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que bien imparfaitement à dégoûter ses contemporains de la rhétorique creuse et ronflante qui avait été si longtemps à la mode. En 1768, Tarchevêque de Burgos appelle les Jésuites « les sombres hiboux de la nuit de l'erreur » ; leurs adversaires sont pour lui « les heureux héliotropes du « soleil delà vérité (1). » En 1774, un P. Récollet, prêchant devant le marquis de Santa-Cruz et son fils, leur parle « de l'autel aux resplendissantes fulgueurs, de la bulle (( sabbatiiie, etde Toiseau phénix (2) ». Le peuple gardait le goût des discours grotesques. La veille de Pâques, le prédicateur se faisait accompagner par un frère lai, qui faisait le procès du carême, Tapologie de la bonne chère, et tirait de sous son froc une gourde et un jambon (3).
Une curieuse lettre, conservée aux Archives des Affaires étrangères de France, achèvera de nous faire connaître la prodigieuse vanité des clercs de ce temps. C'est une lettre anonyme adressée à Bonaparte au mois de janvier 1800, alors que TEspagne était depuis près de cinq ans Talliée de la France. L'auteur conseille au Premier Consul de se démettre de ses fonctions, et d'aller se mettre à la tête des chouans pour rétablir Louis XVIU. Ces Français infidèles suivent des maximes et des lois maudites, mais le glaive des alliés est plus qu'affilé ! . . . Ces gavachos infidèles 1 on va bientèt terrasser leur superbe et leur orgueil.... N'ont-ils pas persécuté la sainte Eglise romaine, comme les anciens tyrans Dioclélien. Maximien, Néron, Dèce et Julien TApostat ?... N'ont-ils pas pris Rome?... Comme si les vraies gloires de Rome pouvaient être obscurcies par les efforts de la République, comme si Rome n'avait pas prévalu et ne devait pas toujours prévaloir contre les fureurs de l'enfer. L'auteur apprend à Bonaparte que le pape est le dictateur de la République chrétienne, l'empereur sacré de la monarchie ecclésiastique, et que saint Pierre a établi son siège épiscopal à Rome le 18 janvier de l'an 42 — ou 43. Il ne doute pas du succès de la coalition ; il voit les représentants infidèles préparer leur cou
(1) Gaudeau, Fray GerundiOy p. 13.7.
(2) Morel-Katio, Etudes, II, p. t9U.
(3) Gaudeau, op. cit.^ p. 393.
pour le mesurer avec lesépées tranchantes de l'invincible et victorieuse armée. Il loge Souwarow à Versailles, Tarchiduc Charles aux Tuileries, Mêlas au Louvre, Kray, Hokonoloe (Hoheplohe), Klénau, Ott, Staray à Marly et à Fontainebleau ; il appelle Paris une capitale de bandits. Il engage Bonaparte à publier sa lettre dans la Gazette afin qu il sache qu*elle lui est parvenue. Il signe Sénèque, Virgile, Horace, Ovide, Properce, Catulle, TibuUe, Perse, Juvénal, Tite-Live, Valère -Maxime. Il date « de l'endroit où il écrit », de Poitiers, (tAnjoUj d'Andrinople, de Constantinople... de Pereyaslaw, deNowogorod, d'Irkoutsk (1)... Ce galimatias est certainement l'œuvre d'un imbécile, mais non d'un fou ; il respire d'un bout à l'autre la haine de la France, Thorreurde la Révolution, le fanatisme féroce d'un clerc de bas étage contre tout ce qui le dépasse et menace ses intérêts. C'est une caricature du style ecclésiastique, mais comme elle est exacte et cruelle !
Sous de tels maîtres, les superstitions s'étaient développées avec une force inouïe. La religion disparaissait presque sous les folies accumulées autour d'elle. Le paysan espagnol était d'une invraisemblable crédulité ; un prédicateur ayant cité le traité du Saint-Sacrement de Surio, les paysans entendirent su tio, et crurent bonnement que l'orateur connaissait V Oncle du Saint-Sacrement, « chose dont ils n'avaient jamais entendu (c parler, et qu'ignorait même le seigneur curé (2)». Dans les dernières années du xviii* siècle, la femme d'un laboureur de Villar del Aguila (diocèse de Cuenca) prétendit que Jésus-Christ lui avait révélé qu'il s'était incarné en elle, de telle façon qu'elle était devenue une hostie vivante. Beaucoup de paysans crurent en elle ; mais ce qui est plus étrange, c'est que le curé du village, un autre prêtre et deux
{{] Archives des Affaires Etrangères, Espagne, t. 058, pce 2S.
