I. — Les Archives et les Bibliothèques
C'est en tout pays une grosse affaire d'écrire et de publier un livre. En Espagne, c'était une entreprise presque désespérée.
Au début du xvm^ siècle, les recherches étaient presque impossibles. Les archives du royaume et des grands corps de rCtat étaient dans un prodigieux désordre et rigoureusement fermées au public.
Le dépôt de Simancas, créé par Philippe II (2), en 1544, était arrivé à son apogée à la fin du xvi* siècle; mais la division de l'autorité souveraine et la répartition de ses attributions entre différents Conseils et Tribunaux amena la décadence de Simancas. Chacun de ces Conseils et Tribunaux eut ses archives particulières, et les premiers ministres Lerma et Olivares mirent le comble au gâchis en accumulant dans leurs hôtels d'immenses quantités de papiers d'Etat. Non seulement Simancas ne reçut plus rien sous les trois derniers princes de la maison d'Autriche, mais les commissions administratives et les favoris ne se firent pas faute de le piller. Philippe IV avait autorisé le comte-duc d'Olivares à garder dans sçs archives particulières tous les
(1) Dans son livre la Science espagnole, D. Marcellno Menendez y Pelayo reconnaît lui-môme que ses compatriotes semblent moins bien doués pour les sciences mathématiques et expérimentales que pour les sciences morales et politiques : Dios no lo da todo a todos !
Cf. sur le môme sujet les réflexions très Justes de D. Rafaël Altamira y GreTea, Psicologia delpueblo espanoL Madrid» Barcelone, 1902, p. 117.
(2) On peut consulter sur l'histoire des archives de Simancas : Gachard, Police historique et descriptive des archives royales de Simancas, dans la Correspondance de Philippe II, t. 1, 18*8. — F. Romero de Castillay Perosso, Apuntes hisloricos sobre et archivo gênerai de Simancas. Madrid, 1873, in-8*.
.— P. Boissonnade, Les Archives de Navatre à Pampelune et les Archives de Castille au château de Simancas {Archives des missions, t. XVII).
216 l'Espagne de l\?<ci£n kégime
documents relatifs à son ministère, et à la mort de son héri« tier, D. Luis de Haro, tous ces papiers d'Etat furent vendus à l'encan à des marchands de Madrid ou à des ministres étrangers (1).
Les archives des Conseils étaient fort mal tenues.
Au Conseil de Castille, les greffiers entassaient les papiers de leurs greffes dans des caves ou des greniers où la poussière, l'humidité et les rats les détruisaient.
A la Sala de Alcaldes, l'ordre n'était pas meilleur. En 1725, on retrouva au fond d'une cave, et dans un état pitoyable, des monceaux de papiers et de titres concernant les premières maisons du royaume.
Les archives de la Suprême étaient fort à l'abandon.
Celles du Conseil des Ordres étaient dispersées à l'hôpital des chevaliers, au prieuré de Saint-Benoît de Tolède et dans les couvents de Vêlez, Calatrava et Alcantara. Même confusion aux Conseils des finances et de la guerre.
Les chancelleries et les audiences conservaient assez soigneusement les archives de la chambre du Conseil, mais les dossiers des procès formaient un véritable chaos (2).
Les archives des notaires revenaient par droit d'héritage à leurs femmes et à leurs descendants ; si le successeur du notaire décédé refusait de les acheter , on vendait les dossiers aux confiseurs et aux artificiers (3).
Le xviu'' siècle vit commencer l'organisation scientifique des archives espagnoles.
(1) D. Vicente Vignau y Ballester, f/y^rcAtvoAû/oriconaciona/. Madrid» 1898, in 4«, p. 2i.
(2) A partir de 1772, chaque audience dut avoir un archiviste. Malgré la loi, les archives de l'audience de Barcelone, entassées dans un grenier, restèrent dans le plus grand abandon. Pi y Arimon, Barcelona antigua y mo^ derna, t. II, p. 213.
(3) Represenlacion hecha pov el secretario D. Santiago Agostin Riol del orir gen y estado de los consejos^ tribunales, archivas reaies de la Carte y chancillerias, el de Rama y Simancas al rey nueslro senor, 1726. ( Semanario «nidilo^ t. III, p. 75, 233.) — Le mémoire de Riol a été corrigé et sur certains points complété par Fioranes : Diserlacion historica sobre los archivas de Espana y en especial los de Caslilla. (fiih. de TAcadémie de THistoire, ms.)
Cf. G. Desdevises du Dezert. Les Archives historiques nationales de Madrid* (Bulletin historique et philologique, 1899.)
Philippe V fit reprendre les envois à Simancas, et, en 1743^ envoya D. Àsensio de Morales, auditeur de Taudience de Séville, faire des recherches dans les archives du royaume afin d'établir les droits de patronage royal sur les églises (1).
