III. — Les Académies et les cercles
La fondation de TAcadémie espagnole fut le signal d'une véritable campagne de réforme, qui mit en jeu tous les moyens de propagande pour agir surTesprit public.
Le créateur de P Académie espagnole fut un grand seigneur lettré : D. Juan Manuel Fernandez Pacheco, marquis de Villena, duc d'Escalona, grand majordome de Philippe V et chevalier de la Toison d'or : « Il savait beaucoup, dit « St-Simon, et il était de toute sa vie en commerce avec la « plupart des savants des divers pays de l'Europe. C'était un « homme bon, doux, honnête, sensé, enfin l'honneur, la proie bile, la vertu même (1). »
11 songea d'abord à créer un institut où auraient été représentées toutes les branches des connaissances humaines (2) ; d'insurmontables difficultés lui firent adopter un projet plus modeste. Dès le mois de juin 1713, il réunissait dans sa maison un certain nombre d'hommes instruits « désireux de travailler en commun à cultiver et à fixer les « mots et les vocables de la langue castillane en leur plus « grande propriété, élégance et pureté » (3j. L'Académie espagnole était constituée. Dès le 3 août, elle publiait une sorte de manifeste et annonçait la publication d'un dictionnaire (4). Le 3 octobre 1714 le roi la déclarait Académie
(1) Mémoires»
i (2) Cotarelo, Inarle, p. 232. Cette idée fut reprise plus tard par Iriartc,
qui remit à Fiorida-Blanca un mémoire étendu sur l'organisation de cette compagnie. Elle aurait compté 26 académiciens scientiGques et 12 lettrés. Son but principal aurait été de traduire les livres les plus utUes parus à l'étranger et de constituer un comité de censure pour les nouveaux ouvrages. Plus tard encore l'idée fut représentée h Godoy. On n'en vint jamais à Texécution.
(3) Nov. iîcc, VIII, IX, 1. — 3 oct. 1114. — Préambule do l'Edit royal de i confirmation.
■ (4) Planta y methodo que por determinacion de Id Academia espanola
I deben obset*var los acadejnicos en la composicion del nuevo diccionano de la
. lengua castellana^ a fin de conseguir su mayor uniformidad. — En MadHd^
en la imprenta real,par Joseph Rodriguez y Escobar, impresor del reynuestro senor, de su Consejo de la Santa Ctmzada y de la Academia espanola. Ano de iîfS,
royale, et lui donnait son premier règlement. Elle devait se composer de vingt-quatre membres, dont un directeur élu tous les ans (1), et un secrétaire perpétuel, faisant fonctions d'archiviste. Le roi accorda à ses membres les privilèges dont jouissaient les personnes attachées au service du palais (2), lui permit d'adopter nn sceau (3), et d'avoir un imprimeur en titre. En 1723 il lui attribua une dotation annuelle de 60.000 réaux (4). En 1735 l'Académie obtint le droit d'imprimer, sans autorisation du Conseil, les ouvrages de ses membres et les travaux publiés en son nom (S).
L'Académie espagnole servit de modèle à deux autres sociétés littéraires, qui s'établirent en province. Dès la fin du dix-septième siècle Barcelone avait eu son Academia de los desconfiados. En 1729, cette vieille institution ressuscita, sous le nom plus moderne d'Académie des Belles- Lettres, et devint institution royale sous Ferdinand VL Le premier volume de ses Mémoires parut en 1752 (6). Séville eut aussi son Académie des Belles-Lettres (1751).
A côté de ces sociétés officielles, beaucoup de réunions particulières, de cercles {tertu/ias) eurent aussi leur part d'influence.
La vogue de ces réunions marque à elle seule le progrès de la sociabilité. — « On vit cesser cette affectation malce heureuse pour ne pas dire ridicule, avec laquelle, par n suite d'idées de grandeur et de distinction mal entendues, « des concitoyens d'une même ville s'isolaient et se séparaient « les uns des autres, s'étudiaient à acquérir, si l'on peut « s'exprimer ainsi, la science de Tignorance et travaillaient « à éteindre leurs propres lumières » (7).
(1) Le premier directeur fut perpétuel.
(2) «Todos los privilcgios, gracias, prerogativas, inmunidades y exenciones que gozan los domésticos que asisten y estan en actual servicio de mi real palacio. » — Nov. Rec, VIll, xx, 1.
(3) 11 représente un creuset au milieu des flammes avec la devise : Limpia^ fija y da esplendor.
(4) Décret royal du 22 décembre 1723.
(.')) Décret royal du 8 mai 1755.
(6) Memorias de la U Academia de Buenos Lelras de Barcelona, t. VllI.
Barcelona, in 4*, 1901.
