V. — Les vices du clergé
Les hommes d*élite dont nous venons de parler ne formaient dans le clergé qu'une minorité ; il n'en pouvait être autrement, caria science et la vertu sont en tout temps et en
gran Chaco. — D. Antonio Ulloût Relacion historica del viaje a la Americd méridional. — Le P. Charlevoix, Histoire du Paraguay. — D. Felil de Azara, Voyages dans V Amérique méridionale, — Dobrizhoffer, Uistoria de Abiponibus. — D. Gregorio Funes, Emayo de lahistoria civil del Paraguay..-^ Muratori, El cristianismo felice del Paraguay.
(1) Frignet, La Californie, p. 39.
(2) Ferrer del Rio, Eistoria de Carlos 111% HI. p. 419.
(3) Art de vérifier les dates y supplément, t. Xll, p. 335.
(4) Général Foy, Guerres de la Péninsule, 111, p. 274.
tout pays choses rares ; mais ils ne trouvèrent pas autour d'eux assez d'hommes capables de les comprendre pour que leur action devînt décisive et durable. L'Église d'Espagne est comparable à une armée dont Tétat-major compterait quel-» ques grands généraux, et qui n'aurait pas d'officiers pour en traîner les masses à la victoire.
Tous les clercs d'Espagne avaient une vertu commune, c'était la foi. Tous croyaient ardemment tout ce qui leur était enseigné ; la foi légendaire du charbonnier n'est rien en comparaison de la foi absolue et farouche du prêtre espagnol. Mais, ainsi entendue, la foi est plutôt une modalité de la pensée qu'elle n'est une vertu. Sûr de connaître tout ce qui est nécessaire à son salut, sûr que toute science autre que la sienne est non seulement méprisable, mais dangereuse et maudite, le croyant sera très naturellement conduit à appliquer son esprit à la contemplation exclusive des idées religieuses, qui seront pour lui la vérité, et il emploiera toute son énergie à combattre les idées profanes qui seront pour lui l'erreur. Pour peu que son intelligence soit médiocre, il en viendra aisément à se faire gloire de ses ignorances, et son énergie pourra dégénérer en fanatisme. Si on le suppose doué de sensibilité et d'imagination, et c'est le cas de presque tous les Espagnols, comme ces qualités seront privées de leurs aliments naturels, elles se reporteront sur les uniques objets auxquels s'intéresse le croyant; le culte qu'il rendra à Dieu et à ses saints s'exagérera jusqu'à Textase, se raffinera jusqu'à la mièvrerie, se perdra dans les mille pratiques de la dévotion superstitieuse. Il n'est que trop facile de prouver que le clergé espagnol du xvui* siècle resta en grande majorité ignorant, superstitieux et fanatique.
Ces vices n'ont été qu'ime conséquence de la manière dont la foi était comprise : « La foi, disait en 1793 l'évoque de Bar- « celone, est le bien suprême^ que Dieu répartit à ceux qu'il < aime, et qu'il retire à ceux qui ont encouru sa colère (1 ). »
La foi, c'est la vérité complète ; l'homme n'en peut rien retrancher, et n'y peut non plus rien ajouter. Il faut donc se
(1) Diario de Uarcelona^ 16 avril 1793, — Mandement de l'évèque.
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défier des nouveautés et des novateurs. La philosophie fran» çaise, triomphante dans tout le reste de TËurope, est arrêtée aux Pyrénées, comme Topium aux frontières de Chine; elle n'y pénètre qu'en contrebonde* Rousseau est averti que s*il veut entrer en Espagne, il devra au préalable renier publiquement ses livres. Voltaire est regardé comme un infâme, comme un monstre d'iniquité, et ses partisans comme les plus pervers des hommes (1). Leurs livres sont un fatras inutile : « A quoi servent ces vaines élucubrations philosocc phiques qui tendent à inventer un autre Dieu que celui du « Sinaïet du Golgotha, que celui qui est descendu en langues (i de feu sur les apôtres (3)? » Ce n'est pas seulement le CoiUrat sociaion Candide que l'on maudit, c'est l'esprit philosophique lui*m6me, si humble, si respectueux qu'il se fasse, Jovellanos est un des hommes les plus distingués de l'Espagne, il est aussi modéré qu'il est instruit» il prétend être à la fois philo^ sophe et catholique ; eh bien ! s'il lui arrive de demander h un évéque de ses amis quelque subvention pour le collège que vient de fonder la Société économique asturienne, l'évé-» que (c'est celui de Lugo) répondra par un refus catégorique : c< Un évoque doit employer ses revenus à secourir ses c( diocésains, h soutenir son grand séminaire et d'autres ce saintes institutions qui servent h défendre notre sainte K religion et à combattre les philosophes modernes, qui u remettent tout en question et réunissent toutes les erreurs « et toutes les horreurs des temps passés. » Le pieux évéque invite insolemment Jovellanos c à se consacrer au soin de sa « maison, à prendre un état, et à oublier tous autres projet» a qui sentent la vanité du monde qui ne nous a déjà que € trop trompés (3) >.
