‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · V. — L'esprit publio · texte numérisé non relu

V. — L'esprit publio

Pendant longtemps il n'y eut point en Espagne d'esprit public, et le bourgeois castillan ressembla à ce portrait humoristique du Guatémalien, tracé en 1797 par un journaliste américain : « Regardez-moi Criton, cet homme si mesuré « dans sa démarche et dans sa tenue, qui parle peu, pense « moins encore, ou pour mieux dire ne pense à rien, content « de suivre ce que les autres ont pensé avant lui, et ce dont « Texpérience lui a démontré la vérité. Son plan de vie est « uniforme, régulier, invariable ; il ne le changera jamais, « et vous ne le ferez raisonner sur rien de ce qui pourrait « l'induire à le changer. Quand môme les avantages ou « plutôt la nécessité du changement lui sauteraient aux « yeux, la coutume est son guide unique, l'habitude la règle w unique de ses actions (5). »

A côté du bourgeois somnolent et routinier, la plèbe res-

(1) Nov. Rec, XIl, xxvii, 4.

(2) Archives de Navarre, Quadernos y leyes, 1795, p. 166. {Z)Nov. Rcc.,Xli, XXV, 8.

(4) Morel-Fatio, Etudes, U, p. 53.

(5) Gaseta de Guatemala, 20fév. 1797.

A I il

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tait ignorante et fanatique. Dans unpays autre que l'Espagne, ce prolétariat passionné eût causé mille désordres, mais l'apathie nationale servait la cause de la paix, et de 1714 à 1808 l'Espagne jouit réellement d'une tranquillité presque parfaite. Les mesures politiques prises par le gouvernement étaient en général accueillies avec indifférence : « Le roi le veut, » disait-on I Si la loi était trop gênante, on en était quitte pour ne pas l'observer. L'influence cléricale, qui avait tant de mauvais côtés, avait au moins l'avantage d'assoupir les passions et d'adoucir les mœurs. L'Espagne vivait ainsi d'une vie régulière et sans fièvre, et son calme apparent pouvait si bien faire illusion que JNapoléon s'y trompa ; il crut avoir bon marché d'un peuple anesthésié parles moines» Cependant quelques indices graves donnaient à penser que la violence espagnole ne faisait que sommeiller et pouvait se réveiller d'un moment à l'autre. La paix intérieure n'avait pas été si complète qu'on n'eût vu des troubles et des séditions populaires : elles avaient été marquées partout par d'incroyables explosions de fureur.

En 1718 Albéroni essaya de soumettre les Vascongades au môme régime douanier que le reste de l'Espagne. 11 y eut des séditions dans un grand nombre de villes, les employés du fisc furent battus, il y eut des maisons brûlées à Mondragon et à Vergara (1) ; un député de Biscaye, D. Enrique Manuel de Arana, fut tué sur la promenade de Bilbao (2), et peu s'en fallut que le soulèvement ne devînt général.

En 1766 les émeutes de Madrid furent dirigées contre les étrangers (3) et présentèrent un caractère antidynastique très marqué. Des placards révolutionnaires furent affichés dans la ville (4), on prétendit qu'on avait découvert un descendant du roi Wamba, et beaucoup de gens simples pensèrent qu'il allait remplacer Charles III sur le trône d'Es-

(4) Guipuzcoano instruidOt ▼• Tumultos.

(2) J. Delmas, Gaztelugach, p. 89.

(3) Archives des affaires étrangères à Paris, Espagne, t. 637, f* 3.

