L AGRICULTURE
Jovellanos se prononçait au contraire pour leur aliénation. Il proposait de les vendre par lots, moyennant un prix une fois payé, ou pour une rente annuelle, ou de les affermer par bail emphytéotique à des habitants nécessiteux. On lui objectait qu'il n'y aurait plus de troupeaux, et il assurait que les propriétaires sauraient bien réserver dans leurs domaines une étendue de prairies suffisante pour nourrir leur bétail. Il voyait avec raison dans les terres communales une invitation à la paresse, une prime à la mendicité ; il eût voulu les voir toutes vendues, cultivées et fermées {!)•
Les plaintes des économistes finirent par produire quelque effet, malgré la résistance acharnée des mesienos, et la routine des paysans.
Charles III commença à restreindre les privilèges de la Mesta, défendit de payer sur les fonds municipaux les amendes imposées par les juges de Mesta (2), réglementa leur juridiction ^3), réduisit de quatre à deux le nombre des juges d*appel [alcaldes eniregadores) (4). En 1797, Charles IV supprima définitivement la juridiction de la Mesta, pour Tattribuer aux magistrats ordinaires : corrégidors et alcaldes-mayors, avec appel au président de la Mesta, et jugement en dernier ressort à la chambre des Quinze Cents du Conseil (5).
Les propriétaires de vignes et d'olivettes furent autorisés à se clore (6). La mise en culture des terres vaines et vagues {rompimiento de dehesas) put être autorisée par la première chambre de gouvernement du Conseil (7). Diverses lois ordonnèrent le lotissement des terres communales et le tirage au sort des lots entre les habitants, à raison de 8 fanégades de
'1] Jovellanos, /n/bfme^g 38, 55 et 61.
(2)M>». Bec, VII. XVI, 43. — 1763-1804.
(3) Id.VIl, xxvn,8.— 1780.
(4) Id. VU, xx\ii. 9. — 1782.
(5)Id. VII, XXVII, 11.— 1795.
(6) Id. VII, XXVII, 7. -- 1779. Une circulaire du 8 mai 1780 revint en partie sur cette concession.
(7) Escolano, Practica del ConsejOy t. I. — Arckivo historico nacionaL — Consejo, Mairicula de pleytos. Leg. 789 — 794 — 890 •— 895, etc.
terre par joug de bœufs (1). Mais les lois ne pouvaient, du jour au lendemain, changer les liabitudes séculaires; les landes ne se convertirent que très lentement en cultures, et les despoblados ne se repeuplèrent point.
On essaya d'attirer les colons étrangers dans la Sierra- Morena, D. Pablo Olavide fit construire des villages : La Carolina, Santa Scolastica, Los Rios, Carboneros, Arellano, Guaroman ; les colonies eurent un instant de prospérité. Mais elles ne purent se maintenir contre la haine jalouse que porte l'Espagnol à tout ce qui vient de l'étranger. Le clergé livra D. Pablo Olavide à l'Inquisition ; Tadministration persécuta les colons et réussit à les chasser à peu près complètement. « Lorsque de pauvres Alsaciens ou Savoyards avaient « eu le bonheur d'être placés dans un bon sol, qu'ils « l'avaient bien travaillé et mis en valeur, ils en étaient « souvent chassés par le gouverneur, qui installait sur leur « lot des familles espagnoles, et les envoyait défricher d'au- « très parties de la montagne (2) >>. Swinburne, qui vît la Carolina en 1775, en trace un tableau enchanteur : « Je n'ai « jamais vu, dit-il, de spectacle plus agréable ; tout y paraît w vivant, frais, vert et propre, tout y peint la prospérité (3) ». Dalrymple, qui visita le pays quelques années plus tard, trouva les colonies en pleine décadence : « On n'a point choisi « les colons ; il n'eût fallu accepter que des laboureurs, on a « pris tout ce qui s'est présenté. On a logé tout ce monde <!f dans des baraquements trop légers, qui n'ont pas tenu « contre les vents ni les pluies. Les défrichements ont « amené des épidémies qui ont décimé la populalion. Seuls « les colons venus de Catalogne ont bien résisté. Enfin on a « oublié d'assurer des débouchés aux produits des colonies « naissantes. Il eût fallu commencer par rendre le Guadal- « quivir navigable jusqu'à Andujar. Toutes ces raisons ont « amené la ruine de l'entreprise, et le calcul de l'administra- « tion s'est montré si mauvais que, Tannée même de la fon-
(1) Nov, Rec. VII, XXV, 17. — 1770 ; 18 — 1771, et 19 - 1793
(2) Swinburne, Voyage en Espagne, p. 394.
