‹ L'Espagne de l'ancien régimeChapitre 41 sur 90 · VI. — Poètes et prosateurs · texte numérisé non relu

VI. — Poètes et prosateurs

La vieille école ne céda pas sans combat. La seconde moitié du xviii^ siècle est presque aussi encombrée que la première de copleros prosaïques et de poètes épiques extravagants.

D. Francisco Gregorio de Salas, chapelain des Recogidas de Madrid, chante dans son Observatoire rustique les délices de la campagne : « les petits oiseaux affamés qui cherchent « les petits insectes, et le chardonnerettacheté qui se balance « en chantant sur un chardon léger... La simple lavandière « le salue, regarde en hâte le soleil, éternue et aussitôt, en « diligence, se mouche avec ses doigts. )) Ce pauvre poème atteint sa quinzième édition.

Le jésuite Montengon est un poète philosophe. Il célèbre le travail, la navigation, le commerce, la suppression de la traite, l'éducation, le patriotisme. Il devine quelle voie doit prendre la poésie moderne, mais il ne sait pas y marcher (2).

D. José Maria Vaca de Guzman, juge criminel à Barcelone,

(1) Dolendas de la critiea (1760). — Cité par Ferre d Rio Hiêt. de Carlas IIIo, t. IV, p. 885.

(2) Cueto, Bosquejo^ p. cxxx .

est couronné par l'Académie espagnole en 1778 et en 1779 avec deux poèmes sur la destruction des vaisseaux de Cortès et sur la prise de Grenade — vrais poèmes pour jeux floraux (1).

Le marquis d'Urena compose en alexandrins V Empire du Pou reconquis (1784).

D. Gayetano Maria de Huarte, chanoine pénitencier de Gadiz, écrit sa Dulciade contre les gourmands.

La Rialda de D. Gandido Maria Trigueros raconte en six chants une inondation du Guadalquivir. On nage en pleine mythologie. L'inondation est due à un complot de Junon et du fleuve Bétis contre la nymphe Hispalis. LMntendant d'Andalousie, sous le nom de Minerve, et les prières publiques, sous le nom d'Euchè, obtiennent du Bétis qu'il veuille bien rentrer dans son lit (2).

D. Ignacio de Meras y Queypo, valet de chambre de Gharles IV, chante dans le Siècle instruit le retour de Minerve à Madrid, et la nécessité d'encourager et de récompenser les poètes.

D. Pablo Olavide converti consacre 9.000 vers à ses Poèmes chrétiens,

D. Juan de Escoiquiz enfante une monstrueuse épopée en 25.000 vers sur la Conquête du Mexique (1798).

Le comte de Norona commence son Ommyade, qui atteindra 15.000 vers.

D'aulres vantent l'industrie, les vers à soie, la confiserie, l'hygiène (3).

Rien ne paraît donc changé depuis les jours de Salazar Hontiveros et de Gerardo Lobo, mais ces versificateurs n'occupent plus que le fond de la scène et Tattention du public va désormais à d'autres artistes, d'un goût moins rance et plus franc.

(1) Cueto, BosquejOf p. cxlviii.

(2) Id. ibid., cxxiii. — Gotarelo, /nar/e, p. 297.

(3) c Ten de lavar los pies igual cuidado

Y manteaerlos con calortemplado. »

D. Pedro Piclié y Rius. — Traduction en vers d'un traité de morale et d'hygiène de Luis Vives.

Un avocat, D. Josef Hervé-s, publia la déclaration de guerre de la nouvelle école. Sous le pseudonyme de Jorge Pitillas, il adressa slu Journal des lettrés une satire contre les mauvais écrivains de son temps. Elle se tient un peu trop dans les généralités et nous parait trop remplie de réminiscences classiques, mais elle est écrite dans une langue souple et nerveuse, qu'on ne connaissait plus depuis longtemps.

