‹ L'Espagne de l'ancien régime (volume 2)Chapitre 6 sur 30 · III. —. Mœurs du clergé · texte numérisé non relu

III. —. Mœurs du clergé

La société ecclésiastique formait un petit monde à partd'une physionomie très intéressante et dun aspect très varié.

D'après le Censo de 1787, le clergé séculier comptait 70,170 personnes, dont 22,460 curés et vicaires, et 23,692 bénéficiers exerçaient réellement un ministère religieux. Jovellanos divisait les clercs séculiers en 34,360 ecclésiastique actifs, ayant charge d'âmes, et 33,844 minorés,chapelains et prêtres habitués, sans charge d'âmes (3).

Le clergé paroissial était fort populaire, ce qui ne fait pas moins d'honneur à la charité des pasteurs qu'à la foi des paroissiens. Le Sehor Cura était pour ses ouailles la personnification de la science, l'homme de bon conseil par excellence. Il était cependant peu instruit en général, puisque beaucoup de diocèses n'avaient point de séminaires. On avait cru relever le niveau de l'instruction en mettant les bénéfices au concours, mais les résultats étaient des plus médiocres. Campomanes voyait dans le concours le triomphe du bachotage scolastique [Bachilleria escolastica) (4), et seuls les bénéfices avantageux étaient un peu courus. Comme les riches bénéficiers dissimulaient à peine leur mépris pour le clergé rural, les prêtres les plus intelligents cherchaient à en sortir le plus vite possible ; quelques hommes d'une rare vertu se dévouaient corps et âme à leur troupeau ; ceux qui n'étaient ni des ambitieux, ni des saints, s'arrangeaient pour vivre doucement de

Archives municipales île Bilbao. Autos, 1797, p. 224.

M. Chevalier, le Mexique, p. 314.

Fovellanos. Informe^ p. 62.

Oampomanes, Carias politico-economicas^ Carta IV.

tr- ■ ^t ■ ' ^ ^.w" • •

leurs petits revenus, laissant la prédication aux moines, et l'administration de la paroisse aux vicaires.

Les prêtres désireux d'avancer encombraient les villes épiscopales et affluaient à Madrid ; ils tâchaient de se mettre au service de quelque grand ou de quelque prélat ; on en vit accepter les situations les plus singulières. La reine Marie- Louise de Parme, femme de Charles IV, était fort jalouse du Prince de la Paix ; elle trouva deux prêtres assez peu scrupuleux pour lui servir d'espions ; Tun d'eux couchait toutes les nuits dans l'alcôve du prince, et ces malhonnêtes gens vendaient ou distribuaient à leur gré les meilleures places de l'Église (1).

L'ambition d'un clerc était de devenir membre d'un chapitre collégial ou cathedra!. Il y avait eu un temps où la plupart des chapitres étaient soumis à la règle de saint Augustin ; les chanoines vivaient en commun, et recevaient chaque jour des mains de l'archidiacre une ration convenable (2). Les chanoines de Pampelune vécurent ainsi jusqu'au milieu du XIX® siècle ; mais dès le dernier si^ cle, beaucoup de chapitres avaient cessé d'observer la règle, chaque chanoîneavait sa maison particulière et menait une vie indépendante.

Un chapitre n'en restait pas moins une sorte de petit Etat avec son budget, ses services et sa hiérarchie. Au-dessus des simples chanoines étaient les dignitaires du chapitre : l'archiprètre, l'archidiacre, le chantre, l'écolâtre, le théologal, le magistral, le lecteur, le trésorier et le pénitencier (3). Un chanoine ne baptisait pas, ne mariait pas, n'enterrait pas, n'enseignait pas, ne prêchait pas, ne confessait pas, n'administrait pas ; il n'avait d'autres fonctions que de paraître aux offices du chœur, et encore laissaitil. bien souvent le soin de chanter les louanges de Dieu à des psalmistes ou autres gens dégrade inférieur (4). Une si paisible existence courait le

(i) Archives du ministère des affaires Etrariqères. Espagne, t. 637 (1794), fo4.

