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II. — La liberté de penser

La question de l'inQuence de Tlnquisition sur la culture espagnole est très vivement discutée en Espagne. L'un des plus savants hommes de la Péninsule, D. M. Menendez y Pelayo, ne veut pas admettre que l'Inquisition ait fait le moindre tort à la science de son pays. L'Inquisition est pour lui « une des institutions les plus nationales et les plus pures de l'Espagne (4). » Il n'y aurait donc rien à regretter, quand même elle serait restée en pleine vigueur au dixhuitième siècle, mais le dix-huitième siècle n'a rien d'inqui-

(1) Cf. spécimen Bibliothecae hispano Majansianae sive idea novi Catalogi critici opefum scriptorum hispanorum quae kabet in eua bibUotheea G, Majansius, Hannoverae, 1753, ia-4*.

(2j Fée, Souvenirs de la guen^e d* Espagne, p. 100.

(3) Cf. 6. Desdevises du Dezert, Notes sur Clnquisilion espagnole au dix* huitième siècle. Revue hispanique^ t. VI, 1899.

(4) M. H. Gh. Lea, le dernier historien de l'Inquisition, est d'un avis tout différent. Pour lui, c l'Inquisition, fruit monstrueux d'un zèle erroné, au serrice de la cupidité égoïste et de la soif du pouvoir, s'employa à étouffer les plus hautes aspirations des hommes et à stimuler leurs appétits les plus vils. » Histoire de l'Inquisition au moyen âge. Trad. Reinach. Paris, 3 vol. in-lS, 1900-1902, t. IH, p. 786.

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sitorial : les rois français ont importé en Espagne le jansénisme et Tencyclopédisme et l'Inquisition a suivi la décadence de toutes les autres institutions espagnoles (I). L'Inquisition a prohibé tous les livres protestants qui sont arrivés à sa connaissance (2) et « a parfaitement fait » (3), mais elle n'a condamné « presque aucun livre de philosophie écrit par des étrangers » (4). 11 est bien entendu que « Voltaire, La Meltrie, d'Holbach, et autres pauvrets du « siècle dernier ne sont pas des philosophes, mais seulement « la caricature la plus parfaite de la philosophie (5)... et que « leurs doctrines pauvres, basses et monstrueusement impies « sont aujourd'hui l'objet du mépris et de la risée de tout « homme de science, à quelque camp philosophique qu'il « appartienne (6). »

 cette opinion d'un savant considérable, qui est en même temps un orthodoxe convaincu, on peut opposer un très grand nombre de faits qui prouvent combien fut encore sérieuse et néfaste l'influence de « la toute bénigne Inquisition du dix-huitième siècle ».

(1) « El siglo XVIII nada tiene de inquisitorial, y por lo tanto es escusado hablar de el. Religiosa y politicameate la dinastia francesa nos trajo grandisimas calamidades : el jaasenismo y el enciclopedismo, la centralizacion y el cesarlsmo administrativo, manifestados con hechos tan brutales, e inconcebibles casi, coma la expulsion de 1ns jesuitas, la ruina compléta de nues- Iras libertades provinciales, que, a lo menos en la forma, habian respetado mucho mas los reyes austriacos. Torciose ^completamente el espiritu de la civillzacion espafiola, torcimiento que dura aûn por desgracia. No se combatio yapor el catolicismo, sino por elpacto defamilia; mudo de caracter la llteratura, alterose radicalmente la lengua. El saato Oficio, una de nuesiras mas espa£U>las y castizas institaciones sigulo la universal decadencia. » — Ciencia espaiiola, t. II, p. 94.

(2) Le P. Sarmiento fut consulté par un savant sur l'opportunité d'une traduction d'un ouvrage protestant intitulé Les Actes de Leipzig» 11 le dissuada d'entreprendre ce travail, ci qui serait profitable au public, mais pourrait lui « nuire à lui-môme ». — « Il ne m'écouta pas, ajoute le sage bénédictin, il « commença à traduire et à imprimer et il ne tarda pas à voir le pétard c auquel il s'était exposé pour n'avoir pas écouté ce que je lui disais. » Y presto experimento el pelardo a que se habia expuesto por no haber oido lo que le dixe, (Semanario erudilo, t. V, p. 129).

(3) Menendez y Pelayo, Ciencia espaiiola, t. Il, p. 6i.