L'esprit français est tellement redouté que les ecclésiastiques eux-mêmes sont soupçonnés d'hérésie lorsqu'ils viennent
(1) Diariû de Barcelona, 3 juin 1703.
(2) Forncr, Oracion apologetica por Espana y 9u merilo litertfrio, c|té paf Ferrer dei Rio, IV, p. 325.
(3) Carta del II»' Sefior Obispo de Lugo al Exe»» Sr. D. Gaspar de ioreh lauoi. — Rodriguez Villa, Cartm politico-economicas de Campomanee, p, x»li.
du pays de scandale. Les prêtres français qui émigrèrent en Espagne pendant la Terreur furent traités en suspects : on les astreignit à prêter un serment très sévère, on leur assigna un lieu de séjour, on leur marqua un itinéraire pour s'y rendre, des châtiments très rigoureux punirent leurs moindres contraventions. Le séjour de Madrid leur fut interdit ; on les interna par petits groupes dans des couvents oîi ils n'eurent d'autre droit que de dire la messe, et de se confesser les un« les autres. On leur défendit de confesser des Espagnols, de prêcher, d'enseigner; on les soumit à l'espionnage le plus blessant ; le Conseil de Castille voulut être tenu au courant de leur conduite et de leurs conversations particulières (1).
Dans un pays où la pensée est soumise à un pareil joug, la théologie est la seule science qui puisse se développer normalement; c'est la science maîtresse; elle a droit de vie et de mort sur toutes les autres, et ne se donne même pas la peine de dissimuler le profond mépris où elle les tient. Fr. Martin Sarmiento est un moine bénédictin fort laborieux; on vante son vaste savoir et son immense lecture, mais si l'on excepte quelques articles sans valeur, il n'a rien publié ; bien plus, il a écrit pour prouver qu'on ne doit rien publier (2). Fr. DiégodeCadizcondamne l'économie politique, et nie la légitimité du prêt à intérêt ; il veut que l'État édicté des lois somptuaires et favorise la multiplication des moines (3). L'enseignement des beaux-arts est frappé de stérilité, puisque l'étude du nu est défendue (i). Si un prélat éclairé collectionne quelques antiques, son successeur les fait mutiler par piété (o). L'histoire est cultivée par un certain nombre d'ecclésiastiques ; mais ils se bornent le plus souvent à enregistrer les faits, sans savoir ni les établir, ni les expliquer, ni en montrer les causes, l'enchaînement ou les conséquences. La méthode théologique est appli-
1) Viario de Barcelona, 22 novembre 1792.
(2) Ferrer del Rio, IV, p. 413-422.
(3) Id.,IV.p. 84.