(4) On affichait :

a Si volvieran les Valones, No reinaran los Borbones. »

Un grand nombre de viiles de province se  Saragosse l'émeute prend une tournure i populace demande qu'on baisse le prix du pain, 1 maisons de l'intendant et de deux riches mar- 1 ville ; l'archevêque se présente au-devant des c le Saint-Sacrement, les révoltés saluent el s'agenais retournent piller quand l'archevêque est Ire est enfin rétabli par (rente laboureurs armés

du bouclier, qui se ruent sur les pillards, en

et en blessent deux cents (2). A Barcelone la , évitée que grâce à l'éncrgiedu marquisde laMie général de Catalogne (3j. A Séville 500 hommes . de Cordoue se soulèvent ; il y ades mouvements nelsà Grenade, àAndujar, à Cuenca, à Palencia

le pays basque.

les émeutes furieuses éclatent à Valence contre

établis dans la ville. Le 27 février les étudiants iulterles Français jusque dans leurs boutiques, ce met plusieurs maisons au pillage aux cris de .ci ! à bas l'assemblée nationale t » Le capitaine •ouve d'autre moyen de protéger les Français que ler dans leurs maisons ; on le trouve tiède et on par le duc de la Roca, qui se montre plus hostile Vançais. Quand ils viennent lui demander la perjuvrir leurs boutiques, il leur fait cette stupéfiante C'est le public qui les a fermées, c'est le public ermettre de les rouvrir. « Et comme le public ne s et recommence au contraire à piller et à brûler, nçais de Valence sont réunis à la citadelle, au 4S, et embarqués au Grao le 31 mars 1794. On gme pas de cette mesure draconienne les prêtres igiés à Valence, ni quelques religieuses françaises ouvert une école sous la protection de l'archerélat ayant voulu les défendre, son palais esl

RUtona de Carlos III*, II, p, SQ. Cote, l'Etpagne lous Us

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attaqué, envahi, mis au pillage, et la populace y fait bombance avec des filles de joie. Enfin Tarchevêque en appelle au roi. Le capitaine général confisque son temporel (25 avril), et Godoy lui fait savoir ^ que sa conduitiB . en cette afiaire a « mérité le blâme de Sa Majesté d (1). De nouveaux troubles faillirent ensanglanter Valence en 1801, à Toccasion du recrutement de la milice. L'intendant menacé de mort n'eut que le temps de s'enfuir déguisé en moine.

Ces colères folles, ces révoltes sans but prouvent nettement que le peuple n'avait rien perdu de l'énergie sauvage des anciens jours, et de cette brutalité aveugle il fit de l'héroïsme le jour où l'indépendance de l'Espagne fut menacée.

Malgré ces tristes scènes on doit reconnaître que l'esprit public se développa, et fit de grands progrès dans les dernières années qui précédèrent la guerre de l'Indépendance.

Le gouvernement des Bourbons, si hostile à l'aristocratie, avait été au contraire très favorable à la classe moyenne. Il avait laissé se former et s'instruire une véritable bourgeoisie, bien moins réfractaire que le clergé et la noblesse aux idées libérales, et qui devint rapidement assez intelligente pour sentir le besoin de réformes, assez hardie pour les vouloir, et assez courageuse pour y travailler.

La plèbe urbaine elle-même ne resta pas absolument slationnaire. Quelques formules nouvelles commencèrent à entrer dans les esprits. Incapables pour longtemps encore de comprendre un autre idéal politique que la monarchie cléricale et absolutiste, les gens du peuple sentaient vaguement que l'autorité et l'opinion s'occupaient d'eux plus que par le passé ; de grands mots inouïs arrivaient jusqu'à leurs oreilles, et malgré leur indolence une sorte d'inquiétude commençait à les gagner. •

Tous ces changements s'opérèrent très lentement, et ne se manifestèrent un peu clairement* qu'à la fin du xvni» siècle ; mais ce fut alors chose curieuse que la lutte des idées

(1) BoiXy Historia de Valenciay II, p. 109.

et des modes nouvelles contre les anciens principes et les vieux usages. Il y eut une « jeune Espagne » dont les témérités eussent paru bien anodines au delà des Pyrénées, mais qui avait déjà su s'affranchir de bon nombre de préjugés.

Au<5un peuple n'a porté plus haut que l'Espagnol le sentiment de la dignité personnelle (1). L'individualisme est le trait distinctif du caractère national; les qualités et les défauts de l'Espagnol ne sont pour ainsi dire que les conséquences logiques du sentiment profond qu'il a de sa personnalité.

