I. — Architecture
L'Espagne est un merveilleux musée où, depuis les Romains jusqu'à nos jours, tous les genres d'architecture sont représentés par de nombreux et magnifiques monuments.
A vrai dire, TKspagne n'a pas inventé de toutes pièces un système d'architecture nouveau et complet, comme la Grèce a inventé les ordres classiques, comme la France a inventé le style ogival ; mais elle a su imprimer un cachet très spécial à tous les styles étrangers dont elle s'est inspirée. De Tarabe, importé par les conquérants musulmans et du gothique venu du Nord, elle a tiré le mudejar^ qui lui appartient bien en propre. Le style plateresque procède de la Renaissance italienne, comme notre art du xvie siècle en procède lui-même, et cependant les monuments espagnols se distinguent à première vue des italiens ou des français, tout aussi bien que les constructions de Philippe III se distinguent de nos bâtisses Louis XIII.
L'art espagnol a passé, comme tous les autres, par des périodes de plein épanouissement et de stérilité. Si l'on cherche quelle a été, à travers tant de changements, sa note caractéristique et dominante, il semble que c'a été le goût inné de la magnificence et de la somptuosité. Le gothique espagnol est plus fleuri que le gothique français ; le mudejar est plus orné que l'arabe; le plateresque plus fouillé que notre style Renaissance, et le rococo espagnol dépasse en fantaisie tout ce qu'il est possible d'imaginer. Le luxe outré et exubérant devait appeler une réaction, et il était naturel que cette réaction fût en Espagne subite et radicale. A l'art
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pompeux et mondain de Charles Quint a succédé Tart austère de Philippe II. Herrera a raboté les murailles, rejeté tout ornement inutile et demandé Timpression de richesse, toujours recherchée par TËspagnol, à la beauté des matériaux : au granit, au marbre, au jaspe, au bronze doré. Au x\n^ siècle, la pénurie du trésor a remplacé les pierres dures par le calcaire tendre et la brique, et Técole de Herrera a fini par tomber, faute d'argent, dans le médiocro et le mesquin.
Alors s'est réveillé, plus impérioux que jamais, Tamour de Tornement, et Churriguera et ses élèves ont élevé leurs portails fantastiques, leurs façades empanachées, leurs retables qu'on dirait arrachés aux pagodes indoues.
Le goût académique des rois français s*est indigné de toutes ces prodigalités. Les Boileau de l'architecture ont voulu réduire les churrigueresques aux règles du devoir, et la fin du xviii* siècle amène, en Espagne comme en France, le triomphe du classicisme.
Le xvui® siècle reproduit ainsi le double mouvement suivi par Tart espagnol. Le churriguerisme peut être considéré comme un retour aux souvenirs de Tart plateresque, et la réaction classique comme une reprise des traditions de Herrera.
L'école architecturale, à laquelle Churriguera a donné son nom, a pour père légitime ritalicn lîorromini (1599-1667), le rival du Bernin, auquel le désir de se singulariser fit inventer le style « baroque ». Ce genre fut importé en Espagne par D. Pedro de Ribera. D. Josef Churriguera et ses fils, D. Geronimo et D. Nicolas, ne firent que le répandre et le perfectionner.
Il n'est pas de reproches que les architectes classiques n'aient adressés aux compositions de cette école. On a tout dit sur les façades convexes ou concaves, les colonnes torses ou ventrues, les ressauts, les entablements ondulés, les cintres brisés, les volutes à rebours, les balustrades à contresens. Tout cela est certainement fort étrange, très peu raisonnable, contraire à toutes les règles et d exemple scanda- 1-euK, et pourtant : qui s'arrêtera à Madrid devant le palais des Conseils, ou les Casas consisloriales , ou la Carcel de
LES ARTS 3âl
Corte^ ou l'Académie de San Fernando, ou TAcadémie de rilisloire? El qui ne considérera pas d'un regard surpris et amuse les portails du Quartier des Gardes, de l'Hospice^ ou de l'hôtel d'Onate?
Les gens de goût académique gémiront toujours devant la chapelle de San Isidro Labrador à San Andres et la chapelle dorée de Nuestra Senora de la Soledad à San Isidro-el-Real, mais les amis de la libre fantaisie préféreront les façades mouvementées des cathédrales de Murcie et de Valence à ces prisons modèles que sont les cathédrales nouvelles de Yich et de Lérida.