LA6RICULTURB 11
(c dation des colonies, 10.000 Galiciens, qu'on n'a pas su « retenir dans leur pays, ont émigré (i). »
L'autorité publique ne fut, pendant longtemps, qu'une duègne inintelligente et revêche, toujours prête à restreindre la liberté des particuliers, et prétendant savoir leur métier mieux qu'ils ne le savaient eux-mêmes. On pourrait former une riche et intéressante collection avec les ordonnances ridicules et les lois absurdes qui ont, pendant des siècles, entravé les progrès de l'agriculture espagnole.
Les paysans de San Mateo en Aragon avaient trouvé le moyen de cultiver le riz. En 1747, l'acuerdo de l'Audience royale de Saragosse leur défendit de continuer, sous prétexté que le riz d'Aragon était nuisible à la santé (2).
Le vin payait à Madrid 250 0/0 et les vignobles des environs avaient été abandonnés (3).
A Tolède, l'archevêque n'avait pas le droit de vendre en ville le vin provenant des dîmes de toutes ses terres. On ne vendait à Tolède que du vin du district de Tolède ou du district de Villaminaya (4).
A Fontarabie, il était défendu de fabriquer du cidre avec des pommes de France (5).
A Orduûa, la municipalité ne laissait venir du dehors ni moût, ni raisins, et défendait de vendre un quartillo devin avant que le prix du vin eût été fixé officiellement (6).
Le commerce des grains était abandonné à l'arbitraire le plus complet. En 1754, les grains circulent librement à rintérieurdu royaume. En 1764, le commercé intérieur est prohibé. En 1765, rétablissement delà liberté; l'exportation sera même permise quand le prix du blé ne dépassera pa^ 22 à 35 réaux lafanègue, suivant les provinces (7). En 1769, l'exportation est interdite sous les peines les plus sévères.
(1) Dalrymple, Voyage en Espagne y p. 33.
' (2) Gang. Arg. Die, de hac.^ v» Arroz,
(3) Larruga, Memorias, t. I, p. 44.
(4) Id. ibid.. t. V, p. 186.
(5) Guiptu. instr,, vo Sidras,
(6) Ordenanzas de Orduna, § 103 et 104.
(7) Gang. Arg. Dicdehac, y* Comercio libre de grano$.
îâ
En 1783, la pragmatique de 1765 est remise en vigueur. En 1787, on défend Texportation par mer (1). En 1788, défense aux négociants de faire appel par affiches aux vendeurs de grains et de promettre d'acheter à un prix fixe (2). En 1 790, toute liberté est supprimée, même à l'intérieur du royaume (3), et telle était la gêne que l'échelle mobile {Tasa) causait aux petits cultivateurs que Jovellanos se réjouit de voir les choses remises sur Tancien pied (4).
Rien ne stimulait le paysan : aussi, tyrannisé, tondu d'aussi près que le paysan français (5), il pouvait moins encore que lui tirer parti de ses récoltes, et l'acquisition de la propriété lui était à peu près interdite.
Jovellanos cite encore le manque de communications comme un des grands obstacles que rencontrait en Espagne le développement de la richesse agricole. 11 sera parlé des routes avec plus de détail au chapitre du commerce. Contenons-nous de noter ici le tort extrême que l'absence de chemins carrossables causait au paysan. Les premières mesures générales pour la construction des routes ne datent que de 1761 (6), et les premiers travaux sérieux de 1777. Avant cette époque, il n'y avait de routes en Espagne qu'entre Madrid et les résidences royales (7). 11 y a bien officiellement des routes royales {caminos reaies), mais on appelle de ce nom tout chemin parcouru par un courrier royal et le chemin n'est souvent qu'un sentier (8). Il y a telle route où l'on ne passe que dans la belle saison (9). On franchit les rivières à gué, faute de ponts. En 1 706, lors de
{i)Nov. Rec, vil, XIX, 15.
(2) Nov. Rec. VII, xix, 17.
(3) Id. ibid., 20.
(4) Jovellanos, Informe, § 227.
(3) En plus des contributions ordinaires, le paysan galicien était grevé de grosses rentes et d'impôts seigneuriaux. Le paysan catalan payait de nombreux droits seigneuriaux et supportait les frais de réparation des églises, les gros décimateurs ayant trouvé le moyen de s'en exonérer. — Gampomanes, Fomento, p. 68 et 70.
(6) Nov. Rec. VU, xxxv, 7, note 3. — 10 juin 1761.
(7) Florida Blanca, Compte rendu f%2i, {%) Beausset, Mémoires, t. 1, p. 360.