Ayant de son droit une idée très haute, l'Espagnol bien né respecte en autrui tout ce qu'il veut faire respecter en luimême. Il est loyal et courtois, tous ceux qui le connaissent lui rendent volontiers cette justice. Il a une manière très simple et très nette de voir les choses, un sens remarquable de l'équité, une probité instinctive qui compense dans une large mesure la mauvaise organisation de la justice dans son pays. Sa façon de s'exprimer est noble, et même emphatique, mais « sans aucun de ces airs serviles, de ces tours de phrase qui an" <f noncent l'abjection des pensées ou la dégradation deTâme. « La langue du grand seigneur et du paysan est la même, « le salut est le même, les compliments, les habitudes, les « usages sont les mêmes (2). » Une sorte d'égalité, de bon aloi règne dans les mœurs ; le reproche le plus sensible que l'on puisse faire à un Espagnol est de l'appeler mal élevé (mal criado).

Ordinairement calme, l'Espagnol est profondément passionné, et comme la constance n'est qu'une des formes de la loyauté, il porte dans la passion une ténacité indomptable. S'il aime, il se donne tout entier ; si on le trahit, il hait d'une haine sans pardon.

La satisfaction la plus haute que puisse ressentir un homme orgueilleux est de faire éclater sa supériorité morale sur ses adversaires ou sur ses ennemis. Là est le secret de la magnanimité espagnole. Prendre en tout le contre-pied de ce que ferait le vulgaire, étonner le monde à force de grandeur d'âme,

(1) Général Foy, Guerres de la Péninsule^ U, p. 271.

(2) Chateaubriand, le Dernier des Ahencerrages,

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voilà le suprême triomphe du Castillan. En 1766 la populace de Siaragosse brûle la maison de TintendanldeSéville qui se trouveruiné par cet incendie. Le roi veut punir les coupables ; rintendantdemande leur grâce « avec les larmes de son cœur » et ne quitte le roi qu'après l'avoir obtenue (1).

L'Espagnol est généreux et charitable, car il ne croirait pas s'estimer assez s'il s'estimait pour sa richesse ; il la méprise comme une chose étrangère à lui, dont il peut être dépouillé sans être amoindri. Après une épidémie dans la Manche Charles III ouvrit une souscription pour élever les orphelins ; un pauvre tisserand de Barcelone, Benito Boter, envoya au roi 25 douros, toutes ses économies, et se trouva amplement payé par les remercîments de son souverain (2). La charité est tellement innée chez l'Espagnol que celui qui fait l'aumône baise le morceau de pain ou la pièce de monnaie qu'il donne* comme s'il payait l'impôt à Dieu môme. Son acte prend par là un caractère religieux, et c'est bien ainsi que le comprend le mendiant, qui accepte noblement le don qui lui est offert, et le paie à l'instant d'un souhaitpieux ou d'une prière. Il n'y a plus ni riche ni pauvre, il n'y a que deux frères qui s'obligent pour l'amour de Dieu.

L'individualisme espagnol a malheureusement plus d'un mauvais côté ; c'est de lui que procèdent-deux graves défauts : la paresse et l'insociabilité qui ternissent de la manière la plus fâcheuse les brillantes qualités nationales.

Très prompt à saisir le dehors des choses, doué d'une imagination très vive et d'une excellente mémoire, l'Espagnol obtient très vite des résultats surprenants; mais il est trop tôt satisfait, et comme renseignement clérical qui lui est donné depuis des siècles ne fait jamais appel qu'à sa mémoire, et exerce très peu son jugement, il pense n'avoir plus rien à faire quand il est en possession de quelques formules générales, qu'il accepte sans démonstration, comme des axiomes. L'application soutenue, la longue réflexion surun sujet donné, la discussion méthodique des objections, la critique des

(1) A. Ferrer, Historia de Carlos lïlo, IV, p. 134.