(6) Id. ibid., 1. 1, p. 14.

a^i l'eSPAGNB DB l'ancien RtolMS

La vente des ouvrages étrangers était interdite en principe en Espagne. Un exemplaire de chaque ouvrage devait être remis au Conseil de Gastilie, qui délivrait ou refusait le visa (1). Et cette prohibition paraissait chose si juste et si excellente que le roi la renouvelait encore le 8 juin « 1802 : L'expérience ayant prouvé que le zèle infatia gable des ministres du Saint-Office ne suffit pas à conn tenir les irréparables préjudices que cause à la religion « et à l'Etat la lecture des mauvais livres, parce que la « multitude de ceux qui s'introduisent en Espagne des « royaumes étrangers et l'insatiable avarice des libraires « rendent leurs efforts à peu près inutiles sur ce point si « important (2). »

Les ouvrages de Rousseau étaient défendus sous les peines les plus sévères, même pour ceux qui étaient munis de licences (3). Un commissaire de marine fut inquiété en 1803 par rinquisition de Gadiz pour avoir possédé des œuvres « de l'impie Voltaire » (4). Un étudiant d'Alcala fut dénoncé en 1798 pour avoir eu en sa possession les œuvres « du perfide Tamburini », suspect de joséphisme (5). VEsprit des lois de Montesquieu est défendu. Les Institutions ecclésiastiques de Fleury sont prohibées (6), ainsi que son Discours sur r histoire ecclésiastique. Ellies Dupin, suspect de jansénisme, Jean Opstraet, contraire à Tinfaillibilité papale, sont interdits (7). V Encyclopédie a les honneurs d'une proscription générale (8). Toutes les publications relatives à la Révolution sont arrêtées aux frontières. La France libre^ les Droits et les Devoirs de thomme^ le Catéchisme français pour les gens de campagne, la Constitution française sont saisis (9). On va jusqu'à confisquer des gilets ornés de

(1) Nov. Rêc, VllI, XVI, i. — 8 juiUet 1502 ; — id., 31. l*' jaiHet 1184. (2)Nov, il«c.,VIll,xvi. 32.

(3) Arch. hist. nac. de Madrid. -^ Inquisieion de Toledo, Leg. S, n« 2.

(4) Id. ibid. Leg. 190, n* 2.

(5) Id. ibid. Leg. 190, no 20.

(6) Id. ibid. Leg. 190, n* 28.

|7) Id. ibid., no 14.

l%)Nov, Rec, VUI.xvi, 31. - 21 juin 1784.

(9) Id., VIII, xvin. notes 11, 12, 21.

dessins représentant un cheval sans selle ni bride avec le mot liberté en exergue (1). On défend même certains ouvrages contre-révolutionnaires^comme les Mémoires pour setmr à thistoire du jacobinisme de l'abbé Barruel (2) et la Persécution de r Eglise et du clergé de France au temps de rassemblée nationale (3). On prohibe nombre d'ouvrages scientifiques comme \q Journal de physique de Paris (4), le Cours de géographie de Mentelle (5), la Géographie mathématique ^ physiqite et politique de toutes les parties du monde ^ le Traité élémentaire de géographie astronomique^ naturelle et politique (6), V Histoire de la décadence et de la chute de [empire romain de Gibbon (7). Les motifs de la prohibition sont parfois puérils. Le gouvernement espagnol, prévenu par la police française, empêche pendant plusieurs années la mise en vente à Paris d'une traduction française d'un voyage en Espagne de M. Clarke, chapelain de Lord Bristol. La raison en est que le roi Charles III y est qualifié de « Nemrod de son siècle )i et accusé « d'avoir fait des souliers ». L'auteur n'a pas compris non plus « que si une « partie des provinces méridionales do l'Espagne ne sont « pas aussi industrieuses que les Catalans, cela ne vient que « de la chaleur excessive du climat ». L'auleur a osé écrire « que tous les encouragements que donnait le roi Ferdi- « nand VI à l'industrie ressemblaient à une pluie qui tombe « dans un désert aride, où ni semences ni racines ne pourront « jamais prendre » (9).

Telle était la fureur des bien-pensants qu'ils allaient parfois traquer les mauvais livres jusqu'au delà des fron-

(1) Soi). Rec, vin» XVIII, note 16.

(2)Id.,note 17.

(3) Id., note 23.

(4) NoD. Rec, VllI, xviii, 12. — 9 déc. 1791.

(B) Archives des affaires étrangères à Paris. Espagne» t. 666, f» 414.

(6) Nov. Rec.t VIII. xviu, note 28.

(1) Archivo hisl. nac, Inq. de Toledo. Leg. 15, n» 2.