Un jésuite de beaucoup d'esprit, le P. Josef Francisco de Isia (1703-1781), donna à TEspagne quelques-uns des plus joyeux livres de sa littérature. En 1727 il écrit une relation burlesque des fêtes célébrées à Salamanque pour la canonisation de deux saints de son ordre (1). En 1746 il raconte avec la même grandiloquence les fêtes données en JNavarre en rhonneur de l'avènement de Ferdinand VI. C'est le Dia grande de Navarra qui met Madrid en joie et Pampelune en extase, d'abord, puis en fureur quand Tintention satirique du malin jésuite a été dévoilée aux naïfs. Enfin, en 1758, V Histoire du fameux prédicateur Fray Gerundio de Campazas (2) porte de si rudes coups aux prédicateurs de mauvais goût que le Saint-Office, assailli de plaintes, se hâte de supprimer le livre (1760). Après la mort du P. Isla parut sa traduction de Gil Blas, « dérobé à FEspagne^ adopté « en Fra?ice par M. Lesage et restitué à sa patrie et à sa « langue naturelle par un Espagnol jaloux qui ne souffre « pojs quon se moque de sa nation ». Il laissa en manuscrit une traduction des dix-sept premiers chants d'un poème burlesque de ritalien Passaronisur Cicéron(3). Ses Lettres à sa sœur et divers travaux d'histoire et de théologie disent quelle fut l'activité de ce vaillant esprit, qui n'avait jamais pu s'habituer à la gravité castillane et qui, t( adopté par l'Espagne, semble avoir été dérobé à la France ».

I • (i) La Juventud IHunfanle. Salamanca, 1721, in 4«.

(2) Le livre fut publié sous le nom de D. Francisco Lobôn de Salazar, curé d'Aguilar, et de Villagarcia del Gampo. - Une seconde partie, beaucoup moins intéressante, parut en 1168.

(3) Ticknor a connu le manuscrit, conservé aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Athénée de Boston, et a pris cette traduction pour une œuvre originale d'isla. — Gaudeau, Fray Gerundio, p. 141,

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D. José de Cadalso y Vazquez (1741-1782) eut, comme lui, Tesprit tout français (1); mais, au lieu d'être jésuite, il est militaire ; au lieu de ne connaître que l'Espagne et l'Italie, il connaît la France, et ses Erudits à la violette^ cours complet de toutes les sciences (1772), montrent en lui un satirique très informé et un lecteur assidu « de l'impie Voltaire ». Il se moque avec grâce des critiques impertinents « qui funt « croire aux gens simples que les Muses font leur lit et « qu'Apollon leur envoie son carrosse quand il pleut ». Il esquisse avec verve le portrait du philosophe pour dames, du pédant militaire, de l'officier vaniteux, du touriste qui veut se faire passer pour grand seigneur. Sa correspondance est écrite dans un style charmant. Ses vers (2), un peu maniérés et gâtés par la mythologie à la mode, ne manquent ni d'élégance ni d'esprit (3). Ses Lettres maro^ caines (4), bien inférieures aux Lettres persanes de Montesquieu, abondent en traits plaisants (5).

Exilé à Salamanque en 1771 par ordre d*Âranda, Cadalso y avait rencontré un moine augustin, Fray Diego Gonzalez, âme aimante captive dans un cloître, qui avait fait une grande étude de Fray Luis de Léon et était parvenu à retrouver le secret de sa grâce et de son naturel (6). Ses jolies galanteries mystiques à ses idéales amies Melisa et Mirta, sa charmante invective à la <v méchante chauvesouris (7) », font honneur à son esprit. Il voulait en mourant brûler ses vers, un ami les recueillit et les publia (1796) ; il a bien mérité des lettres espagnoles.

(1) H. Peseux Richard, Remarqu99 9ur le dictionnaire de Baralt. — Revue hispanique^ t. IV, p. 32.

(2) Ocios de mi juvenlud, Madrid, 1772-73, in 4*.

(3) Gue^rae civiles entre los ojos negros y loe azuUs, ^ Letrillas sobre los varias meritos de las mu j ères,

(4) Madrid, 1793.