(2) Id. ibid., IV, p. 90.

moyens d'information, le lent et pénible établissement d'une vérité scientifique sont des travaux auxquels répugne l'Espagnol; il lui manque la ténacité et le sens critique, ilne sait pas apprendre (1). Ce qu'il admire c'est la science hâtive et improvisée, ce sont les tours de force intellectuels. A onze ans, le P. Isla est bachelier en droit civil, et fait en même temps « d'étonnants progrès » en droit canon, en histoire et en poésie (2). Sa sœur Dona Maria Francisca de Isla y Lossada dicte douze lettres à la fois à douze secrétaires différents, sans cesser de faire la conversation avec les personnes présentes (3). Un jeune homme de 21 ans se donne comme « possédant parfaitement la langue grecque » (4). On s'explique le succès des « Erudits à la violette » de Cadalso, les ; modèles ne lui manquaient pas. Ce goût de l'impromptu a v rempli les librairies espagnoles de livres ineptes, mal conçus, | mal étudiés et mal écrits : un médecin imagine de graisser les ^ engelures avec un mélange d'huile et de neige battue, il 1 publie aussitôt un opuscule intitulé Méthode rationnelle et ^ système chirurgical pour connaître et guérir les engelures (5) ! et combien d'histoires apocryphes, de géographies fantastiques, de livres de dévotion, aussi dénués de sens que de goût ! Cependant ces mauvais auteurs sont des demisavants, ils ont lu, ils ont pris la peine d'écrire; l'immense majorité des gens vit dans l'oisiveté la plus complète. Il y a deux bibliothèques publiques àMurcie, il n'y a jamais de lecteurs, w parce que la lecture fatiguelavue et l'affaiblit de trop « bonne heure > (6). On vit au jour le jour dans l'insouciance. Si un malheur arrive, on croit échapper à toute responsabilité en disant qu'on ne l'avait pas prévu (7), et l'on reste joyeux parce que « chanter, c'est effrayer le

^1) « Optimo ingenio infeliciter discunt » Feyjoo, ap. Giudcau, Fray Gerundio, p. 308.

(2) Gaudeaa, Fray Gerundio, p. 12.

(3) Id. il)id.,p. 82.

(4) Viario de Zaragoza, 27 férr. 1797

(5) Gaudeau, Fray Gerundio, p. 52.

(6) De Laborde, Itinéraire descriptifs II, p. 236.

(7) Tefsé k Louii XIV. — 24 avril 1705.

malheur (1). » Les hommes les plus distingués avancent que « le travail de l'homme ne se soutient que par Tespérancé M qu'il a d'acquérir des biens qui lui permettront de ne plus « travailler » (2). Le' far-niente est considéré comme le bien suprême, et Ton n'est pas éloigné de regarder le mendiant comme le plus avisé : « besace et bâton, vie reposée », dit un proverbe populaire.

De môme qu41 répugne à la critique, l'Espagnol est ennemi de la contradiction. Il ne possède qu'un nombre d'idées trop restreint pour fournir à une conversation variée et intéressante; il tient à ces quelques idées comme à des articles de foi, il n'admet pas qu'on les mette en discussion, et s'irrite aisément quand il ne peut faire prévaloir son avis. Il prend pour le sérieux la gravité, qui n'en est si souvent que la caricature; il prend cette sorte de morgue silencieuse pour une vertu, il la recommande à ses enfants (3), et se commet le moins possible en société; il semble qu'il ait peur d'y froisser sa golillo. Quand il est en compagnie, il s'imagine jouer aux échecs (4), et garde une réserve si glaciale que le P. Isla, l'Espagnol le plus spirituel de son siècle, déclarait n^avoir jamais pu s'y habituer (S). Ce défaut déliant et de moelleux est d'autant plus regrettable « que lorsque l'Espagnol fait tant « que de quitter sa gravité, qu'il vous connaît et qu'il vous « aime, on trouve en lui de grandes ressources du côté de « l'esprit. Il devient sociable, obligeant, empressé pour vous « plaire, et de la meilleure compagnie du monde (6). »