(8) Etal présent de l'Espagne et de la nation espagnole, ou Lettres écrites à Madrid, pendant les années 1760 cM761, par le Rev, Edouard Clarke. Traduit de TangloLS» Paris, Veuve Duchesne, 1770, 2 vol. in-12.

(9) Arch. gen, centr. d' Alcali, Estado, leg, 3,559.

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tières, et menacer les marchands étrangers des rigueurs de la loi espagnole (1).

Les auteurs nationaux n'étaient pas mieux traités. Au début du dix-huitième siècle il en coûtait moins d'écrire un ouvrage que d'obtenir la permission de le faire imprimer (2) et la législation resta toujours très sévère. Il était défendu d'écrire sur le commerce, Tindustrie et les monnaies, sans la permission de la Junte de commerce (3)^ sur les colonies, sans Tautorisalion du Conseil des Indes (4), sur la médecine, sans une licence du Protomedicato (5), sur la géographie des frontières, sans l'agrément de l'Académie de l'histoire (6). Il fut absolument interdit de rien publier en matière politique ;7). On défendit même de réimprimer les traités de paix ou autres documents diplomatiques, déjà publiés en vertu d'une autorisation royale (8). Aucune traduction littérale des offices d'Eglise ne put être publiée sans une autorisation spéciale du roi lui-même (9).

Les permis d'imprimer étaient délivrés par le Conseil de Castille (10) pour l'Espagne et en Navarre par le Conseil de Navarre (11), après avis conforme du censeur royal. Le manuscrit, coté et paraphé au greffe de la Chambre de gouvernement du Conseil, ne pouvait plus être modifié, sous peine de confiscation et de bannissement de l'imprimeur (12). La police de l'imprimerie, d'abord attribuée au Juez de imprenlas^ et à des subdélégués spéciauxélablis dans les grandes villes, fut donnée en 1768 aux corrégidors et aux régents

(1) Mangourit, premier secrétaire d'ambassade, vit un commissaire espagnol rechercher chez un libraire de fiayonne une Vie de la reine (VEspagne et le menacer d'un procès. — Lettre au citoyen ministre des relations extérieures^ 12 ventôse an IV. Aff. élrang. Espagne, t. 639, f«> loi.

(2) Ferrer del Rio, Hist. de Carlos 111% t. 111, p. 214. (3; Nov. Rec, VIII, xvi, l.j. — 1135.

^4) Id., VllI, XVI, 16. - 1800.

(5j Id., VIII, XVI, 20. — 1757-1778.

(6) Id., VIII, XVI, 21. — 1778.

(7) Id., Vni, XVI, 17. — 1745-1762.

(8) Id., Vin, XVI, 18. — 1795.

(9} Id.. Vlll, XVI, 33. — 1785.

(10) Id., Vllï, XVI, 12. — 1712-1752.

(11) Id., Vlll, XVI. 30. — 23 août 1783.

(12) Id., Vlll, XVI, 22, art. 2. —27 juillet i752.

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des Audiences et des Chancelleries (1). L'imprimeur qui éditait un ouvrage quelconque sans la permission du Conseil était puni de six ans de bannissement et d'une amende de 2.000 ducats (2). En 1805, on rétablit la juridiction du Juez de imprentas ; nommant lui-même ses subdélégués, il exerça une véritable dictature intellec* tuelle(3).

Quand un auteur avait été assez heureux pour obtenir du Conseil son permis d'imprimer, le danger ne faisait proprement que commencer pour lui. Le Juez de imprentas recevait toutes les plaintes formulées contre lui (l), et Tlnquisition, qui n'avait pas le droit de délivrer Vhnprimatur^ guettait le livre au sortir des presses pour l'arrêter. Le Mémoire de Macanaz sur les droits de la couronne (5) fut condamné par l'inquisiteur général cardinal del Giudice, et prohibé, le 15 août 1714, à la grand'messe, dans toutes les églises de Madrid, sans même que le roi eût été prévenu (6). V Histoire civile du P. Belando, dont les deux premiers volumes avaient reçu l'approbation du roi, fut arrêtée par la suite, parce que le Père avait loué le Mémoire de Macanaz (7). Le Fray Gerundio du. P. Isla fut saisi moins d'un mois après son apparition (8). Le 4 avril 1750, l'alcalde de cour, D. Ignacio de Horcasitas, brûla à Madrid la Vérité toute nue de César Digner, les Lettres de D. Juan de Palafox au P. de Rada^ l'ouvrage intitulé Plan du Paraguay et un prélendu Mémo-rial du P. général de la Compagnie de Jésus à Sa Sainteté. Ces livres étaient condamnés comme « très préjudiciables, p ernicieux et du plus grand scandale contre Tordre sacré « de la Compagnie de Jésus, si digne de respect, si utile, si

(1) Nov. Rcc, VIIT, XVI, 27. — 8 juin 1769.