La fureur de notre anonyme espagnol a été encore dépassée peur un évêque émigré français, dont le Journal de Barcelone publie une lettre à la date du 21 avril 17^3. La lettre, remplie d'invectives, se termine par cette phrase : • Qu'ils tombent les murs de celte cité infâme (Paris) nourricière des mons- V très, et que les insectes eux-mêmes dédaignent de chercher leur pâture sur « les cadavres de ses habitants ! »
(2) Gaudeau, Fray Gerundio^ p. 329;
86 ï/espagne de l'ancien régime
moines ajoutèrent foi aux dires de cette pauvre folle : un culte de latrie lui fut rendu; elle fut conduite processionnellement à l'église avec des cierges allumés, on Tencensa comme le Saint- Sacrement, on se prosterna devant elle ; le scandale ne cessa qu'après l'arrestation de la béate et de ses partisans par ordre du Saint-Office (1). On remplirait des volumes si Ion voulait relater tous les prodiges auxquels la crédulité populaire ajoutait foi, si Ton voulait nommer toutes les statues miraculeuses dont parlent les livres de piété, ou mentionner tous les usages superstitieux dont parlent les voyageurs. Il est d'ailleurs assez difficile de faire le départ entre la croyance raisonnable au miracle, qui est un fruit de l'éducation catholique, et la crédulité superstitieuse qui est une marque évidente de faiblesse d'esprit. Nous citerons seulement les faits qui nous paraîtront rentrer dans cette dernière catégorie.
Le culte des reliques, par exemple, se retrouve dans tous les pays catholiques ; mais ce qui est bien espagnol, c'est la manière dont les clercs s'exprimaient à ce sujet. L'Escorial renfermait 11,000 reliques, on en avait affiché la liste dans l'église, elles étaient classées par ordre d'importance et suivant leur plus ou moins probable authenticité (2). Parmi les plus rares, il convient de citer « un cheveu de la Vierge « qui flottant autrefois sur son cou pénétra son époux « d'amour (3) ». De loin en loin une note sceptique se faisait entendre. Un moine de la Chartreuse de Jerez disait en 1810 après la dévastation de son couvent : « Ce que je regrette, et « par-dessus tout, ce sont les tableaux, les riches vitraux, les « beaux marbres, les dorures!... les reliques, on en trouve « toujours, on en trouve partout (4) ! »
Le culte des images procède d'une idée très naturelle, et l'art espagnol lui doit tant d'œuvres admirables qu'il faudrait avoir une âme de Vandale pour le condamner ; mais encore faut-il que le culte de Tiniage ne dégénère pas en idolâtrie. Munoz cite 142 sanctuaires miraculeux de la Vierge; il est
(1) Llorente, Histoire de V Inquisition, IV, p. 124.
(2) Anonyme, Nouveau Voyage^ II, p. 103.
(3) Twiss, Voyage en Espagne^ p. 128.
(4) Fée, VEspagne à cinquante ans d'intervalle, p. 78.
bien probable qu'une foule de bonnes gens ont cru que la Vierge de leur pays était autre que celle du pays voisin. A Saragosse, il y avait presque rivalité entre la Vierge duPilar et celle du Portillo. Au Mexique, il y avait une Vierge gachupina, Nuestra Senora de los Remedios, et une Vierge «nrfi^én^, N« S, de Guadalupe. Quand une sécheresse désolait le pays, on s'adressait d abord à N* S» de los Remedios, et les indigènes murmuraient : « Bon ! il faut que tout, jusqu'à Teau» « nous vienne delà gachupina !» — Si le fléau continuait, on se décidait à invoquer N* S* de Guadalupe, et on la promenait par les rues au milieu des folles démonstrations de joie du peuple entier (1).
La dévotion à l'enfant Jésus a donné lieu dans les couvents d'Espagne à un véritable culte idolâtrique. Chaque nonne avait son petit Jésus de cire, et jouait à la poupée avec lui, rhabillant en prêtre, en chanoine, en docteur, et même en médecin, avec sa perruque et sa canne à pomme d'or (2). Les moines en faisaient autant. On conserve encore aujourd'hui dans l'église de la Merci à Pampelune les restes d'un saint enfant de cire, qui appartint jadis à Fr. Juan de Jésus San Joaquin, moine de ce couvent au temps de Philippe IV. On ne saurait croire combien de nairacles s'opérèrent par l'intervention de ce saint enfant de cire. Fr. Juan rêve une nuit que des hérétiques ont pendu un enfant de cire aux branches d'un chêne; il part aussitôt, marche à l'aventure, trouve l'enfant, le dépend avec respect, l'arrose de ses larmes, lui adresse les plus tendres paroles et le rapporte à Puente la-Reyna. En Ï803, l'image du saint Enfant est placée dans l'église ; en 1812, l'évêque de Pampelune donne les licences nécessaires pour qu'un culte public lui soit rendu ; il y aura tous les ans en son honneur une grand'messe et une procession, à laquelle assistera l'ayuntamiento (3).
