‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 25 sur 30 · I. — Les terres et les personnes · texte numérisé non relu

I. — Les terres et les personnes

C'est à l'aspect des campagnes et à Taisance des paysans que se connaît la richesse d'une nation. Il n'était pas nécessaire de faire un long voyage en Espagne pour se convaincre qu'on avait affaire à un pays pauvre.

On estime aujourd'hui que l'Espagne cultive le tiers de son sol, on pense qu'un second tiers pourrait être cultivé, et que le dernier tiers n'est pas susceptible d'être mis en valeur. La partie cultivée était certainement moins étendue au xviu' siècle qu'aujourd'hui, et était travaillée par quatre ou cinq millions de paysans, dont 907,197 laboureurs, petits propriétaires et fermiers, et 964,571 journaliers (1). Le reste de la population agricole était représenté par les femmes et les enfants.

La petite propriété n'existait en Espagne qu'à titre exceptionnel, et dans les provinces du Nord. Elle y avait produit ses effets ordinaires : le paysan cultivait sa terre avec amour, et lui faisait rendre tout ce qu'elle pouvait donner. Les Vascongades étaient couvertes de maisons isolées {caserios)^ où vivaient de laborieuses familles paysannes ; les femmes travaillaient aux champs comme les hommes, et il était rare que le temps fût assez mauvais pour empêcher le travail pendant une journée entière (2). Trois ou quatre fanègues de terre, bien plantées d'arbres fruitiers, suffisaient à faire

(1) Censo de 1787.

(2) Salazar, Biblioleca del Bosco filo,p, 26.

vivre une famille dans une aisance relative (1). Les Basques rappelaient ^vec orgueil qu'ils devaient leur prospérité à leur amour de la liberté et au travail. Le fermier temporaire et errant était inconnu en Âlava ; les terres étaient cultivées par des fermiers qui se succédaient de père en fils sur la même ferme (2). Les fermages étaient modérés, ils se payaient le plus souvent en nature; il était rare que le fermage payé en argent excédât 2 OiO du prix delà terre (3).

Il n'en était pas de même dans les autres contrées de TEspagne. Le paysan castillan était presque toujours fermier, et la plupart des fermiers ne faisaient eux-mêmes que souslouer la terre à quelque spéculateur qui avait traité directement avec le propriétaire. Les baux, d'une durée trop courte, n'offraient au cultivateur aucune garantie sérieuse ; le propriétaire exigeait une grosse parten argent, et le malheureux laboureur n'avait jamais d'avances pour tenter la moindre amélioration (4). Sur lui pesaient la dîme, le vœu de Saint- Jacques et la conscription {qnintas) ; c'était lui qui faisait les convois pour l'armée [bagages)^ lui qui logeait les soldats (alojamîento\ qui faisait les frais de Tadministration locale (cargos concejiles). Il lui fallait encore acheter les bulles de la Gruzada, et payer pour chaque contrat l'impôt du papier timbré. Les bergers, les charretiers, les éleveurs de chevaux, les employés du fisc et des gabelles, les gardes champêtres, les débitants de tabac, de poudre et de cartes à jouer, les employés de Tlnquisition, de la Gruzada et de la Sainte- Hermandad, les syndics des ordres mendiants s'étaient fait exonérer de tous ces impôts qui retombaient plus lourds et plus écrasants sur le petit fermier (5). Il y avait des pays où « les fruits, les légumes, les goulets, les œufs, le lait et les <c autres menues denrées constituaient l'unique ressource du

(1) Réponse des Députés généraux de Biscaye au Roi {ario incierto], Salazar, op, cit., p. 37.

(2) Bengoa, Ellibrode Alava, p. 33.

(3) Larramendi, Corografia de Guipuzcoa, p. 169. — e Laborde, Itinéraire descriptif, 1, p. 257.

(4) Rehfue», L'Espagne en 1808, lï, p. 15.

(5) Jovelianos, Infoî'me^ § 329.

