" siècle. Les Aragonais présentèrent à Charles III quelques respectueuses et timides doléances (5), Aranda témoigna quelque regret de la disparition des fuéros, et quelque désir de les rétablir (6), mais rien ne fut changé dans la loi. Les Valenciens se montrèrent plus rancuneux que les Aragonais. Ils vouè-

(i)Nov. Rec., 111, m, 2.

(2) Boix, Bistoria de Valencia, !!« p* 93.

(3) Dieste y Ximenez, Diccionario del dèrecho civil Aragoneê^p. eu.

(4) Nov. Rec, V, ni, 2.

CSySibliothèque de V Académie de VHistoire, — Varias de Bistoria. E. 134. (6) (3Qxe, l'Espagne sous les Bourbons, V, p. <23.

44 l'espagne de l akcien kéglme

renlle nom français à l'exécration publique en haine d' Amelot et du comte d'Asfeld(l), vainqueur de Valence, dont les cruautés et les exactions avaient eu cependant bien des Castillans pour complices (2).

La Catalogne avait fait une résistance acharnée aux armées de Philippe V. Barcelone, occupée par les Anglais le 9 octobre 1705, avait été la grande place d'armes de l'archiduc Charles, et persista à se défendre môme après le départ de Tarchiduc et de ses troupes (3). Elle poussa siloin le fanatisme politique qu'elle pensa à se donner au Turc plutôt que de céder (4). En vain Philippe V offrit-il aux révoltés un oubli complet du passé, les Cortès catalanes réunies à Barcelone le 30 juin 1713 votèrent avec enthousiasme la continuation d'une guerre où il s'agissait moins d'une question dynastique que de l'existence même des libertés du pays (S). Le H septembre 1714, à trois heures de l'après-midi, alors que la ville avait déjà soutenu neuf heures de combat contre les colonnes d'assaut du maréchal de Berwick, les magistrats barcelonais adressèrent un suprême appel à la population, et adjurèrent tous les hommes en état de porter les armes de tenter un dernier effort (6). A la nuit,les magistrats essayèrent

(1) Boix, Historia de Valenciat II, p. 105.

(2) M'" de Saint-Philippe, Mémoires, U,^, 215.

(3) 27 septembre 1711, 19 mal 1713.

(4) Ml" de Saint-Philippe, III, p. 56.

(5) Coroleu y Pella y Forgaa, Los fueros de Cataluha, p. 684.

(6) Voici la traduction de ce document capital où respire réellement Tàme fuériste :

« Ecoutez ! On fait savoir à tous en général, de la part des Très Excellents « membres de la commune, après avoir pris l'avis des Seigneurs de la « Junte de gouvernement, personnes associées, nobles, citoyens et officiers a de guerre qui s'occupent chacun de leur côté à empêcher les ennemis de « s'établir dans la cité, que vu sa déplorable infortune, cette cité, en laquelle « réside aujourd'hui la liberté de tout le Principat et de toute l'Espagne, « court les derniers risques d'être soumise à un complet esclavage. Lesdits « Seigneurs, représentants des pairs de la patrie, déclarent, donnent avis, et « font appel à tous pour que chacun s'afflige de la disgrâce irréparable dont « nous menacent le succès et l'injuste effort des armes franco-espagnoles, « et fasse sérieuse réflexion sur la situation des ennemis de notre Seigneur « le roi, de notre liberté et de notre patrie, qui ont établi leurs postes « sur toutes les brèches, coupures et boulevards des portes Neuve, Sainte- •t Clairei du Levant et Sainte-Eulalie. Si aussitôt et immédiatement après

l'empire espagnol 15

encore d'obtenir du maréchal la conservation des privilèges de la ville et de la province ; mais le lendemain, devant la menace d'un incendie général de la cité, ils durent capituler sans condition (1).

Philippe V, outré de l'opiniâtreté des Catalans, songeait à détruire leur ville de fond en comble. Louis XIV lui rappela .avec noblesse « que les Catalans, quoique rebelles, étaient ses « sujets, qu'il devait les traiter en père, et les corriger sans « les perdre (2). » Philippe leur accorda la vie et leur laissa leurs biens, mais il leur retira leurs privilèges. Quelques jours après la prise de la ville, D. Joseph Patifio, président de la Junte supérieure de gouvernement établie à Barcelone

* avoir entendu la présente proclamation tous les naturels, habitants et « autres gens en état de porter les armes ne se présentent pas sur les « places de Junqueras, de Born et du Palais, pour s*unir à tous les Seigneurs tt représentants de la commune et tenter les derniers efforts pour chasser « l'ennemi, espérant de la miséricorde de Dieu qu'il voudra bien améliorer « lenr sort, on fait savoir que l'esclavage est certain et forcé. Lesdits « Seigneurs, pour Tobligation de leurs charges, expliquent et déclarent ici, « protestent dans le présent et donnent témoignage à la postérité qu'ils ont « adressé à tous leurs dernières exhortations, et fait les derniers eCTorts. Ils « protestent également contre tous les maux, ruines et désolations qui ft peuvent survenir à notre commune et affligée patrie, et contre Textermi- « nation de tous ses honneurs et privilèges, puisque nous n'aurons plus o qu'à rester, avec tout le reste des Espagnols abusés, sous l'esclavage de la « domination française. Cependant lesdits Seigneurs ont confiance que tous, « comme vrais fils de la patrie et amants de la liberté, viendront au rendez- « vous, prêts à verser glorieusement leur sang et à donner leur vie pour « leur roi, leur honneur, leur patrie et la liberté de toute l'Espagne. Enfin « on fait savoir que si dans le délai d'une heure après La publication des « présentes par le héraut, il ne s'est point présenté un nombre d'hommes k suffisant pour tenter ladite entreprise, il sera nécessaire, indispensable et " inévitable de parlementer, et de demander à capituler avant la nuit venue a pour ne pas exposer la cité à la ruine la plus lamentable, à un pillage « général, à la profanation de ses temples sacrés, au meurtre des enfants, a des femmes et des personnes consacrées à Dieu. Et pour que les présentes « soient connues de tous, lesdits Seigneurs ordonnent qu'elles soient publiées « à voix haute, claire et intelligible par toutes les rues de la cité. Donné dans « la chambre de la Très Excellente Cité, assemblée à la Porte Saint* Antoine, « en présence desdits Très Excellents Seigneurs et personnes associées, « le 11 septembre 1714 à trois heures de raprès-midi. .} — Coroleu y Pellay ~Tgas, p. 689.

l) M» de Saint-Philippe, Mémoires, III, p. 107-113.

) Baudrillart, Philippe V et la cour de France, p. 650. •» Lettre du lillet 1714.

par le roi, convoqua à la maison de ville les membres de la Députation de Catalogne et les chefs de la noblesse. Les magistrats se rendirent au palais en grand costume, avec tout le cérémonial accoutumé. Les membres de la Junte supérieure arrivèrent de leur côté en carrosse à travers les rues encore obstruées de décombres ; les magistrats catalans vinrent les recevoir à la porte du palais. Quand tout le monde fut réuni dans, le grand salon, D. Joseph Patino signifia aux autorités catalanes que le roi avait jugé bon d'abolir la forme de gouvernement jusqu'alors en usage dans la cité et dans la province (1). Les Catalans reçurent cet ordre en silence, mais un certain nombre de Barcelonais s'embarquèrent pour la Sardaigne avec l'intention d'y fonder un nouvel état catalan, et pendant plusieurs années de hardis partisans tinrent la campagne, faisant main basse sur les Français et les Castillans (2).