(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle'Espagne,llyp. 21;j.
(2) Coxe, l'Espagne sous les Bourbons, V, p. 50.
(3) Devocion ni excelso patriarca sait Joaquin^ padre de la madré de Dios, omovida, exteadida y premiada con asombros sucesos en la vida, virtudes milagros del^eoerable hermauoJuan de Jésus San Joaquin, hijo del con-
ito de Pamplc^na, por el R. P. Fr. Bartolome de Santa Maria. Barcelona, «S, in-So^p. 231,
88 l'e8pagp(£ de l'akcien régime
Les images miraculeuses sont rarement des œuvres d'art remarquables ; mais il faut avouer que certaines statues espagnoles dépassent en laideur tout ce qu*on peut rêver. A côté de merveilles de sculpture, le musée de Santa-Cruz de Valladolid renferme des objets vraiment hideux. Dans une niche se dresse, vue de face, une Vierge étrange : le visage est encflidré d'un capuchon de mousseline tuyautée ; le corps est caché par une ample robe d'étoffe blanche brodée d'or ; la jupe ballonnée, sans un pli, ressemble à une cloche ; les bras pendent de chaque côté du buste, comme deux morceaux de cercle de tonneau. L'enfant Jésus est debout sur le ventre de sa mère ; il porte des bas rouges, des culottes courtes, un pourpoint serré à la taille, un long manteau ouvert par devant; il a la couronne en tête et le sceptre à la main ; on dirait un roi de pique ou de carreau. La statue est surmontée d'un dais beaucoup plus étroit que le périmètre de la jupe de la Vierge; les bâtons qui le supportent sortent de la jupe même, au milieu d'un flot de rubans de satin rose (1). Il est impossible d'imaginer rien de plus grotesque et de plus pitoyable.
Le goût du merveilleux est inné chez l'homme, et s'allie souvent à un sens poétique très vif et très délicat; de très grands hommes ont collectionné des légendes et lu avec passion les Vies des Saints ; mais l'amour de la légende devient pure niaiserie quand le prodige est par lui-môme puéril et ridicule. On raconte à Valladolid qu'une jeune fille séduite prit un jour à témoin la Vierge de la Cabeza ; elle lui demanda d'attester par un signe qu'elle n'avait cédé à son amant que sur une solennelle promesse de mariage ; la Vierge, dit-on, baissa doucement la tête et le mariage des deux amants fut célébré « à leur grande joie réciproque » (2). Sauf ce dernier détail, qui risque fort d'être inexact, la légende est gracieuse et l'on a plaisir à l'entendre conter ; mais que dire des 24 hosties du couvent des Jésuites d'Alcalà, demeurées intactes de 1620 à 1753 (3), du cheval sans tête qui garde
{11 Musée de Santa-Cruz. Sculpture n* 607.
(2) Sungrador, llistoria de Valladolid, II, p. 199* (3)Mufioz yRoinero, Diccionario, \* Alcalà,
Talhambra (1), deTinventaire deTarchede Noé que possédait le chapitre de Valladolid (2)? La duchesse d'Albe ne faisaitelle pas acte de superstition quand, pour guérir son filsmàlade, elle lui administrait, partie en potion et partie en clystère, un doigt de saint Isidore réduit en poudre (3)? Le comte de Benavente ne dépassait-il pas les limites de la crédulité permise lorsqu'il affirmait qu'un sortilège allait changer Philippe V en un oranger en caisse (4)?
A force de voir le miracle partout, on finissait par perdre tout sens d'observation. L'éruption du Jorullo (1759) était attribuée au dépit de deux capucins (5). Si les cacaoyers de la Trinité avaient tous péri (1727), c'est que les habitants avaient payé irrégulièrement leurs dîmes (6). S'il neigeait à Séville en 1756, c'était un signe évident de la colère céleste (7). On vendait des pierres contre la morsure des serpents (8), on avait des formules de prière pour détourner l'orage et pour guérir toutes sortes de maladies (9). La religion dégénérait en fétichisme. « Au Mexique, disait le vice-roi duc de M Linarès, on se croit catholique parce qu'on porte un rosaire « et qu'on a baisé la main d'un prêtre ; mais l'observation € des dix commandements s'est changée en cérémonies « extérieures (10). » Ces réflexions peuvent s'appliquer à un grand nombre d'Espagnols, dont la religion tendait à devenir, suivant la forte expression de Shakespeare, e: uneinsignifiante '«c rhapsodie de mots» (11).