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« paysan. Les grosses récoltes passaient à payer les fermages , « les impôts et les frais de culture (1). j>

Dans les pays de pâturages, les bergers, condamnés à à d'incessants voyages, n'avaient que la misère en perspective. On leur donnait deux livres de pain par jour, et leur salaire maximum atteignait à peine 160 réaux par an (2).

En Andalousie, là condition du paysan était, et est encore, plus précaire. Les champs déboisés offrent Taspect d'immenses steppes de plusieurs lieues d'étendue, sans un hameau, sans autre habitation que quelques maisonnettes de gardes. Deux fois par an, à l'époque des semailles et de la récolte pour le blé, au temps de la taille et de la cueillette ou de la vendange pour l'olivier et la vigne, les intendants des grands propriétaires embrigadent les travailleurs dans les petites villes, et les transportent en masse sur les terrains de culture. On y campe et on y travaille pendant deux mois ou deux mois et demi chaque fois; les travaux finis, le camp est levé, et le journalier revient à la ville oîi on lui paie en bloc le prix de son travail, à raison de 3 réaux 1|2 par jour. Cet argent ramassé d'un seul coup paie les dettes anciennes à 20 0[0 d'intérêt, ou se perd au cabaret, puis c'est la misère noire, et le /«r-men/e? jusqu'à la prochaine récolte (3). Les campagnes andalouses comptaient presque autant de mendiants que d'habitants (4).

La misère poussait des populations entières hors de leur pays natal. Les Galiciens fournissaient aux grandes villes des portefaix et des porteurs d'eau. Les gens de Léon et des montagnes de Burgos émigraient, et restaient quelquefois deux ou trois ans hors du pays, laissant leurs femmes exposées « aux plus grands hasards » (5). Ceux de la côte se faisaient pécheurs et marins. Ceux de la montagne se faisaient contrebandiers et bandits, et dans cette société mal équilibrée, où le privilège régnait en despote, le brigandage

(1) Jovellanos, Informe, i 232.

(2) Anonyme, Nouveau voyage en Espagne^ II, p. 322.

(3) Jovellanos, Informe, § 427.

(4) Morel-Fatio, Etudes, t. II, p. 199.

(5) L&rruga, Memorias, t. XXXVI, p. 234.

était presque honoré. Dévot à la Vierge et au saint Enfant, charitable au pauvre, dur au seigneur, le bandit était souvent populaire : on racontait ses exploits, on admirait son audace, on enviait presque son indépendance; c'était pour les pauvres gens une sorte de héros ; qui le dénonçait était réputé traître et honni (1).

Plus dégradé encore que le mendiant et le brigand, le gitano vivait de vols et d'escroqueries. Les plus honnêtes se faisaient aubergistes, les autres disaient la bonne aventure, les femmes étaient tireuses de cartes, jetaient des sorts, se livraient à la prostitution ; presque toutes eussent mérité une place d'honneur à la galera. Il y avait en Andalousie 4ft,000 gitanos qui ne se mariaient qu'entre eux, et que FEtat ne songeait même pas à tirer de leur abjection, car il ne les acceptait pas dans ses armées, et leur refusait le droit d acquérir des immeubles (2). Ce fut en 1783 seulement qu'un premier effort fut tenté pour l'assimilation des gitanos. Il n'eut rien de sérieux et ne produisit aucun effet. Le roi donnait 90 jours à ces malheureux parias pour abandonner « leur costume, leur langue et leur genre de vie » (3).

Presque toutes les réformes tentées par le gouvernement ressemblent malheureusement à celle-là. Les ministres décrètent des changements à vue, et prétendent commander aux hommes comme un Neptune d'opéra à ses flots de toile peinte et à ses Néréides du corps de ballet.

L'administration était tracassière et de méchante humeur. Non seulement elle se livrait à d'interminables enquêtes, lorsqu'il y avait quelques troubles dans une province (4), mais, pour prévenir les désordres, elle multipliait les prohibitions et les menaces. Le roi défendait le port des armes à feu àcanon court, Tusage des poignards et des couteaux pointus (5). Il était défendu à une fille âgée de moins de qua-

(1) Almirall, T/Espagne telle qu^elle est, p. 157.