(9) Sprangzi, 'Souvenirs, p. 20.
l'agrigclturb 13
la première évacuation de Madrid, la reine, talonnée par Fennemi, met dix-huit jours pour aller de Madrid à Burgos (i). A chaque pas un péage ou une douane arrêtent les transactions (2). Le port de Vigo, un des meilleurs d'Espa* gne, est sans communications avec l'intérieur du pays (3). Les blés de la Beauce et de l'Orléanais arrivant par mer à Cadiz^ y coûtent moitié moins que les blés de Palencia, qui n'est cependant qu'à 40 lieues de Santander(4). Le blé, qui vaut en moyenne 36 réaux la fanègue, coûte 20 à 24 réaux de plus pour frais de transport de Léon à Oviedo (5). Le vin, qui vaut 20 rétiux Tarrobe en Castille, en vaut 46 dans les Âsturies ; les vins catalans y coûtent moins cher, quoiqu'ils aient fait par mer tout le tour de l'Espagne (6).
Le commerce agricole se fait presque tout entier dans les 164 grandes foires de l'Espagne (7), où toutes les marchandises étaient portées à dos de mulet.
Malgré son faible rendement, la terre était montée à un prix exagéré (8) par suite du grand nombre de biens frap* pés d'inaliénabilité.
D'après Canga Arguelles (9), les terres d'Eglise couvraient en Espagne 9.093.400 arpents, donnant, pour les 22 provinces de Castille seulement, un revenu de 300.514.362
(i) Goxe, VEspagne sous les Bourbons^ t. 1, p. 472, Lettre de la reine à M»* de M&intenon.
(2) Twiss paie 3 shellings à l'entrée de la Nouvelie-CastUle, au Col de Guadanrama. — Voyage en Espagne^ p. 119.
(3) Joveiianos, Informe^ § 407.
(4]ld. ibid., §135, note 1.
(5) [d. ibid., § 380.
(6) Id. ibid., §379.
(7) Guia de forasteros^ 1804.
(8) JoYellanos, Informe^ n» 154. —Il ne 8*agit là que d\in excès tout relatif. Un document des archives des Ordres militaires nous donne le détail d'une fortune bourgeoise, composée de maisons, de 10 pièces de terre à blé, d'une contenance de 45 fanègues, d'olivettes contenant 441 pieds, d*une part de vigne contenant 639 ceps et de 21 morceaux de terre, d^une contenance de 54 œuvres, situés en différents terroirs. Le tout est estim'é 92.636 réaux. — Arch. hisL nac. 926*. --^Rexistro de escrUuras ante D. Vicentede Villa, seSoi* eseribano de la supeHntendencia de los tesoros de las Ordenes miUtares, 1783-
(9) Gang. Ârg. Die, de hac, v* Tierras cuUivadas.
14 l'kspagne de l'ancien régime
réaux(I), plus du tiers de la richesse générale. Les propriétés laïques étaient aliénables, au moins en théorie, mais sur les 45.905.700 arpents que représentait la propriété laïque, là part de la noblesse montait à 28.306.700 arpents, et un grand nombre de terres nobles étaient constituées en majorais, incessibles et insaisissables, dont les possesseurs n'avaient pas même le droit de faire démolir une construction tombant en ruines (2). En fait, la plupart des terres nobles ne se vendaient jamais. La propriété roturière, réduite à 17.599.000 arpents, comptait, elle aussi, des majorais ; la vente d'un fonds de terre était donc un fait rare, et les acquéreurs se présentaient d'autant plus nombreux que l'épargne se portait naturellement vers la terre, puisque l'Etat n'avait presque aucun crédit, et que l'industrie ou le commerce ne passionnaient personne. Au prix où les compétiteurs la faisaient monter, la terre échappait presque toujours au paysan, et là était la cause principale du ralentissement de la vie agricole. S'il eût pu espérer acheter la terre, le paysan serait venu à bout de tous les autres obstacles ; il aurait trouvé le moyen de se passer de bois, de se passer d'eau, de se passer de clôtures, de se passer de chemins, il eût contracté cette « aptitude à « acquérir, à épargner, à répartir qui est le point le plus « essentiel de Tévolution-économique (3). » Mais, certain de demeurer éternellement journalier, il se désintéressait du sol et ne travaillait que pour gagner sa frugale pitance de chaque jour. Dans les bons pays, c'était bientôt fait.
IL — Le régime des terres.
Le censo de 1797 permet de se faire une idée de la répartition de la propriété paysanne entre les 34 provinces de la péninsule. L'Espagne comptait en moyenne 1 paysan pro-
(1) Cf. Catastro. (Bibliothèque du ministère de Fomento à Madrid. — 150 TOl. in-f».)
(2) Archîv. hisL nac. — Consejo^ 14i6«, 27 juillet 1712.