Le 3 septembre 1750, Ferdinand VI nomma une commission, chargée d'inspecter les archives royales et celles des églises cathédrales et collégiales, des couvents, des collèges, des cités^ des associations et même des particuliers (2). Les commissaires ne* procédèrent pas tous avec le même zèle; il y en eut d'actifs et de négligents ; l'arrivée de D. Ricardo Wall au ministère d'Etat (15 mai 1734) arrêta les recherches (3), mais d'excellente besogne avait été faite, le branle était donné. Le P. Burriel, qui centralisait à Tolède les travaux des autres commissaires, avait réuni une collection considérable de mémoires et de copies de pièces. L'idée des missions était reprise dès 1755 par Gampomanes, qui faisait approuver par l'Académie de l'histoire son Plan et instruction pour la formation d*un Index diplomatique universel d^ Espagne (4). En 1756, un décret royal ordonnait la réunion
(1) Yignau y Ballef ter, El Archiva hislorico nacional. Apendice I : Car ta de D, Ascensià de Morales al duqtie de Huescar (1754).
(2) Ces recherches étaient entreprises en vue de la rédaction d*une vaste histoire ecclésiastique qui devait rassembler tous les titres de gloire de l'Eglise espagnole. Les commissaires furent D. Carlos et D . Andrés Simon Pontero pour Barcelone^ D. José Yazquez y Venegas et D. Marcos Dominguez pour Co dow^ D. Andrés Santos pour Coria^ D. Francisco de Milla pour Madrid, D. Asensio Morales pour Cuenca, Murcie et Orihuela, D. Miguel Eugenio Mufioz pour Valence^ le doyen de Siguenza pour son église, les Colegiales de St-Barthélemy de Salamanque pour leur Collège, D. Anastasio Tarres pour Oviedo, D. Nicolas Gil pour Molina, D. N... Velasco et D. Josef Luyahdo pour Saragosse, D. José Marcos et D. Bernardo Garcia Azedo pour Simancast le P. Andrés Marcos Burriel et leD' D. Francisco Perez Bayer pour Tolède, le P. Antonio Codomiu pour Girone, D. Andrés Simon Pontero pour Urgel. — Coleecion de Documentos ineditospara la hisloriade Espcma, t. XHJ, Madrid, 1848, in 8*, p. 229 et suiv.
(3) D. Ricardo Wall ordonna au P. Burriel de renvoyer h Madrid tous les papiers émanant des autres commissaires. Les derniers documents restés en possession du Père furent versés h la Bibliothèque royale aux mois de juillet et d'août 1762. — Coll. de doc. inéd., t XUl, p. 323, 365. — Les commissaires avaient rassemblé 13,644 documents originaux relatifs & Thistoire d'Espagne, 7,008 diplômes, 4,134 inscriptions, 2,021 médailles et 12 peintures ou sculptures. Coxe, VEspagne soits les Bourbons^ t. IV, p. 365.
(4) Vignau y Ballestcr, El Archivo hislorico nacional, p. 26.
218 l'espagnb de l'ancien régime
en un seul dépôt des six collections de documents qui existaient dans le royaume de Valence (1). En 1765, le marquis de Valdeflores faisait paraître le résumé de son voyage scientifique en Espagne (2). De 1762 à 1778 les envois de pièces à Simancas furent dirigés par Gampomanes avec une conscience et une méthode inconnues avant lui.
En 1785, les archives du Conseil des Indes étaient extraites de Simancas et transportées à Séville dans le magnifique palais de la Lonja (3).
Les archives d'Aragon^ installées dès le xiv® siècle, dans le vieux palais royal de Barcelone, furent transférées, en 1770-71, à TAudiencia. L'aménagement des salles, exécuté de 1793 à 1797, coûta 172,433 réaux (4). D. Lorenzo Hervas, qui visita les archives en 1799, les trouva en bon ordre et bien plus intéressantes que celles de Simancas (5).
Les archives de la Chambre des Comptes de Navarre furent inventoriées par le savant bénédictin. D. Liciniano Saez, qui dépouilla le contenu de 191 tiroirs sur les 229 dont se compose la collection (6).
Au début du xix"* siècle, la plupart des dépôts présentaient au moins un aspect ordonné et régulier. Le P. Lorenzo Hervas parle avec éloges des archives de Saint-Jacques à Ucles, et des archives particulières du comte de Santa- Coloma, du marquis de Gironella, des Santmenat, des Fivaller, des Baillet de Montoliu y Foxart. Villanueva rend hommage à la bonne tenue des archives ecclésiastiques ;
(1) Vigaau y Ballester, El Archivo histoHeo nacional, p. 23.
