‹ L'Espagne de l'ancien régimeChapitre 36 sur 90 · I. — La tradition nationale au diz-hoitiàme sièole · texte numérisé non relu

I. — La tradition nationale au diz-hoitiàme sièole

Dès le règne de Philippe IV, la littérature du siècle d'or avait versé dans le cultisme, mis à la mode par D. Luis de Gongora (1561-1627) et exagéré par ses disciples. Cette terrible maladie littéraire sévit en Espagne plus longtemps que partout ailleurs. Tournant sans cesse dans un cercle d'idées de plus en plus étroit, les auteurs s'évertuèrent à varier la forme et rivalisèrent d'étrangeté et d'extravagance, jusqu'à mériter cette boutade de Lope : « Tu entends, Fabius, « ce que je viens de dire ? — Comment I si je l'entends ! — « Tu mens, Fabius, car moi, qui le dis, je ne l'entends « pas. »

(( Bien que la langue espagnole ait beaucoup moins a changé que la nôtre depuis trois siècles, on ne trouverait (( peut-être pas aujourd'hui en Espagne un savant capable « d'expliquer d'un bout à l'autre tel ou tel roman du com- « mencement du xvii® siècle ; le vaste et charmant répertoire « dramatique de Calderon, de Lope, de Tirso, d'Alarcon et « de Moreto ne contient plus que des pièces inintelligibles « à la presque totalité du public de nos jours (1), »

L'influence cultiste se fit sentir pendant presque tout le xvm^ siècle, de plus en plus pauvre d'idées, de plus en plus bizarre ou choquante en la forme.

A ne considérer que le nombre des auteurs et des œuvres, il semble qu il existe toujours une littérature castillane. Les

(1) H. Peseux-Richard, L^8 nonadas de M. Àlfredo Calderôn, Revue hispaiii(iue, t. IV, p. 120.

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poèmes épiques en sept, douze et vingt-deux chants surgissent de toutes parts (1). Les dramaturges abondent. Cent cinquante poètes et cinq poétesses concourent en 1727 aux joutes poétiques célébrées en l'honneur de saint Louis de Gonzague et de saint Stanislas Kostka (2). Certains versificateurs possèdent une facilité qui tient du prodige. Fray Juan de la Concepcion dicte à six ou sept secrétaires autant de pièces sur des sujets divers et dans des mètres différents. Tout en récitant une pièce de vers, il en écrit une autre sur un autre sujet et dans une autre mesure (3). La plupart de ces virtuoses sont oubliés et méritent de l'être. Ceux qui sortent de la foule des Copieras vulgaires n'ont guère été qbe des gens d'esprit, habiles à trousser un dizain, ou à bourrer un sonnet de subtilités et d'extravagances. Leur art est de pure convention, tout en mots, et pousse jusqu'au grotesque le mépris de toute règle et de toute raison.

Un prêtre, D. Juan José de Salazar y Hontiveros, compose une parodie des célèbres décimas du drame de Calderon, La vida es sueTio, sur un de ses amis atteint d*une maladie honteuse (4).

D. Eugenio Gerardo Lobo voit dans la cathédrale de Salamanque « une œuvre de rhétorique, dont chaque pierre

(1) D. Francisco Botelho Moraes Vasconcellos, El nuevo mundo^ Barcelona, 1701, in-4o. " Alfonso o fondaeion del reino de Portugal, 1712-16-31 et 37. Salamanca.

El R. P. Fray Pedro deReynosa, S»» Casilda, Madrid, 1727, in-4«.

D. Pedro de Peralta Barnuevo, Lima fundada, Lima, 1732, iQ-4«.

El marques de Lazan, Melrica historia sagrada, profana y gênerai del mundOf sus très primeras edades sobre el libro del Genesis, Zaragoza, 1734, in 4».

D. Miguel de la Reyna Zevallos, ^a elocuencia del silencio^ Madrid, 1738, in 4*.

D. Alonso de Solis Folch de Cardona Rodriguec de las Varillas, condede Saldueîia, El Pelayo, Madrid, 1754, in 4».

(2) D. Leopoldo de Cueto, Bosquejo hislorico-crilico de la poesia caslellana en elsiglo XVllI. Biblioleca de autores cspafioles, Madrid, Rivadeneyra, in-4% t. LXI (10 de los poêlas liricos del siglo XVIII, p. xv. — Fitzmauricc Kelly, Historia delà lileratura espanola, Madrid, 1901, in-4o, p. 466.

(3) Cueto, op. ci7.,p. un.

(4) Cueto, Bosquejo, p. xiv, — M. Filzmaurice Kelly le représente comme un auteur de saletés dans le genre de Swift, Hist. de la lill., p. 466.

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est un cantique ». Il appelle la coupole « une prosopopée » et i'église lui apparaît comme « une synecdoche de Tart (1). »

Le marquis de Castell dos Rius, vice-roi du Pérou, tient bureau d*esprit dans son palais de Lima, et s'ingénie avec ses amis à célébrer les dames de sa cour dans une suite de couplets dont le dernier vers doit être un titre de comédie (2).

