IV. — Philologie et histoire littéraire
Les académies et les cercles avaient créé peu à peu un milieu littéraire. Les travaux de quelques érudits facilitèrent Tétude de la langue et remirent en honneur la pureté du style.
D'après ses statuts primitifs, l'Académie espagnole devait publier un dictionnaire, une grammaire, une poétique et une histoire de la langue espagnole (2). Elle ne remplit qu'une partie de sa tâche, mais des travailleurs isolés complétèrent son œuvre.
Le Dictionnaire de rAcadémie, appelé communément « le Dictionnaire des autorités », parut de 1726 à 1739 en six volumes in folio. Il était alors le meilleur de tous ceux qui existaient en Europe. Il est encore aujourd'hui d'un inappréciable secours pour les érudits (3). Cet immense ouvrage étant d'un usage incommode, l'Académie en publia un abrégé, dont la première édition parut en 1780 (4). Le marquis de la Ensenada eut un instant le
(1) Gotarelo, Iriarle, p. 233-37.
(2) Ticknor, Ilisl, de la lit, espagnole, 111, p. 219.
(3) Fitzmaurice-Kelly, Hist. de la lit. esp,, p. 464.
(4) Ticknor, liisl de la lit, espagnole, t. 111, p. 276.
projet de faire exécuter un dictionnaire espagnol-latin ; D. Juan de Iriarte, conservateur de la Bibliothèque du Roi, fut chargé des travaux, et rédigea plus de 600 mots, mais Tentreprise fut abandonnnée (1). Au commencement du dix-neuvième siècle D. Pedro Alvarez, chanoine de Baza, s'occupait de la rédaction d'un Dictionnaire de la langue castillane ; quelques cahiers furent perdus pendant l'occupation française, le chanoine parvint à les rétablir, mais en 1823, tout fut jeté au Guadalquivir par des émeutiers (2).
Les académiciens montrèrent très peu d'ardeur pour rétablissement d'une grammaire et se bornèrent à faire paraître en 1741 un petit Traité d'orthographe espagnole (3). En 1745 deux grammaires parurent à la fois, celle deGayoso à Madrid, celle de San Pedro à Valence. En 1771 enfin l'Académie se décida à donner au public la grammaire si longtemps attendue, et qui n'ajouta rien à la réputation de la compagnie (4).
Des travaux philologiques beaucoup plus importants furent entrepris par des particuliers. D. Gregorio Mayans y Siscar (1699-1781) réimprima en 173S les Règles de r Orthographe de la langue castillane d'Antonio de Lebrija ; publia en 1737 le Dialogue de la langue do Juan de Valdés, alors inédit, et donna la même année ses Origines de la langue castillane.
Ferez Bayer étudia en trois volumes in-4° L'origine des mots espagnols tirés de l hébreu, A la fin du siècle, l'Académie elle-même publia le traité de D. Gregorio Garces inti-
(1) Cotarelo, Marie, p. 24 — C'était une entreprise désespérée. Un Français, M. de Séjournant, écuyer, interprète du roi pour la langue espagnole, a publié en 1759 à Paris, chez Jombert, un dictionnaire en deux volumes in-quarto, espagnol-français et français espagnol. 11 donne pour chaque mot espagnol le mot latin correspondant, ou une élégante périphrase dans le goût de celle-ci: i4//î/ercs de senoi^as. — Minutioribus nobilis matronae sumptibus destinata pensio.
(2) Godoy, Mémoires, II, p. 326.
(3) Ortograpa espinola, compuestay ordenada por la R.Academia espanola. Madrid, 1741.
(4) Elle était due en grande partie à D. Ignacio de Luzan. — Cotarelo, Iriarte, p. 232, note 1 .
tulé : Fondement de la vigueur et de [élégance de la langue
I castillane (1).
I Avec les ouvrages de linguistique, parurent les traités
dogmatiques.