Au mois de janvier 1716 parut le décret d'organisation des nouveaux pouvoirs. Tous les privilèges accordés par l'archiduc à des villes ou à des particuliers furent brûlés. La milice nationale des somatènes fut supprimée (3). Le tribunal des prud'hommes, véritable jury criminel à l'usage des habitants de Barcelone, fut supprimé.

Il en fut de même plus tard (1768) du tribunal féodal des pairs de Catalogne (4). L'Université de Barcelone fut transférée dans la petite ville de Cervera. L'usage de la langue catalane fut interdit devaiit les tribunaux, même en matière commerciale, et l'imprimerie se vit étroitement surveillée (5):

Privée de toutes ses institutions traditionnelles, la Catalogne fut gouvernée par un capitaine général, nommé par* le roi, par une Audience organisée sur le modèle des cours castil-

(1) Rodriguez VîUa, Patino^ p. 13.

(2) La mémoire de ces hommes est restée longtemps virante en Catalogne. L*un d^eax, Bach de Roda, pris dans une escarmouche avec les troupes philippistes, fut pendu sur une des places deVich et le peuple chanta longtemps la gloire du martyr de la liberté. — « No m'matan por ser traydor — « Ni tampoch por ser cap lladres — Sino porque he volgut dit — Que « visquia semprela patria ! » Goroleu y Pella y Forgas, p. 625.

(3) Nov, Recy V.ix, 1.

(4) Ântequera, Historia de la legislacion espahola, p. 400.

(5) Goroleu y Pella y Forgas, p. 692.

l'empire espagnol 17

lanes, et par des corrégidors établis dans les douze villes principales de la province (1). Le gouvernement municipal fut confié à des régidors, nommés par le roi ou par l'Audience, et placés sous le contrôle direct des officiers royaux. La province ne garda que ses lois civiles et commerciales.

Pour assurer son autorité en Catalogne, Philippe V agrandit le château du Montjuich, qui domine Barcelone du côté du midi, et bâtit au nord de la ville une immense citadelle, sur remplacement de plus de 2,000 maisons.

Au milieu de ces dures épreuves, la prodigieuse vitalité de l'esprit catalan s'affirma. Le culte de la langue et de la littérature catalanes fut maintenu par une académie particulière, la Comunicacion AVeraria, dont tous les membrcss'engageaient à n'écrire qu'en catalan (2). Les habitants de la province gardèrent leur génie industriel et commercial. Peu à peu les plaies ouvertes par la guerre se cicatrisèrent. En 1 753, le faubourg de Barceloneta enfin construit donna asile aux malheureux expropriés en 1715 pour la construction de la citadelle (3). Le décret de Charles III qui autorisa les Catalans à trafiquer avec les Indes marqua pour Barcelone le commencement d'une nouvelle ère de prospérité. Dès cette époque, les Catalans avaient repris toute leur fierté. Ils disaient volontiers qu'à Barcelone le roi d'Espagne n'était que comte. Leur vieil esprit fuérisle se réveillait ; pour l'endormir, les ministres favorisaient toutes leurs entreprises commerciales et leur accordaient des privilèges parfois exorbitants (4). Quand les armées françaises envahirent le Principal en 1795, les Cata* lans se soulevèrent avec un ensemble vraiment formidable ; ils offrirent de défendre seuls leur territoire et s'engagèrent à lever 150,000 hommes (5). Le gouvernement de Madrid n'osa pas accepter, tant leur esprit d'indépendance parais-

(1) Barcelone, Mataro, Girone, Vkh, Puigcerda, Talarns, Lérida, Tortosa, Tarragona, Villafranca de Panades, Gervera et Manresa.

(2) Balaguer, Ristoria de CatalunOy V. p. 4i0.

'3) Pi y Arimon, Bat'celona antigud y modernay I, p. 351. 4) Anonyme, Nouveau voyage en Espagne, I, p. 38.

(5) Fervel, Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées Orien^ aies, II, p. 99 et 269. — De Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, III, p. 448.

L'ESPAOriB. 2

JE

18 L*£SPAGNB DE l'aNGIEN RÉGIME

sait encore redoutable après quatre-vingts ans de centralisation administrative.

Les Baléares furent les dernières à se soumettre à Philippe V. Le marquis de Rubi, qui commandait Tîle de Majorque au nom de l'empereur Charles VI, ne capitula que le 15 janvier 1715 (1). Les Majorquins perdirent leurs privilèges politiques, mais conservèrent leurs lois civiles comme les autres pays de la couronne d'Aragon (2).

L'île de Minorque, occupée par les Anglais en 1708, leur avait été cédée par les articles 10 et 11 du traité signé à Utrecht le 13 juillet 1713 par les ministres d'Espagne et d'Angleterre. Les Anglais firent du fort Saint-Philippe une place qui fut longtemps réputée imprenable. Le duc de Richelieu s'en empara en 1756 (17 avril-28 juin), mais l'île dut être restituée à l'x^ngleterre à la paix de Paris (1763) (3). Le duc de Grillon y débarqua de nouveau à la tête d'une armée espagnole le 23 août 1781, et le 3 février 1782 le lord Murray, gouverneur du château de Saint-Philippe, se rendit aux Espagnols. L'article 4 du traité signé à Versailles le 3 septembre 1783 entre l'Espagne et l'Angleterre replaça définitivement rtle sous la domination espagnole. Elle comptait en 1787 28,177 habitants.

Navarre.

La Navarre et les Vascongades 'étaient restées fidèles à Philippe V pendant toute la guerre de succession, soit qu'elles se sentissent moins menacées par la politique unitaire des ministres, soit que le voisinage de la France et le perpétuel va-et-vient des troupes françaises sur leur territoire leur rendît la révolte plus difficile. Philippe n'eut donc aucun prétexte pour leur retirer les libertés qu'il avait solennellement juré de conserver. Le régime fuériste continua d'exister dans un coin de l'Espagne, et près d'un demi-million

(!) M»» de Saint-Philippe, HI, p. 157.

(2) Antequera, Uisionade la legislacion espanola^'p. 40Si

(3) Traité de Paris, art. 21.

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l'empire espagnol 19

d'Espagnols continuèrent à vivre à Tabri dé leurs institutions traditionnelles- La Navarre conserva son nom de royaume, son gouverneur porta le litre de vice-roi ; elle garda ses Cortès, sa Députa^tionpermanente, son Conseil, sa Chambre des comptes et sa monnaie particulière (1). Tous les fonctionnaires publics devaient être Navarrais de naissance ; le rôi ne pouvait nommer d'autres étrangers que le vice-roi, le président et deux auditeurs au Conseil de Navarre, un alcalde de cour et un conseiller de cape et d'épée à la Chambre des comptes (2). Le roi aurait volontiers éludé cette loi gênante en favorisant la naturalisation des étrangers en Navarre ; les Navarrais s'y refusèrent constamment, et rendirent même presque impossible l'établissement des gens du dehors dans leur pays en les grevant de taxes énormes (3). Les Navarrais avaient leur législation civile particulière, comme tous les peuples fuéristes; ils avaient aussi réussi à se soustraire à la juridiction criminelle castillane, même dans les cas les plus gi:aves, comme le vol de poudre dans les magasins royaux (4). Ils étaient exempts du service militaire, et ne pouvaient être levés qu'en cas de guerre, sans jamais être astreints à servir plus de trois jours à leurs frais, ni en dehors du royaume (S). . Les impôts étaient consentis par les Cortès, et le produit en était affecté tout entier aux besoins du pays. De temps à autre le roi obtenait un don gratuit (6); les Cortès établissaient pour le payer tels impôts qu'elles jugeaient convenables. Les employés des finances de Castille ne pouvaient instrumenter en Navarre, même pour cause de contrebande, même pour exportation frauduleuse de matières d'or ou d'argent. Il y avait à Pampelune un tribunal de la contrebande, mais l'appel de ses décisions était porté au Conseil de Na-

(1) En 1795, les Cortès de Navarre demandèrent que Ton fabriquât' pour 16.000 dnicais de mai'avédis et de cornados. — Quadernosy leyes^ 1195, p. 255.