L'école churrigueresque n'a pas le sentiment de la ligne ; elle n'a eu à sa disposition que de très médiocres ornemanistes, mais on ne peut lui refuser ni l'invention, ni la richesse. Elle est fastueuse jusqu'à l'ostentation, compliquée jusqu'à l'inextricable ; elle attire et retient l'attention à force de recherche et d'ingéniosité. Interprété par un maladroit, ce style crée des œuvres monstrueuses; aux mains d'un artiste, il a parfois donné de surprenants effets.
Le palais de San Telmo, à Séville, commencé à la fin du xvii« siècle, sur les plans d'Antonio Rodriguez, et terminé en 1734 par Figueroa, est un des meilleurs exemples du churrigueresque élégant. Le motif central, bien dessiné et bien équilibré, est réellement gracieux. Au premier étage un balcon semi-circulaire, en encorbellement au-dessus de la porte, s'évase au-devant d'une fenêtre en retrait, et forme avec elle une somptueuse loggia, tandis qu'au sommet de l'édifice, la statue de San Telmo se détache en plein ciel sous une arcade à jour (1).
La Casa de Dos Aguas, à Valence, vous déconcerte au premier abord avec ses faux marbres, son attique à œils-debœuf et ses clochetons rococo ; mais la poHe, décorée de hauts reliefs en albâtre, est certainement un morceau d'une rare magnificence i à demi cachés sous les feuillages touffus d'une végétation fantastique, deux génies poussent du pied
(1) Panorama naçional. Bellezas de Espana y sus colonias, Barcelona, Ilermenegildo MiraUes.
L*BSPAONE. — T. ni 21
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deux urnes d*où s'échappent des flots. Ils symbolisent la dure loi d'ici-bas, la loi de travail et de peine ; ils semblent courbés sous le poids d'une immense douleur, comme si les sources qu'ils protègent étaient faites des sueurs et des larmes des hommes. Mais, au-dessus de leurs têtes, entre les roses, les pampres et les lourdes fumées deTencens, dans une niche gardée par des vertus et des anges, Marie, la grande consolatrice, sourit à ceux qui travaillent et qui souffrent.
Le palais de Sonanes, à Villacaredo, construit en 1720 par D. Antonio Diaz de Arce, est encore une des belles constructions civiles élevées dans le style de Churriguera. C'est un édifice carré, à deux étages, de cinq fenêtres de façade sur chaque côté. Les trois fenêtres centrales de la façade principale s'ouvrent sur un grand balcon qui suit tous les res- Y sauts de l'architecture. Les colonnes engagées qui s'élèvent
• I entre les fenêtres sont ornées de feuillages et de ceps de
vigne d'un beau travail. Le dessin des fenêtres est très compliqué. Elles sont encadrées d'un chambranle àcrosseltes, et accompagnées de colonnes torses, qui reposent sur des consoles et supportent un entablement à ressauts, couronné d'un fronton, dont une pyramide et deux boules complètent la décoration. L'attique est plus simple, et porte dans sa travée médiane les armoiries du fondateur. Une belle porte cochère, attenant à la maison, donne entrée dans le parc. L'ensemble ne manque pas d'élégance et rappelle de loin certaines parties de l'ayuntamiento de Se ville (1).
Le chef-d'œuvre de l'école est peut-être la sacristie de la Chartreuse de Grenade, construite de 1727 à 1764 sur les plans de Luis de Arevalo. C'est une vaste salle terminée par une abside : des pilastres, une corniche, une voûte peinte, voilà les seuls éléments que l'œil ébloui saisisse d'abord dans l'extraordinaire complication des moulures, des volutes et des cartouches, dans l'éclat des marbres, des agates, des jaspes et des bois précieux. Les portes et les armoires sont taillées dans le caoba, le gaïac et l'ébène et incrustées de
(1) Panorama nacional.
nacre, d'écaillé, d'ivoire et d^argent. Fray José Manuel Yazquez a travaillé pendant trente ans à cette merveilleuse broderie de bois rares et de pierres précieuses, qui semble faite pour abriter la statue de Plutus et qui décore Tautel de saint Bruno (1).
Les churrigueresques n'ont pas toujours été aussi bien inspirés. L'ayuntamiento de Salamanque (1700-1733) est d'aspect riche et décoratif, mais présente un gravée défaut de proportion : le premier étage est plus élevé que le rez-dechaussée, et le second étage plus élevé que le premier. L'effet est loyrd et disgracieux.