Toutes ces folies semblent inofFensives, mais l'ignorance est volontiers brutale. La violence redoutable qui sommeille au fond de l'âme espagnole a fait de la terre de la Foi le pays
(1) Anonyme, Nouveau Voyage, I, p. 201.
(2) De Langle, Voyage en Espagne^ II, p. 165.
(3) Louville, Mémoires, t. II, p. 107.
(4) Comtesse d'Aunoy, Mémoires, l, p. 504 (note de M"*« Carey).
(5) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne, II, p. 112..
(6) Dessalles, Histoire générale des Antilles, III, p. 278. i) Twiss, Voyage en Espagne, p. 84.
8)ld. ibid., p. 361.
9) Archives de Guipuzcoa, sec. I, negociado 19, legajo 48 (1781).
3; M. Chevalier, le Mexique, p. 315.— Cf. Humboldt, I, p. 376.
') Hamlel, acte lU, scène iii«
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de rintolérance. Le fanatisme est à la religion ce que la jalousie est à Tamour, et l'Espagnol est trop jaloux pour ne pas être aussi très fanatique.
L'éducation monastique était parfaitement organisée pour déséquilibrer les âmes. Affaiblis par les jeûnes et les veilles^ exaltés par la méditation et la prière, les moines usaient encore de moyens spéciaux qui exaspéraient la sensibilité presque jusqu^à la démence. Ils se flagellaient avec des chaînes de fer, ils se ceignaient le front de couronnes d'épines, ils chargeaient leurs corps d'une énorme croix de bois, longue de six pieds, qu'un homme avait peine à soulever, et dont les arêtes vives entraient dans la chair. Ils se couchaient dans un cercueil côte à côte avec un squelette (1). A ces pratiques beaucoup perdaient toute juste notion de l'humanité. Hypnotisés par la pensée de la mort et du salut, ces pessimistes ne voyaient plus dans le monde qu'un grand marché d'âmes où les démons venaient se pourvoir. Ce spectacle versait dans leurs cœurs ardents toutes les colères de l'Ange exterminateur. Ne voyant partout que le mal et le péché, constatant partout la présence, les embûches et les trahisons du Malin, ils ne rêvaient que de combats, ne parlaient que de châtiments, de glaives et débuchers. Ils animaient de leur fanatisme la nation tout entière. « On ne connaît pas mon « peuple, disait Charles IV ; je serais lapidé et mis en pièces « si je ne reconnaissais pas le Pape sans conditions (2). p Les lois punissaient les jurements et les blasphèmes, ordonnaient, sous peine d'amende, de garder les dimanches et les jours de fête, châtiaient le libertinage et la dissipation (3). La femme devenait dans ce singulier catholicisme un être scandaleux et presque maudit. Le vénérable Palafox, archevêque de Saragosse, recommandait aux dévots de ne jamais regarder les femmes en face, de ne jamais leur parler sans presser contre sa poitrine une croix garnie de pointes de fer, pour combattre la tentation par la douleur (4).
(1) p. Gille, Mémoires d*un conscrit de i^08, p. 56.
(2) Archives des Affaires Etrangères, Esp:igoe, t. 658, pce 120.
(3) Ordenanzas de Orduna^ 1789, tit. I, cap. i, ii et iv.
(4) Goie, l'Espagne sous les Bourbons , V, p. 48*
Tous les hommes suspects d'opposition ou seulement d'indépendance vis-à-vis de l'Eglise étaient bannis d'Espagne.
Les francs-maçons furent persécutés par le gouvernement espagnol à l'égal des hérétiques. Les légendes les plus absurdes circulaient sur leur compte ; on les accusait de sacrifier de jeunes enfants dans leurs réunions secrètes (1). Clément XII les excommunia dès 1738 (2). Philippe V en condamna plusieurs aux galères. Ferdinand VI frappa de destitution ignominieuse tous les fonctionnaires affiliés à la franc-maçonnerie (3). En 1757, un libraire français établi en Espagne fut condamné comme franc-maçon à une année de réclusion dans un couvent et au bannissement perpétuel à Texpiration de sa peine (4). La secte, traquée par la police, continua cependant à avoir des adeptes en Espagne jusque dans les couvents (5).
Les Juifs furent Tobjet de rigueurs encore plus grandes. Aucun juif ne pouvait séjourner en Espagne sans la permission de rinquisition (6). Charles IV menaça de sa colère tous ceux qui favoriseraient Tintroduction clandestine d'un juif en Espagne (7). En 1804, Tlnquisition de Santander osa inquiéter un négociant français comme suspect de judaïsme (8). Certaines provinces ne voulaient même pas admettre sur leur territoire des descendants de juifs (9). Il fallut un édit royal pour réhabiliter les nouveaux chrétiens de Palma (10). Beaucoup d'Espagnols croyaient que les juifs étaient des êtres étranges « pourvus d!une queue à la manière des singes »..