Cette humeur sauvage qui provient de l'exagération de la personnalité, l'Espagnol la porte même en amour. Il semble que ce soit l'attaquer sur son terrain réservé : < Sur toutes « les choses que l'on m'a dites, écrivait M"** d'Aunoy, je « croirais aisément que l'amour est né qH Espagne (7). »

(i) « Quien canta sus maies cspanta », cité par Almirall, VEspagne telle qu'elle est, p. 289.

(2) Campomanes, Car tas politico-ecofiomicas, carta IV.

(3) Comtesse d'Aunoy, Mémoires, 1, p. 503.

(4) Balthazar Gracîan, cité par Martin, l'Esprit des Espagnols.

(5) Gaudeau, Fray Gerundio, p. 13.

(6) Comtesse d'Aunoy, Mémoires, 1, p. 483.

(7)ld. ibid., I, p. 441.

Cependant il n'est pas de littérature populaire qui se montre plus dure pour les femmes que la littérature espagnole. Proverbes et chansons en parlent avec une véritable haine : a Une bonne mule, une bonne chèvre et une bonne femme « font trois mauvaises bêtes. — A la femme et à la poule « tords-leur le cou, elles te donneront la vie. — La femme est « comme l'œuf qui gagne à être bien battu. — Le vin pour a rhomme, Teau pour la bête, le bâton pour la femme. « — L'amour est un plaid, dit une chanson, mais à son au- « dience les femmes sont parties, elles rédigent la sentence et « lors môme qu'ils gagnent, les hommes p^^ient les frais (i ). — « Les femmes de ce temps, dit une autre, sont comme les ^ve- « lines : une bonne sur cent et quatre-vingt-dix-neuf mau- « vaises (2). » On chantait au Puerto de Santa Maria: « Le « pied petit comme un pied d'Andalouse, les yeux d'une • <c tueuse, bien noirs et bien brillants, à chaque œillade une « traîtrise, un mort et une croix (3). m

On a médit des femmes en tous pays, mais nulle part sur un ton plus désolé. C'est que la passion espagnole' est avant tout physique, et que l'amour est bien décevant qui ne vit que par le désir. L'Espagnol se pique de fidélité, mais la constance est une lourde chaîne à qui n'est plus fidèle que par point d'honneur ; puis cette fidélité même est ombrageuse et jalouse ;la jalousie est la plaie héréditaire de l'amour

(1) El amor es un plcilo, Pero en su audicncia Las mujeres son parte,

Y aunque lo gunen Condenados en sus costas Los hombres salen.

(Cité par M. Fcrnandez, la Hacienda de nuestros abiieios, p. 280.)

(2) Las mujeres de estos tiempos Son como las avellanas,

De ciento sale una buena

Y noYcnta y nueve vanas. — (Ibid.)

(3) Brève ei pie como Andaluz, Los ojos de matadora, Macho negro y mucha luz, Cada mirada traidora

Déjà un muerlo, y una cruz. — (ibid.)

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espagnol : « Qu'est-ce que la jalousie? demandait un savant. « — Aime, et tu le sauras, répondit un paysan (1) ». Cette passion joue dans le roman et au théâtre un rôle extraordinaire, il n'en est pas de plus populaire, ni de plus universelle ; l'Espagnol la porte partout ; il est jaloux de sa foi et de sa patrie comme de sa femme ou de sa maîtresse.

Le patriotisme espagnol est, d'une souveraine intransigeance. Nulle nation n'est plus idolâtre d'elle-même, plus chauvine, plus rebelle à toute influence étrangère : « Quand c< on nomme TEspagne, les nalions tremblent ! » Ce sentiment farouche n'est que l'exagération d'une grande vertu et a contribué à conserver à l'Espagne son indépendance et son originalité ; mais il a aussi contribué à l'isoler du reste de l'Europe et a certainement retardé ses progrès.