(3) Karl Lamprecht, la Méthode historique en Allemagne (Revue de synthèse historique. Août 1900, p. 15.
l'agriculture . 15
priétaire pour 35 habitants. La province la mieux partagée était l'île d'Ibiza, avec 1 propriétaire sur 9 habitants, et la plus mal pourvue nie de Minorque, avec 1 propriétaire sur 290 habitants. Mais on se tromperait gravement si Ton voulait juger du degré de richesse moyenne d'une province d'aplrës cette simple statistique. Certains chiffres sont de véritables trompe-l'œil. La Manche parait tout d'abord assez bien partagée avec 1 propriétaire sur 54 habitants ; mais les biens seigneuriaux y occupent une superficie de i.9i4. 132 arpents, les biens d'Eglise y couvrent 853.276 arpents : il ne reste donc que i 7.060 arpents pour les propriétaires roturîer8(l). On est étonnéde ne trouver en Catalogne qu'un laboureur propriétaire pour 40 habitants; mais il faut ajouter que si le Catalan est rarement propriétaire, l'institution des censos donne à presque tous les Catalans une quasi-propriété ^ presque aussi avantageuse que ia pleine propriété telle que nous l'entendons. Le paysan catalan vit sur la terre d'autrui; mais, moyennant le paiement d'un cens modéré, il peut planter et bâtir, hypothéquer, vendre même, absolument comme s'il était propriétaire. — Avec les censos, la grande propriété féodale se morcelle et permet à chacun d'en prendre sa part et de vivre sur son lot. Des institutions analogues, l'usage des baux à longs termes, renouvelés de père en fils, ont donné à d'autres provinces, telles que la Biscaye, les Asturies, la Galice, presque tous les avantages de la petite propriété.
D'une manière générale, les provinces du Nord de l'Espagne sont les plus peuplées (2) ; les provinces castillanes vont se dépeuplant du nord au sud jusqu'à la Manche (3) ; les chiffres se relèvent pour les quatre provinces andalouses (4).
Au nord domine la petite propriété ou le régime du colo-
(i) Gang. Arg. Die, dehac, v» Tierras cuUivadas,
(2) GaUce : 34 hab. par kil. carré. Asturies, 47. Biscaye, 42. Guipuzcoa, 80. Navarre, 43. Catalogne, 34. Valence, 48. L'Arâgon fait exception avec 21 habitants seulement.
(3)Toro, 39. Valladolid,21. Avilaet Ségovie,22. Tolède, 20. Extrémadure, 14 . Manche, 13. Guenca, 13.
(4) Gordoue, 29. Jaen, 30. Séville, 39. Grenade, 34.
L^BSPAGNE DE l' ANCIEN RÉ6IMK
nat héréditaire ; au centre, le régime du fermage arbitraire, au sud, Texploitation mercenaire.
Gliacun de ces systèmes rappelle un état social différent à l'origine et dont les conséquences se sont perpétuées à travers les âges.
Dans les pays du Nord, qui n'ont jamais été soumis au joug musulman, ou qui y ont promptement échappé, les hommes libres ont été de bonne heure très nombreux, et le régime du clan a favorisé le morcellement du sol.
Dans le centre, patiemment conquis pied à pied, et ravagé pendant des siècles, s'est développée une féodalité puissante et s'est opérée une véritable œuvre de colonisation. Le plateau hispanique est devenu la terre des châteaux, la Castille, et les domaines aristocratiques s'y sont constitués, toujours plus vastes à mesure que les conquérants devenaient plus riches et se hiérarchisaient davantage. Il n'y a pas de seigneurs en Biscaye oti tout le monde est hidalgo ; à Tolède les terres seigneuriales occupent 1.541.688 arpents, et les terres roturières 657.060. En Extremadure les domaines nobles couvrent 2.149.898 arpents, et les terres roturières 741 .610 arpents (i). Ecrasés par la puissance seigneuriale, les hommes des campagnes ont été réduits au régime du fermage et ont dû subir l'arbitraire des intendants.
Dans le Sud, gagné en deux grands coups, la noblesse castillane s'est taillé d'immenses domaines sur lesquels la population vaincue a trouvé le plus dur des servages. Après l'expulsion des Morisques, les seigneurs terriens n^ayant plus de colons, et n'osant faire venir ni noirs, ni Indiens, ont constitué des armées de travailleurs mercenaires, que leurs intendants lèvent au moment des grands travaux et renvoient dans leurs garnisons après la récolte.
Chacun de ces trois modes d'exploitation a ses inconvénients et ses avantages. Bien compris, tous ont donné de bons résultats. La grande culture mercenaire fait la fortune d'une partie des Etats-Unis ; le système du fermage a fait la
(1) Gang. Arg. Die. de hac, v» Tien^as ctUtivadas,
l'agriculture 17
prospérité de TAngleterre. La petite propriété a été longtemps considérée en France comme le régime idéal.