(2) Nov. Rec.de NavarrOf II, i, 82i

(3) En 1794, les biens-fonds des non originaires payaient la somme énorme e 200. 000 pesos fuer tes. — Quad. y leyes^ 1795.

f^) Yanguas, Diccionario de leyes, V» Vireyes.

) Vuêro gênerai 1, 2, 67. — Ce privilège finit par ne plus être observé. (6) 15,500,000 réaux en 1801. '^ Archives de Navarre, Gortes de 1801.

20 l'eSPAGNE de L'Â^X1EN RÉGIME

varre, et non aux tribunaux de Castille (1). Le commerce était presque entièrement libre entre la France, la Navarre et les Vascongades. Les douanes espagnoles, un moment reportées à la frontière française (1717), avaient été ramenées à TEbre cinq ans plus tard (1722) (2). Des employés navarrais appelés tablajeros percevaient seulement à la frontière, au profit du royaume, des droits très modérés sur les marchandises qui entraient en Navarre ou en sortaient (3). En cas de guerre entre la France et TEspagne, le commerce restait libre entre la France et la Navarre pour les vivres, les boissons et le combustible.

Tous ces avantages contribuèrent à assurer à la Navarre une grande prospérité. Sa population montait en 1787 à 227,382 habitants. Tous les voyageurs s'accordent à vanter le bon état de ses chemins, Texacte et sévère police de ses villes, Tordre irréprochable de son administration, toutes choses qui contrastaient avec la négligence et l'abandon où vivaient les populations castillanes (4). Très attachés aux princes qui respectaient leurs libertés, les Navarrais se faisaient gloire de leur impeccable loyalisme, et célébraient la fôte du roi avec des transports d'enthousiasme (5). En 1793, la Navarre leva et équipa plusieurs bataillons de volontaires qui firent bravement leur devoir aux Pyrénées. Pendant la guerre de l'Indépendance, le Navarrais Espoz y Mina fut un des guerrilleros les plus habiles et les plus redoutables à l'envahisseur.

Vascongades.

Les trois provinces d'Alava, Guipuzcoa et Biscaye coniservèrent leurs libertés pondant tout le xviii' siècle. Elles n'avaient ni vice-roi, ni Corlès, mais elles jouissaient d'une indépendance presque complète. Elles se vantaient

(1) Quadernos y ieyes (1786-87), p. 93.

(2) Yanguas» Leyes, v* Aduanas,

(3) Id. ibid. 'v» Tablas.

(4) Mémoires de Marbot, 11, p. 329.

(5) Cf. El dia grande de Navarra du P. Isla. C'est le récit lyrique des fêtes grandioses organisées à Pampelune en n47, à l'occasion de Tavènement de

l'empire espagnol 21

d'être des beheiriasj de ces fiefs dans lesquels chacun se choisit son seigneur « de Séville, si Ton veut, de Biscaye si on c( le préfère (1) ». — « J*irai à qui bien me fera :>, disait la vieille formule (2). En Biscaye, le roi n'était jamais nommé que « seigneur de la terre » ; il se découvrait quand i

il traitait avec un représentant de la province (3). Les trois provinces avaient le droit de refuser le visa {cl pose forât) aux ordres royajix (4). Elles portaient le titre de € Très Nobles et Très Loyales » ; elles avaient chacune leurs juntes particulières et générales; elles tenaient aussi des assises communes [conferehcias) oh étaient discutés les grands in- !-

térêts communs des trois « provinces-sœurs d de rirurac- ')

Baty nom collectif de l'Etat vascongade, triple et un (5). j

Chaque province avait sa législation civile et commerciale, '

votait et percevait librement ses impôts, employait ses rêve- ï

nus, organisait sa défense en cas de guerre. Le roi reconnais^ /

sait lui-même, et jusque dans ses traités avec les puissances étrangères, que les Vascongades formaient un État dans TE- ;

tat (6).

Province frontière, le Guipuzcoa subissait encore dans une certaine mesure l'influence royale. Malgré les protestations j

Ferdinand VL De mauvais plaisants prétendirent que le P. Isla 8*était moqué :;

dans cet ouvrage de la simplicité des Navarrais ; mais le P. Isla s*en est toujours défendu, et les programmes des fêtes municipales sont encore aujourd'hui rédigés dans le même style.

(1) Sagarminaga, Memoviashistoricas de Vizcaya,p. 87. ^

(2) Mafie y Flaquer, El Oasis^ II, p. 491.

(3) « El rey asi como Seflor de la tierra. » Fuero de Vizcaya, l, 7. 8, 9. 10, 12, 17.

(4) Guipuzcoano instruidOt v© Usos, — Ordre royal du 21 septembre. 1742. — Privilège royal du 6 août 1703.

(5) Maîie y Flaquer» El Oasis, III, p. 233. — Ce droit leur est encore reconnu par décret royal du 16 juillet 1800.

Le mot de rf Provinces-sœurs 9 (Provincias hennanas) est consacré par Tusage dans la langue des fuéristes.

(6) « Siendo la dicha provincia (de Vizcaya) libre , no reconociente superior « en lo temporal, y gobernandose por propios fueros y leyes.... se ha re-

putado por provincia separada del reyno. » — Cédule royale du 2 février

Charles ill disait « qu'en Biscaye les lois sont des pactes jurés entre les iBiscayenset le seigneur». Sagarminaga, Memonas historicas de Vizcaya%

l'espagne db t' ancien régime

tt»/

de la junte provinciale (1), le roi avait mis garnison à Fonta rabie, au château de Santa Ysabel des Passages, et au château de la Mota de Saint-Sébastien. Il y avait à Saint-Sébastien un capitaine général, chef tnilitaire de la province, un commissaire ordonnateur de la marine, et un juge des exportations d'or et d'argent {alcalde de sacas). Le gouvernement civil était exercé par un corrégidor, gradué en droit, choisi par Je roi, accepté par la province, et surveillé par un représentant de la junte, le député général. Tous ces magistrats royaux étaient en général peu populaires, il leur fallait une grande patience pour soutenir sans s'irriter Fincessanté guerrilla qui leur était faite (2). Le corrégidor était obligé de résider alternativement à Saint-Sébastien , à Tolosa , à Azpeytia et à Azcoytia ; il cherchait naturellement à devancer le moment de son retour à Saint-Sébastien ; la junte le rappelait aussitôt à l'observation de la loi (3). Le capitaine général et le corrégidor étaient toujours en conflit entre eux ou avec les autorités locales (4), Le commissaire de marine avait sans cesse maille à partir avec* la junte.

La seigneurie de Biscaye n'avait pas de capitaine général, mais elle avait encore un corrégidor. Nommé par le roi, ce magistrait prêtait serment de fidélité aux Fueros de la province (5), présidait la junte générale, et partageait l'administration du pays avec les deux députés généraux de la province. Ces mêmes députés connaissaient en appel des sentences rendues par le corrégidor. Les affaires les plus considérables étaient déférées au Grand Juge de Biscaye, siégeant en la Chancellerie royale de Valladolid (6). Un lieutenant général du corrégidor, résidant à Guernica, et deux lieute-

(1) Œuip. instnùdOj v* Gaarniciones (1104).