(2) D'après une sentence arbitrale du pape Sixte-Quint (1586), la ration d'un chanoine de Pampelune consistait en 12 livres de pain, 12 pintes de vin et 2 livres de viande. — Archives de la cathédrale de Pampelune, indice, p. 243.

(3) Manual hisiorico y descriptive de Valladolid, p. 156.

(4) Campomanes, Cartas politico-ecoriomicas^ IV.

risque de devenir monotone à la longue ; les chanoines n'a- . vaient giirde de s'ennuyer ; ils avaient les dignités électives à se disputer, ils étaient toujours en procès, et quelquefois en guerre avec leur évêque. L' évoque prétendait contrôler le genre de vie des chanoines, exigeait qu'on lui rendît des honneurs, voulait être le maître dans sa cathédrale, avait à sa nomination un certain nombre de bénéfices (1): Il n'en fallait pas davantage pour lui attirer Tanîmadversion du chapitre. C'était une lutte incessante, un échange continuel de mauvais procédés, d'insolences polies ou de furieuses récriminations. L'évêque ordonnait-il une procession, le chapitre refusait d'y paraître (2). L'évêque célébrait-il la messe dans sa cathédrale, les chanoines refusaient dédaigneusement de l'assister (3), et lui défendaient de se retourner vers le peuple pour lui donner sa bénédiction. L'évêque ordonnait-il une enquête, ou nommait-il un inspecteur ecclésiastique, tout le chapitre se liguait contre lui. Un interminable procès commençait ; les pièces cousues les unes aux autres formaient parfois un rouleau de 50 mètres ; la cause se jugeait à Rome. A partir de 1778, le tribunal de la Rote de Madrid fut compétent en première instance, mais l'appel resta toujours possible à Rome auprès de la Sacrée Congrégation du Concile. Découragés par une opposition qui ne désarmait jamais, les évêques finissaient souvent par céder pour avoir la paix dans leur église (4). Invité par le roi à célébrer un synode diocésain, l'évêque de Téruel s'excusait de le faire, alléguant que ce serait compromettre son autorité (3). Il fallait, aux prélats une indomptable volonté pour briser ces résistances, et les évêques sortis des ordres monastiques s'y montrèrent toujours les plus résolus. Fray Augustin Abad y Lasierra, évêque de Barbastro (1790-1813), supprima dans son cha-

H) Archives de a cathédrale de Pampelune, indice, p. 435. (2)Id. ibid., indice, p. 321.

3) Campomanes, Carta IV.

4) Archives de la cathédrale de Pampelune, indice, p. 43i. — F.F. 47. — 'sret royal du 24 avril MGA{\ovisima Hecopilacion, I, vin, 5). — Décret du 14

1787, {Nov. Bec, I, viii, 5, note 5.) ,,) Nov, Rec , I, viij, 5, note 4.

pitre les dignités de chantre, d'archiprêtre et de grand sacristain, réduisit le nombre des chanoines à 13, celui des prébendiers à 14, les astreignit tous à la résidence, et fonda avec les revenus des dignités supprimées une nouvelle paroisse et trois vicariats (1).

L'épiscopat espagnol n'avait pas la physionomie aristocratique et mondaine de Tancien épisçopat français. Philippe V avait mis le fils d'un charbonnier de Gibraltar sur le siège archiépiscopal de Tolède (2) ; un grand nombre d' évoques étaient de petite naissance; presque tous résidaient dans leur diocèse et s'en occupaient sérieusement, employant leurs revenus en œuvres pieuses et en aumônes. Sans compter leurs querelles avec leurs chanoines, ils avaient souvent maille à partir avec les patrons laïques des églises et avec les autorités locales pour affaires d'intérêt temporel ou pour questions d'étiquette. Kévêque avait droit à une chaise et à un coussin près des reposoirs à la procession du Corpus; mais les régidors prétendaient souvent qu'il n'avait pas le droit de s asseoir en leur présence. A Valladolid, tout nouvel évoque devait faire visite le premier au Président de la Chancellerie; Tévêque ne pouvait s'asseoirsous un dais dans les cérémonies où figurait ce haut tribunal. Il fallait des décisions royales pour déterminer tous ces points ; la sentence du roi n'était souvent rendue qu'après bien des lutles et des incidents tragi-comiques (3). Enfin les évêqucs avaient à redouter les prétentions des ministres, qui devinrent tracassiers avec Charles III et exigeants avec Charles IV.