L'église Sainte-Marie de Saint-Sébastien jette ses voûtes ogivales sur des pilastres corinthiens. La cathédrale de Gadiz amoncelle tant de pierres, groupe tant de colonnes, superpose tant d'ordres, d'arcs et d'architraves qu'on se sent comme écrasé entre ses massives murailles et que l'église paraît petite, malgré ses énormes proportions (2).
Les immenses retables dorés, qui montent du pavé à la voûte de tant d'églises espagnoles, donnent parfois l'impression d'une prodigieuse richesse, comme au Sauveur de Séville, et plus souvent l'idée d'un puéril entassement.
Enfin certains édifices churrigueresques méritent réellement d'être considérés comme des œuvres barbares. On ne peut guère rien concevoir de plus laid que l'église de Belen à Barcelone ; à l'exception de la grande niche, située au coin de la rue de Xucla, il serait impossible de citer un détail intéressant dans cette ridicule chapelle, qui semble une prétentieuse salle de concerts spirituels.
Le maltre-autel de Sainte-Marie de la Mer devait primitivement compléter la décoration de Belen, mais les exigences du marbrier effrayèrent les PP. Jésuites, et les riches bourgeois de la paroisse Sainte-Marie furent tout fiers d'acquérir le chef-d'œuvre que les Jésuites ne pouvaient payer. 11 est bien malaisé de décrire un aussi monstrueux échafaudage.
(1) Panorama nacional, — Gurlitt (Cornélius) Die Baukumt Spaniens, dargestetU in ihren hervorragendsten Werken, Aufnahmen von Max Junghandel» — Dresden, 1893, 2 vol. in-f°,
(2)85 mètres sur 60.
3âl l'bSPAGNE de L^ANCIEX RÉGIME
Sur un stylobate en marbre noir, incrusté de blanc et de rouge, à ressauts très accentués, s*élèyent douze colonnes corinthiennes de marbre rouge avec bases et chapiteaux de bronze doré. Les angles du stylobate sont décorés de gaines et de tètes d'angelots en marbre blanc. Les colonnes supportent un entablement de bois peint, imitant le marbre vert et orné de modillons dorés. De la corniche jaillit un baldaquin à double volute qui supporte une énorme étoile de bronze doré. Des statues d'anges agenouillés ornent les angles de Tentablement. Sous le baldaquin ont trouvé place quatre statues, qui semblent garder le tabernacle monté sur un pied très élevé, comme un énorme ciboire. Au-dessus du tabernacle une vierge de bois peint, couronnée d'étoiles, s'envole vers les voûtes, cependant que, de chaque côté de Taulel, deux piédestaux de marbre noir, incrusté de blanc, réincrusté de rouge, montent en s'évasant et soutiennent deux statues de marbre blanc, éclairées par quatre cierges, plantés dans des appliques de bronze doré. Une clôture de marbre noir, blanc et rouge, à balustres de cuivre, complète cette décoration théâtrale et boursouflée, qui jure cruellement avec la noble simplicité de la vieille église catalane.
Le mal était venu dllalie, ce fut encore à lltalie qu'on demanda le remède. Un incendie ayant détruit le vieil Alcazdr de Madrid, Philippe Y jugea à propos de le rebâtir, quoiqu'il habitât le plus souvent le Buen Retire, et demanda les plans du nouveau palais à l'architecte italien Jubara, qui venait d'achever la façade du dôme de Milan.
Jubara proposa un immense édifice carré, de mille sept cents pieds de côté, avec trente-quatre portes et vingt-trois cours intérieures (t). Philippe trouva le projet trop coûteux et adopta les plans plus modestes de GiambattistaSachetti, qui commença le Palais-Neuf, la Casa grande^ comme l'appelle le peuple de Madrid.
Avec Jubara et Sachetti vinrent encore d'autres Italiens, comme Fraschina, Sermini, Pracocini, Subisati, et le plus
(1) Lafuente, Hisloria gênerai de Espana, XIII, p. 356.
célèbre de tous, Sabatini (1), et quelques Français, comme les deux Marchand, père et fils, les sculpteurs Dumandre, René et François Carlier, le jardinier Etienne Boutelou.
