II. — Sculpture
Au xvi® et au xviie siècle, l'Espagne a possédé une grande école de sculpture. S'inspirant tour à tour des maîtres ita-
(1) Capoiany y Montpalau (D. Antonio de), Memorias histôricas sobre la marina, comercio y arles de la anligua ciudad de Barcelona. Madrid, 1789- 1792, 4 vol. in-80.
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liens, flamands et allemands, les ornemanistes plateresques ont inventé le système de décoration le plus riche et le plus délicat. Ils ont aussi abordé la statuaire avec succès ; certaines statues funéraires de la Chartreuse de Miraflores, des cathédrales de Burgos, de Tolède et de Grenade sont de purs chefs-d'œuvre. Mais c'est surtout comme sculpteurs sur bois que les Espagnols sont demeurés sans rivaux : Berruguete, Gano, Montanez, Roldan, Palomino, et cent autres remplirent les églises de statues et de bas-reliefs en bois peint, où s'allient de façon merveilleuse le réalisme le plus scrupuleux et laplus idéale poésie. Le Muséede Yalladolid possède une admirable collection défigures de ce genre, dont on n'oublie plus Tétrange beauté une fois qu'on les a contemplées.
G'est là, à proprement parler, la sculpture nationale. L'Espagnol ne connaît guère la ligne élégante et sobre, qui fait la beauté de la statuaire antique et de notre art du xiii^ siècle, mais il a le don de la couleur et le sens dramatique; certaines figures peintes des grands maîtres castillans sont criantes de vérité. Gette forme d'art est si populaire qu'elle se continue et compte encore quelques maîtres jusqu'à la fin du xviii^ siècle. Valence eut alors toute une pléiade de sculpteurs : D. Francisco de Esteve (1682-1766), D. Juan Bautista Borja (16921756), D. Luis Domingo (1718-1767), D. Tomas Llorens (+ 1792), D. Francisco Vergara (1713-1761) et son frère D. Ignacio (1715-1776) exécutèrent d'innombrables ouvrages pour les églises de la ville et des environs.
Séville eut à la même époque D. Geronimo Barbes, D. Pedro Duque Cornejo, D. Luis de Vilches, D. Cayetano Âcosta, D. Juan de Hinestrosa.
En Catalogne, on cite D. Garlos Salas (1728-1788), D. Luis Bonifaz y Massô (+ 1786).
A Salamanque, D. Âlexandro Carnicero (1693-1756) fonda une confrérie de peintres et de sculpteurs dans la paroisse Saint-Adrien et laissa quatre fils, dont trois suivirent la carrière artistique (1).
(1) Cean Bermudez (D. Juan Agustin), Diccionario histôrico de los mas
Tous ces artistes travaillent suivant la vieille doctrine cas* tillane. Ils ne connaissent point l'antiquité; le réalisme reste le caractère dominant de leur école.
D.Raymundo Capuz gagne la faveur du prince des Asluries, D. Luis, par son habileté à sculpter des figurines de bois ou d'ivoire représentant les gueux les plus connus de Madrid; D. Felipe Arismendi, sculpteur gui puzcoan, s'amuse à griser des Suisses pour dessiner les soldats de ses pasos ; Sarzillo court les foires et les marchés pour observer et copier les types populaires. D. Juan de Hinestrosa modèle en terre et en pâte, ou sculpte dans le bois des animaux de toutes sortes, qu'il colorie ensuite avec une habileté extraorr dinaire: « Il élevait dans sa maison, dit Cean Bermudez, des « lapinSy des agneaux, des perdrix, des pigeons, et il arriva^à « les reproduire avec tant de vérité et de ressemblance dans les « dimensions, la forme et le coloris, que j'ai vu une perdrix « faite par lui tromper une perdrix vivante que Ton mit au- (c près d'elle et qui s'irrita et voulut la becqueter (1). » Les sculpteurs catalans taillaient pour les chapelles de Noël toutes sortes de figurines naïves représentant les paysans de Catalogne tels qu'ils les avaient sous les yeux (2). C'est par ce côté réaliste, si dédaigné des critiques pseudo-classiques, que la sculpture espagnole est vraiment intéressante.
On ne peut se faire une idée de la fécondité des artistes de ce temps. D. Luis Salvador Carmona sculpta plus de 1500 figures, Sarzillo en exécuta 1772. Duque Cornejo a donné à la seule sacristie de la cathédrale de Séville quatorze figures, dont un Père éternel colossal assis sur un trône de nuages, environné d'anges. lia travaillé pour dix autres églises. Il peignait à l'huile et à fresque, il gravait àl'eau-forle, il dessinait àTencre de Chine pour les orfèvres de Séville (3).