Les moines jouissaient en Espagne d'une influence encore plus grande que le clergé séculier. Un homme aussi anticlérical que Campomanes consacre des pages fort éloquentes à la gloire du monachisme. Il pense qu'au milieu du relâchement général il se trouve encore dans les cloîtres des hommes semblables à ceux dont parlent saint Jérôme et Cassien : « Les « richesses, dit -il, les privilèges, les exemptions ont fait entrer (L la corruption dans les couvents ; supprimons-les ; à la

(!) Lopez Novoa, Ilisloria de Barbastro, p. 222.

(2) U s'appelait Don Die^'o de Astorgay Cespedes. — Coxe UI, p. 85.

(3) Décrets du 26 anvier 1722 et da 26 août 1755.

« bonne heure I Supprimons tout ce qui peut affaiblir la dis- « cipline monastique, mais que celle-ci demeure dans toute « sa force » (1). Le peuple était fasciné par l'idée du renoncement absolu que suppose la vocation monastique. Il ne voyait que de très loin les ordres militaires comme les ordres de Malte ou de Saint- Jacques, il s'intéressait peu aux ordres voués à l'étude; mais il respectait, il aimait d'un amour profond et touchant les frères prêcheurs qui lui rendaient sa religion intelligible, les religieuses qui l'assistaient dans la maladie, les moines mendiants qui lui apprenaient à porter gaîment sa misère, partageaient ses idées, voire même ses préjugés et ses haines, et par leurs légendes et leurs récits miraculeux le faisaient vivre dans ce monde fantastique oii l'Espagnol respire comme dans son atmosphère naturelle (2).

De là cette prodigieuse quantité de moines et de frères lais. Pour être prêtre il fallait une instruction relativement étendue, de longues années d'étude, des examens, des concours ; la science désespérante du curé ne tentait que les gens très ambitieux; mais pour être moine, la foi suffisait. Une fois le froc sur les épaules, adieu aux passions, aux affections, aux espérances de la terre, mais adieu aussi aux tracas et aux préoccupations. Le vivre et le couvert sont assurés, et Ton n'a plus qu'à se laisser conduire docilement par ses supérieurs pour arriver tout droit en paradis. La pensée est réduite à un minimum d'activité, l'âme ne désire rien, les mots de bonheur et de malheur n'ont plus de sens pour elle : le bonheur, c'est de vivre conformément à la règle, le malheur c'est d'y manquer. Il y a des esprits pour lesquels cet alanguissement de la personnalité constitue la félicité suprême. A ceux qui gardent quelques pensées d'égoïsme, la vie monastique offre encore bien de petites satisfactions, bien d'innocents plaisirs. Dans l'étroit horizon où il vit, le moine

(1) Campomanes, Cnrta IV.

*> « Le monde matériel était dur pour des gens qui avaient à peine de loi vivre. Ils s'évadaient donc, pour ainsi dire, de la vie. Leurs pieds /aient des chafnes, mais leurs àqies avaient des ailes ; ils voyaient devant urs yeux Dieu, les anges, les saints, les magnificences du culte, et la ■ )n lumineuse du Paradis. » — Sepulveda, Madrid ViejOj p. 269.