En Espagne, les grands propriétaires n'avaient, pour la plupart, ni la connaissance, ni le goût des choses de Tagriculture ; ils auraient cru déroger en s'occupant de pareilles questions et ne voyaient dans leurs terres que des sources de revenu. On en conclura donc justement que la grande propriété et l'exploitation industrielle de la terre ne pouvaient, en de pareilles mains, donner que de mauvais résultats, et que TEspagne n'était prospère que là où le paysan vivait sur sa terre, soit comme plein-propriétaire, soit comme censitaire, soit comme colon héréditaire, soit comme fermier à long j terme. La nature du sol et de ses produits, le climat, les facilités de l'irrigation influaient naturellement sur le degré de richesse des différentes contrées.
L'Aragon comptait un laboureur propriétaire sur 13 habitants ; mais la situation générale du pays empêchait la bonne répartition de la propriété d'y faire sentir tous ses avantages. Les vallées de TEbre et du Jalon présentaient l'aspect le plus prospère; mais les deux tiers des terres du royaume restaient à l'abandon et n'avaient ni maisons ni habitants, (c II y a, disait Arteta, de nombreux terrains en friches et M sans culture. Les laines, les soies, les chanvres sortent de « la province pour être travaillés au dehors, et, une fois « mis en œuvre, rentrent pour vêtir ceux-là même qui les « ont vendus. Les rivières ne servent pas à la navigation, et « très peu à l'irrigation. Les cultivateurs sont dans la mi- (' sère (i). » D. Miguel Génères nous donne à son tourtes raisons de cette dépopulation et de cette pauvreté : « L'agri- « culture est en si mauvais état parce qu'il y a trop peu de (( terres cultivées, parce que les laboureurs et les journaliers « vivent dans des bourgs et villages, abus aussi criant que « si les gens de loi, les marchands et les militaires venaient w vivre en montagne ou dans les champs ; parce qu'on
(1) D. Antonio Arteta, racionario penitenciario de la Iglesia de N. S. del Pilar. — Discurso inslrucdvo sobre las venlajas que puede conseguir la indus' tria de Aragon, con la nueva ampliacion de puertos concedida por S. M. para el comercio de America. Madrid, 1783,
L*B8PAGNB. — T. UI. 2
« oblige beaucoup de terrains à produire ce à quoi la na- « ture ne les a pas destinés ; parce qu'il n'y a pas en Es- « pagne de ces livres agricoles qui produisent tant de bons « effets, dans les autres pays, et que Ton croit généralement « qu'un laboureur en sait toujours assez (1). »
La Catalogne ne comptait qu^un propriétaire paysan pour 40 habitants ; mais, grâce aux censos la province présentait tous les signes de la plus grande prospérité.
En Valence, le régime des censos se combinait avec la petite propriété. La douceur du climat, l'abondance des eaux (2), la fertilité du sol faisaient de la huerta la région la plus fertile de l'Espagne. Elle était divisée en milliers de petits lots de moins de deux arpents en général. Les lots de 10 arpents étaient considérés comme d'importants domaines. La terre portait plusieurs récoltes par an, sans paraître jamais s'appauvrir. Les cabanes en pisé, blanchies à la chaux et couvertes en paille, étaient divisées en plusieurs chambres aux murs bien blanchis ; les buffets étaient garnis des belles majoliques de Manises ; la barraca valehcienne sentait Taisance et la gaîté (3).
Le colonat héréditaire faisait la fortune du Guipuzcoa et de la Biscaye, oCi une race énergique et fière faisait produire au sol tout ce qu'il pouvait donner. Etabli sur la terre de temps immémorial, aussi noble, aussi féru de ses droits que son propriétaire, le paysan basque était pour la plupart des Espagnols un objet d'étonnement et d'envie. D. José Colon de Larreategui, corrégidor de Biscaye en 4786, constatait la prospérité agricole de la province et l'attribuait résolument à la petite culture. « J'en vois la raison, disait-il, dans ce fait
(1) Rtfltxiones polilicasy econômicas iohre la poblaciôn^ agricuUura^ arles fàbricasty comercio délreynode Aragon. Madrid, 1793.
(2) Cf. Jaubert de Passa, Voyages en Espagne dans les années 18161819. Paris, 1823, 2 vol. in-8o. - E. Rochetin, VAvenir économique de VEspagne, Paris, 1899, in-8«. — Jean Brunhes, VIrngalion dans la péninsule ibérique et V Afrique du Nord. Paris, 1902, in-8».
