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L^ AGRICULTURE

La Manche est dépeinte par Cabarrus et par Ponz comme la plus infortunée des provinces d'Espagne. « Les Manchegos, a dit Ponz, n'ont que Forge et le froment ; quand ces récoltes « manquent, tout est perdu pour eux... Il y a dans le pays « quelques riches propriétaires ; le reste se compose de mice sérables journaliers, sans autre ressource pour entretenir « leurs familles que la faible rémunération de leur tra« (c vail (1). » — « La malheureuse Manche, dit Cabarrus, est « cruellement angoissée par tous les genres d'oppression ; a elle est dévastée comme à plaisir par les commandeurs, par « les grands propriétaires, par la chancellerie, parle clergé, flf et par les impôts. » Il critique Tabsentéisme ; il peint sous le jour le plus triste l'aspect de la campagne, désolée dès le mois de mai par le vent du nord {elcierzo). En 1786 il y a eu famine et épidémie ; au moment de la récolte on a vu les pauvres Manchegos venir errer par bandes de mendiants jusqu'aux portes de Madrid (2).

(c En Andalousie, les habitants ne sont presque tous que « desimpies journaliers qui n'ont que des occupations pré- « caires et temporaires, et gémissent le reste de l'année dans « la misère, plongés dans l'inaction, faute d'un travail rému- « nérateur... Leurs femmes et leurs enfants manquent d'oc- « cupation, et tous, entassés dans des cité sou de gros bourgs, « vivent aux dépens de la charité... dans une déplorable dia sette, qui ne répond pas à la fertilité du sol et qui ne dé- « pend certainement pas de la paresse des gens, mais bien « de la constitution politique (3). » Le journalier gagne en moyenne 5 réaux par jour; sa nourriture et celle de sa famille en emportent 3 : on voit ce qui lui reste pour ses autres dépenses (4).

Tous les témoignages s'accordent pour signaler la grossièreté des instruments de labour et des méthodes de culture. On brûle les plantes parasites sur la terre, et c'est souvent le seul engrais qu'elle reçoit. La charrue n'est presque partout

(1) Ponz, Viaje de Espana, t. I, p. 332.

(2) Cabarrus, Carias sobre los obstaculos, p. 109 et 113.

(3) Gampomanes, Fomento^ p. 73.

(4) Id. Cartas politico-economicas. Carta III.

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qu'un grand couteau emmanché dans un bâton (1). On ne connaît pas les herses en Gastille (2) ; en Catalogne, on ne connaît pas le rouleau (3), parce que le bois est trop cher. A Piedrahita, la baratte est inconnue ; on fait le beurre en versant la crème dans un sac de cuir que les femmes agitent jusqu'à ce que le beurre soit séparé du petit lait (4).

Sous l'impulsion des idées progressistes, quelques efforts sont tentés pour secouer l'apathie du paysan el lui enseigner de nouvelles méthodes. Les princes frères de Charles III se plaisent à embellir leurs résidences, s'occupent d*agricullure, bêchent leur jardin de leurs propres mains (5). Charles III élablit une ferme modèle à Âranjuez. On y cultive les céréales, la vigne et l'olivier, le lin et le chanvre. Il y a des jardins légumiers, des vergers, des prairies; on y élève des abeilles et des vers à soie, on a des troupeaux de moutons, pn y fait le vin et Thuiled'après les méthodes perfectionnées, on a des tonneaux qui contiennent plusieurs arrobes, et les paysans des environs essaient bientôt d'imiter ce qu'ils voient faire chez le roi (6). Le voyageur anglais Townsend parle avec éloge du beau domaine de D. Félix Solesco en Andalousie. Dans deux lieues carrées de terrain, D. Félix a planté 200.000 ceps de vigne, 12.000 mûriers, 5.000 oliviers, 580 figuiers, 300 grenadiers, 700 citronniers, 700 orangers et des cannes à sucre ; il a monté une papeterie et une tannerie. Il possède 56 bœufs, 1.200 moutons, 400 chèvres, 158 porcs. Il emploie 800 ouvriers, conduits par 12 contremaîtres. Mais l'Anglais remarque que la maison est peu confortable, que le toit à porcs est placé devant la façade principale, et que, chaque nuit, un garde à cheval doit faire des rondes dans la propriété pour donner la chasse aux maraudeurs, très abondants dans le pays (7).

(1) Swinbume, Voyage en Espagne,^. 100.

(2) Townsend, Voyage en Espagne, t. I, p. 230.

(3) Id.ibid., t.I, p.92.

(4)ld. ibid., t. I,p. 326.

(5) Compte rendu de Florida-Blanca^ § 22.

(6) Ferrer del Rio, Uist, de Carlos JIIo, t. IV, p. 102.

(7) Townsend, Voyage en Espagne^ t. III, p. 37.

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En 1807, la Société économique de Valladolid obtient du roi l'ancien parc royal, la Huerta del rey^ pour y établir une école pratique d'agriculture (1).