D. Gabriel Alvarez de Toledo appelle le sang du Christ « un moût sacré » et vante l'aumône comme la plus avantageuse des spéculations financières : « La main du men- « diant est un champ fertile, et le grain d'or que renferme « cette main est une moisson, qui trompant la faux déspo- « tique (du Temps ?) remplit, féconde, les granges em- « pyréennes (3).

D. José Antonio Porcel, très admiré de son temps, est gangrené de cultisme. Il appelle les ormes « les verts joyaux de la plaine ». Les bras de Vénus sont pour lui « des pampres de cristal ». Une nymphe qui chante lui semble a une belle lyre d'ivoire vivant (4). »

D. Blas Nasarre paraphrase le Pater et compare Jésus- Christ à un médecin « qui se saigne lui-même pour guérir son malade (5). »

D. Agustin de Montiano y Luyando chante la goutte dans les vers les plus plats qui se puissent imaginer (6).

(1) Cueto, op» cit.y p. XVI.

(2) Gueto, op, cit,, p. XXX.

(3) Gueto, op, cit., p. xxxv.

(4) Gueto, op. cit.y p. lxxiv.

(5) Gueto, op. cit.f p. LxxxY.

(6) Id.» p. Lxxxiy. — Tu, de humor engendrada,

Acido venenoso, La parte insultas ménos defendida...

Hasta los pies te abates

Gon. mascara traidora Del que intentas poner en tus cadenas,

Mas quando le combates

Gon mâno vencedora Los delicados neryios y las venas ;

Gontal rigor y penas

Le ligas, que no atina A desatarlos, no, la medicina.

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Et ce sont encore là les gens les plus habiles, les plus instruits et les plus sages. D'autres se perdent dans le pur galimatias (1), ou se confondent avec les chansonniers po-* pulaires, les faiseurs de complaintes sur les condamnés à mort, les auteurs de romances pour les aveugles, ou de pronostics pour almanachs.

Cependant, de ce fumier d*Ënnius surgissent de loin en loin quelques fleurettes, quelques plantes sauvages, au feuillage exubérant, au parfum acre et pénétrant. La plaisanterie gracieuse, le cruel persiflage, la satire endiablée restent les produits les plus francs du Parnasse espagnol.

D. Francisco Benegasi y Lujan définit Tamour : « Une « conserve, d'un sirop si savoureux que Teau en vient à la « bouche. Avalez-la ; c'est de la cendre chaude. C'est une « douceur qui nourrit, c'est de la confiture d'Oporto. A « beaucoup il donne la vie, il en a tué bien davantage » (2).

D. Juan de Rojas avoue préférer pour femme une jolie niaise à une laide spirituelle : « Et si quelqu'un s'avise de « reprendre ma sottise, je lui dirai qu'il raisonne en bache- « lier et que ma femme n'a pas besoin d'être docteur d'Uni- « versité (3). »

D. Eugenio Gerardo Lobo parle en vrai soldat : « Y a-t-il « chose plus louable pour un homme de goût que de quitter « le lieu où on s'aime pour courir au lieu où Ton se tue ? » — Il plaide avec chaleur la cause du militaire devant le civil, déjà enclin à la raillerie : « La faim, la soif, la fatigue, « chaque instant est homicide dans l'armée espagnole. Le « fer, le plomb fulminant sont encore les moindres périls qui « menacent notre vie. Si tu jouis de tes biens,, si tu goûtes « en amant Tamour de ton épouse chérie, tu le dois à ces

(1) Pour célébrer Tarrlyée de Charles III en Espagne, Perez Reinante écrit: La folla astrologica que se représenta en el leatro de Europa por los planelas y siglos, formando el piscator del afio i760, y alegoricamente traiando en ella la feliz influencia del reinado de nuestros catolicos monarcas^ distribuida en cuatro jornadas, con un diario divei^lido en dtcimas y los sucesos politicos y militaires en los cuartos de sus lunaciones» — Cité par Ferrer del Rio, Hist. de Carlos III^, t. IV, p. 336.

(2) Gueto, BosquejOy p. xxi.

(3) Id. ibid., p. xzzi.

« soldats que tu blâmes. Tu les aimeras quand tu les ver- « ras de près (1) ». En vrai Espagnol, il déteste les Français et Tavoue sans façon : « En rentrant (au pays) deux habillés « de soie me souhaitèrent la bienvenue, etmon habitude des « Français me fit entendre leur langage (2). »

Le P. Butron prétend « que la France dit tantôt oui et tan- « tôt non et que son esprit ressembla toujours à un grelot ». 11 pense « que la mer peut bien baigner la Galice^ mais ne « pourra jamais la nettoyer ». Il consacre à la gloire de Soria ce piquant dizain: « Cité terreur des Romains, Scipion « te combattit, mais ne voulut jamais te prendre... de peur « de se salir les mains. Gomme le phénix — ou comme les « vers — les gens de Soria se bâtirent une tombe honorable. « Ils brûlèrent leurs champs, ils brûlèrent leur ville. Soria « a toujours été très bonne à brûler (3). »

