VI. — Sciences naturelles
C'est assurément dans le domaine des sciences naturelles que les Espagnols du xviiio siècle ont laissé la trace la plus profonde. Ces sciences d'observation, dont Tobjet est toujours concret, et qui demandent surtout de Tordre, de la patience et de la mémoire, paraissent mieux convenir au tempérament national que les spéculations abstraites des mathématiques ou les longues méditations que suppose Tétude des sciences expérimentales. L'Espagne a compté quelques-uns des botanistes les plus laborieux et les plus savants du xviii* siècle.
Le gouvernement s'intéressa lui-même au développement des sciences naturelles. En 1755, D. José Quer organisa à Madrid le Jardin du roi. Charles III attacha deux professeurs à cet établissement, et fonda des prix pour les meilleurs élèves (3). D'autres jardins furent créés à Cadiz, à Pampelune, à Barcelone et à Saragosse (4). Godoy établit un beau jardin d'essai à San Lucar de Barrameda, Mexico eut aussi son jardin botanique, dirigé par le savant professeur D. Yicente Cervantes (5).
Le Cabinet royal d'histoire naturelle avait eu pour premier fonds les collections d'un savant péruvien, Davila, qui les avait vendues à Charles III (6). Enrichi par Bowles, il constituait à la fin du xvni* siècle un très beau musée scienti^
(1) Menendez y Pelayo, Ciencia espanola^ t. Il(, Ciencias fUicas.
(2) Godoy. Mémoires^ t. II, p. 300.
(3) En 1804, le Jardin botanique occupait : 1 professenr administrateur -^ 1 élères — i dessinateur — 1 premier jardinier — i premier botaniste, 1 second botaniste et 1 dessinateur peintre s*occupant de la publication de la Flore du Pérou et du Chili. — Guia de forasteroê, 1804.
(4) Goxe, L'Espagne sous les Bourbons, t. VI, p. 191.
(5) Humboldt, Essai sur la Nouvelle' Espagne, t. I, p. 42'}.
(6) Goxe, op. cit, t. VI, p. 199.
fique. Les échantillons d'or, d'argent et de pierreries représeotaient une valeur intrinsèque considérable ; on y voyait 40 émeraudes superbes, enchâssées dans un seul bloc de ciment. Il était dirigé par deux savants de valeur, D. Eugenio Yzquierdo et D. José Glavijo, traducteur de BuÉFon et de Lacépède (i). Il s'ouvrait au public tous les lundis et jeudis (2).
Un Laboratoire de minéralogie, dirigé par D. Christian Herrgen, complétait Tensemble de ces instituts d'histoire naturelle.
Le gouvernement envoya des savants en mission pour dresser l'inventaire des richesses végétales de l'Espagne et des Indes. Leurs travaux représentent le titre le plus solide de la science espagnole au xviip siècle.
D. Miguel Barnades décrit plus de 2.000 plantes d'Espagne, dont 300 inconnues avant lui (3). Don José Quer y Martinez publie sa Flore Espagnole (4), D. Antonio Cavanilles ses Leçons de botanique (5), D. Ignacio de Asso étudie la flore d'Aragon, Cavanilles l'histoire naturelle du royaume de Valence, D. Mateo Aymerich celle de Catalogne, Serra y Ferragut celle de Majorque, D. Gaspar Casai celle des Asturies, D. Andres Cornide celle de Galice (6). Après les études de détail et les monographies régionales viennent les ouvrages théoriques et les travaux d'ensemble. D. Antonio Palau y Verdera commence la rédaction de ses Principes de Botanique^ que la mort viendra interrompre. Le pharmacien D. Casimiro
(1) Ferrer del Rio, Bist. de Carlos ///o, t. IV, p. 495.
(3) Townsend remarque cependant que la classification laissait beaucoup à désirer.
Les fossiles étaient trôs confusément rangés, la collection de Tétain était très incomplète, les doubles étaient trop nombreux ; quelques méprises étranges avaient été commises : 2 grenats dodécaèdres figuraient parmi les cristaux d'étain. — Townsend, Voyage en Espagne^ t. I, p. 217.
(3) Spécimen ftorae hispanicae,
(4) Flora espanola, Madrid, 1762, 4 tom.» — augmentée de trois autres volumes par Ortega.
(5) Descripcion de las plantas que D, Antonio José Çabanilles demostro en las lecciones publicas del ano 4801. — Icônes et descripliones planlarum quae aut sponte crescunt, aut in hortis hospitantur, 1791-1801, — 6 vol., 712 plantes décrites.
(6) Cf. Sarmiento, Bistoria natural de Cktliciat 1762, 4 tom. in f«, ms.
260 l'espagnb de i/ArfciBif régime
Ortega, boticario mayor du roi, élève de F Université de Bologne, écrit ses Fondements de la botanique ^%di Philosophie botanique linnéenne^ et publie par ordre du roi son Cours élémentaire de botanique,
D. Fernando de Norona fait un voyage à l'île de Java (1786) (1). D. Antonio Pineda, D. Luis Née, D. Tadeo Haenke, visitent en 1789 l'Amérique méridionale, la Nouvelle-Espagne, les Philippines, les Mariannes et l'Australie. D. Ignacio de Molina étudie la flore du Chili, et s'adonne surtout à la recherche des plantes utiles aux arts, à la médecine et à l'économie domestique (2).
D.HipolitoRuizetD.JoséPavonpassentonze années auPérou et en rapportent leur grand ouvrage, encore aux trois quarts inédit, sur La Flore du Chili et du Pérou (3), avec les magnifiques dessins de l'Américain Echeverria. D. José Gelestino Mutis écrit l'Histoire des Palmiers et condense dans la Flore de Santa Fé de Bogota le fruit de quarante ans de recherches et d'observations. Humboldt l'appelle un des plus grands botanistes du siècle (4). D. José Mariano Mocino étudie la Flore du Guatemala. D. Martin Sessé compose une F/or^meortVram^ encore inédite, comprenant 1 .400 dessins de plantes. D. Vicente Cervantes est le premier professeur de botanique du Mexique.
Les autres sciences naturelles ne furent pas, à beaucoup près, cultivées avec le même succès. Cependant, on peut citer les belles études zoologiques de D. Félix de Azara au Paraguay (5), les Observations géologiques faites par ordre du roi dans les Alpes par D. Antonio Gimbernat et les Eléments d' Oryctognosie (minéralogie) de D. Manuel Andres del Rio.
(1) Sa relation est conservée au Muséum d'Histoire naturelle de Paris. — Menendez y Pelayo, Ciencia espanola, t. III, Botanica,
(2) Son livre fut traduit en français et en allemand, GavanilleB, Observaciones, p. 68.
(3) Prodromus florae peruviensis et chilensis, Systema vegeiabUium Florae peruvianae et chilensis (i798-i802), 12 vol. manuscrits. Trois volumes seulement ont été publiés. Menendez y Pelayo, op. cil.
(4) Humboldt, Essai sur la Nouvelle-Espagne^ 1. 1, p. 428. Cf. la monographie de D. Federico Gonzalez Suarez. Quito, vers 1888.
(5) Apuntamientos para la historia naiural de los quadrupèdes del Para» guay y Rio de la Plata. Cet ouvrage fut traduit en français par Moreau de Saint-Méry, Rehfnes, VEfpagne en iSOS, t. I, p. 220.