Le sculpteur italien Olivîeri conçut la pensée de créer une Académie des Beaux-Ârts et obtint du roi la formation d'une junte préparatoire, chargée d'étudier le projet (13 juillet 1744). La junte ouvrit des cours de peinture, de sculpture et d'architecture et compta parmi ses professeurs Vanloo, Dumandre et Sachetti. En 1745 elle s'installa à la Panaderia et y continua ses cours, mais avec des maîtres insuffisants, manquant de livres et de modèles, de méthode et d'expérience. Le 12 avril 1752, Ferdinand YI érigea la junte en Académie des Nobles Arts de Saint-Ferdinand et lui assura une dotation de 12.500 pesos. Les statuts définitifs furent approuvés par décret royal du 30 mai 1757. Longtemps l'Académie fut contrariée dans ses progrès par ses propres protecteurs et ses membres honoraires, qui n'étaient pas toujours des amateurs intelligents, et qui étouffaient sous leurs votes les propositions des académiciens titulaires. L'étude du modèle vivant fut longtemps interdite, «ous peine de 50 ducats d'amende (2). Peu à peu cependant l'enseignement s'organisa. En 1766, le roi fonda une chaire de perspective ; en 1 768 on ouvrit un cours d'anatomie et un cours de mathématiques (3). Vers 1790, l'étude du nu fut ^nfin permise. L'Académie décernait des médailles d'or et d'argent à ses meilleurs élèves et envoyait ses lauréats à l'étranger, avec des pensions de 1650 réaux (4).
En 1777 l'Académie avait déjà assez de crédit pour que le roi obligeât toutes les autorités provinciales h lui soumettre les plans de tous les travaux qu'elles entreprenaient (5). En 1787, il décida qu'elle seule pourrait décerner le diplôme d'architecte, avec l'Académie de San Carlos pour le royaume
(1) Gaveda, Memorias para la R, Academia de S, Fernando^ y de las Délias Arles en Espana, desde el advenimienlo de Felipe V hasta nueslros dias, Madrid, 1868, 2 vol. m-80, t. I, pp. 107, 111.
(2) Novisima Recopilacion, lib. VIII» lit. zxn. Ley 2, 30 mai 1757.
(3) Caveda, Memorias^ I, p. 167.
(4) Sept. 1758.
(5) Nov, Rec, VII, xxxiv, 3—23 oct. 1777.
de Valence (1). Cette dernière Société s'était formée en 1753, sous le titre d'Académie de Sainte-Barbe ; elle enseignait rarchitecture, la sculpture, la gravure et la peinture. En 1762 elle réclama la protection royale et l'obtint aisément. En 1768 le roi approuva ses statuts et lui donna le titre d'Académie royale de San Carlos. En 1784 il ajouta aux cours déjà existants un cours de dessin de fleurs et d'ornement à Tusage des fabricants de soieries (2). D'autres écoles de dessin s'établirent à Saragosse, Barcelone, Bilbao, Yitoria, Tolosa, Valladolid, Burgos, Ségovie, Salamanque, Santiago, Tolède, Murcie, Séville, Grenade et Cordoue. À la vérité, la plupart de ces écoles distribuaient un enseignement très médiocre (3) ; elles n'en contribuaient pas moins à répandre le goût des choses d'art. Townsend trouva cinq cents enfants dans les écoles de Barcelone, dessinant d'après la bosse et d'après nature : « Bien peu, disait-il, seront « peintres, mais tous trouveront dans cet enseignement le « moyen de développer la justesse de leur coup d'œil et le sens « de l'observation (4) ». La municipalité barcelonaise en jugeait ainsi, puisqu'elle accordait de nombreux prix aux élèves pour entretenir leur émulation (5).
Le goût des arts passa l'Océan. Comme Madrid et comme Valence, Mexico eut son Académie des nobles arts, avec succursales à Jalapa, Guanaxuato et Queretaro. Ues centaines de jeunes gens de toute condition et de toute race venaient le soir y apprendre le dessin de tète et d'ornement (6). Humboldt remarquait déjà la grande aptitude des Mexicains à copier exactement le modèle (7).
L'enseignement académique était malheureusement très exclusif et plein de mépris pour les vieux styles nationaux ;
(1) Nov. Rec, VIII. XXII, 7-28 fév. 1787.
(9) Boix(D. Vicente), Historia de la ciudady reino de Valencia, Valencia, 1843, 3 vol. m-40.
(3) Gaveda, MemoriaSt I, p. 186.
(4) Townsend, Voyage en Espagne. Paris, 1809, 8 vol. in-8o.
(5) Diario de Barcelona, 22 sept. 1793.
(6) Humboldt, Essai politique sur le rêyaume de Nouvelle -Espagne. Paris, 1825 27, 4 vol. in-8<>. — ï, p. 423.
