III. — Ciselure et gravure
L'orfèvrerie et la bijouterie d'Flspagne avaient perdu au xviii' siècle leur antique réputation. Les plateros faisaient toujours de belle vaisselle en argent repoussé, mais ils n'avaient renouvelé ni leurs modèles ni leur outillage et le style de leurs ouvrages était lourd et suranné.
La joaillerie présentait le même défaut d'invention (1).
La gravure des médailles était d'un dessin barbare et d\in faire grossier.
Sous Ferdinand M se révéla un graveur de talent; D. Tomas Francisco Prieto obtint au concours la place de premier graveur de la Monnaie de Madrid, et grava quelques
(1) Le musée archéologique de Madrid en conserve quelques spécimens Intéressants : nœuds de pierreries, montres ornées de brillants, châtelaines, chaînes, pendants d'oreilles. Les pierres sont bien montées, mais l'aspect est toujours un peu lourd.
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années plus tard une belle médaille de 55 millimètres de diamèlre, destinée à rappeler la « victoire du pinqiic San An^ tonio sur une demi-galère algérienne. » Le busle de Ferdinand VI était traité avec habileté et aussi gracieusement que le permettait le modèle (1). — Sous Charles lU, Prieto renouvela toute la monnaie d'Espagne, sans pouvoir rendre agréable Tingral profil du roi. On a de lui une belle médaille commémoralive de la défense du château du Morro, à la Havane, contre les Anglais (1763). En 1772, le roi le mit à la tête de Técole fondée par lui pour perfectionner la gravure des monnaies d'Espagne et des Indes. D. Geronimo Gil, élève de Prieto, exécuta les poinçons et les matrices de l'Imprimerie royale de Madrid, passa au Mexique comme premier graveur de la Monnaie de Mexico, dirigea dans cette ville l'académie de San Carlos, et frappa plusieurs médailles comroémoratives(2). Les œuvres de Prieto et de Gil témoignent d'un certain goût, sans atteindre à la véritable beauté.
Lagravure proprement dite n'était pas tombée tout à fait aussi bas que la gravure en médailles. Le dernier grand peintre du xviu* siècle, Claudio Goello, avait été un bon graveur à Teau-forte (3). Au début du xviii' siècle, D. Diego de Cosa gravait dans le style français, avec esprit et correction (4). D. Juan BauUsta Ravanals exécuta en 1703 un arbre généalogique de Philippe V, et en 1705 un portrait du roi. Vers 1719, un graveur français, Jean Dubuisson, \int s'établir à Madrid et traita avec une certaine habileté quelques sujets religieux ; mais les thèses^ les frojilispices^ les armoiries gravés à cette époque témoignent en général d'une grande faiblesse et d un goût déplorable (5).
Deux hommes émergent au milieu de la foule des médiocres : Irala et Palomino.
(1) Museo de antiguedades, p. 525.
(2) Bermudez, Oie, t» Prieto ^ et Gil.
(3) Paul Lefort, La Peinture espagnole, Paris, 1895, in-S», p. 2:ja,
(4) Bermndez, Die, t« Diego de Cosa,
(5) On peut citer entre autres une affreuse Thèse de José Tortea ^1104), un Martyre de saint Zoïle^ de Nicolas Carrasco, des plus médiocres ; un Courons nement de la Vierge d'Ignacio Valis, dans le goût churrigueresque. Bib Nat, de Madrid. Estampes.
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Fray Matias Antonio Irala Yuso avait pris l'habit de Saint-François à Tftge de vingt-quatre ans, et pendant quarante-huit ans, ne bougea de sa cellule que pour aller au chœur et au réfectoire. Il peignit quelques tableaux religieux et grava d'innombrables planches et images de piété. Sans être réellement artiste, il contribua à la renaissance de Tart par le culte profond qu'il lui avait voué ; sa cellule était toujours pleine d'amateurs et d'élèves, et il mettait son modeste savoir à la disposition de qui voulait en profiter (1).
D. Juan Bernabe Palomino (1692-1777), neveu du peintre Antonio Palomino, fut un prodige de volonté. Tout lui manquait : école, stimulants, occasion. Il copia les œuvres des artistes étrangers, il ouvrit une école dans sa propre maison, et à vingt-trois ans, illustra le Museo pictorico, publié par son oncle (1715). x\ppelé à Madrid, il s'y fit connaître par de nombreux travaux, obtint le titre de « graveur de la Chambre » et dès la fondation de l'Académie de San Fernando, dirigea la classe de gravure (2). Son dessin, net et régulier, est parfois un peu sec et manque de relief (3), mais on sent chez lui un intense amour de l'art, et dans certaines planches, il touche à la perfection (4).