Les Mores avaient été chassés d'Espagne au commencement du XVI® siècle, mais les Espagnols faisaient parfois des prisonniers barbaresques ; quelques-uns de ces captifs
(1) Fée, VEspagne à cinquante ans de distance, p. 231.
(2) Bulle Ineminenti, 28 avril 1738.
(3) Sovisima Recopilacion^ XII, xii, 2 bis.
(4) LIorente, Histoire de Vlnquisition, IV, p. 54.
(5} H. Duméril, Mémorial militaire du colonel Castillon (extrait des Mémoires de rAcadémie de Toulouse, 1889).
6) Rehfues, VEspagne en 1808, I, p. 279.
) Nov. Rec. XII, î, 5 (8 juin 1802).
) Archives des Affaires Etrangères, Espagne, t. 666, î* 395. ' Fuero de Vizcayafl, 13.* Nov. Rec, XII, i, 6(13 avril n88)i
étaient affranchis par leurs mat très et restaient en Espagne. Le 29 septembre 1712, Philippe V ordonna leur expulsion (1). Il ne voulut pas toucher aux Mores esclaves, parce que c'eût été spolier leurs maîtres ; mais il déclara que de nouvelles expulsions seraient prononcées lorsque de nouveaux affranchissements les rendraient nécessaires. Le préjugé contre les Mores allait si loin que les lois du Guipuzcoa interdisaient l'accès de la province aux nègres (2).
Les juifs et les infidèles n'étaient pas les seuls objets de la haine fanatique des Espagnols. Les Français, suspects d'hérésie ou d'athéisme, étaient fort mal vus. Beaucoup de gens se refusaient à croire qu'ils fussent catholiques ou même chrétiens (3). On croyait dans les campagnes que les Français mangeaient les petits enfants (4). Un grand nombre de prêtres se signalèrent pendant la guerre de l'Indépen-, dance par leur horrible cruauté à l'égard des Français qui tombaient entre leurs mains (5). La passion religieuse eut certainement plus de part à ces actes que la passion nationale, et c'est pour cette raison seule, que nous y faisons allusion.
Il n'eût pas suffi d'interdire le séjour de l'Espagne aux hétérodoxes si on y avait laissé pénétrer leurs livres et leurs idées. L'Inquisition publiait de temps à autre un Index des livres prohibés. Us étaient divisés en trois classes : livres absolument prohibés qu'il était impossible de lire, même avec une permission du Saint-Office, livres défendus dont le Grand Inquisiteur pouvait autoriser la lecture, livres à expurger. L'Index de 1667 comprenait 1200 pages in-f^ Celui de 1790, 305 pages in-i° (6). Mais dès 1793 le roi chargeait l'Inquisiteur de faire saisir tous les livres et journaux français relatifs à la Révolution. Les Réflexions sur la Révolution
(1) .Vov. Rec. XII, II, 5.
(2) Guipuzcoano insiruuio, \' Negros.
(3) P. Gille, Mémoires (Vun conscrit de IHOS, p. 131. (4)Id. ibid., p. 148.
(5) AssatAsinat du capitaine Mottet par le curé de Carabanchel (P. Gille, p. 64).
— Massacre dos maladeddu corps d'armée de Dupont à Manzanarès v.id., p. 7*7).
— Massacre des officiers et sous-officiers du \" régiment provisoire de dragons à Lébrija (id., p. 147).
(6) Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, t. 111, p. 380.
française de Burke n'échappèrent pas à la prohibition. On supprima en même temps dans les Universités les cours de droit naturel et de droit des gens (1). Le 17 février 1793, le Journal de Baixelone publiait par ordre du Saint-Office une liste d'une quarantaine d ouvrages frappés d'interdiction. Il s'y trouve même des livres de piété. L'un est défendu parce que la dévotion de l'auteur a « paru » indiscrète « et mal réglée » ; un autre parce que saint Joseph y est appelé « Fils « du Père Eternel, père bienheureux de Jésus, Saint des saints, « Roi pacifique » (2). La plupart des livres défendus étaient, il faut l'avouer, pitoyables ; mais à côté des niaiseries ou des publications libertines qu'elle frappait, l'Inquisition proscrivait aussi beaucoup d'ouvrages excellents dont la nouveauté et la hardiesse faisaient tout le crime. Le ministre Macanaz avait soutenu les droits du roi en matière ecclésiastique ; son mémoire et les ouvrages français dont il s'était servi furent condamnés (3). Le P. Belando avait accusé les Jésuites de diverses vilenies ; son Histoire Civile d'Espagne fut interdite, et il fut mis lui-môme en prison (4). Un journal littéraire intitulé le Censeur avait paru à Madrid et lancé quelques innocentes plaisanteries contre les indulgences et la rhétorique des sermonnaires ; il avait offert une récompense à celui qui représenterait le titre de cardinal de saint Jérôme, ou le diplôme de docteur de sainte Thérèse ; le Censeur fut supprimé (S). Le P. Isla avait' écrit son Fray Gerundio pour ramener les prédicateurs au bon goût et à la simplicité; un curé prêta son nom pour obtenir le permis d'imprimer ; le manuscrit fut déposé au greffe de la chambre de Castille et paraphé à chaque page par le greffier ; le Qualificateur de l'Inquisition avait vu dans l'ouvrage « un de ces heureux « remèdes dont suggère l'idée en dernier recours un mal ^ presque désespéré » ; l'Inquisiteur général s'était montré
(!) Llorente, Histoire de V Inquisition, IV, p. 98.