(2) Twiss, Voyage en Espagne, p. 203.

(3) Nov. Rec\ XII, xvi, 11.

(4) Archiva de Guipuzcoa, sec. I» , neg.6, lej. 21 (1718), — leg. 22(1723-26). — leg. 23 (1755), — leg. 24 (1766).

(5) Guipuzcoano instruido, t* Armas,

rante ans de tenir une auberge ou d'habiter un rez-de chaussée (1). On mettait à l'amende les paysans qui allaient manger ou jouer à Tauberge, un autre jour qu'un jour férié (2^. On empêchait de jouer du tamboril après le son de T Angélus (3), et de prolonger les fêtes de paroisse pendant plusieurs jours (4).

Quand les ministres se mêlaient de créer au lieu de défendre, ils n'étaient guère moins maladroits. Charles III pensa à repeupler à l'aide de colonies étrangères les parties les plus désertes de son royaume, comme le faisaient dans leurs États le roi de Prusse Frédéric II et la Tzarine Catherine II. Le IS juillet 1767 est promulguée la charte de fondation [carta-puebla) des colonies de la Sierra-Morena (5). Le !•' mai 1768, des colons grecs, venus d'Ajaccio, sont autorisés à s'établir en Espagne (6). Le 28 novembre 1769, des mesures sont prises pour la colonisation de la province de Ciudad Rodrigo (7). Puis ce sont des villages qu'on veut édifier sur la grande route de Madrid en Estremadure (8), dans la province SalamanqueO), à Encinas del Principe (10), à Alcudia deMallorca (11). Presque partout les tentativesde colonisation échouent ; l'essor des colonies est arrêté par l'abus de la réglementation et la puissance de la routine. Il en est de ces nouveaux villages comme des arbres que le roi oblige les municipalités à planter sur les montagnes ; les villages sont déserts avant d'être finis, comme les arbres sont morts avant d'avoir poussé trois feuilles.

L'histoire des colonies de la Sierra-Morena présente un frappant exemple de l'impuissance administrative. Au mois

(1) Ordenanzas de Orduna, p. 38.

(2) Ibid.. p. 82-84.

(3; Guipuzcoano inslruido^ v«* Tamboril.

(4) Ici., V* Me celas.

(5) Nov. Rec, VII, xxn, 3.

(6, Ibid. VII. XXII, 4.

(7) Ibid VII, XXII, 5.

(8) Ibid. VII, XXII, C>.

(9) Ibid. VII. XXII, 9.

(10) Ibid. VII. XXII, 7.

(l!)Ibid., VII,xxiii8.

LES PÀYSAISS 265

d'août 1767, un officier prussien vient proposera Charles III de lui amener 6,000 laboureurs allemands ou flamands pour peupler la Sierra-Morena. Dès l'automne on commence la construction de 15 nouveaux villages, et l'on héberge les femmes enceintes, les nourrices et les jeunes enfants dans les collèges des jésuites d'Andujar, de Cordoue et d'Almagro. Dès les premiers jours, les colons se plaignent de la dureté des commissaires espagnols, et les commissaires de Tapathie des colons. Cependant tout semble d'abord marcher assez bien. Au mois de novembre 1769, D. Pablo Olavide, intendant des nouvelles colonies, annonce qu'on a construit 1,499 maisons, ensemencé 6,471 fanègues de terre, planté 62,108 oliviers, 265,771 pieds de vigne et 2,222 figuiers. L'année suivante, presque tous les colons avaient déjà le nécessaire; il n'y avait eu que i8 familles à quitter le pays(l). Mais au moment où l'entreprise prend une tournure favorable, Olavide est brutalement arrêté, condamné par l'Inquisition, et tout s'arrête presque aussitôt (1776). Les colonies sont vues d'un mauvais œil par les patriotes, jaloux de l'étranger, par les gens d'Eglise, mécontents de n'avoir pas été autorisés à y établir des couvents. On néglige d'encourager l'industrie naissante des colons, d'ouvrir des débouchés à leur commerce. On ne songe qu'à leur faire payer le plus tôt possible de grosses contributions (2). Dès 1790 les colonies sont en pleine décadence; l'œuvre pouvait être grande et féconde et n'a été qu'un caprice royal presque aussitôt abandonné que conçu.