Dès le règne de Ferdinand VI, l'Espagne possède un certain nombre de graveurs instruits. En 1748, Carlos Casanova et Viccnte de la Fuente gravent les planches des Voyages de D. Jorge Juan et D. Antonio de Ulloa. En 1752, Cadenas, Chozas, Escribano, Josef Gonzalez, Nemesio Lopez illustrent le Spectacle de la nature de l'abbé Purcher. De 1757 à 1761, le Harcclonais Sorello grave à Rome les Antiquités d Herculammi et de Pompeï. Casanova et Fliparl nous donnent le portrait de Ferdinand VI. Le Bordelais Jacques Labau grave en taille-douce le portrait de Feijoo. D. Tomas Prieto publie en 1757 une magnifique planche représentant
(1) Ferrer del Rio, lUst de Carlos IIlo, t. IV, p. 519.
(2) Gaveda, Memorias, 1, p. 247.
(3) Portrait de saint Bruno, d'aprèsjla statue de la Chartreuse du Paular. Bib. Saf, de Madrid, Estampes,
^4) Ibid.y La Saotisima Goocepcion, d'après le tablecn du Couvent de Torrecilla de los Cameros.
saint Dominique de Guzman. D. José Ximeno donne son Quartier d'infanterie el son Intérieur de prison. Fidèle à la vieille tradition espagnole^ il s'inspire des types populaires et les groupe même au pied du Calvaire (1).
Charles III protégea tout particulièrement la gravure. Il maniait lui-même le burin et avait exécuté sur cuivre une image de la Vierge et de Tenfant Jésus (2).
L'école française était alors dans toute sa gloire. Les estampes deCochin, Daullé, Balechou étaient recherchées et formaient un important objet de commerce avec la Péninsule (3). Charles III envoya de jeunes artistes à Paris, pour y suivre les leçons des maîtres français. L'Académie de San Fernando donna commission à D. Hipolito Ricarte et à D. Francisco Espinosa d'étudier en France les nouveaux perfectionnements apportes au maniement des presses et à la composition des encres (4). D. Manuel Salvador Carmona fut l'élève des Dupuis, grava le Négligé galant de Coypel, les Amusements de 4a jeunesse d*Eisen, Y Allégorie d* Hercule et de Minerve, et obtint le titre de membre de l'Académie royale de Paris (5). D. Pascual Pedro Moles, envoyé à Paris par la Chambre de commerce de Barcelone, mérita le môme honneur et dirigea plus tard l'Ecole de dessin de Barcelone.
Revenus en Espagne, ces deux artistes firent école et comptèrent parmi leurs élèves des hommes comme D. Fernando Selma, D. Blas Ametller, D. Esteban Bôix.
La Catalogne eut encore D. Juan Barcelon, D. Juan Minguet, Muntaner, Fabregat, Ballester. Valence eut D. Vicente Galceran et D. Pascual Cuco^ L'Aragon, Brieva et les deux Bayeu. Les noms de Moreno de Tejada, d'Enguidanos, de Rafa(>l Esteve, des deux Velazquez, montrent que les efforts soutenus de l'Académie de San Fernando ne furent pas inu-
(1) Eau-forte représentant le Christ en croix. Bib. Nat. de Madnd. Estampes.
(2) Bermudez, Die. v» Carlos Ill\
(3) Gaveda, Memorias, T, p. 251.
(4) Id. ibid., I, p. 188.
(5) Son morceau de réception est un portrait du peintre Suédois Roslin, d'après Hyacinthe Coiiin de Verniont. U est de tous points magnifique. Bibl. Nat, de Paris. Estampes»
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liles. On vit même des femmes, comme Dona Carmen Saiz(l) et Dona Maria Lorelo Prielo s'adonner à la gravure et manier habilement le burin.
Les œuvres de ces artistes sont extrêmement inégales, sans doute parce qu'ils ont beaucoup produit (2). Les meilleurs tombent parfois au-dessous du médiocre (3). Souvent aussi ils atteignent l'excellent. On no peut rien voir de plus précieux et de plus fini que le Saint Augustin de Minguet, ou le Saint Thomas de Bayeu. D. Manuel Salvador Carmona a réellement surpris le secret de la grâce, ^q^ Anges au tomheati^ d'après le Guerchin (1754), sont une très jolie page, sa Madeleine ^{ son Saint Jean Baptiste, d'après Mengs (1784), sont d'excellents morceaux (4). VEcce homo et la Mater Dolorosa de Juan Antonio Carmona, d'après le Titien, donnent l'impression de la perfection. lIHérodiade, d'après Guide Renifla Vierge aux poissons^ d'après Raphaël, font le plus grand honneur au burin de Selma^ qui s'est surpassé dans la Sainte Famille^ d'après le Raphaël de l'Escorial, la plus belle planche peut-être qui ait été gravée en Espagne (5).
Le roi et les Académies s'ingénièrent à procurer du travail aux artistes. On publia des éditions de luxe de I). Quichotte (6), de Salhiste (7), de Maria?ia^ de Solis^ et de Gardlasso (8), du poème d'Iriarte sur la musique (9), du Parnasse
(1) Vénus couronnant l'Amoui\ d'après Boucher. Bib, Nat, de Madrid. Estampes.