(3) Jaubert de Passa, op. cit., t. H, p. 238. « La province de Valence est celle où l'industrie humaine a réalisé, par un effort persévérant, la victoiro la plus considérable, et où, proporiienoellement à la superficie aride totale, on a mis la plus grande surface en culture. » J. Brunhes, op. cit., p. 60.
l'agriculture 19
a que la population de toutes les communes ou anteiglesias « est distribuée en maisons séparées les unes des autres^ « qui possèdent chacune devant sa porte un terrain propor- « tionné à son- importance pour le cultiver. Cette ancienne « et méthodique division de la propriété est, à mon avis, le « fruit du régime d'exenaption et du système successoral (1), a et ces deux causes la maintiennent. Toute la famille, sans a distinction de sexe ni d'âge^ s'emploie au travail, la pro- « priété est toujours en vue, jamais le mauvais temps n'em- « pêche le travail un jour entier (2), »
Les Biscayens avaient le vif sentiment de leur indépendance, et l'exprimaienl à l'occasion avec la plus noble fermeté. Un jour que le roi avait voulu loucher à leurs privilèges, ils lui adressèrent cette remontrance passionnée : « Il « y a dans les vastes domaines d'Espagne un pauvre coin de « terre, voilé par les nuages et battu par les flots. Il est con- « stitué par d'étroites vallées et de hautes montagnes, hé- « rissées de rochers et de précipices. On dirait que Dieu < l'avait destiné seulement à produire des épines et à servir « de repaire aux bètes sauvages, car la nature se refusait « même à produire dans ce pays les fruits qui poussent « d'eux-mêmes dans les régions les moins favorisées ; mais, « à une époque dont le souvenir se perd dans la nuit des « temps, s'établit dans ce pays stérile une race dont l'origine « est un mystère impénétrable à la sagesse humaine, et a cette race, qui aime Dieu, la liberté et le travail, a trouvé « sur ce sol infécond le bonheur que d'autres n'ont pas rena contré dans les terres les plus fertiles et les plus bénies de « Dieu (3). »
Les Basques avaient raison de vanter leur amour du travail, car la nature de leur sol les condamnait à un rude et
<1) C'est le système appelé /ucro de Ironcaîidadf qui ne permet pas de disposer d'an bien de famille au profit d*ua étranger, mais se combine avec la liberté testamentaire ; le père de plusieurs enfants peut léguer son bien à Tun d*eux, à condition de laisser aux autres quelque lopin de terre, peu ou beaucoup. — Algun tanlo de lierra. poco 6 mucho. Fuero gênerai de Viz» eaya, tit. XX, ley. M. — Moret y Prendergast, La familia forai, p. 87.
(2) Allende Salazar, Biblioteca del Bosco filo^ p. 36.
(8) Id. op. ciL, p. 37.
20 l'espagnb de l^âncien régime
ingrat labeur. La terre argileuse, durcie par les chaleurs de Tété, ne pouvait se travailler à la charrue ; on se servait pour Tameublir d'une fourche de fer à deux doigts {la laya) que Ton enfonçait dans la terre avec le pied, et dont le manche servait de levier pour lever la motte de terre, qu'il fallait ensuite briser (1). Les mauvais chemins n'étaient accessibles qu'aux petits chars à roues pleines et à essieux de bois, dont le paysan Basque aimait entendre la plainte monotone en conduisant ses bœufs (2). L'humidité du climat ne permettait de récolter que du blé, du maïs, des fèves, des légumes, des châtaignes et des pommes. Malgré tout^ Thabitant vivait à l'aise et content, et ce que son sol ne produisait pas, son industrie lui permettait de Tacheter au dehors. Un publiciste de la fin du xviii" siècle- prétend que la valeur des produits consommés en Guipuzcoa était onze fois plus considérable que le produit des récoltes de la province (3). C'est une exagération manifeste ; mais il reste vrai que le Guipuzcoa achetait plus qu'il ne récoltait, preuve indéniable de sa richesse.
Les pays castillans offraient avec les Vascongades, la Navarre et les pays de l'ancienne couronne d'Aragon, le plus frappant et le plus pénible contraste. L'aspect désolé des immenses steppes castillans, la misère sordide des villages, l'air morne des habitants avaient fini par attirer l'attention des économistes et ils s'étaient ingéniés à découvrir les causes de cet extraordinaire épuisement, qui semblait atteindre jusqu'à l'intelligence même des habitants.
Une des causes les plus puissantes de celte misère parait avoir été la dépopulation, et elle s'explique en partie par la législation castillane en matière de mariage et de succession. Les mariages étaient rares en Gastille; beaucoup déjeunes gens entraient en religion, beaucoup ne se mariaient pas, ou se mariaient tard (4). Le régime dotal était la loi de la Cas*
(1) De Laborde, Itinéraire^ t. I, p. 25i.
(2) Townsend. Voyage en Espagne, t. I, p. 372.
['i)E8pirilu de los mejoresdiarios que se publicanen £uropfl. Madrid, 1787-90, — no 18:;.