En 1737 D. Ignacio de Luzan fit imprimer à Saragosse une Poétique dont l'influence a été considérable sur la littérature espagnole du dix-huitième siècle (2). D. Juan deiriarle reproche avec raison à Tauteur sa sévérité pour Lope et pour Gongora et Toubli qu'il fait de la satire parmi les genres poétiques (3). On lui reproche aujourd'hui d'avoir méconnu le génie espagnol et d'avoir trop voulu « assujettir « la poésie castillane aux règles adoptées par les nations « cultivées )>. Mais sdL Poétique n'en fut pas moins comme le manifeste et le code de la nouvelle école classique et reste, au point de vue historique, un ouvrage capital (4).
On peut en rapprocher, comme ayant contribué aussi à la révolution littéraire : la traduction espagnole de la Rhélo* rique ecclésiastique de Fray Luis de Granada par D. José Climent (S), la Rhétorique de Mayans, trésor d'érudiliou et mine d'exemples de bonne prose (6), la traduction de l'Art poétique de Boileau par Madramany (7), celle de f Art poétique d'Horace parD. Tomasde Iriarte.
A mesure que la vie littéraire se réveillait, les écrivains
I tendaient à se diviser en deux camps. Les uns tenaient
pour « les préceptes en usage chez les nations cultivées » ;
(1) Madrid, 1791, 2 vol. in-So.
' (2) La Poética 6 reglas de la poesia en gênerai y de sus principales especies,
j por D, Ignacio de Luzan Claramunt de Suelvesy Gurrea, entre los académi-
cos e reinos de Palermo llamado Egidio Menalipo. Con licencia. En Zaragoza,
Por Francisco Revilla. A no i7S7.
(3) Diario de literatos, t. IV.
(4) 11 avait emprunté la plupart de ses idées au Traité de la parfaite poésie 1 de Ludovico Muratori, à Vicenzo Gravina, à Giovanni Crescimheni, et surtout j à Rapin, à Boileau et à Le Bossu. Dans Tédition posthume de ses œuvres
(1789), rinfluence française est encore beaucoup plus visible, mais cette exa- \ gération des tendances primitives peut venir de l'éditeur D. Eugenio de
Llaguno yÂmirola. — Fitzmaurice-Kelly, Hist. de la lit. esp., p. 467.
(5) Ferrer del Rio, Hist. de Carlos III^, t. IV, p. 319.
(6) Fitzmaurice-Kelly, op, cit., p. 471.
(7) Cueto, Bosquejo, p. cxxviii. — La traduction du P. Alegre resta manus* crite.
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les autres pensaient, avec D. Antonio Porcel, « que la poésie « est (oute d'opinion et de génie et que le poèlo ne doit obéir « qu*à rinspiralion » (1). Les premiers étudiaient Tantiquité et les littératures italienne et française. Les seconds cherchaient leurs armes dans la littérature nationale, que Ton apprit peu à peu à mieux connaître.
Dans le caoïp des classiques, D. Blas Nasarre y Ferriz (1689 1751) écrit en 1749 une Dissertation sur la Comédie espagnole^ où il attaque avec passion le théâtre de Cervantes. D. Agustin de Montiano (1697-1765) compose A^xm Discours sur la tragédie espagnole et se montre ennemi furieux de Lope. D. Luis José Velazquez de Velasco, marquis de Valdeflores (1722-72), publie en 1754 ses Origines de la poésie castillane^ ouvrage incomplet et entaché de préjugés classiques, où Lope et Cervantes sont fort malmenés, mais qui est écrit dans un slyle excellent (2). Le Père Sarmiento travailla longtemps sur le même sujet, et mourut avant d'avoir achevé son œuvre. En 1775 ses amis firent paraître ses Mémoires pour servir à r histoire de la poésie et des poètes espagnols^ où il se montre plus juste que Valdeflores pour la littérature nationale, mais où il témoigne d'un régionalisme exagéré.
