I. — La Législation agricole
Dans une contrée où Teau est la richesse suprême, la conservation des forêts aurait dû être l'une des principales préoccupations de TEtat. Les économistes et les hommes politiques l'avaient bien compris, et avaient édicté les lois les plus minutieuses pour assurer le reboisement des montagnes (3).
Le reboisement était à la charge des communes, sous la surveillance du corrégidor ou alcalde-mayor de chaque par-
(1) Dans son livre Los maies de la patina (Madrid, 1890, in-S»;, M. Mallada répartit ainsi les terrains de l'Espagne :
« Hoches entièrement dénudées, 10 %
<c Terrains très peu productifs, soit à cause de l'altitude excessive, soit à cause de la sécheresse, soit à cause de leur mauvaise composition, 35 %
€ Terrains moyennement productifs, manquant d'eau, ou situés d'une manière désavantageuse, ou d'une composition en quelque manière défavorable, 45 %
€ Terrains qui nous font croire que nous somme nés dans un pays privilégié, 10 96
Cité par J. Brunhes, nfrigation, dans la péninsule Ibérique et V Afrique du nord. Paris, 1902, in-8% p. 62.
(2) c L*eau en abondance est dans ces parages le seul véritable engrais de
la terre. » Rochetin, l'Avenir économique de V Espagne, p. 9. J
Les terrains non irrigués portent le nom de secanos, « En secano rien n*est o: assuré, la sécheresse peut tout ruiner et le laboureur être réduit à attendre <x la récolte de Tannée suivante. » — Jaubert de Passa, Voyages en Espagne, t. II, p. 207.
(3) Le titre XXIV du livre VII de la Novisima recopUacion est intitulé : De los montes y plantios, su conservacion y aumento. Il comprend 28 lois. Les provinces basques et la Navarre avaient aussi leur législation forestière. Il n'est pas de question administrative qui ait donné lieu à plus de règlements et de procès «
l'agriculture 3
tido (1). Les municipalités indiquaient au magistrat les terrains à planter et y faisaient semer chaque année au moins cinq arbres par tête d'habitant (2). Tous les ans, au mois de mars, chaque localité remettait au corrégidor un relevé de toutes les plantations effectuées, et si le registre n'était pas présenté en bonne et due forme, le corrégidor faisait planter 10 arbres par tête d'habitant, sans préjudice des autres peines de droit (3). L'accès des semis était interdit aux troupeaux, sous peine de 10 brebis d'amende par 100 têtes de menu bétail, ou de 1000 maravédis par tête de bœuf ou de vache trouvés sur le terrain défendu (4). Il était interdit de brûler les herbes aux environs des terrains ensemencés, sous peine de 1000 maravédis d'amende par pied d'arbre brûlé (5). Des gardes {celadores de montes) élus tous les ans veillaient à l'observation des ordonnances (6), dénonçaient les délinquants aux autorités locales, qui prononçaient une légère amende, ou, dans les cas graves, en référaient au corrégidor (7). Au mois de mai, le corrégidor remettait au Conseil deCastille le résumé générai des opérations de reboisement de son partido, et, s'il ne le faisait pas, il était privé du tiers de son traitement (8). Deux conseillers de Gastille avaient la surintendance des plantations (9), et des inspecteurs royaux parcouraient de temps à autre les districts pour surveiller les progrès du reboisement (10).
La législation provinciale de Guipuzcoa (il) obligeait chaque commune à planter 10 arbres par feuet 3 arbres pour chaque arbre coupé. Chaque village devait avoir sa pépinière
(1) Nov. Rec. VII. XXIV, 14. — Idée. 1748
(2) Id. ibid., art. 7.
(3) Id. ibid., art. 9.
(4) Id. ibid., art. 8.
(5) Id. U>id., art. 23.
(6)Id.ibid., art. 25.
(7) Id. ibid., art. 33.
(8) Id. ibid., art. 37.
(9) Id. ibid., Loi 16.
(10) Id. ibid.. Loin.