(4) Ward, Proyecto economico^ p 59.
l'agriculture 21
tille : l'homme recevait en dot les robes, le trousseau et les effets de sa femme. Par vanité, on estimait 8 ce qui valait 2 ; Testimation valait vente, et, en cas de mort de la femme, ses héritiers exigeaient du mari la restitution de la valeur donnée aux hardes de la femme à Tépoque du mariage. Les procès qui s'ensuivaient achevaient de ruiner le paysan (1). S'il était parvenu à amasser quelque peu de bien, la loi l'obligeait à le partager entre tous ses enfants, et cette loi, absurde à force de vouloir être juste, était pour la Castille une cause de dépopulation, comme elle l'est aujourd'hui pour la France (2), À la dépopulation s'ajoutait la mauvaise répartition des terres, le développement exagéré de la propriété ecclésiastique, des majorais et des communaux (3), la funeste tendance à multiplier les établissements ruineux et inutiles (4), la difficulté des communications, l'esprit processif du paysan, Téloignement des juges (5), et par-dessus tout, la mauvaise assiette de l'impôt et les brutalités de la perception. Les grains, principale richesse du pays, ne pouvaient circuler librement; les greniers publics mal administrés en laissaient perdre une partie ; les douanes, les octrois, les exigences des prud'hommes, du corredor^ du fielmedidor faisaient perdre au paysan qui allait porter ses denrées à la ville le plus clair de son bien (6). Enfin l'odieux système des i^entes provinciales entraînait après lui tant d'abus, de gênes, de tracasseries et de vexations que les particuliers avisés avaient fini par composer avec les fermiers de l'impôt ; ceux qui ne s'abonnaient pas étaient exposés à des visites domiciliaires, à toute heure du jour ou de la nuit, et aucune avanie ne leur était épargnée (7). « Je repasse avec épouvante, dit Gabarrus, c< cette masse immense et incohérente de théocratie, de ré-
(1) Argent! Leys, Discursos polilicos y economicos, p. 68.
(2) Roma y Rosell, Las senales de la felicidad de Espana, p. 33.
(3) Argenti Leys, Discursos^ p. 2.
(4) Cabamis, Carias sobre los obslaculos, p. 150.
(5) Koma y Rosell, Senales de la felicidad, p. 104.
(6) Forbonnais, Considérations sur les finances d'Espagne, p. 91 et 127. — Gal>arnis, op . ciL , p . 1 50 .
XI) Instructions de D. Martin de Loynaz (1747), citées par Forbonnais, Considérations, t^, 104.
22 L^BSPÂGNfi DE L^ANGIEN RÉGIME
« pubKcanisme, de despotisme militaire, d'anarchie féodale» « d*erreurs anciennes et de modernes extravagances, cette « masse de 36.000 lois avec leurs formidables commen- « laires, et je préfère à la subsistance d'une si mons- « trueuse tyrannie, la liberté, les risques et les lois de la « nature (i) ! »
Il ne fallait pas aller loin en Castille pour y trouver la justification de ces plaintes. A côté delà Biscaye, la province des Asturies avait encore retenu quelque chose de la liberté primitive. Tous les trois ans s'assemblait sa junte générale (2), et le fermier asturien tendait à acquérir la même stabilité, la même indépendance que son voisin, le paysan de Biscaye. Il avait demandé et obtenu du Conseil de Castille « que si la terre était bien cultivée et le fermage à peu près « à jour, le fermier ne pût être dépouillé ni de la terre, ni « des prés, ni des autres parties du domaine. Si le proprié- « taire voulait augmenter le loyer, la question devait être « soumise à deux arbitres nommés par le propriétaire et le « fermier ; en cas de partage des voix, un membre de la muni- « cipalité était adjoint aux arbitres. Il était tenu compte au « fermier des améliorations réalisées sur la terre par lui et a ses ascendants. Si, à l'expiration du bail, le propriétaire « voulait reprendre son bien, le fermier devait s'eflFacer de- « vaut lui, mais seulement dans le cas où le propriétaire « viendrait s'établir et résider dans la paroisse. Si le pro- « priétaire quittait le pays, l'ancien fermier devait être « réintégré sur la terre (3). »
Ce n'était pas absolument le système catalan de la propriété à cens, mais cela y ressemblait, et quoique toutes les grandes propriétés de la province fussent réunies entre les mains de 80 personnes, et que le clergé y possédât des domaines* considérables (4), le paysan asturien était relative-
(1) Gabamis, Carias sobre los obstaculos^ p. 91.
(2) Toreno, Historia del levaniamienlo, t. I, p. 99.
(3) Aramburu y Zuloaga» Monografia de Asturias, p. 400.