(2) Diario de Barcelona^ 17 février 1793.
(3) Coxe, VEspagne sous les Bourbons, II, p. 200-203.
(4) Llorente, op, cit,, lY, p. 45. ^ Coxe, VEspagne sous les Bourbons, III, p. 54 .
(5) Coxe, ibid., VI, p. 254.
94 l'espagke de l ancien régime
personnellement favorable ; le Commissaire général de Cruzada était Tintime ami du P. Isla; le ministre des finances, comte de Valparaiso, avait écrit de sa main une lettre de félicitations à Tauteur ; le livre n'avait paru le 23 février 1758 que sur un ordre de la plus haute autorité du royaume ; il en fut vendu 800 exemplaires en une seule journée, et cependant, le 20 mars 1758, moins d'un mois après la mise en vente des premiers exemplaires, Tlnquisitionordonnadetout suspendre ; le procès dura cleux ans et se termina par la condamnation du livre (1). L'Index était conçu d'après des idées si étroites que le gouvernement lui-même finit par sentir le besoin de procéder à une réforme ; mais pour l'avoir tentée, Jovellanos fut exilé à Majorque (2), et les événements de 1808 firent tomber Godoy avant qu'il eût pu reprendre ce projet.
Les auteurs des livres étaient poursuivis avec une extrême rigueur. Macanazfut exilé, malgré la faveur du roi, Belando fut arrêté, gardé au secret pendant quarante jours et banni de Madrid pour quatre ans (3). Urquijo, coupable d'avoir traduit la Mort de César de Voltaire, fut cité devant le Saint-Office, absous arf caw/e/am, et obligé de se soumettre à une pénitence spirituelle (4).
Les libraires étaient surveillés de très près et punis avec la dernière sévérité. Deux libraires de Valladolid, coupables d'avoir vendu quelques livres prohibés, furent condamnés en 1799 à de grosses amendes, à deux mois de réclusion dans un couvent, deux ans de suspension de leur commerce et deux ans de banissement, avec défense de s'approcher de plus de huit lieues de Valladolid, de Madrid et des résidences royales (5). Les livres n'étaient pas seuls prohibés. Les Inquisiteurs firent saisir à Cadiz une cargaison de cuirs appartenant à des négociants français, parce que ces cuirs portaient comme marque de fabrique une image de la Vierge (6). A
(1) Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, III, p. 313. — Gaudeau, Fray Gerundioy ch. xii.
(2)Llorente, IV, p. 122.
(3) Coxe, m. p. 51-56.
(4) Llorente, IV, p. 1 OS.
(5) Id., IV, p. 122.
(6) Bourgoing, Tableau de Véiat actuel de VEspagne, l, p. 355 .
Lima, une pacotille de mouchoirs de coton fut confisquée parce que ces mouchoirs portaient au centre une figure de la Religion, et qu'il eût été indécent de se moucher ou de cracher sur la Religion (1).
Les lecteurs des livres défendus n'étaient pas ménagés. Le ministre Campillo fut accusé d'avoir lu des livres prohibés « par quatre moines qui connaissaient mieux le réfectoire « que la doctrine ». Il eut toutes les peines du monde à éviter une poursuite (1726) (2). Le marquis de Narros se vanta d'avoir lu Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Mirabeau et d'Holbach ; Tlnquisitiôp se borna à lui imposer des pénitences secrètes parce que c'était un homme de cour (3), mais un homme du commun n'eût pas échappé à la prison (4).
Quelques auteurs espagnols ont essayé de soutenir que l'Inquisition du xvui* siècle n'avait été qu'une sorte de commission d'hygiène morale, et n'avait condamné que quelques malfaiteurs vulgaires, prêtres scandaleux, bigames, sorciers ou imposteurs* C'est une opinion optimiste qu'il est malheureusement impossible de partager.
