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II. — L'influence irançaiee

La réforme pouvait être nationale ou venir de l'étranger.

Nationale, elle l'eût été si l'Espagne eût compté alors quelques grands esprits. Ils seraient remontés aux origines de la littérature et auraient fini par retrouver le vieux génie espagnol, épris avant tout de liberté, fait de simplicité et de gran-

(1) Vida y aventuras.^ Cité par la Fuente, £r«/. de las Vniversidades, t. III, p. 945.

(2) Cueto, BosguejOp p. xxvi.

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deur, alliant à merveille Tenthousiasme et la perspicacité critique (1). Ils Tauraient dégagé de tous les oripeaux dont le cultismc et Tignorance l'avaient affublé et Tauraient restitué en sa primitive majesté.

Les hommes supérieurs qu'eût demandés une pareille lâche ne vinrent pas et la réforme procéda de l'imitation étrangère. Nos auteurs classiques s'étaient proposé « de faire (( passer en notre langue les beautés de la grecque et de la a romaine ». Les néo-classiques espagnols se proposèrent de faire passer en castillan les beautés du français.

Depuis longtemps déjà notre littérature avait commencé d'ôtre connue en Espagne. Lope de Vega connaissait Ronsard, Quevedo avait lu Montaigne. Diamante traduisit le Cid de Corneille en 1658, sous le titre de El honrador de supadre. En 1680, on représenta au théâtre du Retiro un arrangement anonyme du Bourgeois gentilhomme [El Labrador gentilhomère). En 1710, D. Pedro de Peralta Barnuevo lit représenter à Lima deux traductions de Rodogune et des Femmes savantes. En 1713, D. Francisco de Pizarro y Piccolomini traduisit Cinna. En 1716, D. José de Canizares traduisit Iphigénie (2).

L'établissement d'une dynastie française en Espagne accéléra le mouvement. L'Espagne se retourna vers la France. Les princes ne furent ni les uns ni les autres assez instruits, ni assez connaisseurs pour s'intéresser sérieusement aux lettres. Philippe V aima les bâtiments, Fernand VI la musique, Charles III la chasse, Charles IV la chasse et l'horlogerie, les chevaux et les belles armes. Aucun ne fut un prince lettré, mais, par suite des relations qui s'établirent de plus en plus fréquentes et faciles entre la France et l'Espagne, le nombre des Espagnols qui connaissaient notre littérature, goûtaient nos arts et s'imprégnaient de nos idées tendit sans cesse à s'accroître.

Les Espagnols les moins amis de la France conviennent

(1) < El espiritu gallardo, espontàneo y algun tanto indisciplinado que « habîa sido aima nativa y vigorosa de la llteratura castellana. » Gueto, BosqueJOf p. xi.

(2) Fitzmaurice KeUy, Hist. de la lit., p. 465.

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aujourd'hui que dès l'instant où TEspagne cherchait ailleurs que chez elle des modèles littéraires, il était naturel qu'elle les demandât à la France (1 ). Les armes de Louis XIV avaient donné à ce pays la prépondérance politique en Europe, et si la guerre de succession lui avait été onéreuse^ elle n'en restait pas moins la première des grandes puissances continentales (2). Sa gloire intellectuelle était dans tout son éclat. Le

I caractère général de sa littérature lui permettait d'être com-

prise parles honnêtes gens de toutes les nations, tandis que sa clarté et sa belle ordonnance la rendaient plus propre que toute autre à servir de modèle. Au xviu* siècle, la culture française devint vraiment mondiale.

Forner en a très bien vu les raisons : « Les Français, dit-il, (( n'ont pas de philosophes aussi profonds que TAlIemagne « et l'Angleterre (3), ni si universellement érudîts, ni si ingé-

, « nieux, ni si pleins de feu et de grandeur comme les nôtres

I « et les Italiens Mais quand ils prennent à leur compte une

« chose trouvée en d'autres pays, ils en parlent et en écri-

l « vent si bien, ils la traitent, ils la tournent, ils la présentent

(1) Gotarelo y Mori, Marte y 8U época, p. 34-37.