L'tSPAilNE DE L'A^CIl;» RÉGIME

une âme d'enfant, habile à grossir les objets, à donner nportance aux choses futiles. Le moine se réjouit d'une aumdne, — quelquefois d'un bon plat {i ). — II n'a pas d'yeux pour admirer une chasuble neuve, une bannière ves couleurs, une Vierge bien habillée de satin ou de ■s. Sa vanité est agréablement chalouiliée par les bom-

qii'on lui rend ;quand il passe tout le monde lui cède , les femmes baisent son chapelet, et les enfants le pan robe L'humililé fait bon ménage avec l'orgiieil dans du moine : personnellement, le moine n'est rien, mais dre est une des colonnes de l'Eglise ; le moine n'est soldat obscur, mais un soldat de la plus sainte des raiil a donc à la fois le sentiment de sa faiblesse et de sa îur, de sou néant et de son pouvoir ; grâce à une casuisun peu subtile, mais trE>s sincère, il est tout à la fois, ï même moment, le plus humble et le plus superbe des es, quelque chose comme cet » Empereur de la pau- » dont parle Henri lleine, qui a bien compris ce senti- (2).

; moine est l'ambition d'un grand nombre. Les plus gcnts se poussent jusqu'au sacerdoce, la plupart se cont du titre de profès (frat/le). Ceux qui n'ont point de DU assez marquée trouvent encore le moyen de vivre es couvents comme oblats [donados]. Le P. Isia nous

portrait typique de l'un de ces hommes, trois fois veuf,

moine aux noces, ni chien entre Ica pots (proverbe espagnol), ici les titres du général de i'ordre de la Merci en nS3. — Fray io Manuel de Hortalejo, maestro en sagrada tcologia, por la gracia >s y de lii sanla Sede apostolica bumilde maestro gênerai de todo I y mililar orden de Nm-stra Seiiora delà Merced, redencion de cautiefior de lai baronias de Algar y Escales en el reyno de Valencia. ode S. M. Catolica en la R. Junta de la Inmoculoda Concepcion, le de Espaila de primera clase. ■ — Archivée générales des Indes, Est. ij.S, leg. 25.

P. Compagni, général des Cordeliers, autrefois archeTèque de Sara- , et aujourd'tiui archevi''que de Valence, homme fécond en ressources iDt en moyens, possédant le génie de Hnlrigue, le seul en état peutle diriger le clergé espagnol, et cumme il le dit lui-même, ayant dans nde chrétien 80,000 hommes sous ses ordres, aspire à iHre cardinal. » — s des Affaires Elmnoères, Espagne, t. 659, f* 6t. Letire de sadeur Alquicr au ministre, 30 prairial an VU.

robuste et serviable, mais d*esprit extraordinairement épais, bavard, et a: plus que médiocrement buveur d, qui une fois en train citait à tort et à travers l'histoire des Douze Pairs de France, Guzraan d Alfarache, Justine la Friponne, et toutes les romances d'aveugles qui se chantent dans les foires (1). Quelques supérieurs intelligents essayèrent de supprimer les oblats dans leurs couvents ; les pauvres gens, menacés d'expulsion, élevèrent leurs doléances jusqu'au roi, et demandèrent à conserver leur humble situation (2). Enfin, aux extrêmes frontières du monde religieux vagabondait tout un peuple de béates {seroras, frairas), d'ermites (ermitanos) et de montreurs d'images [santeros), qui continuèrent d'exister bien longtemps après que les lois eurent interdit leurs saintes industries (3).

La vie que l'on menait dans les couvents était monotone, mais éminemment favorable aux études de longue haleine. Les hommes les plus distingués en profitaient pour entreprendre de grands ouvrages; la grande masse s'absorbait dans les menues occupations de la vie monastique. Les abbés et les prieurs s'occupaient de procès comme les chanoines et les évêques.

Une sorte de chronique, rédigée année par année à l'abbaye de la Oliva en Navarre, permet de suivre la vie quotidienne de cette grande maison de 1780 à 1808. Les grands événements sont l'élection de Tabbé, généralement élu pour quatre ans, la réparation des bâtiments conventuels, l'achat de nouveaux ornemenis. L'abbaye est en procès avec ses censitaires, avec les monastères voisins, avec les conseils des villes, avec l'évoque. L'esprit qui anime les moines est singulièrement étroit. Ils décident en 1782 de ne plus louer leurs maisons à

(1) Fr, GerundiOy IV, lïr, 6 (cité par Gaudeau, Fray Gerundio et son auteur p 88).

