IV. — L'œuvre de TÉglisë
L'Eglise a pour mission de présider aux cérémonies du culte, d'évangéliser les fidèles et de secourir les pauvres* Gomment le clergé espagnol a-t-il compris ce triple devoir ?
L'esprit religieux de la nation s'affirme au premier coup d'œil par la magnificence des églises. Le xvm" siècle en a construit quelques-unes de splendides : Sainte-Marie de Saint- Sébastien, Téglise du collège de Loyola, les Salesas reaies de Madrid, la basilique du Pilar à Saragosse, la cathédrale de Cadiz. L'impression que les architectes ont voulu donner est celle d'une éblouissante richesse. Pas un pan de mur n'est resté sans ornement ; lignes brisées et lignes courbes, guirlandes, volutes, rinceaux, coquilles, palmes et panaches courent autour des portes et des fenêtres, le long des pilastres et des corniches. Les voûtes sont couvertes d'un réseau de fines nervures très saillantes (1) ou décorées de peintures encadrées d'or (2), Des stalles en chône sculpté et en marqueterie de bois précieux entourent le chœur (3). Dans le sanctuaire et dans les chapelles de gigantesques autels de bois sculpté et doré élèvent jusqu'aux voûtes leurs trois ou quatre étages de colonnades, de bas-reliefs et de tableaux superposés (4). A la fin du xviii" siècle, la mode est aux rétables de marbre ; des colonnes de marbre rouge ou noir à chapiteaux de bronze doré encadrent un motif central, une statue ou bas-relief de marbre blanc (5). Parfois l'artiste a trouvé le simple marbre trop pauvre, il a refouillé les colonnes et les a fleuries d'éclatantes incrustations (6). Les sanctuaires sont fermés par des grilles énormes, qui sont quel-
(1) Sainte-Marie de Saint-Sébastien.
(2) Basilique du Pilar.
(3) Basilique du Pilî^r. Cathédrale de Cadiz.
'i) San-Salvador de Séville. — En 1790, la petite ville d'Alcora dépensa ,000 r. pour dorer le maître-autel de l'église paroissiale. De Laborde, ////*., I, p. 19.
(5) Église de Renteria. Sainte-Marie de Saint-Sébastien.
(6) Église de Loyola.
68 l'espaghb dk l'ancien régime
quefois des chefs-d'œuvre de serrurerie d'art. Les men meubles de l'église : confessionnaux, chaires, bénitiers, lai padaires, fonts baptismaux (1) sont travaillés avec la mêr prodigalité somptueuse. L'église est peuplée de statue Jésus enfant, Jésus portant sa croix, Jésus au calvaire (2), Vierge dans tous les costumes et dans toutes les poses (.1), à légions de saints et de saintes ; et tout ce monde de bienhe reux étincelle de soie, d'oretde pierreries. Les autels sont si chargés de croix d'or, d'argent, d'émail et de cristal de roch de chandeliers d'argent.de reliquaires d'argentetdeverme Les ostensoirs sont des monuments d'orfèvrerie de dix pi* de hauteur, leur poids est écrasant, une dizaine d'hommes c peine aies porter (4). Et comme s'il n'y avait pas encore asi de couleurs et assez d'or, des tentures de soie, des tapisser de plumes, des broderies d'or et d'argent décorent les pan du sanctuaire et des chapelles (5). L'église de l'Escorial p( sède 214 missels, tous en vélin, enluminés par des moii patients et enthousiastes (6). C'est partout un fanlastiq amoncellement de richesses, et quand on inaugure un de < temples splendides, le prédicateur est presque excusable s'écrier : « Marie n'est au ciel que dans une batellerie ; « est sa véritable demeure (7) ! »
(I) Let font! baptismaux de la cathédrale de Mexico lont en argent mae Arroaii, Manual del iiiajero en Mejico, p. 6i. ~~ £n 173B, les Gaipulco Totèrent une lomme de 33,000 réaui pour orner lei Tonts où fut bapi ■aint Ignace. Gaipuscoano imlraido ,t» Pilade tanlo Ygnacio.
<3) Une église de Valladolid n'a pas moini de six Christ en croix de gr deur naturelle.