(2) Arch. de Guipuzco^, sec. i, neg. 15, leg». 114 (1758;, 111(1754), lii (1771), 143 (1796), 118 (1759), 139 (1791).

Id. ibid., sec. I, neg. 16, leg. 50 (1801).

Larramendi, Corografiade Guipuzcûa, p. 101.

(3) Arck, de Guipuzcoa, sec.'i, neg. 13, leg. 97 (1738).

(4) Guipuzc. instruido^ v« Reglamento.

(5) Junlas gen. de Vizcaya, 1790, p. 15.

(6) Escudo de la mas constante fee y lealtad, p. 209.

l'bmpirb espagnol 2^

nants ordinaires complétaient les cadres administratifs de la Seigneurie (1).

L'Alava avait des libertés encore plus étendues. Le pouvoir exécutif y fut exercé jusqu'en 1783 par un magistrat alavais, le député général, nommé tous les trois ans par la junte. En 1783, le roi adjoignit au député général un alcalde-mayor nommé par lui (2), mais les pouvoirs du député restèrent considérables. En temps de paix, il était le chef civil et politique de la province ; en temps de guerre, c'était lui qui levait les milices provinciales et réglait l'itinéraire des troupes royales ; elles ne pouvaient traverser FAlava sans Tavoir avisé de leur passage. Il était en correspondance directe avec la cour, dont les ordres n'étaient exécutoires en Alava qu'après avoir obtenu son visa ; il lui était interdit de recevoir des honneurs ou des présents du roi, pendant la durée de sa charge, mais, àTexpiration de son mandat, il obtenait le titre envié et glorieux de <i père de la province » [padre de provincia) (3). L' Alava était donc une véritable république avec ses assemblées représentatives et son président élu. L'attachement des Alavais à leurs coutumes était extraordinaire, et se traduisait par les formalités les plus singulières et les rites les plus pittoresques ; les magistrats prêtaient serment sur le terrible a couteau de Vitoria » [machete vitoriano), et allaient solennellement jeter une lettre au Zadorra pour s'assurer qu'il coulait toujours dans le même sens, et que les libertés alavaises continuaient aussi leur cours glorieux. Quoique la province fût la plus petite et la plus pauvre des trois Vascongades, c'était' assurément chez elle que s'était conservé le plus pur le régime patriarcal des anciens jours.

Très favorable à la liberté individuelle et à l'expansion de la vie provinciale, le régime fuériste eût risqué de compromettre la sécurité du royaume s'il se fût étendu à toutes les provinces ; aussi comprend-on que les rois d'Espagne

(!) Fuero de Vizcayaj II, 2.

(2) Nov. Rec, VU, xi, 29. — 29 mars 1783.

(3) Bengoa, El libro de Alava^ p. 276.

24 l'bspagne de l'ancien régime

aient essayé de réagir contre un système qui, juste et excellent en lui-même, répond mal par certains côtés aux exigences de la politique moderne.

Le principal incident de cette lutte du pouvoir royal contre Tautonomie forale fut la tentative faite par le roi pour soumettre les Vascongades au même régime douanier que le reste de TEspagne. Le 31 août 1717 parut un édit royal qui reportait les douanes de la frontière de Castille à la Bidassoa et à la mer. C'était un audacieux contra-fuero^ équivalant si bien à une déclaration de guerre que les Vascongades furent occupées militairement. Pendant quatre ans les Basques soutinrent la lutte contre les prétentions royales. La contrebande devint une industrie nationale ; on fraudait sous le nez des douaniers du roi, on les bâtonnait à l'occasion. Saint-Sébastien renfermait pour 60,000 livres de tabac de fraude. Le produit des douanes, qui aurait dû augmenter, baissa en trois ans de 64,824,104 maravédis. De guerre lasse, le roi consentit à rétablir les choses sur l'ancien pied; les douanes furent reportées en arrière, aux ports d'Ordufîa et de Valmaséda, etàVitoria (1).

Cette franchise des douanes tenait bien à cœur aux Basques, car ils refusèrent en 1778 le droit de commercer avec les Indes, que Charles III leur offrait s'ils voulaient renoncer à leurs privilèges douaniers.

Les Basques se vantaient d'être aussi loyaux sujets du roi qu'ils étaient attachés à leur fuero. Pendant qu ils faisaient la guerre aux douaniers royaux, le maréchal de Berwick envahit le Guipuzcoa avec une armée française, et offrit aux Biscayens de leur faire obtenir toute satisfaction. La junte de Biscaye envoya simplement la lettre du maréchal à Philippe V.

Dans les campagnes contre la Révolution française (1 794-93), les Basques accordèrent au roi de gros subsides, et se comportèrent avec une grande valeur. Les milices de Biscaye firent plus d'une fois reculer les soldats de Moncey. Cependant quelques symptômes de défection se produisirent. Bilbao

(1) Salcedo, Defensa del seUorio de Vizcaya^ iv, p. 23 et 8uiv.

l'empire espagnol 25

conclut un traité particulier avec le général français (1); on eut un moment à Paris Tillusion de croire les Basques disposés à accepter la domination française. C'était une erreur, mais ces faits isolés firent une profonde impression sur le gouvernement de Madrid (2) ; plusieurs ministres manifestèrent hautement Tintention d*en finir avec les fueros. Jovellanos lui-même, si sage et si libéral, se laissa aller à récriminer, contre les libertés des Vascongades (3), En 1804,1e Prince de la Paix songea à organiser militairement la Biscaye, et gagna à ses idées le député général Zamacola. La province parut prête à se soulever et Bilbao se mit à la tête du mouvement. Pour punir la ville, Zamacola proposa de bâtir à l'embouchure du Nervion un« grande ville qui se serait appelée le Port-de-la Paix, et qui aurait confisqué à son profit une grande partie du commerce de Bilbao. Mais Godoy, après s'être étourdiment avancé, prit peur, et essaya de rejeter la responsabilité des mesures projetées sur ses ennemis Urquijo et Mazaredo (4) ; puis, Tannée suivante, profitant de la déclaration de guerre à l'Angle lerre, il nomma un gouverneur militaire à Bilbao (S). La grave question du maintien ou de la suppression des fueros se posait ainsi dès les premières années du xix* siècle, et n'est pas encore résolue aujourd'hui.

(1) Traité da 4 thermidor an III. — a Art. !•' : La Ville de Bilbao s'engage aune neutralité absolue, et à ne prendre aucune part directe ou indirecte aux hostilités qui existent entre le gouvernement de Madrid et la République française. 9 (Affaires étrangères, 1195, t. 637, f<> 282). — La ville avait été autorisée par le roi à traiter avec Moncey ; les termes du traité n'en sont pas moins étranges, et prêtèrent facilement à de fâcheuses interprétations à Madrid.

(2) « Quelques-uns osent soupçonner le gouvernement espagnol d*a?oir K combiné secrètement avec ses généraux les mouvements rétrogrades de la « dernière campagne, afin de se ménager un prétexte spécieux pour accuser « les Biscayens de défection, et achever de les dépouiller de leurs anciens pric viléges. » — Affaires étrangères, t. 638, f» 143. — Lettre du cit Dhermand, chftrgé d'affaires de France à Madrid, au Directoire exécutif. *) Informe en el expediente de la ley agraria, § 314.