(5) Dans la lettre XII, un cocher s'excuse d'être en retard en disant à son maître : t J'ai l'honneur, Monsieur, d'être votre cocher ; j'ai aussi celui d'être « nohle. Quelques-uns de mes vassaux passaient parcelle ville. Us sont venus « me rendre leurs devoirs, et ils portent dans leurs familles la consolation de « m'avoir baisé la main. »

(6) Gueto, Bosquejo^ p. cviii.

(7) Id., Poetas liricoSy t. I, p. 186.

Salamanque fut un moment le rendez-vous des beaux esprits. On a même voulu en faire le siège d'une école poétique distincte. En réalité, il n'y eut pas école, mais les hommes qui s'étaient connus à Salamanque restèrent on correspondance les uns avec les autres après s'être quittés. Les hommes de lettres de cette période se connaissaient tous et appartiennent tous en réalité à l'école néo-classique.

A Madrid, la tertulia de San-Sebastian est le centre du mouvement littéraire et D. Toraas Iriarte (17S0-1791) en est Pâme. Humaniste distingué^ élevé à l'école de son oncle D. Juan, homme d'esprit, de façons élégantes et de caractère enjoué, il fut écrivain de talent et critique avisé, mais se montra trop sensible aux attaques de ses adversaires ; les sarcasmes de Forner l'inquiétèrent jusqu'à son lit de mort (1).

De ses huit volumes d'œuvres, la postérité n'a guère retenu que ses Fables littéraires (2), d'une excellente langue, d'une poétique parfaite et dont beaucoup de vers sont passés en proverbe (3) ; mais son Art poétique fut un événement littéraire; son poème sur la Musique fut traduit dans presque toutes les langues et loué par Métastase ; nous aurons bientôt à reparler de ses Comédies^ et sa correspondance en prose et en vers est une des sources les plus curieuses pour l'étude de la vie intime du xviii© siècle espagnol.

Son talent et son esprit malicieux, peut-être sa vanité, lui valurent pas mal d'ennemis. D. Nicolas de Aloralin, le très national auteur de la Fête de taureaux à Madrid (4), resta

(1) Quelques heures avaat de mourir, il dicta ce dernier sonnet : « Le chien le plus féroce lèche le maître qui le caresse et reconnaît ainsi ses bienfaits ; moi, écrivain, je travaille pour qui paie mes services ou tard, ou mal, ou jamais. L'envie, la calomnie, le mensonge, dont la vile influence salit tout, mordent d'une dent plus enragée celui qui a embrassé la profession littéraire. Le corps souffre dans sa force, la patience s'épuise, l'esprit s'affaiblit, petite est la gloire et grand l'ennui. Le livre vit et Tauteur succombe. Et c'est là tout ce que rapporte Tamour de la science 7 — Bien ! j'aime mieux plaire à Forner ; jeme change en bête ! »

(2) Fabulas literarias en verso castellano por D. Tomàs de Iriarte^ dalas â luz un amigo del autor. Madrid, imprenta real, 1782, in 4» (67 apologues). — Une nouvelle édition, publiée en 1803, contient 9 fables de plus.

(3) Cotarelo, Iriarte^ p. 253.

(4) Fitzmaurice-Kelly, Hist. de la lit. esp„ p. 477.

son ami malgré le très mordant vejamen de 1777 (1) ; maïs d'autres ne surent pas lui pardonner les blessures de IV mour-propre.

D. Félix Maria de Samaniego (4745-1801), membre de la Société yascongade des amis du pays^ avait composé des Fables morales^ à l'usage des élèves du collège de Vergara. Elles étaient terminées dès 1779; il les avait soumises à Iriarte et, sur ses conseils, il les publia en partie en 1781, lui dédiant même le troisième livre de ses apologues. Quand Iriarte publia à son tour ses Fables littéraires (1782) et se vanta d avoir donné à 1 Espagne ses premières fables originales, Samaniego cria au plagiat, et une lutte acharnée s'engagea entre les deux fabulistes (2), assistés chacun de leurs tenants. Et cependant chacun d'eux était dans son droit. Si les Fables littéraires dlriarte sont plus neuves, les vieux récits rajeunis par Samaniego sont peut-être d'allure plus naturelle et plus plaisante (3).