Aucun sujet n'intimidait ces intrépides décorateurs. D. Luis
iluslres profesores de las bellas artes en Espana, Madrid, 1800, 6 yol. in-12.
(l)Gean Bermudez, Die, v» Hinestrosa.
(2) Pel y ploma (Hevue d'art publiée à Barcelone), déc. 1901. — Figuras de Betlem modelades per i'Amadeu d'Oiot.
(3) Cean Bermudez, Die, v* Duque Cornejo,
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Domingo montrait « le feu du ciel descendant sur l'holocauste d'Ëlie )>.D. Ignacio de Vergara sculptait <( deux anges adorant le doux nom de Marie ». D. Alexandro Camicero représentait « le Conseil de Castille >» sur un médaillon du Palais- Neuf.
On entreprenait à forfait les plus grands ouvrages; pour des prix très modiques, les plus habiles sculpteurs s'engageaient à travailler pendant plusieurs années. Pour leur amour de l'art, pour leur désintéressement, certains artistes de cette période méritent d'être comparés aux grands génies de la Renaissance. Esteve travaillait d'après nature et étudiait les draperies sur le mannequin. Tomas Llorens, fasciné par son art, était resté célibataire et vivait avec son père dans une laborieuse retraite, sculptant avec lui des vierges, des saints Jacques et des aposiolados. Duque Cornejo travailla pendant dix-huit ans au grand retable et aux orgues de la cathédrale de Séville. Cette grande œuvre à peine achevée, il entreprit la décoration du sanctuaire de la Chartreuse del Paular. Il était déjà vieux quand il accepta de sculpter en bois de caoba les stalles de la cathédrale de Cordoue.
Les gages des artistes étaient peu élevés. Àgustin Perea, qui sculpta les stalles de Santa-Maria de las Cuevas, touchait? réaux 1/2 pour un angelot et 390 réaux pour un saint de la plus grande taille; Isidro Espinal reçut, en 1719, une somme de 16.639 réaux pour le grand retable de la Chartreuse de Scala Dei. Six statues d'albâtre lui furent payées 11.266 réaux. Duque Cornejo, déjà célèbre, touchait 1800 réaux par statue peinte et décorée {encamada y estofada) (1).
L'extraordinaire fécondité des sculpteurs d'alors nous montre qu'il s'agit plutôt de décorateurs que d'artistes proprement dits. Les sculpteurs ne travaillant jamais que pour les églises, l'art avait cédé la place au métier, et les mêmes types se répétaient à satiété. Le style emphatique avait gagné la sculpture comme tout le reste^ et les classiques n'ont pas assez d'anathèmes contre ces œuvres confuses, « fruit d'une imagination échevelée et abandonnée
(1) Bermudez, Die, pas9.
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« à toute la liberté que donne le mauvais goût (1) ». 11 est incontestable que beaucoup d'œuvres,de cette école sont franchement absurdes. Â Saint-Sernin de Pampelune, de petits anges dorés enjambent la balustrade de la coupole et menacent de vous jeter de gros reliquaires sur la tôte. Au portail de l'église de Belen, deux Pères Jésuites déhanchés, couverts de soutanes mouillées, gesticulent dans le vent qui agite leurs manteaux. Innombrables sont les saintes Maries minaudières, les exorcistes possédés, les prédicants démoniaques qui peuplent les retables dorés des églises churrigueresques (2). Mais ces excès ne doivent pas nous empêcher de reconnaître le sens décoratif que possédèrent de nombreux représentants de cette école et la vérité avec laquelle ils ont rendu les types populaires. On pourra critiquer tant que Ton voudra le grand retable de Séville, ou le trasparente de Tolède (3), il faudra bien accorder quelque attention à Tœuvre colossale du sculpteur murcien Sarzillo. Dans une chapelle de l'église San-Pedro de Murcie, nous avons^ devant nous, la Gène elle-même; treize statues de grandeur naturelle, représentant Jésus et ses apôtres autour de la table du banquet. Les costumes sont monotones, Jésus est assis sur une chaise à dossier sculptée en style rococo, l'œuvre n'en reste pas moins monumentale et saisissante. La «Passion» du même artiste exerce encore, au dire d'un critique moderne, une véritable fascination (4).
Tel personnage d'un paso est un chef-d'œuvre d'expression, tel Christ en croix a fait des miracles, tant son aspect tragique émeut violemment les âmes fidèles.
(1) Cean Bermudez, Diccion., y^ Duque Cornejo.
(2) Les statues de D. Gayetano Acosta faisaient fureur « por ayrosas, y sus actitudes comicas y pantomimicas. » Cean Bermudez, Oic, vo Acosta.