I C. de Vilavaso, La Zamacolada, Bilbao, in-8*, 1882.

y Nov. Bec, V, XIV, 4 bis, 16 mai 1805.

26 l'espagnb de l'ancien régime

Les Indes Espagnoles.

Souverain constitutionnel dans les pays basques, le roi était au contraire plus absolu dans les Indes qu'en Castille. Là plus de fueros, plus de privilèges; plus de noblesse, plus de corporations puissantes à ménager. Les rois d'Espagne avaient fait table rase des anciennes institutions indiennes»

et avaient construit à leur place un des plus nobles édifices qui aient jamais été élevés à la gloire de Tautocratie.

On a dit beaucoup de mal de la colonisation espagnole, on n'a pas assez réfléchi aux difficultés de cette colossale entreprisé : découvrir, conquérir, civiliser, peupler et gouverner un monde entier, situé à quatre ou cinq mille lieues de la métropole. On ne pourra s'empôcher d'éprouver un sentiment d'admiration profonde pour le peuple qui a accompli cette grande œuvre, si l'on songe qu'il a fait cette prodigieuse conquête avec quelques poignées d'hommes, qu'il n'a pu envoyer aux Indes pendant deux siècles que d'assez rares émîgrants (1), et que même à la fin daxviii' siècle la navigation, l'art militaire, l'art de l'ingénieur étaient pour ainsi dire dans l'enfance, au prix de ce qu'ils sont aujourd'hui. Jamais peuple n'a accompli pareille tâche, et comme le dit un Espagnol contemporain : « L'orgueil national de l'Espagne « doit se fonder principalement sur le fait qui détermina sa « chute, sur la découverte, la conquête et la colonisation de « l'Amérique (2). »

Cet immense et lointain empire, l'Espagne voulut le garder pour elle seule, et elle l'entoura d'une si jalouse sollicitude qu'elle n'admit même pas tous les Espagnols à en prendre leur part. Lorsque Colomb avait signé avec les rois catholiques le traité de Santa-Fé, Ferdinand s'était désintéresse de l'entreprise, et Ysabel, qui persistait seule à croire aux

(1) Humboldt pensait qu'à la fin du xvm* siècle il n'entrait point encore plus de 800 émigrants par année au Mexique. Essai sur la Nouvelle-Espagne, I, p. 343.

(2) Almirallf l'Espagne telle qu'elle esttP» 25.

l'empire espagnol 27

promesses du Génois, déclara que ses sujets castillans profiteraierit seuls des avantages qu'on espérait retirer de Texpé- . dition. Ferdinand accepta en souriant cette condition : de • 1492 à 1778 il fallut être Castillan pour avoir Je droit de trafiquer ou de s'établir en Amérique. Même après cette date : il fallut toujours être Espagnol (1). L'étranger devait rester à jamais exclu de ce Nouveau Monde a donné par Colomb à Castille et à Léon » . Les savantsmêmes éprouvaient pour visiter les Indes des difficultés presque insurmontables. Les astronomes français Bouguer, Godin et La Condamine, qui résidèrent près de sept ans à Quito (1736 à 1743), pour mesurer la longueur* du degré à TËquateur, étaient munis d'une commission royale et des passe-ports les plus explicites; ils n'en furent pas nioins en butte aux tracasseries des autorités locales, et n'eurent pas moins de sept procès à soutenir contre elles pendant la durée de leur séjour (2). Humboldt dut aller chercher à Aranjuez la permission de visiter les Indes espagnoles. Si les savants rencontraient tant d'obstacles, les simples particuliers qui s'aventuraient en Amérique y couraient de véritables dangers. Dix-Huit Français habitaient le Mexique en 1794, le vice-roi les fit incarcérer lorsqu'il sut la guerre déclarée entre la France et l'Espagne ; plusieurs moururent en prison, et les survivants réclamaient encore l'intervention du Directoire au mois d'avril 1796, alors que la paix de Bâle était déjà officiellement connue au Mexique (3). Le même esprit d'exclusivisme farouche se retrouvait dans toutes les branches de radjaiinistration. Le roi était censé gouverner les Indes. Le royal et suprême Conseil des Indes siégeait à Madrid. La Chambre de commerce des Indes siégeait à Séville. Investi par une bulle du pape Alexandre VI du patronage universel de TEglise des Indes, le roi nommait à tous les bénéfices, et exerçait au temporel une autorité absolue sur le clergé colonial. C'était en Espagne que s'éla-

irchices du Ministère des Affaires Etrangères^ Espagne : t. 639, f* 336. re du Prince de la Paix au Ministre de Finance ^ 9 avril 1796» \ La Condamine, Histoire des Pyramides de Quito, à la suite du Journal **^yage fait pat* ordre du roi à VEquatew\ Paris, in-4', 1751,

Archives du Ministère des Araires Etrangères j Espagne : t. 639, f* 289.

28 l'bspagne de l'ancien régime

boraient les lois et les règlements, que se jugeaient les grands procès,' que se vérifiaient les comptes des magistrats. C'était d'Espagne que venaient tous les fonctionnaires.

Les Indes reçurent au xviii" siècle une organisation dégni* tive. Aux deux anciennes vice-royautés de NouveUe^Espagne et du Pérou, on ajouta celles de Nouvelle^^Grenade (1718) et de Buenos -Ayres (1776). Six capitaines généraux, résidant à Puerto-Rîco, la Havane, Guatemala, Caracas, Santiago du Chili et Manille, administraient les provinces moins étendues ou moins peuplées (l). Le Mexique était subdivisé en 12 intendances et 2 provinces, le Pérou comptait 3 intendances, et le Chili 13 provinces. Les vice-rois et capitaines généraux, les intendants, les corrégidors, les gouverneurs des places fortes étaient nommés par le roi. Treize Audiences, établies dans les principales villes des Indes (2), assistaient les vice-rois et capitaines généraux dans le gouvernement, et rendaient la justice avec appel au Conseil des Indes pour toutes les causes d'un intérêt supérieur à 10,000 écus. Tous les membres des Audiences étaient à la nomination du roi, ainsi que les employés supérieurs des finances. Les villes les plus importantes avaient un Conseil municipal [cabildo] formé de régidors propriétaires de leur charge, ou nommés par les vice- rois et les Audiences. La centralisation était donc complète ; TEmpire des Indes, divisé en provinces presque étrangères les unes aux autres, avait pour capitale Madrid. Non seulement le roi s'était réservé la nomination de tous les grands fonctionnaires, mais il n'admettait aux emplois importants que des Espagnols nés dans la péninsule. Ces maîtres orgueilleux des Indes traitaient leurs sujets avec le plus profond mépris : « Tant qu'il existera un jardinier de <L Castille, ou un muletier de la Manche, c'est à lui qu'appar- « tiendra le gouvernement des Indes, » disait en 1810 un auditeur de l'Audience de Mexico (3). Désignés par les habi-

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne^ I, p. 192.

(2) Mexico — Guadalajara — Guatemala — La Havane — Caracas — Santa- Fé — Quito — Guzco — Charcas (Ghuquisaca) — Lima — Santiago de Chile — Buenos-Ayres — Manila [Guia de forasteros, 1816).