D. Juan Pablo Forner fut aussi un ennemi dlriarte. Il y avait antipathie naturelle entre son pessimisme atrabilaire (4) et Tesprit mondain de l'élégant D. Tomâs. Ce grand diable émacié, au teint olivâtre, aux gestes brusques, à la voix rauque, au parler bref et au vêtement négligé, poursuivit de ses invectives Huerta, Sanchez, Vargas Ponce, Iriarte, les philosophes français et Y Encyclopédie, Il avait la dent enragée,

(1) Vejamen que hizo D, Tomàs de Inarle al idilio que diô a la imprenla D. Nicolas Fernândez Moralin^ socio de la sociedad matrilense^ en alabanza de las discipulas del hilado. — Cotarelo, Iriarle, p. 496.

(2) Samaniego poussa la colère jusqu'à la férocité. Un de ses pamphlets est intitulé Lc//re apologétique à M. Maason. Samaniego se demande, comme Tauteur français : « Que doit on à TEspagne"? — et il répond : « Iriarte I » — Lettre inédite, découverte en 1894 parD. Julian Âpraiz, professeur à l'Institut de Vitorîa. Ap. Cotarelo, Iriarte^ p. 328.

De Samaniego encore est cette épigramme :

Huerta escribe que el Parnaso Esta cubierto de nieve.

i La fecha ? — El dia que Iriarte Dio sus obras cabalmente.

(3) Samaniego a écrit des contes licencieux, qui sont restés longtemps inédits et que Ton peut lire dans l'amusante anthologie qui porte pour titre Cuentos y poesias mets que picantes.

l4) Cotarelo, Iriarle, p. 223.

mais ne manquait ni de savoir ni de générosité. Ses ouvrages sérieux (1) montrent en lui des idées très supérieures aux idées courantes. Il est comme une force sans emploi, comme un génie incomplet et déréglé ; il a conscience de sa gaucherie et des vices de la société au milieu de laquelle il vit; il souffre de ces vices comme de ses propres défauts, et ses vers ne sont bons que dans la satire. Il s'est peint au vif dans sa pièce contre les vices de la cour : « Tu ris de ce que « je dis, fripon ? — Je ris ; pourquoi non ? Vous, frère, vous « avez la mine de devoir rester toujours un mendiant. « Ecolier devenu courtisan, vous montrez la corde à chaque « instant : vous faites parade d'humilité et vous ne savez « pas ôtre humain. Plein de science et de pédantisme, si « vous attendez quelque gros personnage pour lui présenter « une requête, et si vous le voyez tourner la tête vers quelce que charlatan, — comme s'il était dans Tobligalion d'é- « coûter l'homme sage et de renvoyer le menteur, — vous « donnez à votre lèvre l'expression du dédain, vous remuez « la tête — vieux souvenirs des guerres scolastiques — et « vous maudissez le sort qui met le prix du savoir aux mains a de l'ignorance^ qui préfère la Gazette à Platon. »

A ce maussade génie nous avouons préférer le courtois et magnanime Jovellanos (1744-1811), le type le plus complet de « l'honnête homme » qu'ait présenté l'Espagne du xviii® siècle (2). On sait aujourd'hui par son journal que D. Gaspar Melchor fut dans toute la force du terme un libre penseur. Il garda pour la religion de sa patrie le respect extérieur que les lois exigeaient et que la conscience autorise, mais il la domina, et, par-dessus ses enseignements, il contempla des vérités qu'elle ne savait plus voir. Les intérêts matériels et moraux de TËspagne, l'économie politique et rurale, Tadministration, l'enseignement, la critique d'art, la réforme des mœurs : rien de ce qui aurait dû passionner son pays ne lui

(1) Reflexiones sobre el modo de escribir la hisloria de EspaHa. — Plan de unas instiluciones de derecho espanol, — Obsevvacionet sobre la tortura, — Contra el aleismo.