D. José Joaquin Benegasi y Lujan se moque très spirituellement de la noblesse : (( Le plus ou moins de noblesse, « c'est le plus ou moins d'argent... Celui qui veut Atre marw quis, comte, duc ou chevalier doit tout d'abord avoir soin ce de tout faire à rebours, ne laisser aucun voleur sans pro- « tection et ne faire attention à aucun homme de bien. » — Si on lui ofifre un titre, il recule d'horreur, comme s'il voyait un serpent: « Moi, comte ! seigneur I Moi, comte ! Il n'est c( chose que je déteste davantage. Un homme titré, mais a c'est pour moi presque un poison. J'irais, moi pauvre, m'a- « venturer à être le jouet de la foule ? Car, un titre sans « argent, il n'y a pas de mascarade pareille. Des titres, « nous en voyons assez, nous en avons assez. Il en est à Ma- « drid qui s'admirent et ne sont jamais satisfaits. Il n'est pas « de montagne, de fleur, de nom de famille, de mer, de ri- « vière ou de ruisseau qui n'ait servi à créer les titres que « nous possédons !» Il se moque du grand art et des cultistes : Apollon l'a fait pour le genre joyeux : s'y opposer serait vain. Il lui suffit que le dieu le veuille, il va droit son chemin; il parle le castillan commele parlait son grand-père,

(1) Gueto, Bosquejo, p. nu.

(2) Id. il)id., p. ZLiT.

(3) Id. ibid., p. zltii.

il appelle un boudin un boudin et une corne une corne. Le monde lui apparaît comme une mascarade, une féerie, une comédie, et il se demande pourquoi il serait sérieux là où tout est farce et mensonge (1).

Ce joyeux pessimiste a été dépassé comme satirique par l'impitoyable professeur de mathématiques de Salamanque, D. Diego Torres y Villarroel, qui, malgré ses énormes défauts, reste une des figures les plus originales du xviii* siècle espagnol . « Ses œuvres ont sans doute besoin de nomce breuses corrections, mais il est aussi très certain qu'en « presque toutes règne la liberté. On y voit le peu de cas « qu^il faisait des cérémonies et des vains soucis du monde « politique, son penchant à se moquer des préoccupations « qui mordent d'ordinaire le cœur des hommes. Son style « estnatiirel et coulant, sans ombre aucune de recherche ou <c d'affectation (2). »

On avait voulu en faire un théologien, on avait achevé de Taffoler. Il étouffait dans les prisons d'Aristote et ne savait qu'inventer pour s'en évader : « Je me souviens, dit-il, (( qu'un soir je vis sortir de la grande salle de théologie un « révérend père et docteur, que je regardais d'assez mauvais « œil, parce que c'était celui que j'avais le moins de motifs « de ne pas aimer, et je lui dis : — Très révérend Père, « est-il vrai, oui ou non, que la lumière de la gloire soit toute « la raison d'agir ? — Va-t'en au diable I me répondit-il, tu « es un fou. — Nous sommes tous fous, répliquai-je. Les ce uns le sont en dedans, les autres en dehors. Le destin a « donné à Votre Révérence la folie intérieure, et à moi la folie « externe. Nous différons seulement en ceci que Votre Révé- « rence est un maniaque triste et régulier, et que je suis « un délirant, ami du bruit et du tra-Ia-la. Je voulais dire « que j'étais un Démocrite avoué, et même pis qu'un Démo-

(1) Todo el mundo es mogiganga.

Es tramoya y es comedia ;

— Pues donde estamos de burlas.

l Como puedo estar de véras ?

Cueto, Bosquejo, p. lui.

(2) D. Diego Torres y Villarroel. — El ermitano y Torres, Cité par Cueto, Poetas liricos del siglo XVlll^ t. I, p. 51.

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« crite, car je riais et me moquais de tout, et ce que je fis « ce jour-là passe toute créance. Je tirai des castagnettes de « ma poche eU à la vue des étudiants et des maîtres, je corn- « mençai à en jouer et à danser autour du pauvre moine, qui, « tout honteux, n'eut d'autre parti à prendre que de se réfu- « gier encourant dans une salle qui se trouvait ouverte. Je <( l'y laissai, abasourdi et scandalisé, et m'en fus avec ma « folie rêver à d'autres insanités (1). »

L'humeur tapageuse de Yillarroel détonnait singulièrement dans le milieu pédantesque et compassé des docteurs de Salamanque, qui le détestaient et refusèrent de souscrire à une édition de ses œuvres. Il est resté pour ses compatriotes un sujet d'étonnement et de scandale. D. Vicente de la Fuente rapporte l'histoire que nous venons de conter et ajoute : « Il « était vice-recteur de l'Université! nommé par le Conseil de « Castille ! — Telle Castille, tel Conseil ! »

D. Leopoldo de Cueto lui est plus indulgent. Il le reconnaît pour poète, il dit que sa vie rappelle tantôt celle de Gil Blas, tantôt celle de Cagliostro, et qu'il sut aussi se montrer souvent digne de respect, homme d'esprit et de savoir (2).

Quelque complaisance que l'on ait pour cet enfant terrible, il faut bien avouer qu'il ne saurait être considéré comme un modèle et que l'anarchie littéraire appelait une révolution.

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