L'Inquisition est restée intacte jusqu'en 1808. Elle a conservé son Grand Inquisiteur, son Conseil suprême (5), ses seize tribunaux provinciaux en Espagne (6), ses tribunaux aux Indes (7). Elle a gardé toutes ses richesses; elle possède en Espagne pour 169,066,666 réaux de biens-fonds (8), elle perçoit des droits dans les ports (9) ; aux Indes ses revenus sont immenses ; le seul tribunal de Mexico a 800,000 réaux de
(1) Lacroix, Péi*ou, p. 342.
(2) Rodriguez Villa, Patino, p. 51 à 56.
(3) Llorente, Histoire de V Inquisition, IV, p. 103.
(4) La Renaudière, Mexique, p. 156.
(5) Composition du Conseil en 1804: Tinquisiteur général président— 8 conseillers — 2 conseillers surnuméraires — 1 secrétaire — i secrétaire pour les cas d'absence ou de maladie — 1 procureur — 1 alguazil mayor — un alguaâl mayor suppléant. (Guia de forasteros, 1804.)
(6) Barcelone, Canaries, Cordoue, Cuenca, Grenade, Jaen, Llerena, Logrofio, Majorque, Murcie, Santiago, Séville, Tolède, Valence, Valladolid et "—ragosse.
7) L'Inquisition de Mexico étendait son autorité jusqu'aux Philippines. —
nboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne , II, p. 80.
') Canga Àrguelles, Diccionario de hacienda, v Fincas tiacionales.
) Llnquisition percevait pour l'examen des livres prohibés : à Alicante
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rente (1). L'Inquisition n*a rien changé h ses statuts du XV» siècle, qui sont encore réimprimés en 1787. Elle a célébré 782 autos de fe sous Philippe V, 3i sous Ferdinand VI, et une dizaine sous Charles III et Charles IV (2). De 1700 à 1808, ellea frappé de pénitences publiques 11,367 personnes; on ne sait combien il y en eut de condamnées à des pénitences secrètes, ou déjugées aux Indes (3). La dernière victime qui ait réellement péri par le feu en Espagne a été brûlée à Séville le 7 novembre 1781 (4) ; mais il y eut encore une exécution en effigie en 1800 (5), et il y eut des exécutions aux Indes plus récemment encore.
Les tribunaux de droit commun auraient suffi à punir les sorciers et à démasquer les imposteurs ; mais l'Inquisition ne peut même pas se faire un mérite de les avoir poursuivis. Les procès de sorcellerie occupent la moindre place dans ses dossiers. Pendant les cinquante dernières années de son existence, c'est aux idées et au progrès que le Saint-Office afait la guerre, guerre acharnée qui eût été sans quartier si le roi l'avait permis. Les casiers de Tlnquisition sont un dictionnaire exact et complet de tout ce que TEspagne du xviii® siècle a compté d'hommes savants et distingués, depuis Campillo jusqu'à Jovellanos, depuis le P. Feyjoo jusqu'à Samaniégo.
Le procès de D. Pablo Olavide peut être pris pour type du procès dlnquisition. Directeur des colonies de la Sierra Morena, il fut dénoncé au Saint-Office par un capucin allemand, le P. Romuald,dontil avait souvent raillé Tavidité, la gourmandise et le fanatisme. On Taccusa de ne pas croire aux miracles, de faire gras le vendredi, de s'asseoiret de croiser les jambes pendant la messe, d^être en correspondance avec Voltaire et Rousseau, de lire des livres défendus, de croire
12 '* sur les navires à voiles latines, et 20 '• sur les autres ; — en Galice de 8 à 16 "^^ suivant la taille des navires ; — à Valence de 3 à 4 ". (Canga Arguelles, op,ciL, wo Inquisicion )
(1) Humholdt, Essai sur la No uve Ile-Espagne , II, p. 80.
(2) Llorente, Histoire de Vlnquisitiori, t. IV.
(3) Id.U)id..t. IV, p. 333.
(4) Id. ibid.. t. IV, p. 270. —Le 24 août 1781 suivan» Latour, VEspagjie religieuse et littéraire, p. 273.