(7) Id. ibid., t. I, p. 380.
il s'inspirait uniquement du classicisme italien: D. Josef Hermosilla publiait une traduction de Vitruve, D. Diego Villanueva traduisait Vignola (1764), D. Carlos Vargas Machuca publiait les Edifices de Palladio expliqués par Scamozzi, D. Josef Ortiz de Sanz traduisait les quatre livres de V Architecture civile de Palladio^ un autre les dix livres d'i4rchitecture de Léon Alberti. On ne jurait que par les Romains, remis en vogue par les découvertes d'Herculanum et de Pompéi. Hermosilla étudiait les Ruines romaines de Talor vera-la-Vieja^ D. Pedro Josef Marquez, la Villa de Mécène^ et la forme et la distribution des maisons de F ancienne Rome^ d'après les données de Vitruve. D. Pedro Joaquin de la Puente Ortiz donnait les Dessins de l'aqueduc de Ségovie. Bosarte écrivait ses Observations sur les beaux-arts chez les anciens^ jusqu^ à la conquête de la Grèce par les Romains (1).
L'art qui résulta de toutes ces études est un art d'imita^* tion, terriblement pauvre et ennuyeux, un art d'ingénieur, qui se recommande surtout par la stabilité de la construction, la régularité de l'appareil, la science stéréotomique, la symétrie, la sécheresse des lignes et l'indigence de la décoration.
Au débuts quand les principes n'étaient pas encore poussés jusqu'au fanatisme, on fit quelques constructions d'aspect agréable. L'influence française parait se faire sentir dans la façade principale du Palais de la Granja (1719-1724) qui semble un Trianon alourdi. Le Palais-Neuf de Madrid a toute la monotonie de la grande façade de Versailles, sans en avoir les belles proportions ni la fine exécution. Il ne laisse pas de présenter un aspect assez imposant, surtout du côté des jardins. Napoléon trouva, dit-on, que son frère Joseph serait mieux logé que lui ; il avait tort, mais on s'explique cette opinion chez un homme épris de symétrie et de majesté théâtrale. Les Sajlesas reaies à Madrid ne sont qu'une montagne de pierres, mais l'église renferme quelques morceaux intéressants et paraît élégante à côté de la plupart des églises madrilènes.
(1) Caveda, Memorias, I,p, 290.
328 l'bspagnb dc l'âmgien régime
La furetir classique s'attacha bient/^t à dénuder complètement les murailles. Le palais de Rio-Friô montra tout ce dont Técole était capable. Ressemblant à une caserne ou à un hôpital, cet immense quadrilatère aligne sur chaque face ses trois étages percés chacun de dix-sept fenêtres. Sauf deux pilastres de chaque côté de la porte d'entrée, un écu des armes royales et les frontons, alternativement triangulaires et curvilignes, qui surmontent les fenêtres du premier étage, la symétrie est le seul élément décoratif de cette maussade bâtisse. Par une dernière concession au goût de la variété, l'arcbitecte a donné un dessin difiTérent aux fenètros de chaque étage ; la même fenêtre ne se répète donc que cinquante et une fois, heureuse diversité, sans laquelle le palais aurait ressemblé trait pour trait à une cage de pierre.
Rio-Frio donnait une si complète satisfaction au goût sévère de Charles IIl, qu'il construisit ses palais d*Aranjuez et du Pardo dans le même style parcimonieux et mesquin. L'Hôpital général, la Banque de San Carlos, TÂcadémie espagnole, la fabrique des Tabacs appartiennent au même genre affligeant et semblent demander l'aumône d'une guirlande ou d'un fleuron.
L'Hôtel de l'Amirauté et le palais de Buena Vistane sont pas bien meilleurs. Le Ministère de l'Intérieur, sur la Puerta del Sol^ œuvre du Français Jacques Marquet, représente bien médiocrement notre art charmant du xvui* siècle.
Cependant quelques artistes iinirent par sortir de la foule des maçons et retrouvèrent parfois le sens aboli de la simplicité gracieuse.
L'Italien Sabatini, élève et gendre de Vanvitelli, avait travaillé avec lui au palais de Caserta et fut emmené par Charles ill en Espagne. Il construisit de nombreux édifices, parmi lesquels deux surtout méritent une mention particulière. La Douane de Madrid, d'architecture officielle et convenable, est couronnée d'un bel entablement dans le style de Vignola. La porte d'Alcala, toute de granit gris, avec de jolies sculptures sur marbre blanc, donne à Madrid une entrée vraiment monumentale.