(2) '< Depuis la pair de Vienne, la France était l'arbitre de l'Europe. Ses armées avaient triomphé en Italie comme en Allemagne. Son ministre Villeneuve avait conclu la paix de Belgrade. Elle tenait la cour de Vienne, celle de Madrid et celle de Stockholm dans une espèce de dépendance. Ses forces militaires consistaient en... 130,400 combattants, outre 36,000 hommes de milice ...Elle pouvait mettre 80 vaisseaux de tout rang en mer. Les revenus du royaume montaient Tannée 1740 à 60.000.000 d'écus. h — Frédéric II, Histoire de mon temps. Introd., ch. i.

(3) Forner oublie au moins Descartes. Il partage sans doute le dédain qu affectent encore aujourd'hui beaucoup de savants espagnols pour la phi* losophie française du xviiie siècle.

11 est juste de reconnaître qu'elle ne réussit pas à créer de toutes pièces d'imposants systèmes, comme l'ont fait plus tard Rant et Auguste Comte ; mais elle a eu une grande valeur émancipatrice. Elle s*est entendue à merveille à montrer aux hommes la faiblesse des systèmes auxquels ils avaient été attachés jusque-là.

En plus de cette besogne négative, nos philosophes se sont donné pour tâche de ramener la philosophie du ciel sur la terre et loi ont proposé comme but immédiat le perfectionnement moral de l'homme, en vue de son plus grand bonheur. Considérée à ce point de vue, leur œuvre a été si grande et si féconde qu'il n'en est pas de plus belle dans l'histoire. Us ont été les premiers ouvriers de la liberté du monde.

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c< de tant de manières, ils la prônent avec tant d'adresse et « par tant de chemins, presque toujours si agréables, qu'au « bout de quelque temps ils font croire que cette chose est « de leur invention, qu'ils Tont perfectionnée et faitconnaî « tre à toute TEurope, et en cela ils ne se trompent pas, car « ayant par tous ces moyens rendu leur langue universelle, « et pariant de tout dans leurs livres, l'Europe y prend au- (1 jourd'hui connaissance de tout ce qui se sait dans les « pays mêmes qui fournissent à la France les matériaux de « ses ouvrages (1).

L'influence française prit d'abord la forme d'une mode (2). Il fut de bon ton de savoir au moins quelques mots de français ; on parla une sorte de jargon mi-français, mi-espagnol (3), plus intolérable que l'argot cultiste. La langue se remplit de gallicismes (4).

A côté de ces exagérations et de ces enfantillages, Tinfluence française eut aussi de bons effets. L'étude des modèles français apprit aux écrivains espagnols à écrire simplement.

Le génie castillan s'est pour un instant clarifié au contact de l'esprit français, et le profit qu'il a tiré de sa fréquentation eût été encore bien plus grand, s'il eût marqué autant d'ardeur pour la science qu'il s'est montré curieux de forme et de couleur.

(1) Forner, Reflexiones sobre el modo de escribîr la hisloria de Espafia — Madrid, 1816, ia-SS p. 55.

Cité parColarelo y Mori, Iriarle, p. 33.

(2) « On mangeait, on s'habillait, on dansait, on pensait à la française. • — Quintana, Jntroduccion a la poesia caslellana del siglo XVIII. Cité par Cueto, Bosquejo, p. cii.

(3) a Esto es con el mas grande placer que yo prendo la pluma para aprender de las nuevas de vuestra salud. Madama la marquesa y el pequeno (que esta al vilage con su nutriz y gobernadora) se portan a maravilla. Yo he tenido hoy el honor de acompaiiarla la mas grande parte de la jomada a la mesa, al paseo y ai espectaculo » Lettre plaisante de Gadalso au marquis de Peîlafiel. Revue hispanique, t. 1, p. 302.

(4) Au milieu du aix** siècle, un écrivain vénézuélien, D. Rafaël Maria Baralt, a publié un Diccionario de galicismos qui est devenu classique. — Cf. H. Péseux-Richard, Remarques sur le dictionnaire de Baralt. — Revue hispanique^ t. IV, p. 38.

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