La nation étrangère la plus détestée en Espagne était la nation française. Cette haine s'explique par les guerres continuelles que s'étaient faites les deux pays aux xvi** et xvu** siècles. L'avènementd une dynastie française, les efforts de la France pour conserver à Philippe V l'intégrité de son héritage, semblèrent d'abord amener une détente dans les rapports internationaux ; mais les ministres français se montrèrent beaucoup trop réformateurs, au gré de ceux qui profitaient des abus ; les militaires français manifestèrent trop hautement leur dédain pour les capitaines espagnols (2). Louis XIV finit par abandonner son petit- fils à ses seules ressources ; les victoires d'Almansa et de Villaviciosa furent remportées par des armées presque exclusivement espagnoles ; les Castillans purent se vanter d'avoir maintenu à eux seuls le roi sur son trône (3). Les Aragônais, les Catalans, les Valenciens attribuèrent à la France la perte de leurâ privilèges (4). La déplorable expédition du duc de Berwick

(t) Que son cclos ? pregunta

Un hombre sabio, Y un rustico le dice :

Ama, y sabrasio. (M. Fernandez, op cit.)

(2) Marquis de Saint-Philippe, Mémoires, I, p. 364.

(3) Baudrillart, Philippe V et la cour de France, p. 425.

(4) Général Foy, Guerre de la Péninsule, IV, p. i37.

en 1717 ranima toutes les haines, et 70 ans d'alliance ne purent les apaiser. Ualliance française ne fut qu une affaire dynastique, les Espagnols ne l'acceptèrent jamais franchement.

Il faut reconnaître que les défauts du caractère français expliquent en partie cette persistante aversion. Le Français aime à donner le ton et à faire la loi (1) ; ses usages et ses idées lui apparaissent comme la règle même du bon sens et du goût ; il leur compare sans cesse les usages et les idées de l'étranger» et lorsqu'il y a discordance, il tourne volontiers en dérision ce qui est contraire à sa façon de. penser ou d'agir. Il prévient ainsi les gens contre lui, et tout ce qu'il peut faire par la suite est interprété àson désavantage. Sa conversation brillante passe pour de la légèreté et de rindiscrétion, son scepticisme pour de Timpiété, son badinage pour de Fimpudence. Cependant il n^est que juste de remarquer que les appréciations des Français sur le caractère espagnol sont en général bienveillantes, et qu'il est loin d'en être ainsi des appréciations des Espagnols sur les Français. On peut ajouter \|ue dans les entreprises communes des deux peuples, les Français ont montré plus d'activité que leurs alliés, et qu'ils ont combattu l'indolence espagnole avec une énergie et une patience souvent méritoires. Eniin un Français peut se consoler des injures des chulos de Madrid en songeant que la partie la plus éclairée de la nation espagnole s'est toujours montrée la plus favorable à la France, et qu'aujourd'hui encore les hommes les plus libéraux et les plus intelligents de l'Espagne sont amis de la France.

Tel était, avec ses grandes qualités naturelles et ses défauts d'éducation, le peuple lier et original, qui, après un siècle de léthargie intellectuelle, se remit peu à peu à apprendre et à penser dans la seconde moitié du xviii* siècle.

Philippe V et Ferdinand VI ont préparé cette renaissance par quelques créations utiles ; mais ce fut seulement au temps de Charles III que les ptogrès commencèrent à se mani-

(1) Fernan Nufiez, Compendio de la vida de Carlos III; cité par Morel-Fatio, Etudes, n, p. 333.

feSPAGXB. 17

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fester.- Tout ce qu'il est possible de demander à l'initiative du souverain fut alors tenté, et parmi les mesures les plus importantes, il faut citer la réforme des Universités, l'introduction des sciences dans les programmes universitaires, et la faveur accordée aux Sociétés économiques des amis du pays.