(2) Archives générales centrales d'Alcalà de Hénarès Estado, 3,S59.

(3) Novisima Recopilacion, 1. xxvii, 3 (14 déc. 1162).

Ibid. 1 XXVII, 5(12sept. 1764).

Ibid. I. XXVII, 6, note 2 (28 nov. 1750).

Ibid. * L xxvii. 8 (25 sept. 1786).

Ibid. I. xxviii, 6 (9 nov. 1747).

Ibid. ï. xxviii, 7 (20 fév 1783;.

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dos gens mariés, « parce que l'église du monastère n'ayant « pas de fonts baptismaux, les locataires de l'abbaye seraient « obligés d'aller à l'église paroissiale, et qu'avec le temps « les droits de Tabbaye pourraient se trouver méconnus. « D'ailleurs, si les habitants se multipliaient, ils construi- « raient d'autres maisons, puis ils demanderaient une église, « et une paroisse indépendante de l'abbaye se trouverait fonce dée. » Les moines ne craignent pas d'en appeler au Conseil du roi pour la saisie d'un mouton ; ils s'opposent à l'établissement d'un bac sur l'Èbre, ils entament en 1796 un procès avec le roi et plaident contre lui jusqu'en 1824.

Les événements de la Révolution viennent les tirer de leur quiétude, l'épreuve ne les trouve pas prêts, ils ne savent pas improviser Théroïsme ; ils accordent une maigre hospitalité aux religieux français émigrés, ils enterrent l'évoque de Rayonne avec une crosse de bois et une vieille mitre hors d'usage et offrent ses bijoux à l'évêque de Pampelune. Quand le roi transforme une partie de l'abbaye en hôpital militaire, « le monastère est dans une consternation inexprimable. >> Il semble à tous les moines qu'ils n'auront jamais le bonheur « de retrouver le repos, la tranquillité et la quiétude dont ils « jouissaient dans leurs anciennes cellules » . Ils transportent leur argenterie en lieu sûr, et se prétendent ruinés par la présence des soldats. Cependant on les voit recevoir en 1801 le marquis et la marquise de las Amarillas, vice-rois de Navarre, la comtesse d^Ayanz, ses enfants et d'autres grands personnages, qui séjournent cinq jours à l'abbaye et partent très « édifiés de la piété des moines, et ravis de la splendide ré- « ception qui leur a été faite». En 1808, l'abbé D. Pascual Belio va à Bayonne saluer le roi et l'empereur des Français et perd en chemin un carrosse de 8,000 réaux (1).

La vie est à peu près la même dans tous les couvents. L'obituaire de la Merci de Pampelune fait mention d'un second sacristain qui avait passé toute sa vie à s'occuper des ornements de la chapelle. Un autre moine a exercé pendant long-

(1) Catalogo de los Ahades del monnsterio de la Oliva, ms. de la Chambre des comptes, Pampelune.

Bibliothèque

temps le ministère delà confession, el s'est rendu recommandable « par son ttorreur des choses du siècle el son amour de (c sa cellule » (1). Partout règne le même esprit mesquin et routinier. Charles III demande aux moines de l'Escorial de bâtir quelques maisons autour du, palais pour y loger les employés de la Cour. Les moines refusent, et ne se décident à revenir sur leur décision qu'en voyant le roi bâtir lui-même. Ils imaginent alors d'ouvrir des chemins pour faciliter les chasses royales ; le roi leur demande de percer une dernière avenue dans une direction qu'il leur indique, les moines refusent encore, et le roi doit la faire exécuter à ses frais (2). A Valladolid les capucins sont sans cesse en querello avec la municipalité (3). Dans laSierra-Morena, les Capucins suisses chargés d'évangéliser les nouvelles populations, trouvent insuffisante la pension de 5,000 réaux que le roi fait à chacun d'eux (4).

Les couvents de femmes sont tout aussi préoccupés de la défense de leurs intérêts temporels, et la dévotion des nonnes est encore plus puérile que celle des moines.