(4) Los mayorazgos y los monasterios é iglesias son cas! los unicos pr o pietariosde Asturias.— Jovellanos, Caria Vb à D, Anlonio Ponz.—Obras,U 11, p. 290. — De Laborde, Itinéraire, t. 11, p. 182.
l'agrtculture 23
ment libre et aisé (1). Cependant il n'usait ni de viande, ni de vin et ne se nourrissait que d'un grossier pain de maïs ; les villages étaient sales et misérables ; les propriétaires, besoigneux ou négligents, laissaient tomber en ruines les bâtiments d'exploitation ; le paysan n'avait niTintelligence, ni le moyen de perfectionner sa culture (2), et travaillait luimême à sa ruine en obtenant de son propriétaire le partage de sa petite ferme en deux, trois, quatre et même cinq lots pour établir chacun de ses enfants (3).
La province de Yalladolid était loin de compter parmi les moins fertiles d'Espagne ; la misère de ses habitants effrayait les Espagnols eux-mêmes. Trueba parle avec horreur des caves humides où vivent les habitants de Duefias (4). Larruga, qui parcourut le pays en 1773, le trouve misérablement arriéré. Ou ne songe pointa tirer parti des eaux du Pisuerga, ni de TEsgueva ; quelques couvents et majorais ont des droits de prise d'eau sur le Duero : ils arrêtent la navigation ; personne ne proteste. Il n'y a dans la campagne « ni arbres, ni lin, ni chanvre ». Le blé ne suffit pas à nourrir la population, qui n'a d'autres ressources que la vente de ses vins. Le commerce du vin monte à 800.000 réaux par an, et il s'est trouvé un homme pour chercher à l'empêcher. En 1772 D. Gabriel deAchuteguia voulu défendre l'exportation, et il y serait parvenu, s'il n'avait trouvé devant lui le juge conservateur de la corporation des propriétaires de vignobles, qui a porté l'affaire devant la chancellerie et a gagné le procès (5).
En 1781 le rapport de D. Joaquin Colon de Larrealegui à Charles III n'est pas plus flatteur. Le pays est peu riche et souffre d'un climat sec et extrême. Parmi les membres de la corporation des laboureurs, on ne compte pas un seul propriétaire, tous sont fermiers et gagnent à peine le nécessaire pour payer les frais de culture, les dîmes et les fermages. Le
(1) De 1713 h 1797 la population passa de 152 215 individus à 364.238, Aramboru y Zuloaga, Monog. de Aslurias, p. 454.
(2) Townsend, Voyage en Espagne, 1. 1, Asturies
(3) JoTellanos, loc.ciL
(4) Allende Salazar, Bih. del bascofilo, p. 36
(5) Larruga, Memorias, t. XXVÏ, p. 161.
paysan n'a pas d'initiative, et vit oisif la plupart du temps ; il ne dispose que de mauvais instruments et ne donne à la terre qu'un labour superficiel. Le sol manque de fumure et onle fait travailler sans cesse. Il y a des terrains secs et sablonneux et, à côté, des terres argileuses ; en les mélangeant on engraisserait le sol pour quinze ou vingt ans, on le débarrasserait des mauvaises herbes, on obtiendrait des récoltes magnifiques ; mais le paysan refuse de croire ce que les gens d'expérience veulent lui enseigner et pousse l'esprit de routine jusqu'à prélendre que l'eau de i'Esgueva brûle les plantes. Comme le blé était tombé à un prix dérisoire, beaucoup de propriétaires ont planté des vignes : le vin esi détestable, mais s'améliore beaucoup par le transport. Depuis quelques années, la liberté du commerce des grains a rendu courage aux agriculteurs, qui se sont remis à labourer ; mais comme tout le plat pays est en vignobles, ils ont dû aller au loin sur les collines promener la charrue là où elle n'avait jamais été ; les résultats n*ont pas été toujours encourageants (1). Ce très intéressant document donne une idée exacte de l'état économique de la province de Valladolid ; mais il montre en même temps combien les hommes les plus instruits de ce temps avaient peine à s*accoutumerau régime de la liberté. Larreategui critique la routine du paysan, et pour développer la culture du blé, il ne trouve rien de mieux à proposer que d'arracher les vignes. — La fierté des vignerons groupés en corporation {gremio de cos€ch€ros)est peutêtre la cause principale de la mauvaise humeur du corrégidor. La province d'Avila estdans une bien plus triste situation. Les terres cultivables couvrent 976.098 fanégades, sur lesquelles 385.208seulement sonten culture et l'on n'ensemence chaque année que 171. 03i fanégades ; le demeurant reste en jachères pendant un, deux et trois ans. Les terres de majorât comprenant 157.092 fanégades, les terres d'Eglise 239.591, il reste 8.160 fanégades cultivées par les cultivateurs résidant sur la terre (2).
(1) Sangrador, Hist, de Valladolid, t. I, p. 637.
(2) Gang. Arg. Die. de hac, v« Avila,