7) Oraison funèbre de Charles III, prononcée à Séville le 26 janvier 1789 par I
Parmi les tertulias, il yen eut d'aristocratiques comme V Académie du bon gotU^ qui tint ses séances, du 3 janvier ! 1749 au 15 septembre 1751, chez D* Josefa de ZujRiga y
I Castro, comtesse veuve de Lemos, et plus tard marquise de
Sarria. On y rencontrait la fine fleur de la grandesse : les ducs de Médina Sidonia, d'Arcos et de Bejar, les marquis de Montehermoso, de la Olmeda et de Gasasola, les comtes de Salduena et de Torrepalma. Il y avait même des littérateurs : D. Blas Nasarre, D. José Antonio Porcel, D. Ignacio de Luzan, D. Agustin Montiano. L* Académie tenait ses séances dans une magnifique galerie, dont les grilles dorées donnaient sur des jardins ; les murailles étaient couvertes de peintures mythologiques ou allégoriques analogues à tous les genres de poésie. Les statues des Muses et celle d'Apollon contribuaient encore à la décoration du salon, et dans une pièce voisine avait été réunie une précieuse bibliothèque poétique espagnole « oîi Tinédit, ajoute un « académicien, valait encore mieux que rimprimé(l) ».
D'autres cercles, moins somptueusement installés, eurent peut-être une influence plus sérieuse. La tertulia de D. Blas Nasarre fut pendant quelque temps très fréquentée. Après sa mort (1750), ce fut D. Agustin Montiano qui réunit à son tour les beaux esprits; mais sa femme D« Josefa Manrique et sa nièce D* Margarita attirèrent beaucoup de personnes illettrées, et la réunion y perdit de sa réputation (2). Le savant bénédictin Fray Martin Sarmiento recevait tous les jours dans sa cellule du couvent de San Martin, mais sa tertulia devait être plus érudite que littéraire.
La plus célèbre de toutes ces sociétés fut la tertulia de la fonda de San Sébastian, fondée par D. Nicolas de Moratin. Modestement installée au premier étage d'un hôtel tenu par Tltalien Gippini, elle fut réellement et exclusivement littéraire. Le règlement, en un article, défendait d'y
D. José Alvarez SantuUano, recteur de TUniversité, ap. Ferrer del Rio, Bist, de Carlos IW, t. III, p. 238.
(1) Cueto, Bosquejo histôrico cntico^ p. xci (d'après le Juicio lunaiico de Porcel, ms).
(2) Gotarelo, Iriarte, p. 20.
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parler d'autre chose que de taureaux, d'amours et de vers. Elle dura jusqu'à la fin du siècle et compta un grand nombre de membres distingués : le Napolitain Pietro Napoli-Signorelli, auteur d'une Histoire critique des thédtreSy le comte vénitien Giambattista Conti, D. Mariano Pozzi y Franceschi, professeur d'arabe aux Rcales Estudios, D. Ignacio Lopez de Ayala, auteur de la tragédie de Numance détruite, l'élégant abbé D. José de Guevara y Vasconcelos, les historiens Munoz et Cerda, le botaniste Ortega, fin gourmet et bon vivant, des poètes enfin comme Cadalso, Leandro de Moratin et Tomas Iriarte. De tendances très classiques, le cercle de Saint-Sébastien eut des préférences marquées pour la poésie lyrique italienne, considérée avec raison comme plus spontanée et plus brillante que la française ; pour le théâtre, au contraire, le goût français faisait loi (1).
A la même époque, Jovellanos, alors membre du Conseil des Ordres, ouvrait aux littérateurs sa maison de la Carrera de San Geronimo : « On l'aimait autant qu'on le respectait ; '( une parole, un sourire de Jovino étaient la récompense la « plus agréable que pussent alors recevoir l'application et le « talent (2) ».
Deux villes de province, Salamanque et Séville, suivirent avec succès l'exemple de Madrid. Le cercle de Salamanque compta parmi ses membres Fray Diego Gonzalez, D. Juan Meléndez Valdés, D. Gaspar Melchor de Jovellanos (3). A Séville, Vasistente D, Pablo Olavide donna une première impulsion au mouvement littéraire ; plus tard, Forner protégea V Académie particulière des lettres humaines^ et fonda le Courrier littéraire de Séville ; mais plus encore que Madrid Séville se montra réfractaire aux idées classiques. L'Académie était la risée de la ville entière et des bandes d'étudiants suivaient les académiciens par les rues, en les sifflant sans vergogne (4).
A la fin du dix-huitième siècle, Madrid posséda de véri-
(1) Gueto, Dosqiiejo, p cv. — Gotarelo, Iriarte, p. 119.
(2) Gotarelo, Iriarte, p. 227.
(3) Ferrer del Rio, Hist, de Cartos ///o, t. IV, p. 342.
(4j Gueto, Bosquejo, p. clxxxix : d'après D. José Maria Blanco.
tables salons à la mode française, présidés par les duchesses d'Albe et d'Osuna. Héritière des maisons ducales de Bejar, d'Ârcos et de Benavenle, la duchesse d'Osuna pratiquait volontiers les sports violents, aimait la musique, la poésie, le théâtre, présidait la section féminine de la Société économique de Madrid, régissait elle-même ses immenses domaines et donnait des fêtes splendides à son palais de TAlaméda. La duchesse d'Albe rivalisait de grâce el d'esprit avec la duchesse d'Osuna. Les deux grandes dames se mêlaient aux querelles des coteries madrilènes, prenaient parti pour Romero ou pour Costillares, pour la Pepa Figuera ou pour Maria del Rosario et se faisaient parfois chansonner par les tonadilleros^ qu'on mettait en prison pour les punir de leur audace (i).