(3) Deux images de la Vierge & la cathédrale de Mexico ; une d'or fin or de pierreries, l'autre en argent, du poldi da I3S marci. Arfonii, loc. cil.
(4) L'oatensoir de la cathédrale de Valence est en argent doré, et pèse marcs i il a dix pieds de haut. Celui de Cuenca pèse 61G marcs. Celui Mexico 500 marcs d'argent ; il contient deni reliquaire* d'or garnis d'ér raudes et de pierres précieuses, parmi le«quellet' un énortue lapblr val !O,O0O réaui. — Nouveau Voyagt en Espagne, I, p. 91, II, p. 136. -^ Arroi toc. cit.
(5) Le parement de i'autei de la Vierge t la cathédrale de Tolède est b^ de pierreries et de perles, et évalué à plus d'un million. Le trûne d'argent la Vierge pèse 1250 livres. Soiiveau Voyage, 1, p. 327.
(B)1bid. Il, p. 103.
01 GaudiQii, F.-ay (ierundia, p, 361 (l'idée est du P. Isia).
LB GLBRGÉ 69
L'église est le centre de la vie espagnole ; c'est à l'église que se célèbrent les fêtes de la famille, de la cité et de la patrie ; c'est Téglise qui entretient le culte des morts. Les fêtes religieuses sont innombrables. On n'en compte pas moins de six à BarcelQue pour un seul dimanche de l'année 1802 : fête de la Congrégation de la Minerve à l'église de Saint- Michel-Archange, fêle du Mont de Piété séculier de Saint- Joseph, office solennel et sermon à l'église Saint-François de Paule, grande cérémonie à l'église Saint-François d'Assise « en l'honneur de Notre-Seigneur adoré dans le Très Saint « Sacrement, et de la très pure Conception de la Vierge (c Marie, patronne de la Congrégation Royale de la couronne (c des sept Béatitudes de la Vierge :»y fête de l'illustre confesseur saint Jean Népomucène à l'église des Pères de la Trinité, rosario en musique au cimetière général de Nazareth (1).
Des fêtes extraordinaires ont lieu pour la dédicace d'une église, pour une translation de reliques, pour la canonisation d'un saint. Quand saint François Régis fut canonisé (1738), les Jésuites de Madrid firent de superbes processions où les statues de neuf saints de leur Ordre précédaient celle de saint François, entourée de tout ce que Madrid comptait de plus illustre ; l'étendard royal figurait dans le cortège, porté par le duc de Frias.
En 1742, les Carmes déchaux de Madrid donnèrent neufjours de fête en l'honneur de la dédicace de leur nouvelle église de Saint-Herménégilde (2). La publication de la bulle de la Cruzctda était célébrée avec une pompe extraordinaire ; on promenait la bulle sous un dais, on organisait des cavalcades, on tirait des feux d'artifice (3).
Les villes, les provinces, le roi ordonnaient souvent des prières publiques pour obtenir la pluie pendant la sécheresse (4), le retrait des eaux pendant une inondation (5), la
f*) IHario de Barcelona^ 1802.
) Amador de los Kios, Hisiorla de la villa y cor te de Madrid ^ IV, p. 153. ) Gaceta de MejicOf tO mars 1784 (publication de la biiUe à Valladolid de hoacan) .
)lArchivea municipales de Barcelone, 1793, p. 40. — /rf. de /iï76flo, 1797, p. 220. ) Ortega, Hisioria de Valladolid, 11, p. 1^6,
jt
70 L'enpAGNB DE l'ancien régimb
fin d'une épidémie (1). Des offices solennels perpétuaient le souvenir des grâces obtenues; on tirait une loterie àValladoliden l'honneur de la Vierge, qui avait préservé ia ville d'une inondation (2). Philippe V instituaen mO \& /testa de desagravîos, pour réparer les impiétés commises par les ennemis pendant laguerre de succession (3). Charles IV fit dire des prières dans toute l'Espagne pour le succès de ses armes dans la guerre contre la France (4).