(3) Œuvre de D. Narciso Tome, il coûta 2.200.000 réaux. C'est une sorte de gigantesque retable représentant la Vierge, entourée d'anges et de saints taillés dans le plus beau marbre de Carrare, mais par de médiocres praticiens ; l'ensemble est encore décoré de bas-reliefs et de peintures et présente une extrême confusion. — Ponz (D. Antonio), Viage de Espana. Madrid, 1TÏ6- 1784,3 vol. in-8%— t. I, p. 73.
(4) La Lectura, mars 1901. D. Felipe Benicio Navarro, La obra delescuUor Sarzillo de Murcia,
Mais cet art personnel et dédaigneux de tout « canon » ne pouyait être goûté des doctes critiques formés dans les écoles académiques de France et d'Italie. Aune époque où la mythologie faisait rage, les sculpteurs espagnols devaient passer pour arriérés et barbares. Quand Philippe V et ses successeurs voulurent décorer leurs jardins, aucun artiste espagnol ne sachant sculpter les naïades, ni les nymphes, il fallut faire appel aux artistes étrangers.
Philippe V amena d'Italie D. Juan Domingo Olivieri. Il a travaillé aux Salesas reales^ et exécuté deux des quatre statues colossales d'empereurs qui ornent la cour du Palais- Neuf (1).
Les artistes français eurent une influence plus considérable. En 1722, Philippe V appela à Madrid René Frémin (1673-1745) et Jean Thierry (1669-1739). Ils restèrent vingt-deux ans en Espagne, et peuplèrent de statues le parc de Sdint-Ildefonse. Comme le fondeur romain^ Fernando Rey, avait refusé de travailler avec eux, ils coulèrent leurs statues en plomb, et inventèrent une patine qui leur donnait Taspect du bronze; ils travaillèrent aussi le marbre (2). Bermudez loue « la faci- « lité et la franchise d exécution des statues et des groupes de « Frémin, mais critique les attitudes et le style de ses dieux « et de ses nymphes, auxquels manquent la simplicité et la « grandeur antiques (3). » C'est dire que ces dieux et ces nymphes viennent de Versailles, bien plutôt que de la villa d'Hadrien. Frémin et Thierry sculptaient comme le voulait la
(1) Antonio Ferrer del Rio, IllsL de Carlos 111^^ t. IV, p. 517. — Bermudez, Dtc, "v* OlivieH,
(2) Quand les 28 fontaines de la Granja marchent à la fois, elles consomment 637 048 litres d'eau par minute. La Fontaine de la Renommée occupe le milieu d'un bassin circulaire, orné, sur le pourtour, de quatre cupidons montés sur des dauphins ; eUe figure un rocher, sur le haut duquel est Pégase, monté par la Renommée, qui semble saluer le soleil, et élève en Tair un énorme ajutage, d'où sort un jet d*eau gigantesque. Pégase foule aux pieds l'Enyie, Tlgnoranco, la Médisance et la Rancune. Plus bas, des statues couchées du Duero, de l'Etre du Guadiana et du Pisuerga complètent le décor. Panorama nacional. — Townsend rapporte que le palais et les Jardins de la Granja ont coûté 15G. 000.000 de livres. Voyage en Espagne, H, p. 60.
(3) Bermudez, Dic, v* Frémin,
mode. Ce ne sont pas des artistes de premier ordre, mais leurs nympiies sont parfois jolies ; il est plus d'une sainte^ sortie des ateliers espagnols, dont onn^en pourrait dire autant.
Frérain et Thierry, ayant successivement demandé à rentrer en France, le Poitevin Jacques Rousseau, élève de Coustou, vint les remplacer à San lidefonso, et exécuta huit statues d'après les modèles de Frémin. Après sa mort, Pierre Pitué acheva la fontaine de Diane, travailla à la fontaine de la Renommée, puis au tombeau de Philippe Y, commencé parD. Juan de Léon. Antoine et Hubert Dumandre maintinrent sous Ferdinand VI et Charles III les traditions de TEcoIe française. Hubert succéda à Rousseau comme directeur des constructions de San lidefonso, Antoine fut nommé premier sculpteur au Palais-Neuf.
Robert Michel, du Puy-en-Velay (1720-1785), arriva en Espagne dès 17i0 (1) et fut nommé, en 1752, directeur pour la sculpture à l'Académie de San-Fernando. Charles III l^employa à la décoration du palais d'Aranjuez et du Palais- Neuf. Il se lia avec Tiépolo. L'Italien admirait l'habileté du Français à modeler d'après nature, le Français s'étonnait de la prestesse que montrait l'Italien dans l'exécution de ses fresques. L'écusson royal de la Douane, les sculptures de la Porte d'Alcala,du côté de la ville, font honneur à son ciseau. Les lions de la fontaine de Cybèle sont d'allure molle et pacifique. Le tombeau du comte de Gages à Pampelune ne manque ni d'élégance, ni de goût.