Les ordres militaires n'ont plus guère qu'une existence nominale. Les commanderies qui en dépendent sont destinées à doter les cadets de famille noble ou à pensionner les gentilshommes en faveur auprès du roi. En 1802, le roi incorpore à la couronne les langues et assemblées de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, et se déclare grand maître de l'ordre.

Les veuves des chevaliers de Saint-Jacques avaient le titre de commanderesses (comendadoras) et vivaient dans de somptueux couvents richement dotés. Jadis cloîtrées, elles avaient obtenu le droit de recevoir et de faire des visites (5).

La Compagnie de Jésus, supprimée en 1767, avait sur ces ordres de luxe et sur la plupart des autres ' ordres religieux d'Espagne une incontestable supériorité. Sa puissante et in-

(1) Libro de difantos del convenlo de la Merced de Pamplona ms. Benavides, Ordenes de Caballeria, II, p. 50, Autos acordadoSy Valladolid, 1791.

^ A. Ferrer del Rio, Historia del reynado de Carlos III*, III, p. 43. Sangrador, Historia de Valladolid, II, p. 314.

I' l'espagne de l'ancien béhijie

illigenle initîalive s'exerçait dans toutes les branches de iClivité humaine. Professeurs, missionnaires, ingénieurs, 5gociants, les Jésuites donnaient à l'Espagne le spectacle louï d'une société d'Espagnols toujours on mouvement, et artout au travail. On doit reconnaître qu'ils supportèrent rec un admirable stoïcisme le coup qui les frappa, et que ordre ne parut jamais si grand qu'après qu'il eut perdu ses chesses et sa puissance. La suppression des Jésuites parut ins doute à Charles III une nécessité d'Etat, mais l'Eglise ipagnole en fut comme décapitée, et l'absence de ces infagables défenseurs des droits ecclésiastiques explique, selon ous, le peu de résistance que le clergé opposa sous le règne e Charles IV aux usurpations des ministres.

Le clergé régulier des Indes reproduisait en les exagérant acorc les défauts du clergé régulier de la Péninsule. L'ignomce était plus générale, le fanatisme était plus grand el absence de tout contrôle rendait impossible toute réforme Srieuse. De temps à autre le roi envoyait en Amérique des isiteurs chargés d'inspecter les couvents, et d'adresser un ipport au Conseil des Indes ; mais ces rapports étaient aussiit contredits par les mémoires justificatifs des inculpés ; le onscil ordonnait une enquête, et souvent lescoupables étaient lorts avant qu'une sentence définitive eût puni leurs excès.

En 1778, le visiteur de la province de Quito dénonça au onseil le Père provincial des religieux de ia Merci, Fray aan de Araus. Fr. Juan avait été è\u par intrigue à l'âge s trente ans, il se faisait donner par ses moines des chaînes or el des boîtes de tombac {!), il mangeait à part dans sa ïllule, il se servait de vaisselle d'argcnl, avait une cuisiière particulière, et faisait bonne chère avec les moines de m parti. Il portait des chemises brodées, une cravate de dendle, une montre d'or. II avait quatre ou cinq mules de selle uur ses voyages et ses promenades. Sur la place, en face du îuvent, était un magasin tenu par une dame appelée gnacia Pulido, où le Père provincial fréquentait assidûment, e mari de la dame habitait Lima, on ne connaissait aucune

(I) AJliaRc d'argent, ilc zinc et do Inilon.