^11) Décision des deux commissaires de la Juate de Guipazcoa du 26 sept. 1738. — Ordonnance du 31 janvier 1748, confirmée par Ordonnance royale du 2 juillet 1749. — Guipuzcoano insiruidd, v^ Reglamento de montes.
4 l'espagnb de l^ncien régime
{vivero) et son registre de reboisement [libro de plantio). On ne comptait comme replanté que Farbre repris et ayant poussé au moins trois feuilles {preso en très hojas). Tout arbre manquant au compte légal entraînait pour la commune une amende d'un réal. Pour assurer à la marine royale les bois dont elle avait besoin^ tous les bosquets situés à moins d'une lieue de la mer et un tiers de tous les autres devaient être plantés en arbres de haute futaie, en chênes si on le pouvait [robles bravos) ; les rivières devaient être rendues navigables jusqu'à la mer, et le commissaire de marine de Saint-Sébastien devait visiter tous les deux ans tous les bois de la province.
La Navarre avait édicté en 1757 un règlement général en cinq titres, fort bien conçu. Chaque village aurait sa pépinière, tiendrait un compte exact des arbres existants dans la pépinière, des arbres plantés, des arbres coupés, des amendes prononcées. La loi disait comment établir les pépinières, comment repiquer les jeunes plants, quelles essences |> conviennent aux divers terrains. Elle recommandait de plan-
ter les routes et de créer des promenades auprès des bourgs et villages. Elle défendait de brûler les hjerbes près des bois, de mener les chèvres dans les semis, d'écorcer les arbres ou de les couper sans permission. Le voleur d'arbres I; était puni de 100 livres d'amende (340 réaux) s'il était de
I qualité et de six mois de prison s'il était vilain (1).
I Si toutes ces lois avaient été exécutées, l'Espagne n'eût
i.. été qu'une immense forêt ; mais on faisait remarquer ma-
^ licieusement que les arbres fruitiers, dont le roi no s'était
I jamais occupé, poussaient très bien^ tandis que les chênes
I et les pins, qu'il avait voulu protéger par les lois les plus
*: sévères, ne pouvaient arriver à croître (2).
l Les forêts n'occupaient qu'une très faible partie du soi. 11
yen avait dans les Pyrénées, dans lesAsturies et en Galice. Le reste de la péninsule n'avait guère que de mauvaises pinières, des taillis et des maquis [matorrales). Un officier
(1) Quadernos y Leyes. Loi 54. — Ordonnance de 1757.
(2) Cf. Jovellanos. Informe § 98-105.
L ÀGniGDLTtJRB S
des armées de Napoléon a noté sur son journal tous les bois qu'il a rencontrés le long de sa route d'Arevalo à Villafer. Il traverse près de cette ville une forêt de chênes large de trois kilomètres : aucun arbre n'a atteint sa hauteur naturelle ; tous sont étêtés, les plus hauts n'ont pas 25 pieds ; ils ombragent une pelouse rare, où de nombreux troupeaux de bœufs et de brebis broutent en toute raison (1). Et ce bois est le plus considérable que l'auteur ait vu dans son voyage depuis Arevalo.
Les lois n'étaient donc pas exécutées. Un rapport adressé en 1778 à la province de Guipuzcoa constate qu'à cette date Saint-Sébastien était en retard de 11.956 arbres^ Régil de 2.151, Zarauz de 4.591^ Elgoybar de 1.771, etc. Le rapporteur se plaint de l'extrême négligence et de la mauvaise volonté des communes. Les Passages n'ont pas de pépinière, ne plantent rien et donnent pour excuse que leur terrain ne se prête pas au reboisement ; d'ailleurs ils sont en procès avec Fontarabie et avec Lezo pour la propriété de leur? montagnes (2).
Les paysans ne voyaient dans les règlements forestiers qu'une cause d'ennuis et de vexations. Leurs vieux fuerosleuv donnaient le droit de faire du charbon et de couper du bois sur les montagnes, et ils trouvaient tyrannique qu'onles assujettit à les replanter. Les bergers se faisaient un jeu de lâcher leurs bêtes dansles semis (3). Si, malgré l'incurie du paysan et la dent des chèvres, un bois avait pu y grandir, il fallait le garder contre les déprédations des voisins (4) ; il fallait soutenir des procès, qui pouvaient aller jusqu'en chancellerie (5) ; il fallait subir les visites du commissaire de la marine^ endurer ses tracasseries et sa mauvaise humeur, le laisser marquer les arbres au marteau, demander sa permission pour
(1) Sprangzi, Souvenirs, p. 53.