Les processions étaient les vraies fêtes nationales de l'Espagne.On en faisait àtoute occasion ; chaque confrérie avait la sienne {^\ chaque ville célébrait par une procession la fête de son patron (6). La semaine sainte se passait en processions continuelles. La Fête-Dieu {fiesta del Corpus) était célébrée avec une magnificence inouïe. A Madrid, le roi et la grandesse y assistaient (7). Dans les provinces, les capitaines généraux, les corrégidors, les ayuntamientos, les magistrats tenaient à honneur d'y figurer, et contribuaient de leurs deniers aux frais de la cérémonie ; Barcelone dépensa en 1793 pour la fête du Corpus 17.627 réaux (8).
Une procession espagnole n'était pas un simple défile de clercs et de fidèles, rangés sur deux lignes, et psalmodiant sans rythme des hymnes et des cantiques ; c'était un cort&ge triomphal, pittoresque et dramatique au plus haut degré. Des ■figures de bois ou de carton peint, richement habillées et placées sur des brancards [pasos), représentaient l'entrée de Jésus à Jérusalem, la présentation au Temple, la fuite en Egypte, Jésus portant sa croix, Jésus au Calvaire, Notre-
(0 Archives de la calhédrale de Barcelone. Carias reale», 1S02. — Ainador Je los Bios, IV, p. 77. — Des prières publiques eureof lieu a Mexico en 17St pour la disparition d'une • épidémie de douleur de cOté u. Gaceta de Mejico, 1184.
(2) Ortega. loc. ci(.
{3) Giiipuzcoano ins(rHi>/o, V Festividades.
(4) Diario de Bwceloiia, 1793. — Ram. Giron, nuioria de la ciudad de SitlO' . manca, p. 500.
(5) Diario de Barcelona, 11 et 12 avril 1803. — Aulog acordailos de Vnlladotid, 3 mai 1191.
(6i Aulns acordndos de Valliidolid, 2i février 1791. (1) Auiador de los Bios, IV, p. 77.
(8) Autos acordados de Barcelona. 178
Dame de la Piiié, le saint Sépulcre, la sainte Épine, Notre- Dame des Sept-Douleurs(l). Ces figures n'étaient pas toujours des chefs-d'œuvre, mais il y en avait aussi d'admirables; les grands artistes du xvi* siècle ont atteint un tel réalisme que leurs statues semblent respirer. Le musée de Santa Gruz à Valladolid possède un Judas si vivant, si bassement féroce, qu'il avait fallu renoncer à l'exhiber en public ; lu foule entrait en fureur à sa vue, et voulait le mettre en pièces. Les pasos étaient accompagnés de pénitents de toute couleur qui se cinglaient le dos et la poitrine de vigoureux coups de discipline (2). A côté d'eux venaient des soldats romains (3), des guerriers armés de toutes pièces, des nazaréens en longue robe à traîne (4), des géants, des masques à pied et à cheval, des monstres en toile peinte et en carton. Le rigide Charles III supprima officiellement en 1777 tous ces divertissements profanes, mais ils restèrent en usage dans les petites villes. Le P. Larramendi parle avec admiration de la danse des épées [la espadadanzà) dans les églises. Aujourd'hui encore Sôville a conservé ses seises. Dix enfants âgés de moins de dix ans, habillés de damas bleu ou rouge ' et de satin blanc chantent devant le dais, réglant leur marche sur un pas de valse, soutenu par le gai claquettement (repiqueteo) de leurs castagnettes (5).
Le goût inné des Espagnols pour le théâtre avait engagé le clergé à pousser encore plus loin l'art de la mise en scène. Pendant la semaine sainte, des pasos représentant les principales scènes de la Passion étaient exposés dans les églises, et des prédicateurs les expliquaient en dramatisant autant que possible leur récit. x< Il semble, ditun voyageur français, « qu'ils aient tout vu, tout entendu, tout retenu; ils donnent « le signalement d'Hérode et de Ponce Pilate, ils font le (( portrait de Marie et de Joachim (6), i> Chaque année à
(1) Diario de Barcelona^ 11 avril 1802.
'2) On en vit à Tolosa jusqu'en 1777. Gorosabel, Bosquejo de las antig, 'Tolosa^ p.. 287.
) Los armais & Barcelone. Pi, Barcelona^ p. 580.
A Sévine.
i Soldoni, Diccionario de Musicos Espanoles^ IV, p. 383. De Langle, Voyage en Espagne, 1, p. 110.