(3) M. Chevalier, le Mexique^ p. 335.

l'empire espagnol 29

tants du pays sous les noms de gachiipinos ou de chapctones (1), les Espagnols de naissance étaient Tobjet de la haine générale de tous les indigènes. Les créoles étaient tenus dans une humiliante dépendance, et obtenaient seulement des emplois inférieurs, des titres de noblesse, des grades dans la milice (2). Les Indiens, considérés comme des êtres dépourvus de raison, étaient tenus en tutelle et ne pouvaient s'engager pour une somme supérieure à 5 piastres (3). Ils étaient gouvernés par leurs caciques, qui étaient souvent les seuls habitants du village capables de comprendre, le castillan. Les Espagnols les tenaient pour stupides, mais la guerre les transformait en soldats impétueux, rusés et cruels (4). Des peuplades entières comme les TécualmeSy les Najuriias du Mexique, les MosquU tos du Honduras, les Tobas du Grand Chaco, les Araucans du Chili, échappèrent toujours au joug espagnol. La race indienne sommeillait, mais tout esprit national n'était pas éteint en elle. Des unions entre vainqueurs et vaincus était née la race maudite des métis, «: infâmes en droit et en fait^ » reniés par leurs parents blancs et indiens (5). D'autres croisements entre blancs et nègres, entre nègres et indiens, avaient donné naissance aux mulâtres, quarterons, zambos et chinos, qui composaient une partie de plus en plus importante de la population. Toutes ces classes se méprisaient les unes les autres ; le gouvernement espagnol trouvait son compte à maintenir leurs rivalités, et ne faisait rien pour combattre les préjugés de caste. Il ne faut point s'en étonner. Sans cette politique, étroite mais habile, jamais la paix n'eût pu être maintenue sur un territoire aussi vaste et aussi éloigné de la métropole.

La « paix espagnole » fut souvent troublée aux xvii* et xvui* siècles. Des soulèvements avaient eu lieu en 1601, 1609, 1624 et 1692 (6). Le 24 juin 1765, le peuple de Quito massacra

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne^ 1, p. 416.

(2) La Renaudière, Mexique et Gualemala^ p. 156. '*' M. Chevalier, le Mexique^ p. 265.

WxaoiïïoXàXj Essai sur la Nouvelle-Espagne ^ I, p. 405. Rapport de Tévêque de Mechoacan, Don Pedro de tàmaron. -^^ ^thèqu& provinciale de Saint-Sébastien , manuscrit. Humboldt, Essai sur la Nouvelle^Espagne^ IV, p. 267;

le corrégidor, et tous les Espagnols qui lui tombèrent sous la main ; il demanda à nommer lui-même ses magistrats, et la révolte fut jugée si grave que TAudience proclama au nom du roi une amnistie pleine et entière (l). En 1776, les Indiens de rOrénoque massacrèrent en une nuit tous les soldats espagnols qui gardaient, sur une longueur de 50 lieues, les communications entre la haute et la basse vallée du fleuve (2). En 1780; c'est du Pérou que partie signal de la guerre. Un noble indien, D. Gabriel Condorcanqui, qui se prétendait issu de la race des Incas, prit le nom de Tupac-Amaru, ceignit le bandeau impérial et dppela les Indiens aux armes. Mêlant adroitement les idées chrétiennes aux souvenirs du cuîte du Soleil, donnant comme mot d'ordre à ses lieutenants d'épargner les créoles et les prêtres, llnca rassembla jusqu'à 60,000 hommes et conquit six provinces ; il ne lui manqua peut-être qu'un peu de bonheur pour restaurer le vieil Empire du Pérou. Le3 Espagnols furent sans pitié pour Tlnca, lorsqu'ils Teurent vaincu. Convaincu de rébellion « contre le plus au- « guste, le plus bienveillant, le plus droit et le plus aimable des .<( monarques », accusé de sacrilège, d'idolâtrie et de magie, représenté comme un impudent faussaire (3), Tupac-Amaru eut la langue arrachée, et on Técartela après Tavoir rendu témoin du supplice de sa femme et de ses enfants. Il importait de montrer aux Indiens qu'un Inca était, comme le dernier d'entre eux, justiciable du roi d'Espagne (4). Cependant l'Inca trouva des vengeurs, la guerre continua après sa mort, et ne se termina qu'en 1786, après avoir coûté le vie à 100,000 personnes. De 1779 à 1782, le royaume de Nouvelle-Grenade fut ravagé par la guerre civile (5). En 1788, des moines franciscains de la Guyane essayèrent de se rendre indépendants du collège de Piritu de la Nouvelle-Barcelone, et fomentèrent une sédi-

(1) Coxe, l'Espagne sous les Bourbons^ IV, p. 554. — Art de vérifier les dates, supplément, t. Xll, p. 330.

(2) Humboldt» Voyage aux régions équinoxiales^ 1. VlII, ch. xxiv.

(3) Archives du Consulat de Cadiz. — Notables, n» 82.

(4) Coxe, VEspagne sous les Bourbons, V, p. 347. — Ferrer del Rio, Uistoria de Carlos ///•, UI,p. 432. — Lacroix, le Pérou, p. 478. — Barado, Muêeo militar, Ul, p. 455.

(5) Art de vérifier les dates, supplément, t. XI!, p. 332.

l'empire espagnol 31

tion que Ton appela < la guerre des moines » {alboroto de los frayles) (l). Des mouvements beaucoup plus sérieux se produisirent en 1794 dans la Nouvelle-Grenade et dans la province de Caracas. C'étaient cette fois les créoles qui commençaient à s'organiser pour secouer le joug espagnol. Chassés d'Amérique par la police, les chefs de la révolte, Miranda et Narino, vinrent à Londres en 1796 pour coniférer avec le ministère anglais et obtenir son appui (2). La même année, Espana et Wal essayèrent de soulever Caracas (3). Des émeutes éclatèrent en 1800 à Carthagène et à Los Pastos. Miranda fit en 1804 et 1806 deux nouvelles tentatives pour révolutionner la Nouvelle-Grenade (4). Tout semblait annoncer dès cette époque que la domination espagnole touchait à sa fin.

Les ministres les plus intelligents le prévoyaient : « Nous « avons perdu les Flandres, disait Campomanes^ nous avons « perdu l'Italie, pourquoi ne pourrions-nous pas perdre aussi <c le Mexique et le Pérou? Et dans ce cas, quel rôle joue- « rions-nous dans le monde (8) ? » Dès le milieu du xvui* siècle, Campillo adressait au roi un projet relatif à rétablissement d'un nouveau système de gouvernement économique pour l'Amérique. Il voulait faire des Indiens des vassaux utiles, et réservera l'Espagne le commerce de ses colonies. Plus d'une mesure proposée par Campillo peut nous sembler inefficace ou routinière, mais son mémoire abonde aussi en idées neuves et généreuses. Il osait proposer de répartir le sol entre les Indiens, et de le leur donner en pleine propriété. Il voulait introduire l'industrie aux Indes, et permettre le commerce entre les royaumes américains (6). A Jeur retour du Pérou, D. Jorge Juan et D. Antonio de UUoa adressèrent au roi un exposé de l'état de l'Amérique, et signalèrent les abus de l'administration civile et ecclésias-

(1) Arl de vérifier les dates, supplément, t. XU, p. 335.

(2) Id., p. 336-339.

'îj) Uumboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, IV, p. 271. i) Art de vérifier les dates, supplément, t. XII, p. 340. 9) Cartas polilico-economicas^ carta IV.

5) Rod. Villa, Patino, p. 168.