D.Ventura Rodris^uez, né à Cienpozuelos en 1739, tra-
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vailla sous la direction de Marchand et do Sachetti et a mérité d'être considéré comme le meilleur architecte espagnol duxviiie siècle (1). Son chef-d'œuvre est la somptueuse chapelle qui abrite la statue de la Vierge sous les voûtes de la basilique du Pilar à Saragosse. Entre quatre piliers de la nef centrale, Rodriguez a construit en forme de quatrefeuilles un petit temple en jaspe de Ricla, décoré de colonnes corinthiennes monolithes en jaspe de Tortosa, et d'ornements en jaspe vert de Grenade et bronze doré. Oouronnée d'une coupole en pierre de La Puebla, capricieusement ajourée, la chapelle reste assez obscure et laisse deviner à la lueur des lampes les richesses qu'elle renferme. Une balustrade d'argent, du poids de 16,000 onces, sépare Tautel de l'espace réservé auxfidèles,et la sainte image se dresse sur son pilier, derrière un buisson ardent de cierges allumés (2).
D. Juan Villanueva, né à Madrid en 1739, resta sept ans à Rome, puis fut envoyé à Grenade pour dessiner les salles de l'Alhambra. Se trouvant sans ressources, il n'hésita pas à s'engager comme manœuvre au service des religieux de l'Escorial, avec un maigre salaire de neuf réaux par jour. Son mérite finit par être reconnu ; il éleva différentes constructions autour du palais, puis fut employé par le roi aux travaux de Madrid, II bâtit dans cette ville la porte monumentale du Jardin botanique et l'Observatoire et donna le plan du musée du Prado, qui est resté, dans la note classique, l'un des meilleurs édifices de Madrid (3).
La grande rotonde de San-Francisco-el- Grande (4), dans
(1) On lui doit l'élégante église de San-Marcos, la maison du Saladero, le chevet et le portail de San-lsidro-el-Real et la façade de la Carniceria mayor h Madrid ; la façade de la Azabacheria à la cathédrale de Santiago ; la façade de l'église paroissiale d*Azpeitia, la collégiale de Santa- Fé à Grenade, et un plan magnifique pour le tombeau de D. Pelayo, plan qui n'a jamais été exécuté. (Caveda, Ensayo histôrico sobre los diversos generos de arquitectura empleados en Etpana, Madrid, 1848, in-8*, p. 509. — Ferrer del Rio, Hisloria de Carloa IW, t. IV, p. 526.)
(2) Nougues y Secall (D. Mariano), Uistoria crilica y apologelica de la Virgen N, S. del Pilar de Zaragoza, y de su templo y tahernaculo, Madrid, in-S", p. 296.
(3) Ferrer del Rio, Hist. de Carlos m<^, IV, p. 530.
(4) Elle mesure 116 pieds de diamètre.
la même ville, est l'œuvre du moine franciscain Fray Francisco Gabezas. La façade est d'une pauvreté sans pareille, rinlérieur est lourd, le chœur, étroit et profond, est d'un effet disgracieux ; cependant on a fini par tirer du tout un assez bon parti, et Téglise Saint-François est actuellement le plus beau monument religieux de Madrid.
La Bourse de Barcelone, œuvre de D. Juan Soler y Fonseca (1772), est peut-être Tédifice le plus élégant qui ait été bâti en Ëspag^ne au xviiie siècle. Obligé de conserver Tancienne salle gothique de la Lonja^ l'architecte s'est fort habilement tiré de cette difficulté. La cour intérieure et Tescalier se recommandent par la pureté des lignes et la justesse des proportions. La façade principale, sur la place du palais, rappelle les meilleurs morceaux de notre Gabriel.
La Douane, élevée en face de la Bourse, sur les plans du comte de Roncali, est loin d'avoir l'élégante simplicité de l'édifice de Soler.
A force d'étudier et de comparer, le goût général commença de se former. L'esthétique devint une science à la mode, et le vieil art national finit lui-même par être regardé. D. Eugenio Llaguno y Amirola écrivit sa Notice sur les architectes et Varchitecture en Espagne ; D. Agustin Gean Bermudez son Dictionnaire des plus illustres professeurs des beaux-arts en Espagne^ et sa Description artistique de la Cathédrale de Séville. Le marquis de Gapmany savait comprendre le mérite de l'art ogival et écrivait sur les monuments gothiques de Barcelone quelques pages d'une extrême justesse (1). La curiosité était éveillée, le travail partout repris et en bonne voie.