(3) Pitzmaarice-Relly, Bisl. de la lit. esp,, p. 481.

(3) E. Mérimée, Jovellanos, Revue hûpanique^ 1. 1, p. 38.

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est étranger. S*il accepte le pouvoir, c'est pour le bien qu'il permet de faire ; ses idées tendent toujours vers le vrai, le juste et le pratique. Il est de la même famille d'esprits que Montesquieu. S'il touche à la littérature, c'est pour enseigner, pour persuader, pour enflammer les âmes. Sa poésie est peu goûtée des sertisseurs de vocables rares, elle nous enchante par sa gravité sereine, Taustérité de la forme, la beauté morale qui s'en dégage : « Tu seras savant et heu- <i reux si tu es vertueux. La vérité et la vertu sont unes et « le bonheur n'existe que dans leur possession. Elles seules « donneront à ton âme la sécurité de la paix et la pureté de « la conscience. Dans la modération des désirs est la liberté ce vraie. Dans la douceur est la joie d'agir et de faire le bien. « Le reste !... vent, vanité et misère ! »

Moins solidement équilibré , Juan Meléndez Valdés (1784-181 7) fut plus exclusivement poète. Doux et tendre, il resta toute sa vie un grand enfant, courant après la fortune, sans réussir à la fixer, aventureux et pacifique, ambitieux et CBiSBuieT \ josefino patriote et ferdinandiste libéral, il ne vit jamais clair autour de lui, mais son âme sonore vibra sous tous les chocs qui la touchèrent . Ses Baisers d'amour, voluptueux et chastes, — comme le Cantique des cantiques, — renferment de délicieux morceaux (1) « qui enflamment le plus « tiède, font rougir le modeste et viennent au secours du « malintentionné (2). Son Eglogue à la louange de la vie champêtre fut couronnée en 1780 par l'Académie espagnole et Ton trouva « qu'elle embaumait le thym ». Son idylle sur t absence^ ses romances du soir et des moissonneurs^ son ode aux étoiles^ son admirable élégie à la mort de son frère (3)

(1) Publiés par M. R. Foulché-Delbosc, Revue hispanique, t. I, p. 74.

(2) Otras pinturas hace

Que encienden al mâs tibio, Ruboran al modesto, Y auxilian al maligno Vers de la sœu7* de Jovellanos sur Meléndez. — Cueto, Bosquejo,

(3) Paréceme ora ver como vi en eila

La desmayada imagen de mi hermano, De mi adorado berroano, ya en ei punto De la acerva agonia y sus pavores,

sont d*excellents poèmes, d'une langue magnifique et d'une facture parfaite, des œuvres de vrai poète et de grand poète.

Il fit école et compta parmi ses émules et ses disciples José Iglesias de la Casa (1748-1791), épigrammaliste et poète léger, dans le goût de Quevedo (1). — Gienfuegos, lyrique désordonné et parfois extravagant, mais gagné à toutes les idées généreuses, et plein de compassion pour les classes souffrantes (2). — - Quintana enfin (1772-1857), son rival de gloire (3); ennemi des Français, et afrancemdo lui-même, il a été un vrai libéral à la française, il a chanté Padilla, le révolté, résumé dans son Panthéon de C Escortai les griefs de TEspagne contre ses rois autrichiens, et lancé le cri de guerre contre Fenvahisseur dans son Ode à FEspagne (1808) (4).

Le vent de France avait soufflé sur lui. Il souffla aussi sur d'autres, et si fort qu*i} les fit changer de patrie. D. José Marchena émigra en France à Tépoque de la Révolution, dont il avait embrassé les idées. Au lieu de liberté il y trouva la prison. Il écrivit à Robespierre : « Tyran ! tu m'as oublié, » et ne put obtenir d'être guillotiné. Instruit, plein d'imagination, excellent latiniste, il poussa l'irréligion jus-

Estendido en el lecho, congojoso, Desflgurado, consumido y yerto De sombra fria y de sudor de muerte, Y los ojas ya turbios y caidos, Mirando en confusion à todas partes, Diciendo adios al mundo, y cerca viendo La etemidà espantable y sus horrores.