32 l'espag.ne de l'ancien régime

tique dans les provinces d'Outremer (1). En 1783, le comte d'Aranda proposa au roi un plan singulièrement hardi, dont l'adoption eût certainement prolongé la durée de Tinfluence espagnole aux Indes. Le roi aurait gardé Cuba, Puerto-Rico et une position dans VAmérique du Sud. Le reste des Indes aurait formé trois grands royaumes : Nouvelle-Espagne, Côte-ferme, Pérou. Ces trois royaumes auraient été donnés à des Infants, qui auraient reconnu le roi d'Espagne comme Empereur, et n'auraient épousé que des princesses espagnoles. Rattachés à l'Espagne par leur naissance, leurs alliances et des traités de commerce, les trois princes lui auraient en outre payé tribut : le roi de Nouvelle-Espagne aurait donné des barres d'argent ; le roi du Pérou, des lingots d'or ; le roi de la Côte-ferme, du tabac et des épices (2). Charles III était peut-être assez intelligent pour comprendre ce qu'un pareil projet avait de sensé, mais trop de grands personnages étaient intéressés au maintien du statu qtio, pour qu'il ait cru possible d'opérer une semblable révolution.

Malgré les vices du gouvernement et la faiblesse des moyens dont il disposait, malgré les révoltes et les guerres étrangères, le xviii' siècle fut pour les Indes un siècle de progrès. La population augmenta, et finit par atteindre 19 millions d'habitants, sur lesquels 10,500,000 parlaient le castillan (3). Certaines contrées offraient l'aspect des pays les plus civilisés. L'Anahuac « était couvert de villages et de hameaux € comme les parties les plus cultivées de la Lombardie (4). » Les environs de Quito ressemblaient aux plus belles cam* pagnes de France (5). Des villes splendides, ornées de palais magnifiques, de richissimes églises, de promenades superbes,

(1) Coxe, VEspagne sous les Èourbons^ lit, p» 621.

(2) Goxe, VEspagne sous les Bourbons, VI, p. 45. — Ce projet était encore discuté en 1793. Le commissaire de la Convention à Tarmée du Nord saisit à Louvain les papiers du comte de Fernan-Nuflez, ambassadeur d'Espagne; Parmi ces papiers on trouva des réflexions sur la question de savoir s'il convenait d'établir une infante d'Espagne comme souveraine dans rAmérique du Sud. — Morel-fatio, Etudes, II, p. 300.

(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle^Espagne, I, p. 235.

(4) Id., l, p. 391.

(5) La Condamine, Voyage à VEquateuri

l'empire espagnol 33

renfermaient une population, à la vérité indolente et ignorante, mais courtoise et hospitalière, à laquelle les voyageurs rendent volontiers hommage. Incomplète mais brillante, la civilisation espagnole avait marqué la moitié du Nouveau- Monde d'une empreinte ineffaçable.

Pour se faire une idée exacte de tous les progrès accomplis, il faudrait énumérer les voyages de découverte, les tentatives de colonisation , les expériences de toute sorte favorisées par le gouvernement espagnol. On comprendra mieux encore Tactivité dont il fit preuve en voyant ce qu'il a fait pour étendre ou défendre ses domaines coloniaux, de jour en jour plus menacés. Ce n'était point une petite tâche de monter la garde autour de l'Amérique, convoitée par les Anglais, les Portugais, les Français, les Russes et les colons émancipés des États-Unis. L'Espagne réussit jusqu'à la fin du xvui® siècle à ne pas laisser entamer ses domaines et fit même plusieurs acquisitions importantes.

Obligée de céder la Floride aux Anglais en 1763, TEspagne se fit céder la Louisiane par la France (1), malgré Ténergique résistance des malheureux habitants (2). La paix de Versailles rendit la Floride à l'Espagne, qui posséda dès lors toutes les côtes du golfe du Mexique. Charles III voulait faire de la Floride et de la Louisiane une barrière capable de défendre la Nouvelle-Espagne contre les prétentions des États-Unis, qui menaçaient déjà la libre navigation du Mississipi (3). Charles IV ne sut pas rester fidèle à ce programme, et cédaétourdiment la Louisiane au Premier Consul, en échange d'un agrandissement des États de Parme en Italie (4). Il ne tarda pas à s'en repentir. Bonaparte vendit la Louisiane aux États-Unis, qui réclamèrent aussi le Texas à

(t) Convention secrète du 3 novembre 1762 entre les cours de France et d*£spagne.

(2) La Louisiane ne fut définitivement occupée qu'en 1769. O'Reilly marqua sa prise de possession par d'inutiles cruautés. — Dessalles, Histoire générale f^es Antilles^ t. V, p. 556.

(3) Ferrer del Rio, Hisloria de Carlos 1U\ IV, p. 171.

(4) Archives du Ministère des Affaires Etrangères, Espagne^ 659, f^ 180. — Mémoire du Ministre des Affaires Etrangères au cit. Alquier, 3 thermidor ui VUL

VSSPAONE. 3

34 l'espagnb de l'ancien régime

l'Espagne (1). La Floride resta espagnole jusqu'en 1821.

Aux Antilles, l'Espagne conserva toutes ses positions jusqu'en 1795. La Havane avait été un moment occupée par les Anglais, puis rétrocédée à l'Espagne en 1763, et fortifiée à nouveau en 1765, en même temps que San-Juan de Porto- Rico (2). En 1795, la partie espagnole de Saint-Domingue fut cédée à la France par le traité de Bâle. Charles 111 avait voulu créer un port de guerre dans l'île de la Trinité (3) ; deux Français, Roume et Saint-Laurent, réussirent à attirer des colons dans l'île, enleur promettant de grands privilèges ; mais le Conseil des Indes refusa de confirmer leurs actes, la colonisation languit, et les deux Français ne purent môme pas obtenir le remboursement de leurs avances (4).

Les Anglais, maîtres de la Jamaïque, faisaient avec le Mexique et le Guatemala une active contrebande. Pour la rendre plus fructueuse encore, ils se firent reconnaître le droit de couper du bois de Campêche, et de l'acajou sur la côte de Honduras (5). Le gouverneur de Yucatan fit si bien qu'il réussit à cantonner les Anglais. 11 ne les tolérait que sur le cours inférieur du Rio-Balize et du Rio-Nuevo, leur interdisait tout établissement sur la côte, et toute communication avec l'intérieur du pays (6). La paix de Versailles confirma cet état de choses. En 1786, Charles 111 céda aux Anglais la petite île Saint-Georges, pour y réparer leurs vaisseaux, mais ils s'engagèrent à ne plus dépasser les limites qui leur avaient été assignées, et même à ne pas cultiver le sol. Tout le commerce interlope qui s'était fait jadis par le Rio-Balize se trouva supprimé (7j.

Les Portugais eurent une longue querelle avec les Espa-

(1) Archives du Ministère des Affaires Etrangères^ E^pfl^ne, 666, f» 377. - Note de Gravina au Ministre, 24 juillet 1804.

(2) Dessalles, Histoire générale des Antilles , V, p. 367.

(3) Ferrer del Rio, Bistoria de CarHos Ul\ IV, p. 172.

(4) Bourgoing, Nouveau Voyage en Espagne^ II, p. 207. — Archives des Affaires Etrangères, Espagne y t. 638, f' 403. — Lettre de Roume au ministre, 18 janvier 1796.

(5) Traité de Paris du 10 février 1763, art. 17.

(6) Coxe, l'Espagne sous les Bourbons , IV, p. 530.