On signale sous Charles IV un dernier sculpteur français, Adam, dont Godoy vante la brillante exécution (2).
Tous ces artistes exercèrent une sérieuse influence à l'Académie de San Fernando et contribuèrent à répandre les principes de l'Ecole académique.
;1) 11 était élève du sculpteur lyonnais Perrache, et de Luquet, sculpteur namand établi à Toulouse. 11 fut présenté à D. Josef Ferez, architecte du Pulais-Neuf, qui lui demanda s'il saurait modeler « un Père Eternel de grandeur colossale ». Michel accepta, à condition que D. Josef assisterait à l'épreuve. 11 s'en tira avec tant de bonheur que Ferez fit exécuter eji bois le modèle du jeune artiste français pour la cathédrale de Murcie. — Bermudez, Die. , \^ Michel.
(2) Godoy. Mémoires, II, p. 3ii.
Dès le commencement du xviii® siècle, on rencontre un sculpteur valencien instruit en Italie, D. Antonio Salvador, dit « le Romain ». 11 avait séjourné quinze ans à Rome (1702- 1717), mais, rentré à Valence, il ne traita plus que des sujets de piété, et devint fameux par ses Christs. C'était un artiste d'éducation académique, qui avait été repris par le goût national, sitôt rentré dans son pays.
D. Francisco de Vergara étudia aussi à Rome ; mais il quitta l'Espagne de très bonne heure, et n'y revint point après s'être instruit en Italie (1).
Avec Philippe de Castro nous sommes enfin en présence d'un sculpteur espagnol formé à l'école des classiques. Il séjourna à Rome de 1733 à 1747. Ferdinand VI le nomma son premier sculpteur et lui fit exécuter un grand nombre d'ouvrages : bustes, statues décoratives, un des grands lions de Tescalier du Palais- Neuf, des enfants et des séraphins à la Chapelle. Il travailla aussi pour les églises de Séville et de Madrid et pour les jardins du Buen-Retiro. Il ne passa guère le médiocre.
D. Manuel Alvarez (1727-1797), que sa mauvaise santé empêcha d'aller à Rome, comprit mieux que lui les leçons de 1 antiquité. On l'appelait « le Grec », tant il se montrait enthousiaste de la sculpture hellénique. Il a travaillé pour les églises et pour la cour. C'est le plus distingué des élèves de l'Académie de San Fernando.
D. Francisco Gutierrez (1727-1782) resta douze ans à Rome et, rentré en Espagne, mérita les éloges de Mengs, qui lui reconnaissait un talent particulier pour les draperies. Ses meilleurs ouvrages sont les sculptures delà porte d'Alcala, du côté de la campagne^ et la fameuse Cybèle du Prado, qui n'est pas sans quelque grâce (2)i
D. Lamberto Martinez a exécuté en marbre les statues de la Justice et de la Valeur qui accompagnent le tombeau du duc de Montemar à la basilique du Pilar, à Saragosse.
(1) Caveda, Memorias, I, p. 77.
(2) Elle est très supérieure au Neptune et aux chevaux marins de D. Juan Pascual de Mena qui lui font pendant à Tautre extrémité du Salon du Prado.
L'BSPAOIfB. — T. ui. 22
338 l'espagne de l^akcien régime
Les meilleurs de ces arlisles ne sont guère que d*habilcs praticiens, et, si Ton compare certaines œuvres du début du siècle à certaines autres de son déclin, il est impossible de prétendre qu^il y ait eu progrès. Les statues de saint Isidore et de sainte Marie de la Cabeza^ qui font une si laide grimace sur le pont de Tolède à Madrid, sont hideuses, mais que dire des statues décoratives du Palais-Neuf ? Ces rois de pierre ne sont que d'informes magots.
Les sculptures de la chapelle du Pilar et de la chapelle Royale de Madrid, le maître-autel de San-Isidro-el-Real, les tombeaux de Philippe V à la Granja^ de Ferdinand VI aux Salesas, du comte de Gages dans le cloître de la cathédrale de Pampelune, sont des œuvres correctes, mais sans originalité. La sculpture espagnole n'a donc pas été réellement rajeunie par les réformateurs académiques. Ils ne savaient rien de son histoire^ ils ne comprenaient pas son génie. Ils la forcèrent à quitter la route où elle s'enlisait, mais ils l'engagèrent dans une voie fausse, qui ne pouvait la mener qu'à la stérilité.