72 l'ebpagtie di l'ahoen ii£glme
Valence, le jour de aaint Vincent Ferrier, on élevait ' théâtre sur la grande place, et on représentait avec des n rioiinettes les miracles du saint. En 1779, on voyait sa Vincent ressusciter un enfant coupé en morceaux (1). religion pénétrait jusqu'au théâtre. Les acteurs donnait des représentations au bénéfice des saints et de la Viei « Impératrice des cieux, disaient les affiches, mère du Vet « étemel, nord de toute l'Espagne, consolation, Bdèle ses « nelle et rempart de tous les Espagnols, o Et l'on jouait Légataire Universel four orner l'aulel de Sainte-Marie (2).
La science du clergé n'était certainement pas à la haute de sa piété ; le cterg<^ espagnol n'était pas aussi riche xvui* siècle en hommes instruits qu'il t'avait été dans siècles précédents, et l'on peut admettre sans injustice (\ la grande masse des clercs ne brillait pas par l'étendue SCS connaissances. Cependant cette fâcheuse situation p: venait plutôt d'un défaut de méthode dans les études, q d'un manque de curiosité chez les individus.
La plupart des évoques résidaient dans leurs diocèses, s'occupaient avec plus ou moins d'intelligence, mais toujoi avec zfele de leur gouvemcmMit. Des séminaires fun établis dans les diocèses de Pampelune (3), d'Orense (4), Ciudad- Rodrigo (3), de Burgos (6), de Palencia (7), de Sa manque (8), de Barcelone (9). L'enseignement y fut souvi mieux compris que dans les universités. D. Augustin Lezo y Palomeque, évèque de Pampelune, recommand aux professeurs do son séminaire l'étude des philosopl anciens et modernes ; il les engageait à renoncer à tout esf de système et de parti, à laisser de Gôté toute question ir tile etoiseuâe (tO). Le P. Francisco Larruga composait pc
(1) Anonyme, Souveau Voyage en Espa-jne, I, p. 106,
(2) Id. 11. p- 153,
(3) Ferrer del Rio, Hisloria del reynado île Carlos III", t. IV, p. '. (i) Ferrer del Rio, op. cit., IV, p. 78.
(S) De Laborde, 11, p. 2H.
(G] Orilenaiitas de ValladoUd.U, p. 216.
Oi Id. Il, p. 211.
(S) Ram. Girou, Batoria de Salamancn, p. 4S6.
(U| Pi y Arimon, Bai-cehna, 11, p. 173.
(10) Ferrer del Rio, op. cit., IV, p. 291.
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le même établissement un abrégé de théologie qui a été suivi pendant un demi-8t{icle(l).
Quelques bibliothèques se formaient déjà. L'archevêché de Valence avait une collection de médailles, quelques anti* ques et 30,000 volumes (2). D. Francisco Lorenzana y Butron, archevêque de Mexico, fit imprimer en 4770 les lettres de Femand Gortes, avec des notes et des documents précieux pour l'histoire de la Nouvelle-Espagne (3). Grâce à son influence, les couvents commencèrent à ouvrir leurs bibliothèques ; trois ou quatre monastères de Mexico avaient des collections de cinq à douze mille volumes (4). Il y avait dans ces bibliothèques peu de livres nouveaux, et beaucoup de livres inutiles ; l'esprit critique était tué par la crainte de rinquisition. Cependant on commençait à sentir le besoin de progresser. Un général des Carmes déchaux faisait imprimer des éditions classiques de Bacon, Gassendi, Descartes, Newton, Leibniz , Locke et Condillac (S). Un provincial des Franciscains engageait ses moines <c à sortir des prisons d'Aristote (6) ». Fonder des écoles, perfectionner les modes d enseignement, tels étaient les projets favoris des prélats les plus intelligents. Ils avaient souvent & compter avec rhorrible esprit de routine qui régnait partout. Un archevêque de Tarragone se vit accusé de jansénisme pour avoir travaillé à la réforme des écoles de son diocèse (7). Les évê-* ques n'en continuaient pas moins leur œuvre, obtenaient des moines l'ouverture de nouvelles écoles (8), introduisaient de nouveaux livres classiques, aidaient de tout leur pouvoir les sociétés économiques que la faveur royale multipliait dans toutes les provinces d'Espagne (9}.