(7) id. V, p. 364.

l'empire espagnol 35

gnols au sujet de leur colonie du Sacramento, fondée en 1679 sur le Rio de la Plata, en face de Bucnos-Ayres. Pendant un siècle, la malheureuse ville changea sept fois de maîtres ; mais la fondation de San-Felipe-de-Montevideo en 1725 affirma Tintention bien arrêtée de TEspagne de rester maîtresse des deux rives du Rio de la Plata. La convention de 1777 céda définitivement le Sacramento à rEspagne(l}.

Les limites entre les colonies espagnoles et portugaises du Paraguay furent plus difficiles à établir. La géographie de ces régions était encore si mal connue que les commissaires envoyés au Paraguay pour délimiter les frontières ne retrouvaient plus sur le terrain les rivières citées dans les traités. La question n'était pas encore résolue en 1793. Les Portugais profitèrent de cette incertitude pour occuper en 1801 les Missions de la rive gauche de l'Uruguay. Elles étaient d'ailleurs en grande décadence depuis la chute des Jésuites.

La possession des îles Malouines faillit amener une guerre entre TEspagne et l'Angleterre. L'Espagne n'avait encore fondé aucun établissement dans ces îles, lorsque Bougainville y fonda la station de Port-Louis (1764) et l'Angleterre le fort d'Egmont (1766). Les Espagnols réclamèrent aussitôt. La France céda Port-Louis, mais l'Angleterre refusa de rendre le fort d'Egmoat. Le vice-roi de Buenos-Ayres, Bucaréli, expédia aux Malouines cinq frégates et 1 400 hommes de débarquement ; les Anglais durent capituler le 10 juin 1768. L'Angleterre menaça TEspagne d'une déclaration de guerre ; Charles III y eût volontiers répondu, mais Louis XV lui refusa son concours, et le roi d'Espagne dut permettre aux Anglais de rebâtir le fort d'Egmont (1771). Ils* l'abandonnèrent bientôt comme inutile ; l'Espagne resta en possession des Malouines (2). Le Port-Louis devint le Puerto de la

(!) Domersay, Histoire du Paraguay ^ I, p. 28. — Juegos florales, p. 457. — C. R. Florida Blanca, § 1. — Ferrer del Rio, lUstoria de Carlos 111°, III, p. 254. Le mèrae traité céda à TEspagne les lies d*Aunobon et Fernaado-Po sur côte d'Afrique.

2) Coxe, l'Espagne sous les Bourbons, V, p. 92. — Univers pittoresque^ Para' u p. 38.

Soledad ; on en fit un lieu de déportation pour les condamnés de Jiuenos-Ayres ; mais comme on interdit la déportation des femmes, la colonie ne put prendre aucun accroissement. Telle était cependant Tenvie que l'on avait en Espagne de garder ces îles, qu'on appliqua à leur culture des procédés réservés jusqu'alors aux parcs royaux ; on voulut y avoir des arbres, et comme la terre végétale faisait défaut, on en apporta pour eux de Buenos-Ayres (1).

La Patagonie fut reconnue, des villages furent construits à San-José, au Puerto de San-Julian, à Florida-Blanca (2). Charles III recommanda à ses successeurs de fortifier le dédroît de Magellan et la Terre de Feu, et dene laisser inoccupés aucun port, aucune aiguade (3). En 1792, Charles IV fit occuper les îles Juan Fernandez, et y envoya quelques troupeaux de bœufs et de moutons (4).

A l'autre extrémité des côtes américaines du Grand Océan les moines franciscains conquirent à l'Espagne un nouveau domaine. Le P. Junipero Serra, leur chef, voulait créer au nord de la Californie une vaste colonie espagnole dont la population se composerait presque exclusivement dlndiens convertis, et dans laquelle on n'admettrait de colons étrangers ou mexicains que le nombre strictement indispensable aux progrès de l'agriculture et de l'industrie. Une route devait joindre les deux points extrêmes de la colonie, et serait jalonnée par sept missions ; trois presidios assureraient la défense des établissements espagnols. Le plan du P. Junipero Serra reçut la sanction royale en 1781 (5). Vers 1800, la Nouvelle-Californie comptait dix-huit missions ; elle se serait développée encore bien plus rapidement si les militaires des presidios avaient eu le droit de cultiver la terre, de se marier dans le pays, et d'établir leurs familles dans des fermes voisines du presidio (6). Malgré les obstacles inintelligents ap-

(1) Dessalles, Histoire générale des Antilles^ V, p. 499.

(2) Univers pittoresque, Patagonie^p, 37.

(3) Ferrer del Rio, Historia de Carlos III^^ IV, p. 174.

(4) Univers pittoresque y Chiliy p. 11.

(5) Frigûet, la Californie, p. 31.

(6) Iluraboldt, Essai sur la Kouvelle -Espagne, H, p. 274 et 281. — Rapport de D. Dionisio Galiano sur les missions de Nouvelle-Californie,

l'empire espagnol 37

portés par la loi au développement des missions, les progrès des Espagnols avaient été si rapides qu'en 1792 Vancouver les trouva établis depuis trois ans sur le détroit de Juan de Fuca, et àTîle Nootka, par 49*» 40' de latitude N. Les Espagnols avaient mouillé à Nootka dès 1774, quatre ans avant l'arrivée du capitaine Cook (1).

Les colonies d'Océanie ne s'étaient point développées avec la même rapidité que celles d'Amérique. Les Carolines, découvertes seulement en 1686, et à peine explorées, ti'avaient encore reçu aucun colon espagnol. Les Mariannes n'avaient qu'une ville européenne, Agana, dans l'île de Guam (2) . La conquête des Philippines se poursuivait péniblement par les soins des missionnaires. Très doucement traités, les Indiens s'étaient attachés à leurs curés et à leurs moines, ils n'entendaient guère parler du roi qu'une fois par an, à l'arrivée du courrier d'Acapulco {la nao de la China), et ne payaient qu'un tribut de 2 pesos par tête. Tout eût été parfait dans ce bienheureux pays, si les fonctionnaires espagnols, très irrégulièrement payés, n'avaient pas eu besoin de voler pour vivre, et si les troupes espagnoles avaient été en mesure de défendre les îles contre les pirateries des Malais de Solo (3). Le gouvernement de Madrid ne laissait pas d'être inquiet au sujet de ces possessions si lointaines, dont TAngleterre avait failli s'emparer en 1762. Florida Blanca accepta avec empressement les propositions d'alliance que lui fit Ilayder-Ali, et attribua à cette puissante diversion le «alut des îles Philippines pendant la guerre de ITndépendance américaine (4).

L'Espagne lutta ainsi sur tous les points de son vaste empire colonial contre les convoitises de ses ennemis, et malgré quelques désastres, elle parvint à maintenir ses droits intacts jusqu'au commencement du xix« siècle.

(1) Vancouver, Voyage de découverte à l'océan Pacifique^ I, p. 439. — Mémoire de M. de Quadra, gouverneur de Nootka.

{2) BumholdU Essai sur la Nouvelle -Espagne^ IV, p. 406. (3) Cf. Viana, Demostracion del inisero y déplorable estado de las islas llipineis. Bibliothèque provinciale de Saint-Sébastien, ma. 1, eh. m, iv et v. [4)0 R. Florida Blanca.

Le catholicisme n'est pas seulement pour l'Espagne une iligion d'État, c'est la religion, en dehors de laquelle il n'y a iïai de salut (1). L'âme espagnole en est imprégnée, et cette <i religieuse est devenue comme son attribut nécessaire. 'Église a donc en Espagne une situation exceptionnelle et [•épondérante ; ce n'est pas par habitude, par courtoisie que

clergé y est regardé comme le premier ordre de l'État, est parce qu'en lui réside le principe vital de la nation.

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