D. Juan José Lopez Sedano commença en 1768 la publication de son Parnasse espagnol^ ou recueil de morceaux choisis des plus célèbres poètes castillans (3), mais il n'avait ni le goût, ni la science nécessaires pour mènera bien une si délicate entreprise. C'était une sorte d'aventurier de lettres, qui, à force d'aplomb et par la protection d'Esquilache, s'était poussé à la Bibliothèque royale et à l'Académie de rilistoire et avait capté la confiance de l'éditeur Sancha. A l'apparition du tome neuvième de sa collection, il eut l'imprudence d'attirer sur lui la critique d'Iriarte, qui lui répondit par son célèbre pamphlet Donde las dan las
(1) Cueto, ibid., p. ci.
(2) Fitzmaurice-Kelly, Hiat. de la lit. esp., p. 473. — Ticknor, HisL de la Ut. esp , m, p. 303.
(3) Madrid, Joaquin Ibarra y Aotonio de Sancha, 1768-1778, 9 vol. in-8".
io7nan{i) et se fit un malin plaisir de relever sans merci toutes les erreurs, toutes les fautes de goût et de langage commises par le malencontreux auteur de la compilation. L'attaque fut si rude et l'insuffisance de Sedano demeura si bien établie que l'éditeur Sancba arrêta les frais et cessa la publication du Parnasse espagnol (2).
D. Tomas Antonio Sanchez se montra très supérieure son devancier dans sa Collection de poésies castillanes antérieures au quinzième siècle. Il ne put la faire aussi complète qu'il l'eût voulu, mais il rappela l'attention sur les vieux maîtres, et les partisans de la nouvelle école en frémirent d'indignation. Forner censura dans un acre libelle la manie de l'antiquaille et de la scolastique, déclara Sanchez en retard de quarante ans sur son siècle et l'appela collectionneur de proverbes et d'anecdotes (3).
Quelques audacieux conçurent dès cette époque le projet d'écrire une histoire générale de la littérature espagnole, dessein prématuré, dont ils ne purent venir à bout, mais qui fut courageusement poursuivi.
Deux moines franciscains du couvent de Saint-Antoine Abbé, à Cordoue, Fray Rafaël et Fray Pedro Mohedano, commencèrent une gigantesque Histoire littéraire cPEspagne depuis ses premiers habitants jusqu'à nos jours (4), qu'ils dédièrent au roi et qui devait comprendre l'histoire des sciences aussi bien que celle des lettres, mais l'ouvrage, commencé sur un plan trop vaste, ne put être achevé ; il renferme quelques dissertations intéressantes, el le dixième et dernier volume s'arrête à Lucain (5).
Un Barcelonais, D. Antonio de Bastero y Lledo, a laissé une histoire inédite de la littérature catalane (6).
Bien plus intéressantes sont les Lettres latines, imprimées à Ferrare en 1776, dans lesquelles le jésuite espagnol
(1) Madrid, Imprenta real, 1776, m-8<>.
(2) Cotarelo, Marte, p. 165-180.
(3) Id. ibid.^p. 394, note 2.
(4} 1766-1791, 10 vol.
(5) A. Ferrer del Rio, Ilist. de Carlos lll^, t. IV, p. 314.
(6) Baiaguer, Historia de Catalufia, t. V, p. 432.
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D. Tomas Serrano répond aux atlaques des deux abbés siciliens Bettinelli et Tiraboschi contre la littérature espagnole . Un autre jésuite D. Francisco Javier Llampillas développa ridée de Serrano et étudia dans seize dissertations substantielles l'histoire de la littérature espagnole jusqu'au XVII* siècle (1).
Gregorio Mayans, dans sa Biographie de D. Manuel Martin^ doyen de l'église dAlicanie^ donna de nombreux et intéressants détails sur les littérateurs les plus distingués du règne de Philippe V (2).
D. Onofre Pratde Saba publia à Rome une bibliographie des œuvres des jésuites espagnols déportés en Italie (3), complétée un peu plus tard par le supplément de Diosdado Caballero à la bibliothèque des écrivains de la Société (4).