(2) D. Luis Josef Velazquez de Velasco, marques de Valdeflores. Nolicia delviagede Espafia, hecho de orden delRey. Madrid, 1765, in-4®.
(3) Gachard, Notice histoinque et descriptive des archives royales de Simancas. — Cf. 6. Desdevises du Dezert, Les Archives des Indes à Séville, Les Ar» chives du Consulat de Cadiz. {Nouv. arch. des missions scientifiques, t. VI.)
(4) Memoria que en la solemne apertura del archivo gênerai de la Corona de Aragon en et nuevo edificio a que ha sido trasladado de real orden leyo su archivero D. Manuel de Bofarull y de Sartorio el dia 18 de diciembre de 1853. — Barcelona, 1853, in-8*, 27 p.
(5) J. Narciso Roca, i). Prospéra de Bofarull (Publicidad, 14 juillet 1881).
(6} P. Boissonnade, Les Archives de Navarre à Pampelune^ p. 3. Cf. L.Gadier, Les Archives d'Aragon et de Navarre, Bib. de TEcole des Chartes, 1888.
Llorentc vante celles de la seigneurie de Biscaye, Capmany celles du consulat de Barcelone (1).
Mais ce bon ordre était souvent l'œuvre d'un homme, et le conservateur soigneux une fois disparu , les collections étaient de nouveau abandonnées. Après la mort de D. Francisco de Garma, personne ne s'occupa plus des archives d'Aragon, et lorsqu'en 1802 Charles IVdemanda à les visiter, on lui répondit qu'on en avait perdu la clef (2).
Les archives de Simancas restèrent interdites aux travailleurs. Robertson obtint la permission de les voir, mais on ne Fautorisa pas à les consulter. Rezabal, travaillant à sa Bibliothèque des écrivains qui ont été membres des six grands collèges^ ne put obtenir communication des registres matricules (3).
En 1803, une ordonnance royale confia à l'Académie de l'histoire l'inspection et la conservation des antiquités nationales (4) ; il ne paraît pas que cette loi ait sensiblement amélioré l'état des choses.
Les bibliothèques publiques n'étaient ni nombreuses, ni bien installées.
Créée en 1711 sous le nom de Real libreria^ ouverte au public en 1714, et déPinitivement instituée en 1716 (5), la Bibliothèque royale avait eu pour premier directeur le P. Robinet, confesseur du roi (6). Un exemplaire relié de tous les livres imprimés en Espagne devait être donné à la Bibliothèque (7). Le 3 décembre 1717, le roi exigea un autre exemplaire pour la bibliothèque de l'Escorial, et un autre pour le gouverneur du Conseil de Castille (8). En 1795, tout ouvrage de chirurgie dut être déposé à la bibliothèque de la chaire de clinique de l'hôpital général de Madrid. Les experts chargés, en cas de vente, d'estimer les
(1) Vignan y Bail ester, El Archiva hislorieo nacional, p. 26 et 27.
(2) Memoria que en la solemné...
(3) Rezabal, Biblioleca de los escrilores que han sido individuos de los seis colegios mayores, p. viii.
(4) Real cedula du 6 juillet 1803.
(5) Nov, flec. Vill, XIX. 1.
(6) Lafuente, Historia de Espana^ t. XIII, p. 360.
(7) Nov. Rec, VIII, xvi, 36. - 26 juillet 1716.
(8) Id. ibid., 37. 9 déc. 1717.
220 L E8PAGNR DE l'aNCIEN RÉGIME
bibIioth?^ques particulières, devaient en remettre le catalogue au Bibliotecario mayor^ et la vente des livres ne pouvait commencer que quinze jours plus tard, aGn de donner au bibliothécaire le temps d'examiner s'il n'aurait pas à faire quelque achat (1).
La Bibliothèque royale fut installée dans deux grandes galeries construites en équerre, et situées plazuela de la Biblioteca y del Coliseo del bayle en mascara. Elle contenaiti disait-on, 200,000 volumes ; mais Fischer croit ce chiffre très exagéré (2) et a certainement raison : le récolement opéré en 1896, lors du transfert de la Bibliothèque dans l'édifice qu'elle occupe actuellement, a donné un total approximatif de 300 à 350.000 volumes (3). Placée sous la protec* tion directe du roi, et considérée comme une dépendance de sa maison, la Bibliothèque recevait chaque année une dotation de 50,000 réaux pour achats de livres, de manuscrits et de médailles ; elle était dirigée par un grand bibliothécaire et quatre bibliothécaires en second. Elle était ouverte au public, mais on n'y était pas reçu « en bonnet, ou en résille, ou en chignon, ou en cape (4) », et les femmes n'étaient admises à visiter la Bibliothèque que les jours fériés, avec la permission du grand bibliothécaire. — Il y avaitune salle spéciale pour les livres défendus, parmi lesquels figuraient le Voyage en Espagne ^ de ïwiss, et le Tableau de l'Espagne^ de Bourgoing. Ony pouvait lire BolingbrokeetShaftesbury^ qui devaient être peu demandés, mais Voltaire était interdit (5).