Cette restauralien officielle des études fait honneur aux bonnes intentions du roi, mais le libéralisme de Charles III et de ses ministres n'était pas assez hardi pour aller jusqu'à l'émancipation de la pensée ; les réformes qu'ils accomplirent ne changèrent ni les méthodes, ni les tendances générales de l'enseignement ; la science resta soumise au contrôle du roi et de TÉglise, et Charles III n'eût pas compris qu'il pût en être autrement.

Quelques mois après la mort de ce prudent monarque, éclata la Révolution française. Le premier effet qu'elle produisit en Espagne fut un effet de stupeur, de scandale et d'épouvante ; en 1793, l'Espagne tout entière se souleva contre la France athée et régicide. Avant la guerre, les Français établis ou immigrés en Espagne furent l'objet de mille vexations (1) ; pendant la guerre, on les traita plutôt en rebelles qu'en belligérants, et les règles du droit des gens furent souvent violées à leur égard (2). Môme après la signature delà paix de Bâle, les autorités espagnoles marquèrent souvent aux Français une malveillance très significative (3). Mais des symptômes tout à fait nouveaux se manifestèrent au même moment en faveur des idées françaises. Le 6 avril 1795, un habitant de Madrid écrivait : « Que les Espagnols sont « amis des Français, et que la paix ouvrira aux deux pays « les portes de la félicité (4). » L'ambassadeur de Prusse constatait que le mécontentement était général contre D.

(1) Nov. Rec, VI, XI, 8, 9 et 10. — Archives des Affaires étrangères à Paris , Espagne, t. 637, f* 96 (1794). — Diario de Barcelona, 4 juillet 1793.

;2) Archives des affaires étrangères à Paris, Espagne, 1794, t 637, f» 13 ; t. 640, f»290. — Arch, du Min. de la Marine à Paris. Campagnes 1793, t. 22, f 298.

(3) Archives des Affaires étrangères à Paris, Espagne^ t. 640, f 159 (note au prince de la paix, 30 floréal an IV).

(4) Id , t. 637, f» ir ,

doy, accusé de vouloir continuer la guerre ; on [quement à Madrid : « Il est temps que les Franaent et chassent les messieurs qui ne savent pas jr. Ils n'ont qu'à venir, nous les recevrons avec

Godoy fut prévenu par (labarrus que sa vie et de la monarchie étaient en danger, s'il ne cédait lion publique ; il fit la paix avec la France et fut t très populaire. Mais la Cour continua à offrir un îplorable, et la nation recommença bientôt à maniuécontentement. En 1797 parutà Madrid un pamutionnaire intitulé : « Pan ]} toros! » où les maux le étaient attribués sans hésitation <i à la corrup-

fo notion naires, \ l'ignorance du peuple, et aux n clergé presque païen (2). » En 1798,1e gouverfusa les troupes que lui offrait la France pour en Portugal, parce qu'il craignait que l'approche i françaises ne fût le signal d'un soulèvement dé- > (3). Le renvoi de Godoy causa en Espagne une selle, parce qu'on croyait toucber à une ère nouil n'était au pouvoir de personne de changer le le Charles IV, Godoy, plus clairvoyant depuis qu'il i ministre, reconnaissait tout le premier combien 1 était grave : a Je crains bien, disait-il, que tout us mène à une révolution » (4) ! Bien qu'incapare une politique réfléchie, Godoy fut libéral à sa : s'il l'a été, c'est que Topinion publique l'a malissé en avant, c'est que l'Espagne songeait ellelire une révolution, c'est qu'un esprit nouveau rec lequel les gouvernements devaient désormais ommencée par Charles III, l'éducation politique le avait été continuée par la Révolution française, it prêt dès 1 SOS pour un changement de régime.

raky, L'Espagne à l'époque de la Révolation française, p. 4S

igue, t. XKXI).

Kky, p. 49.

l,ilUloive de l'Europe pendant la Révolution française, V, p. 113.

t des Affaires étrangères à Paris, Espagne, t 6SI, pUce 178.

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