(4) Sous peine de 550 réaux d'amende. Nov. Rec, VHI, xxii, 2 (1757). ;3) Bourgoing, Tableau de l'état actuel de l'Espagne^ lU, p. 93
l'xSpaonb. ^
)^2 L^BSPAGNE DE L^ÀNCIEN RÉGIME
quée à l'histoire : tout ce qui a été écrit par un écrivain orthodoxe est tenu pour vrai. Un très savant historien provincial, Yturriza, admet comme une vérité incontestable que les Vascongades ont été peuplées par Tubal, petit-fils deNoé. 11 raconte que Tubal, homme sage et ami de son saint aïeul, enseigna à ses enfants le culte du vrai Dieu ; il en donne pour preuve que l'idolâtrie ne commença qu'*au temps d'Abraham, vingt-septans après la mort de Tubal (1). Si quelque savant hardi entreprend d'étudier les sciences, il suivra pas à pas les dogmes catholiques, montrant « Tordre que Dieu a mis ft dans la formation de l'univers, la différence entre les lois c( de l'esprit et celles de la matière, leur lutte continuelle « dans l'homme, tombé de l'état d'innocence à Tétat de « corruption par le triste effet du péché (2). » La géologie n'était même pas soupçonnée à Madrid en 1777 ; on découvrit près du pont de Tolède les ossements d'un animal gigantesque, et Ton déclara que ce devait être un éléphant de l'armée d'Annibal, lorsqu'il fut défait par les Carpétans et les Olcades, à son retour d'une expédition contre les Yaccéens (3). La physique était dans l'enfance : il n'y avait au Mexique en 1803 que deux paratonnerres, parce que ces engins passaient pour attirer la foudre (4); le palais de l'Escorial était préservé du feu du ciel par des reliques de saint Laurent, renfermées dans les boules et les croix qui surmontaient les combles de l'édifice (5). A Valence, on n'avait pas môme besoin de reliques, saint Vincent Ferrier avait défendu au tonnerre de tomber sur la ville (6).
La théologie elle-même, à force de se répéter, tombait dans la puérilité. La province de Guipuzcoa consultait des théologiens pour savoir si elle pouvait appliquer à la construction d'un môle l'argent levé pour construire des chemins (7). Après
(1) Yturriza, Hiatovia gênerai de Vizcaya^ p. 46.
(2) D. Juan Francisco de Castro, Dios y la naturaleza, Madrid, 1780-81, 7 vol. in-4". — Cité par Ferrer del Rio, IV, p. 430.
(3) Amador de los Rios, Madrid, IV, p. 269.
(4) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne^ IV, p. 16. (o) Twiss, Voyage en Espagne, p. 12«.
(6) Anonyme, Nouveau Voyage, 1, p. lOîi
(7) Guipuzcoano insiruido, v* Muelles,
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la mort du P. Isla, quelques-uns de ses amis voulurent faire imprimer sa traduction d'un poème italien sur Cicéron. Isla vantait le génie souverain de Cicéron, et priait Phébus de lui verser un peu de ce vin qui remplit Tàme d une fureur divine. Le censeur vit dans ces mots une horrible impiété. Il accusa l'auteur d'avoir péché contre le Concile de Trente parce qu'il avait appelé légitime le mariage païen des parents de Cicéron (1). On peut d'ailleurs juger de la science des cloîtres par les Conversations instructives de Fr. Francisco de los Arcos, dédiées au ministre Léréna. Le bon moine y racontait l'histoire d'une pluie de démons à Aquilée, d'une pluie de toiles d'araignées à Constantinople, d'un moine qui resta 200 ans à écouter les oiseaux, d'un berger qui avait dans le ventre une aubépine fleurissant tous les ans, et d'un belge appelé Louis Roosell qui mit au monde un enfant (2).
Les livres de dévotion n'étaient guère que d'ineptes re ■ cueils de récits légendaires racontés dans un style emphatique et boursouflé. Un auteur appelle la Vierge « la chaste Vénus, mère du céleste Cupidon (3) ». D'autres l'appellent « l'Impératrice des Cieux, la divine Pastoure, la Colonne « protectrice d'Israël en Carpétanie, le sacré Palladium de « l'antique Latium de la Castille nouvelle, l'intacte conque « pérégrine, la perle unique et magnifique de la Grâce (4). » Un curé de Begona raconte tous les miracles de Notre-Dame qu'il a pu sauver « du chaos de Toubli (S) ». Le docteur loaquin Navarro de la Compagnie de Jésus écrit un livre sur la beauté physique et morale de la Vierge d'après les confidences qu'elle avait faites à la Mère Marie de Jésus d'Agreda (6).
L'éloquence des sermonnaires sort de la même fabrique que la poésie des livres de piété ; le P. Isla n'avait réussi
(J) Gaudeau, Fray Gerundio^ p. 141.
(2) Ferrer del Rio, IV, p. 39:^.
(3) Ara de Diosconsiete briUantes dstros .„ par Fr. Diego de Santa*Teresa. /agosse, nos, in-i*».
\) Muiioz y Romero, Diccionario bibliografico-'hislorico de Espana, v*
'avalla, — Id . v* lUescas — id. v» Madrid.
S) Allende Salazar, Biblioieca del Bascofilo, p. 356.
) La hermosura sin lunar, etc., Madrid, 1762. ^
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