(2)Id., VUI, XVI, 22, art. 1.

(3) Id., VIII, XVI, 41. — 11 avril 1805.

(4) Id., VIII, XVI, 31.— 29 nov. 1783.

(o) Pedimenlo del fiscal gênerai D... sobre abusos de la Corle de Roma y «us remedios.

(6) Laruente, UisL de Espana, t. XIII, p. 227.

(7) Llorente, Uist. de iinq., t. IV, p. 45.

(8) Gaudeau, Fray Gerundio, ch. xii. II avait paru le 22 février et fut saisi le 20 mars 1758.

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« bien méritant de l'Eglise » (1). Quelques années plus tard, on condamnait les apologies de la Compagnie de Jésus (2).

Les ouvrages les plus étrangers en apparence aux matières politiques ou religieuses tombaient sous le coup de la censure inquisitoriale. Le P. Feyjoo ne dut qu'à la faveur royale de ne pas être arrêté dans la publication de son Théâtre critique. Le Prince de la Paix ayant fait commencer par le bibliothécaire Blanco, son compatriote et son protégé, la publication du Codex emilianensis, le plus ancien recueil des canons de l'Eglise espagnole, on mil tout en œuvre pour arrêter le travail, sous prétexte qu'il y était parlé de Télection et de la déposition de certains rois Goths, et Touvrage ne parut qu'en 1820 (3). Les Caprices de Goya faillirent brouiller l'artiste avec le Saint-Office. Le roi coupa court à toute recherche en déclarant que Goya les avait dessinés par son ordre (1797).

Que signifiaient, avec de pareils procédés, les mesures que Ton prenait pour fomenter l'industrie typographique ? On exemptait de Talcabala le papier, les livres et le parchemin destiné à la reliure (4). Le Conseil renonçait à fixer lui-même le prix de vente des livres (5). On fermait les imprimeries des couvents. L'imprimerie royale se développait et possédait en 1780 quinze variétés de caractères, 6.600 poinçons et 8.000 matrices pour la fonte, exécutées par les graveurs Gil et Sepulveda (6). Mieux eût valu moins de luxe et plus de liberté.

Aux Indes, l'arbitraire était encore plus insolent. Un Journal d'u?i voyage à Vancieune Californie^ imprimé à Mexico en 1769, fut confisqué avant d'avoir paru (7). Saint-Domingue

(1) D. Juan de Palafox, Carias y obras, p. 55.

(2) Nov. Rec.y VIII, xviii, o. — 3 oct. 1169.

(3) Coxe, L'Espagne sous les Bourbons^ t. IV, p. 311. — La liste des livres prohibés se trouve dans V Indice ultimù de los libros prohibidos y mandados expurgar para todos los reynos y senorios del calolico rey de las Espanas el seFior D, Carlos /K. Madrid, 1190, in-4«.

^4) Edits du 29 oct. 1120 et du 9 déc. 1135. — Gallardo, Renias de lacorona, t. II. p. 41.

(:>) Nov. Rec, VIII, XV, 5. - 1166-1804.

(6) Ferrer del Rio, Hist. de Carlos in\ t. IV, p. 545. (1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne^ t. II, p. 264<

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avait une imprimerie, mais elle ne servait qu'à l'impression des documen.ls administratifs (1). Le rédacteur de la Gazette de Guatemala s'était proposé d'écrire un article sur les diverses formes de gouvernement des peuples européens, et avait fait appel aux conseils de tous les hommes d'idée. Un Guatémalien lui répondit « qu'il n'y en avait jamais eu dans « ce pays et qu'il n'y en aurait jamais » (2).

On arrive ainsi à comprendre le Pourquoi oui et le pour^ quoi non du P. Sarmiento et à admirer Théroïsme de ceux qui s'aventurèrent à écrire dans un pays oîi la vue d'un livre nouveau semblait mettre en fureur prêtres et magistrats. Il fallait être réellement fou, ou possédé de la passion du vrai, pour courir de gaité de cœur au-devant de pareils dangers. Ce n'est pas un mince honneur pour les penseurs espagnols du xviii' siècle d'avoir élevé la voix au milieu du mortel silence que la terreur avait fait planer sur leur pays.

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