(1) Vicente de la Fuente. Historia de las Univeraidades, II, p. 447.
(2) Anonymet Nouveau Voyage en Espagne, I, p. 100.
(3) Resabal, Biblioteca de los escritores que han sido individuoa de lo$ colegios mayoreSf p. 189.
(4) ÀrroDiz, Manual del viajero en Mejico, p. 119.
(5) Ferrer del Rio, Historia del reynado de Carlos IIIo^ IV, p. 99S. :6) Id. IV, p. 298.
(7) Id. IV, p. 448.
(8) Id. IV, p. 82.
(9) Id. IV, p. 79.
74 l'espagne pe l'ancien régime
Le goût renaissait peu à peu* L'apparition du Fray Gerundio du P. Isla mettait les prédicateurs en garde contre l'affreux pathos des sermonnaires à la mode. D. José Climent, évêque de Barcelone, avertissait ses diocésains « qu'ils « n'entendraient pas dans . sa J)ouche des expressions poéti- « ques, contraires à la sainteté du temple, ni des questions « épineuses comme on en traite dans les écoles, ni des pen- << sées extraordinaires, ou des rapprochements subtils, ni le <( récit d'événements étranges, inventés sous couleur de « piété par la superstition et la légèreté ; mais des vérités « solides, révélées par l'Esprit-Saint, et expliquées parles t Pères (!)• » Le P. Losada, maître du P. Isla, collectionnait pour s'en amuser les sermons ridicules, les thèses en style fulminant, les dédicaces emphatiques, les harangues plaisantes et autres produits plus ou moins burlesques qui lui venaient de Madrid, de Salamanqueou deValladolid (2). L'Eglise espagnole commençait à compter quelques orateurs estimables, tels que D. Felipe Beltran, évêque de Salamanque (3), Fr, Juan de la Concepcion, qui prononça dès 1743 une belle oraison funèbre de Campillo (4), D. Francisco de Perea y Porras, D. Alejandro de Bocanegra, D. Juan Manuel de Santander, D. José de Raday Aguirre, prédicateurs de la Cour sous Ferdinand VI et Charles III (5). Mais leur réputation s'efface devant la gloire d'un simple moine Fr. Diego de Cadiz qui, prêchant en plein air, attirait à ses sermons plus de 30,000 auditeurs : « Sa phrase inculte était <L toute brillante et brûlante d'un feu intérieur; tout pré- <t chait chez lui : sa voix tonnante, l'éclat extraordinaire de « ses grands yeux habituellement très doux, sa longue barbe «c blanche comme la neige, son habit austère, son corps (c décharné. On lui attribuait jusqu'au don des langues r <( pécheurs et incrédules tombaient en foule à ses pieds et (( éclataient en sanglots. II n'y eut jamais d'orateur plus popu-
(1) Gaudeau, Fray Gerundio ^ p. 435.
(2) Vicente de la Fuente, Hisî
(3) Gaudeaii, op. ct7.» p. 436.
(4) Rodriguez Villa, Patino y Campillo, p. 150.
(5) Gaudeau, Fray Gerundio, p. 56,
(1) Gaudeau, Fray Gerundio, p. 435.
(2) Vicente de la Fuente, Historia de las UniversidadeSt lllf P» 376.
(^\ aanAe^nw nn. rit . n. Aî^fi.
« laire dans- tous les sens du mot. Fr. Diego de Cadiz eût c été digne de naître au xui" siècle, et d'être compté parmi « les compagnons de saint François d'Assise (1). »
Les sciences morales, la théologie, la philosophie, Thistoire étaient cultivées avec plus ou moins de succès. Nous retrouverons dans une autre partie de cet ouvrage les noms des auteurs les plus célèbres. Le clergé )[)ossédait quelques bons hellénistes, et même quelques arabisants.
La science ne pouvait être que Tapanage d'ua petit nombre ; la charité avait au contraire de nombreux apôtres dans rÉglise espagnole.