Pour faciliter la diffusion des méthodes rationnelles, le Prince de la Paix fait traduire Y Essai sur ta législation et le commerce des grains^ de Necker, le Dictionnaire (Tagricul^ ture de Rozier, les Eléments naturels et chimiques d'agriculture du comte de Gillemberg. Il crée un Journal hebdomadaire dagriculture où les propriétaires et les laboureurs trouvent une mine de renseignements précieux sur la nature des terres, les règles scientifiques delà culture, l'emploi des engrais, Tusage des instruments aratoires. Les curés sont invités à s'abonner au journal et à le recommander à leurs paroissiens. On permet l'achat à la série et au numéro (2).

Les agronomes espagnols publient quelques bons travaux. Dès 1718, D. Francisco Luis Laporla écrit une Histoire de r agriculture espagnole. D. Antonio Elguela y Vigil donne les principes delà sériciculture rationnelle (3) ; Ganals y Marti rassemble tous les documents relatifs à la culture de la garance (4) ; D. Miguel de Maurueza Barredo y Mendez recommande le labourage au bœuf et l'emploi des chevaux pour les transi»orts (S) ; D. José Manuel Fernandez Vallejo préconise un nouveau mode de travail à la charrue commune pour les labours profonds (6). D. Tomasde Anzano cherche à poser les bases d'une bonne législation sur les grains (7). D. Josef Navarro Mas y Marquet fomente la culture de la vigne en Catalogne (8). D. Francisco Vidal y Cabases étudie les avan-

(1) Sangrador, Eistoria de Valladolid, t. II, p. 417.

(2) Godoy, Mémoires, t. II, p. 285.

(3) Cartilla de agricultura de moreras y arte para la cria de la seda.

(4) Coleccion de lo pertenecienle al ramo de la rubia o granza en Espana, 1179.

(5) Abundancias de comestibles que a moderados precios tendra Espafla con la extincion de mulas y reslablecimiento del ganado boyal y caballar en la labranza y conduccion de frutos, 1190.

(6) Nuevouso del arado comun paralabores prof^undos, 1806.

(7) Cf. Herranz y Lain, Esludio sobre los economistas aragoneses, p. 50.

(8) Memoria sobre la bonificacion de los vinos, sobre la teoi*ia y practica del arte de hacer el vino, 1784. — Memoria sobre la vina, su plantacion, reparacion, conservacion^ enfermedades, accidentes, cultivo y vendimia en el principado de Cataluna, 1797.

tages de rirrigation (1). De bons ouvrages généraux sur Tagronomieaitaquent la routine sur tous les points (2). D.Antonio de S. Martin y Burgoa publie sous le titre de El labrador vascofigado {MdiAvid, 1791) un véritable manuel pratique d'économie rurale, où il recommande le reboisement des montagnes, la plantation des arbres fruitiers, la création des prairies artificielles, la fumure des terres, les labours profonds. Il voudrait voir les campagnes couvertes d'arbres et de maisons isolées ; il voudrait que chaque curé fût, en matière agricole, le conseiller compétent et écouté de ses paroissiens.

Tous ces travaux sont dépassés par la magistrale Information sur la loi agraire de Jovellanos, où les causes de la décadence de l'agriculture sont signalées et décrites avec une implacable clarté, où les remèdes sont indiqués avec science et autorité.

Tout ce mouvement d'idées finit par amener quelque progrès. Comme on pensait que le paysan eût mieux cultivé s'il eût été propriétaire, on tenta d'améliorer le régime du fermage ; on demanda au Conseil de Castille de fixer le prix des terres (3), de proroger les baux (4), de f rcer les propriétaires à recevoir les paiements en nature (3). Jovellanos estimait que c'était aller trop loin ; mais il critiquait le lotissement des terres, tantôt groupées en domaines immenses, tantôt fragmentées en minuscules parcelles ; il condamnait les privilèges abusifs, l'interdiction faite au fermier de souslouer la terre (6) ; il eût voulu que le bail consenti par le

(1) Convevsaciones inslructivas en que se trata de fomentar la agricultura por medio del riego de las tietTOs (1778).

(2) D. José ADtonio Valcarcel, Agricultura gênerai y gobierno de la casa de CampOj 1765-95. 10 vol. — D. Viceate Calvo y Julian., Memoria acerca de los medios de fomenlar solidamente la agricultura, sin delnmenfo de la cria de ganados (dans les Mem, de lasoeiedad economica de Madrid, l. I.) — D, Tomas de Robles, Ensayo de la sociedad vascongada de los amigos dei pais.

(3) JoYellanos, Informe, § 117.

(4)Id. ibîd., § 121.

(5)Id. ibid., § 123.

(6) Id. ibid., § 124.

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possesseur d'un majorât ne fût pas résilié de plein droit par sa mort (1).

La loi finit par assurer aux fermiers de sérieuses garanties contre le caprice des propriétaires. La provision royale du 20 décembre 1768 défendit de les dépouiller sans justes molifs de la terre qu'ils tenaient à bail. Les résolutions royales du 6 décembre 1785 et du 8 septembre 1794 décidèrent que le propriétaire ne pourrait évincer le fermier qu'à Ja condition de résider dans la paroisse, de garnir la terre d'un mobilier suffisant pour l'exploiter, et de la cultiver lui-même (2).

On commença à comprendre Futilité du crédit agricole, et Ton établit sous le nom de monts-de- piété des banques de secours à Tagriculture et à l'industrie (3).

Mais si le progrès matériel commençait à poindre, le progrès social devait demander plusieurs révolutions avant d'être ébauché.

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