(Publie par R. Foulché-Delbosc, Revue hispanique y t. IV, p. 270.)

(1) Gueto, Bosquejoy p. cxiv. — Poesiat ineditat de Iglesiae, publiées par M. Foulché-Delbosc, Revue hispaniquet t. II, p. 77.

(2) Gneto, Bosquejo, p. cLXxv.

(S) Id. ibid., p. CLXxviii.

(4) On ne lira pas sans intérêt le curieux jugement de Godoy sur Quintana : « Que dirai-je de Quintana? C'est un Hercule céleste» qui tous enlèye « et TOUS entraîne avec lui. Il foudroie la tyrannie, balaie les erreurs de la « terre, fait vibrer dans l'àme toutes les cordes de fhonneur et du patrio- « tisme. Il réveille Tardeur guerrière, U allume la soif de la victoire, il marc que du sceau de l'infamie la corruption et la perfidie des court. » — Oodoy, Mémoires, t. II, p. 318.

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qu'à rathéisme, et cependant sa plus belle ode est dédiée au Christ crucifié (1).

D. José \faria Blanco, fils d'Irlandais, entré dans les ordres sans vocation, quitta l'Espagne en 1810 et se réfugia en Angleterre, où on le vit rédiger un journal anticatholique : El Espanoly occuper une chaire à Oxford et un canonicatà Saint-Paul de Londres. Tour à tour catholique, athée^ anglican, déiste, il semble qu'il n'ait jamais réussi à voir clair dans son âme. Il aima du moins la liberté. Ses poésies, composées en Espagne, à l'époque la plus paisible de sa vie, ne font rien présager des violences qu'on lui vit plus tard (2).

D. Jayme Yillanueva émigra comme lui en Angleterre. D. Pablo de Jerica émigra en France. D. José Vargas Ponce, député auxcortès en 1813 et en 1820^ eût sans doute éprouvé les effets de la colère de Ferdinand, s'il n'était mort en 1821 .

En dehors de Madrid et de Salamanque, quelques essais littéraires se produisirent à Séville et en Catalogne.

A Séville, Olavide, Jovellanos et Forner essayèrent de répandre le goût classique. Les tenants de la vieille littérature, les copieras j luttèrent longtemps avec avantage, mais, vers la fin du siècle, quelques jeunes gens adoptèrent enfin la nouvelle mode (3). Le plus remarquable fut Lista, auteur de poésies sacrées, d'un beau poème allégorique : la Vie humaine^ et d'une touchante élégie : V Hymne du malheureux (1817), son meilleur ouvrage, parce qu'il est le plus simple et le plus sincère (4).

La Catalogne eut encore quelques poètes populaires. On cite une letrilla, où une gitane dit la bonne aventure à Philippe V. — Le Romance de la dame de Reus^ qui donna son honneur pour sauver son mari et tua ?on séducteur qui n'avait pas fait grâce à son époux. Toute la Catalogne a chanté la Mort del bach de Roda^ pendu comme catalaniste par les soldats de

(1) Gueto, Bosquejo, p. ce vu.

(2) Id. ibid., p. ccxi.

(3) D. Luis José Mufloz de Léon y Ocafla. — Fte^ de saints, mises en vers. D. Antonio Lopez de Palma. — Satires,

D. Antonio Gonzalez de Léon. — Saynète : El Francés par devociôn. D. Aionso Jaen y Castillo. — Poésie épique.

(4) Cueto, Bosquejo, p. cicvii.

Philippe V. V Héritier de la potence est une lugubre chanson qui rappelle les pendus de Villon (1). L'histoire de Maria Galowia, qui se laissa séduire par le bandit Pablo Gibert, n'est pas moins dramatique (2).

Rien ne faisait prévoir à cette époque la magnifique renaissance de la littérature catalane au xix* siècle, mais ces chants populaires suffisent à attester que la vieille Catalogne ne se résignait pas à mourir.

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