Si pauvre qu'il fût, le paysan espagnol était encore un homme libre, mais le paysan des Indes était presque un esclave. Tenu dans une ignorance systématique, gouverné par de pauvres prêtres indigènes presque aussi ignorants que lui, tyrannisé par des caciques avides et brutaux (3), l'Indien avait été pendant longtemps soum is au régime le plus odieux. On lui avait appliqué le système de la recomman-

(1) Ferrer del Kio, Historia de Carlos III\ t. lll, p. 9 à 40.

(2) De Laborde, Itinéraire descriptif, II, p. 3.

(3) Humboldt, Sssai sur la Nouvelle-Espagne, \, p. 379;

dation (encomiendà) (1). Chaque colon espagnol obtenait un certain nombre dlndiens qu'il faisait travailler à son profit. La loi disait bien qu'il devait les protéger, les défendre, en faire des chrétiens et leur apprendre à vivre de la vie policée, mais la recommandation avait produit aux Indes des résultats encore plus fâcheux que dans TEurope du moyen âge ; le seigneur n'était pas de même couleur que son serf et se croyait d'une race si supérieure à lui ! Mal vêtus, mal nourris, accablés de travail et souvent battus, les Indiens s'étaient vus réduits à une véritable servitude S'ils parvenaient à amasser quelque argent, il leur était pris par le corrégidor qui les forçait à acheter fort chef les marchandises de rebut dont il faisait commerce (repartimiento). Le roi exigeait d'eux une capitation humiliante et onéreuse [tributo)^ il les forçait à travailler à ses mines (mita), et ce rude labeur faisait plus de victimes dans leurs rangs que n'en eussent fait plusieurs batailles rangées (2).

A la fin du dix-huitième siècle, la condition des Indiens s'améliora. Les encomiendas furent abolies, et les Indiens obtinrent la liberté de fait; mais la plupart restèrent parqués dans des villages où il était interdit aux blancs de résider, et d'où les Indiens ne pouvaient sortir. Dans des pays où les neuf dixièmes du sol demeuraient sans culture, on ne songea pas à donner des terres au paysan indien, on semblait le condamner à la misère à perpétuité. Dans ces conditions, la liberté ne fut pour lui qu'un présent funeste ; plus d'un regretta l'ancien ordre de choses qui lui assurait au moins le pain de chaque jour. Le roi avait voulu protéger l'Indien contre la cupidité des corrégidors, mais, au lieu de supprimer les repartimientoSy ou de taxer les mar-

(i) « Aussitôt le pays paciAé, l'adelantade, le gouverneur ou pacificateur « répartira les Indiens entre les colons, pour que chaque colon se charge dès « Indiens qui lui feront attribués, les défende, les protège, et leur fournisse, « sans préjudice de notre patronage royal, un prêtre qui leur enseigne la « doctrine chrétienne et leur administre les sacrements. Le colon apprendra c aux Indiens à observer une bonne police, et s'acquittera de toutes les obli- < gâtions qui lui sont imposées par les lois de ce titre. 9 Recopilacion de leyes deindias, VI, viii, 1.

(2) M. Chevalier, le Mexique, p. 263.

chandises, il avait limité le crédit de Flndien, et Tavait i^endu inhabile à s'engager en justice pour plus de cinq pesos, ou 100 réaux. C'était le mettre souvent dans l'impossibilité d'acheter. Le tribut fut maintenu, et la mita^ abolie déjà au Mexique, se maintint au Pérou aussi longtemps que k domination espagnole. Même à la Nouvelle-Espagne le travail était loin d'être libre. Aux Antilles régnait l'esclavage avec toutes ses barbaries.

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