(2) Junias générales de Guipuzcoa, 1778.
(3) Archives de Guipuzcoa. Sec. II, neg. 17, leg. 46. — 1754. — Charles III finit par permettre d'enclore un tiers des terres vagues pour les replanter. Ferrer del Rio, Hist. de Carlos Hl^, t. IV, p. 168.
(4) Arch. de Guip. Sec. II, neg. 17, leg. 87. — 1787. Gédule royale imposant de nouTelles peines aux danadores de montes,
(5) Id. ibid. Leg. 90,92, 94.
couper un arbre, ne le couper qu'à Fépoque réglementaire, ne le vendre qu'au prix fixé par lui (1).
Quand on n'avait pas d'arbres, on évitait tous ces ennuis. Aussi, malgré les leçons de l'administration, le paysan espagnol persistait-il dans sa haine contre les bois ; c'était pour lui une cause d'humidité et de maladie, un abri pour les oiseaux qui mangeaient sa récolte (2), et l'Espagne allait se dénudant déplus en plus^ avec des eaux folles qui ravinaient les terres, des vents furieux et un climat extrême, comportant des écarts de 50 à 60 degrés entre les températures d'été et d'hiver.
L'eau qu'on ne savait pas retenir sur les montagnes par le reboisement, cherchait-on, du moins, k l'emmagasiner et à la canaliser pour Tirrigation ? Les Arabes avaient été en cette industrie des maîtres dont on n'avait qu'à suivre l'exemple.
Quelques travaux furent exécutés ou terminés au cours du xvm* siècle.
Le canal de Huesca, achevé en 1704, fertilisait 4.000 cahizadas de terre (3). Un Aragonais, D. José Genzor Lopez de Perea, amena les eaux du Gallego dans les terres des Monts de Gurrea (4). Le canal d'Alcira, commencé par Jayme II et achevé par Charles IIT, donna de l'eau à 27 communes (5). Florida Blanca continua le canal dAragon^ creusa le canal d'Amposta à la mer et ceux du Manzanares, du Guadarrama, d'Urgel, d'AIbalate, de Gampos en Castille et de Gampos de Baza en Grenade (6). L'infant D. Gabriel, prieur de Saint- Jean de Jérusalem, fit irriguer les terres de ses domaines de Castille et d'Aragon (7).
Mais ces travaux furent plus d'une fois mal conçus et mal exécutés. Le canal d'Aragon ne put être terminé, le canal de
(1) Jovellanos, Informe, § 98.
(2) « Arboles, pajarros » (Dicton populaire).
(3) Gang. Arg. Die. de hac, vo Pantano de Huesca,
(4) Herranz y Lain, Economistas AragoneseSy p. 46.
(5) Du Rozoir, Description de l'Espagne, p. 167.
(6) Florida Blanca, Compte rendu, § 21.
(7) Id. ibid., § 22.
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Guadarramafut mis hors de service par la ruine d'un de ses réservoirs d'alimentation (1). La rupture du barrage de Lorca prit les proportions d'un désastre public. Construit de 1785 à 1791, il se rompit le 30 avril 1802, entraînant la ruine de 600 maisons, 2 hôpitaux, 1 caserne, 2 couvents et 1 église.
On assure que 6.000 personnes et 24,000 tôtes de bétail périrent dans Tinondation (2).