Un décret du 19 janvier 1770 érigea la bibliothèque des Etudes royales de Saint-Isidore (6). Elle comptait 34.000 volumes en 1785 et fut alors ouverte au public; nous savons déjà dans quel état elle se trouvait (7).
(1) Nov. Rec, Vlll, xv,4. 1761-1793-i802.
(2) Fischer, Voyage en Espagne, t. II, p. 13.
(3) Altamira, De hisloria y arte^ p. 80.
(4) t Tampoco permitira (el bibliotecario) que se entre en elia con gorro, cofia, pelo atado, embozo u otro trage indécente o sospechoso, ni muger alguna en dias y boras de estudio. Nov, Réc, VIII, xiz, 2. -* 1761.
(5) Fischer, Voyage en Espagne, t. H, p. 13.
(6) Nov. iîec. VIII, XIX, â.
(7) Cf. Chapitre iv, p. 185.
LA SCIKNGE ^^1
Une ordonnance royale du 6 mai 1804 créa auprès de chaque collège de chirurgie une bibliothèque publique, qui devait comprendre tous les ouvrages traitant de Tart chirurgical (1).
Les Universités possédaient d'assez riches collections : le collège de Santa-Cruz à Valladolid avait 14.000 volumes (2). Le collège de Saint-Ildefonse à Alcala en avait 17.000, mais seulement SO ouvrages modernes, au dire dlriarle (3).
Plus riches étaient les bibliothèques de monastères. L'Escorial renfermait 21.000 volumes, dont 4.300 manuscrits (4). Les vingt-huit couvents de Barcelone se partageaient un peu plus de 130.000 volumes (S). La Colombine de Séville, fondée par Fernand Colomb, comptait plus de 30.000 volumes et 1.600 manuscrits (6).
Quelques particuliers avaient réuni des collections considérables et intéressantes. D. Diego Sarmiento de Acufîa (1567-1626), premier comte de Gondomar, ambassadeur à la cour d^ Angleterre de 1613 à 1622, avait commencé dès la fin du seizième siècle à former une bibliothèque qui subsista à Valladolid jusqu'en 178S. A cette époque le marquis de Malpica, « héritier du titre et des majorats de « Gondomar, obéissant à une insinuation, ou mieux, à un a ordre du roi Charles III, la céda pour être incorporée à « la collection formée des manuscrits des Grands Collèges « supprimés dans les Universités d' Alcala et de Salamanquc, « et qui, avec d'autres collections plus ou moins importantes, « arriva avec le temps à constituer au Palais Royal la « bibliothèque particulière de S. M. » (7).
{i) Nov. Bec, \llh zix, 5.
(5) Sangrador, Hiêloria de Valladolid, t. I, p. 631. (8) Gotarelo, Marte, p. 241.
(4) Twiss, Voyage en Espagne, p. 132.
(6) Pi y Arimon, Barcelona antigua y modeima, t. H» p. 217.
(6) Altamira, De historia y arte, p. 89. — Cf. Hanisse, Grandeur et décadence de la Colombine. Paris, 1888. •» Matuta, Adicionee y correcciones al tomo IX del Viaje de Espana por D. A, Pons {Arehivo hiapalense, II, 1888)» traite de la bib. Ck>lombine, avec notes de D. José Yazquez y Ruiz
(1) Cineo carias polilieo literarias de D. Diego Sarmiento de Acuna^ primer conde de Gondomar, Publicalas la Sociedad de Bibiiofilos, Madrid, 1869, ia-8% p. XIX ; préface de D. Pascualde Gayangos.
D. Gregorio Mayaas, à Valence, avait une des plus considérables bibliothèques d'Espagne (1).
' Campomanes et Jovellanos aimaient les livres et collectionnaient même les livres français ; de fausses étiquettes dissimulaient sous le titre pieux de Vies des Saifiis les ouvrages de Voltaire et de Rousseau»
En 1811, Fée visita à Jerez, chez un particulier, une bibliothèque française de 1.500a 1.800 volumesde littérature, d'histoire et de voyages (2).
Les propriétaires de ces bibliothèques clandestines s'exposaient à un réel danger, car l'Inquisition était toujours prête à accueillir les dénonciations contre les détenteurs de livres prohibés, et c'est à peine si l'opinion publique commençait à se prononcer contre les gens du Saint- Office (3).