(5) Id. ibid.. t. IV, p. 341.
au mouvement delà terre, de posséder des tableaux de nudités, de permettre aux colons de danser le dimanche après vêpres, et d'interdire d'inhumer les morts ailleurs que dans les cimetières etc., etc.. Pour tous ces crimes, 01a vide fut condamné le 20 octobre 1776 à huit ans de réclusion dans un monastère, où un directeur sage et prudent lui enseignerait chaque jour la doctrine chrétienne ; à l'expiration de sa peine, il devait être banni à perpétuité à 40 lieues de la Cour et des résidences royales. Gomme infâme, il ne pourrait jamais ceindre Tépée, ni porter des habits de soie ou de drap fin, ni des broderies d*or ou d'argent ; il devrait se vêtir de drap commun de couleur jaune. Tous ses biens étaient confisqués, et ses descendants déclarés inhabiles à remplir aucune fonction publique jusqu'à la cinquième génération (1). Non seulement le roi ne fit rien pour sauver Olavide ; mais le malheureux ayant réussi à s'échapper de Girone et à passer en France, Charles III demanda son extradition (2). On croit répondre à tout en Espagne en disant qu^Olavide s'est converti et est devenu plus tard aussi fanatique que ceux qui l'avaient condamné. Il est bon d'observer qi;'entre la sentence de 1776 et la publication de F Evangile triomphant, ou le philosophe converti (1,798), il s'est écoulé vingt-deux ans, qui ont été pour Olavide des années de captivité, d'exil et d'angoisse, bien capables d'affaiblir l'esprit le plus robuste; on pourrait ajouter que l'auteur avait 73 ans quand le livre parut, et que l'Inquisition faillit poursuivre le Philosophe converti^ comme elle avait poursuivi jadis l'ami de Voltaire et de Rousseau (3). Mais peu importe ; sincère ou intéressée, raisonnée ou non, la conversion d'Olavide n'ôte rien à l'odieux de la sentence qui l'a frappé. Get exemple fait voir que l'Inquisition n'avait point changé d'esprit ; la bête était à la chaîne, mais elle avait gardé ses dents et ses ongles, et sitôt qu'on le lui permettait, elle recommençait à mordre et à déchirer.
On le voit bien au soin persistant qu'elle prenait de marer d'avance séSvictimes. Après le procès d'Olavide, Sama-
Perrer del Rio, Carlo9 ni<», Hl, p. 46.
Goxe, VEspagne sous les Bourbons^ V, p. 136.
Godoy, Mémoires, U» p. 333.
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niégo très inquiet alla lui-même se livrer au Saint-Office, et obtint l'absolution ad cautelam en dénonçant ses amis Almodovar, Aranda, Montalvo, Campomanes, Florida Blanca, CTReilly, Lacy, Ricla, Ricardos. On commença tant de procès que s'il y avait eu seulement dix sentences rendues pour cent accusés, le nombre des pénitenciés sous Charles III eût dépassé celui du règne de Ferdinand VI (1). Sous Charles IV^ des évoques, des chanoines, des précepteurs dlnfants, des professeurs, des savants, des ministres furent l'objet d'informations secrètes, que la clémence du roi empêcha seule de transformer en procès réguliers (2).
Les inquisiteurs savaient en: effet se plier aux nécessités du moment. Ces juges féroces étaient lâches. Llnquisiteur général demandait un ordre exprès du Pape pour procéder contre le tout-puissant Prince de la Paix (1797) (3). A Lima, le vice-roi du Pérou Castelforte se présentait devant l'Inquisition avec ses hallebardiers, deux compagnies d'infanterie et deux pièces de canon. Il obtenait immédiatement l'annulation de toutes les procédures commencées contre lui (4).
Le Saint-Office ne subsistait plus que par la protection de l'autorité royale. Ces deux pouvoirs se craignaient mutuellement. Il est fâcheux que Charles III et Charles IV aient toujours gardé en réserve cette vieille machine de guerre des temps passés, et aient laissé à Napoléon la gloire facile delà briser.
(1) Llorente, Histoire de V Inquisition, IV, p. 80.
(2) D. Antonio Tavira, évoque des Canaries, D., Augustin Abad y La Sierra, évêque de Barbastro, D. Antonio Palafox, évèque de Cuenca, D. Joseph de Yeregui, précepteur des Infants D. Gabriel et D. Antonio, D. Joseph de Linacero, chanoine de Tolède, ' instituteur du cardinal de Bourbon, D. Joseph Espiga, aumônier du roi, D. Antonio Cuesta, archidiacre d*Avila, D. Geronimo Guesta, chanoine pénitencier d'Avila, D.Juan Antonio Rodrigalvarez, archidiacre de Cuenca, D. Manuel Centeno, religieux augustin , D. Benito fiails, professeur de mathématiques à Madrid, D. Gregorio de Vicente, professeur à l'Université de Valladolid, D. Ramon Salas, professeur à Salamanque, D. Joseph Clavijo Fajardo, directeur du Cabinet d'histoire naturelle , D. Tomas Yriarte, chef des archives de la première division du Ministère d'Etat, D. Nicolas de Azara, ambassadeur à Borne, les ministres Urquijo, Jovellanos, Godoy, etc. Llorente, op. cit., IV, p. 100, 115, 119.
(3) Llorente, op. cit., iv, p. 120.
(4; Lacroix, Pérou, p. 345.