Alors même qu'ils ne donnaient pas lieu à de si terribles accidents, les canaux étaient loin d'être appréciés par le paysan. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il fallait payer pour avoir dé l'eau, et il allait jusqu'à prétendre que l'irrigation stérilisait sa terre. Jovellanos explique ce paradoxe en homme qui connaissait à fond le paysan espagnol : « Il « faut, dit-il, ouvrir, fermer, nettoyer les rigoles, prendre « et distribuer les eaux, les surveiller ; tout cela c'est du « temps, de la peine et de l'argent. Gomme la terre produit « plus, il faut la travailler davantage, lui donner plus d'en- « grais, par conséquent augmenter le bétail, et retirer au « labour une partie de la terre pour l'appliquer au pâtu- « rage ». Dans toutes ces choses, qui dérangent ses habitudes et troublent ses calculs, le paysan ne voit que des ennuis de plus, et Jovellanos conclut qu'il a presque raison, puisqu'il ne peut se clore, et que Peau qu'il paie, la mois« son qu'il sème sont à la merci du voisin et des troupeaux qui passent (3).
Cette absurde défense de clore les héritages était l'un des plus graves obstacles qui contrariaient en Espagne le développement de Pagriculture : c'était une conséquence de la vie pastorale mal entendue.
L'Espagne possède une superbe raca de moutons, que le climat oblige à de perpétuels voyages. Les troupeaux hivernent en plaine, et passent Pété à la montagne. Avant 1S56
* (1) Goxe, tEspc^gne soxis les Bourbons, t. VI, p. 148.
(2) De Laborde, Itinéraire^ t. H, p. 208. — M. Brunhes réduit le nombre des morts à 608 personnes, d'après le récit d'un témoin oculaire publié par Aymard, Irrigation du midi de f Espagne. Paris, 1864. Le barrage de Lorca a été reconstruit en 1879. Brunbes, Vlrrigation^ p. 102.
(3) JoTcllanos, Informe, % 92-94.
B l'bspagne de l'ancien régime
les propriétaires montagnards [serranos) étaient toujours en guerre avec les propriétaires de la plaine [riberiegos). Pour mettre fin à leurs procès, serranos et riberiegos s'unirent et formèrent une vaste association, la Mesta, qui parvint, à force de sophismes et de cris, à monopoliser les fourrages et à convertir en pâtis les meilleures terres arables du royaume (1).
Les gens de la Mesta {mestehos)^ voulant avoir la route libre pour aller à la montagne ou en revenir, firent défendre aux laboureurs d'enclore leurs champs et se firent reconnaître partout droit de passage et d'abreuvoir (2). La loi leur permit d'acheter l'herbe ou le fourrage suivant im tarif invariable^ qui ne tenait compte ni des bonnes, ni des mauvaises années. Ils purent louer des pâturages et exclure des enchères ceux qui auraient fait monter le prix de location» Ils s'arrogèrent une foule de privilèges illégaux, que le temps légitima (3), et dont le résultat fut de créer un aboniiimble monopole à leur profit.
Cne partie de TEspagne devint un véritable désert : le territoire d'Utrera comptait 21.000 fanégades de terres en friches, celui de Ciudad-Rodrigo 30.000 ; dans le district de Badajoz les vaines pâtures s'étendaient sur une longueur de 2(j lieues et une largeur de 12 (4). Outre les grands espaces concédés aux mestefws^ chaque village avait ses pâturages communaux [iierras concegiles^ baldios^ dehesas) où les habitants faisaient paître leurs troupeaux ; autant de terres à l'abandon.
Une loi mal entendue s'opposait à la mise en culture des communaux, sous prétexte que c'était le bien des pauvres (5).
(1) Jovannos, Informe^ § 137.
[=!) Noo. ilec. VII, XXV, 13 et 16.
(3 > TanleoSf alenguamientos, exclusion de puJaSf fuimientos, amparos^ aco^ ffhmenîos, reclamos.
(i; Il s'agit de lieues d'Espagne de 5 kilomètres, ce qui donne 130 kil.sur 60 .
l'i) Jovellanos, Informe, { 130. — Philippe V avait décidé en 1738 la mise ta vente de toutes les terres vagues. LaDéputation du royaume lui fit entendre en 1746 que ces ventes étaient contraires aux conditions acceptées par lui lors 4e Ja concession des millones, et le roi rapporta l'excellente mesure qu'il avait prise huit ans plus tôt. — Gang. Arg., Die. de /lac , v» Ventas,