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fortune aux époux, et cependant la femme recevait inoessam^ ment des envois de marchandise» par Tentremisedu Père provincial. Il vivait en concubinage avec une autre femme mariée, dont le mari était absent, il avait eu deux enfants de cette femme, lui avait b&ti une maison qui avait coûté plusieurs milliers depesos^ et s'étant brouillé avec elle il avait pris une autre maîtresse, A ce réquisitoire Fray Juan opposait un autre acte d'accusation. Pour une rente de 50 pesos (1000 réaux) le visiteur vendait à tous les moines qui la demandaient la permission de vivre hors du couvent. Non content de la rente annuelle de 10,000 réaux que lui faisait la province, le visi^r teur se faisait donner chaque semaine par le couvent 360 réaux en argent, deux ou trois caisses de confitures à 20 réaux la caisse, le vin, le sucre, le chocolat, une arrobe de viande de bœuf, un agneau, 140 pains, 7 réaux de bougie, une tablette de patates au sel, une charge de charbon et 4 rations du couvent. Fr* Juan pense que le visiteur se faisait en moyenne 640 réaux par semaine, et quelquefois jusqu'à 1600 réaux, alors q.ue le Père provincial ne touchait jamais plus de 80 réaux. On comprend Tembarrasdu Conseil des Indes en présence de pareils documents (1).

En 1779, Fray Gregorio de la Concepcion, procureur de l'ordre des Bethléemites de Nouvelle^Espagne , adressait au Conseil des Indes un rapport du visiteur Fr. Andres de la Santisima Trinidad, sur les abus et les malversations commis par Fr, Juan Angel de S. Ygnacio, général des Bethléemites. Le général, « bien connu de tous les tribunaux d'Ame* rique pour son esprit inquiet et processif » , était accusé d'avoir obtenu par intrigue sa nomination au généralat. Sa comptabilité était fort en retard. Il redevait à la caisse de son ordre plus de 600,000 réaux qu'il avait dépensés pour son usage. Il avait contracté un emprunt de 100,000 réaux, il avait gardé 40,000 réaux qui lui avaient été confiés pour les faire passer en Espagne, Deux frères expédiés par lui au Puerto de Santa Maria y faisaient le commerce à son profit, procureur de Tordre avouait « que pour l'honneur de son

Archives générales d$9 Jndeti ^$t i55Î isaj. 3, Ug. S8.

SPAONB. b

66 l'espagne de l'ancien hégimb

(( ordre il avait dissimulé beaucoup de choses, espérant que « le temps et la vigilance des prélats remédieraient aux abus, (c mais que la situation était de plus en plus triste, et qu'après « quarante ans de vie religieuse, il ne voulait pas assister de « son vivant à la ruine de son ordre >. Cette grave affaire n'était pas encore jugée à la mort du général, et le 23 février 1787, les trois chambres du Conseil des Indes assemblées en audience solennelle décidaient simplement qu'il serait procédé à une nouvelle enquête (1).

On pourrait penser qu'il s'agit dans les deux cas précédents de faits exceptionnels ; voici un document d'un caractère général et qui accuse lui aussi de graves désordres. Le viceroi du Mexique ayant été chargé en 1770 de procéder à la réforme de l'ordre des Bethléemites, consulta trois moines sérieux qui signèrent d'un commun accord les conclusions suivantes : Nécessité de rétablir la discipline et la vie en commun dans 'les couvents. — Interdiction atout religieux d'avoir un pécule et d'administrer ses biens. — Interdiction de faire le commerce. — Fixation du nombre des religieux de chaque couvent suivant les règles du Concile de Trente. — Suppression des Conventillos où il n'y a pas assez de moines pour que la vie y soit réellement commune. — Rétablissement des études. — Explication claire de la doctrine chrétienne, sans allégories et sans lyrisme inintelligible. — L'enseignement des religieux sera monarchique ; ils n'encourageront pas, comme le faisaient les Jésuites, les murmures du vulgaire. — Les élections se feront régulièrement et de bonne foi. — Les moines vivront en bon accord avec les curés de paroisse et avec les évêques. — Les couvents de nonnes avec leurs nuées de servantes et de domestiques séculiers ressemblent plutôt à « des villages mal administrés » qu'à des couvents. — Le roi devrait faire procéder à une réforme générale de tous les monastères des Indes (2).

Ce rapport, qui en dit long sur les abus alors existants, n'avait encore reçu aucune exécution en 1780.

(1) Archives générales des Indes, Est. 91, caj. 2, leg. 16.

(2) Archives générales des Indes^ Est 51, caj. 2, leg. 16.

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