Le type assez méprisable du prélat de cour était peu connu en Espagne. D. Martin Delgado Cenarro y Lapiedra, évêque de Valladolid (1 743-1 7S3), économisait sur les dépenses de sa table pours faire de plus larges aumônes (^). Fr. Diego de Rivera^ évêque de Barbastro^ conserva comme évêque toute la simplicité d'un moine ; on ne le reconnaissait qu'à sa croix pastorale et à son chapeau ; sa table était d'une telle frugalité qu'elle rappelait plutôt le l'eligieux qui veut se mortifier que le prince de l'Eglise (3), D. Raphaël Mendez de Luarca, évêque de Santander, ne dépensait pas 300 piastres par an pour lui (4). D. Antonio Galvan, archevêque de Grenade, faisait nourrir les petits enfants dont la mère était morte, ou malade, ou enceinte, ou avait déjà deux enfants. En 1787 il élevait 300 enfants à ses frais, et les soins qu'il leur faisait donner étaient si bien entendus qu'il n'en mourait que 2 0/0, chiffre très faible eu égard au chiffre normal de la mortalité infantile en Espagne (S). 11 n'y avait pas de ville un peu importante qui n^eût sa maison d'enfants trouvés [incliisa).
La charité allait si loin qu'elle risquait de dépasser son but et de favoriser la paresse et le vagabondage. Dans certains couvents du Pérou, on recevait les gens sans asile jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé des moyens d'existence ; dans d'autres.
1) Menendez Pelayo, Reterodoxos espanoles, III, vi, 3.
(2) Sangrador, Historia de Valladolid ^ II, p. 138.
(3) Lopez Novoa, Historia de Barbastro, p. 216.
(4) Général Foy, Guerres de la Péninsule^ III, p. 298.
(5) Ferrer del Rio, Historia del reynado de Carlos III* ^ IV, p. 76i
76 l'espagne ds l'ancien régime
toute personne qui se présentait à l'heure deà repas était admise, et pouvait revenir trois jours de suite (1). A Madrid, les moines distribuaient tous les jours 30,000 soupes aux pauvres. La plupart des évèques nourrissaient tous les jours un certain nombre de malheureux, et pour leur ôter jusqu'à la honte de la mendicité, il y avait des villes où les régidors mendiaient pour eux les jours de fête.
Les hommes les plus intelligents comprenaient que Taumône est presque toujours stérile et que la misère se combat surtout en rendant l'énergie morale à qui Ta perdue. Ils songèrent à faire du curé de campagne un véritable professeur d'agriculture connaissant la nature des terres et des plantes et pouvant donner d'utiles conseils aux laboureurs (2). Le type de ces prêtres économistes est D. Juan Diaz de la Guerra, évêque de Siguenza (1777-1800), qui s'appliqua par tous les moyens en son pouvoir à fomenter dans son diocèse le travail, Téducation, la morale et la bienfaisance. Il transforma une de ses maisons de campagne en ferme modèle et en champ d'expériences ; il planta des arbres, distribua des semences et des instruments. Il fonda des fabriques de tissus et de papier, fit venir de France des ouvriers, des outils et des machines. Il bâtit un village autour de son château de Jubea, releva lé hameau dlniestola détruit par un incendie, et construisit tout un quartier de Siguenza avec des casernes pour les troupes. Ne donnant jamais d'aumônes en argent, il défendit la mendicité aux portes de son palais et des couvents; il combattit le célibat et la prostitution, dotant les filles et secourant les familles nombreuses. Fils d'un maçon, il eût voulu abolir les coutumes surannées qui éloignaient de l'Eglise, les fils de certains artisans ; son chapitre ne le lui permit pas ; il ftt du moins ce qu'il put pour relever certaines
(l)LaRe&aadiére, le Mexique, p. 341.