(2) Galceraa, à lui seul, a laissé plus de 700 planches.
(3) Par exemple : La TrinUé de D. Juan Barcelon (1772). V Education d'un infant de Selma. Le Silence (1811) et la Jeune contemplative de Manuel Salvador Carmona. La Divine Bergère et le Bon Pasteur de Juan Antonio Salvador Carmona, Bib. Nat. de Madrid. Estampes.
(4) La Bibliothèque nationale de Paris (Estampes) possède de lui la Vierge^ d'après Van Dyck (1757), le Christ triomphant de la mort, d'après Vanloo (1755), le Portrait de Boucher^ d'après Roslin (1761), d'une invraisemblable finesse de détails, le Portrait de I). Tomas Prieto^ d'après Gonzalez (1784), peut être supérieur encore au précédent.
(5) Bib. Nat. de Madrid. Estampes.
(C) A Madrid, chez Ibarra, avec illustrations de Selma.
(7) Traduction espagnole de Tinfant D. Gabriel, à Madrid, chez Ibarra.
(8) A Valence, chez Benilo MonlforL
(9) A Madrid (1779), à l'imprimerie royale, avec six gravures de M. S. Carmona, J. Ballester, F. Selma, d'après les dessins de G. Ferro. — Deuxième édition en 1781.
espagnol de Sedano {l), et des Médailles hébréo-samaritaines de Ferez Bayer (2).
L'Académie de'San Fernando chargea D. José Hermosilla de réunir les matériaux d'une étude d'ensemble sur l'Alliambra de Grenade (3), et sur la Mosquée de Cordoue. Deux artistes, D. Juan de Villanueva et D. Francisco Pedro Arnal, lui furent adjoints pour dessiner à part les détails les plus curieux et les inscriptions. Les résultats de cette intéressante mission furent publiés en 1804, par les soins de l'Académie (4).
Une collection pittoresque des costumes des provinces espagnoles fut dessinée par D. Juan de la Cruz Cano y Olmedilla, qui avait été envoyé à Paris, dès le règne de Ferdinand VL
Charles III fit reproduire en gravure les plus beaux tableaux de ses palais., et entreprendre de grandes collections, qui furent continuées ou complétées sous le règne suivant (5).
L^inégalité des œuvres est peut-être encore plus marquée à Tépoque de Charles lY qu'au temps de Charles Ill.Capilla dédie au roi une affreuse composition, où l'on voit aux pieds de la Vierge Charles III, Charles IV, et les docteurs qui ont poursuivi la proclamation du dogme (6) de Tlmmaculée
(1) Madrid, 1768-78. 9 vol. ia 8'.
(2) De nummis hebraeo'famaritanis. Valence, 1784, ia-f», avec Ggures.
(3) D. Diego Sanchez Saravia avait déjà étudié TAlhambra. S'il n'est pas certain qu'il en ait reçu mission de TAcadémie, comme le dit Céan Bermudez» il est possible que ses travaux aient attiré l'attention de TAcadémie sur ce monument.
(4) Anliguedades arabes de Espana, » Anliguedades arabes de Espaîia. Parle segunda^ que contiene los lelreros aràbigos que quedan en el palacio de la Alkambra de Granada, y aigunos de la ciudad de Côrdoba ; publicados por la RealAcademiade San Fernando^ é interpretados y explicados de acuerdo suyopor U, Pablo Lozano, bibliotecario de S. M. y académico de honor de ella. Madrid, en la imprenta real, aflo de 1804.
(5) Collection de portraits des hommes illustres. — Portraits des rois d'Espagne. — Costumes du Titien, augmentés de ceux d'Espagne.— Costumes des autres nations modernes. — Collection de gravures tirées delà Bible. — CoUecUon de gravures d'après l'antique. — Collection des meilleurs tableaux des palais du roi. — Vues d'Arapjuez. — Les chevaux de Velazquez. — Les apôtres et le Sauveur, de Raphaël. — La fresque de Jordan au Buen Reliro. — Godoy, Mémoires, t. II, p. 308.
(6) Uib. Nai. de Madrid, Estampes,
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Conception. La VoxDominiAe Boix, \es frontispices de Francisco de la Torre, les Pileuses de Velazqucz par Muntaner ne valent guère mieux. Mais Henri Simon, anden graveur du roi de France, introduit en Espagne la gravure sur pierre, connue depuis longtemps en Allemagne (1). Yazquez s'essaie dans la gravure au pointillé et la gravure en couleurs (2).
Âmetller donne son admirable Chasse à f autruche [1803] ^ Louis Paret ses estampes pour Fédition de p. Quichotte de Juan Antonio Pellicer (3). Goya grave à l'eau-forte les portraits de Velazquez et dessine ses Caprices, une galerie de chefs-d'œuvre.