(2) D. Pedro Diaz de Valdes, évèque de Barcelone, rédige dans ce sens le Mémorial literario et El padre de su pueblo (Ferrer del Rio, Carlos III*, IV, p. 80V — D. Antonio Galvan, archeyÂque de Grenade, publia des Memorias sobre el fomento de diferentes ramos de agricultura y arte», — Sobre el empleo y destino de génie ociosa que viuecon el pretexto de mendigos, — Eslatatos para unacasa de recogidas, (Herranz y Laïa, Estudio eritico sobre los economistas Aragoneses, p. 51»)
professions soi-disant abjectes ; on le vit visiter des tanneries et teintureries. Pour prêcher partout d'exemple, il inspectait les écoles, assistait aux concours pour la nomination aux bénéfices capitulaires, et remplissait souvent le ministère paroissial. 11 aimait les lettres et les arts ; il légua une riche bibliothèque à la collégiale de Jerez, sa patrie ; il établit & Siguenza une école de musique, et l'Académie de l'histoire l'élut membre honoraire en 1777 (1). Ce grand évèque avait deviné le rôle social de l'Église, et son nom doit être cité comme un des plus nobles du clergé espagnol.
D'autres évéquesou religieux se rendirent célèbres comme lui par les travaux publics qu'ils entreprirent, les villages qu'ils fondèrent, les établissements qu'ils dotèrent sur leurs propres revenus (2). Quelques-uns se firent même connaît tre par leur esprit d'invention. Un prêtre espagnol établi au Mexique eut Tidée du scaphandre, et proposa de l'appliquer à la pêche des perles (3). D. Juan Antonio Hemandez Ferez de Larrea, évêque de Valladolid, retrouva le secret de la fabrication du carmin, propagea le métier à tisser de Yaucanson et le procédé de Ghaptal pour le blanchissage par le moyen de vapeurs alcalines ; il fit des expériences sur différentes espèces de graines alimentaires, et des études sur la repro* duction de la pistache de terre. Dans un temps où le monopole était fort à la mode, il se montrait partisan de la liberté de l'industrie (4).
On ne saurait oublier parmi les titres de gloire de l'Eglise espagnole la fondation des grandes missions américaines. Les missions des Jésuites au Paraguay ressemblaient de très près & des entreprises commerciales (8), mais Userait injuste
(4) Parada, Hombres ilustresde Jerez^ p. 128.
(2) L'arcbeyâque de Tarragone eotraprit la restauration de l'aqaedtttf de la ▼iUe et laissa par testament 14B3 doublons ponr continuer l'œuvre. — Archives centrales d'Alcalà de Hénarès, Estado, leg, é,81S. -^ Cf. Ferrer del Rio, IV, p, 16 et 77, — Compte rendu de Florida Blanca, g 17, — Humboldt, II, p. 176.
(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, UI, p. 89.
) Herran2 y Laïn, Estudio sobre los economistas^ p. 53. ) On peut consulter sur cette ({uestion : D. Francisco Xarque, Insignes miânes de la Compania de Jésus, — El P. Patricio Femandes, Bistoriea relatio apostolicis missionibus, -- D. P edro Lozano, Pescnpcion corogra/ica del
78 l'espagne de l'anxien régime
de méconnaître que les Pères avaient amélioré la condition matérielle des Indiens, et leur avaient apporté quelques idées morales. Les moines franciscains ne paraissent pas avoir succombé comme leurs rivaux aux tentations mercantiles, et semblent même avoir pensé au progrès moral de leurs ouailles (1). Jésuites et Franciscains ont été en Amérique de courageux pionniers de là civilisation. Le clergé d'Espagne était profondément imbi^ de Fesprit national. Le roi trouvait en lui ses agents les plus dévoués aux Indes. En 1782, D. Juan Manuel Moscoso y Peralta, évêque de Cuzco» organisa la résistance contre les bandes de Tlnca Tupac-Amaru ; il mobilisa ses prêtres et ses moines, leur fît faire l'exercice dans les cours de son palais, et leur fît garder la ville qu'on n'osait confier aux métis (2). A la môme époque Farchevêque de Bogota calmait une formidable insurrection de créoles, était investi par le roi du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, et réprimait sur les côtes de Carthagène les brigandages des contrebandiers anglais (3). En 1808, quand la guerre pénétra en Espagne, le clergé fut véritablement l'âme do la défense nationale, et si le fanatisme souilla plus d'une fois la gloire des patriotes, plus d'un prisonnier français dut la vie aux exhortations d'un évèque ou d'un curé. L'évéque de Palencia racheta sa ville du pillage en montrant les prisonniers français qu'il avait arrachés à la fureur des insurgés (4).