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III. — Les produits

Si médiocrement cultivées qu'elles fussent, les terres d'Espagne n'en représentaient pas moins une énorme richesse, et l'industrie agricole était la première de la péninsule.

La culture la plus répandue était celle des céréales, qui poussent à peu près dans tous les sols, et ne redoutent ni les froids de l'hiver, ni les sécheresses de Télé.

Le froment donnait en 1797 un produit de 32.441.719 fanègues (4). L'unité de mesure était ïr fanégade {6i ares 34 centiares), qui pour une fanègue de semence (53 litres) en rendait cinq à la récolte (5). Le prix moyen de la fanègue de

(1) Jovellanos, Informe, § 217.

(2) Dieste y Jimenez, Diccionario del dèrecho civil Aragones^ v* Arrendamienlo de predios rusticos,

(3) Montepio de cosecheros de l\ialaga, Montepio de iabradores de Zara^ goza,

(4) 17.842,.94.') hectolitres. — La France de 1789 récoltait 32 millions d'hec tolitres. Boiteau, Elal de la France en 1789, p. 483.

(5) C'est le rendement moyen du seigle sur les hauts plateaux de l'Auvergne. En Limagneie rendement est de 25 hectolitres à Thectare.

30 l'bspagne de l'ancien régime

' blé était de 36 réaux, le rendement brut de la fanégade mon-

tait donc à 180 réaux ; mais, déduction faite des 36 réaux de la semence et de 108 réaux 1/2 représentantles frais de culture, l la fanégade ne donnait qu*un bénéfice de 35 réaux i/2.

l.' L*orge donnait 15.946.646 fanègues.

Le seigle 11.111.816.

Le maïs 4.319.774.

; L'avoine 3.025.627.

Le mil, le blé blanc (escanda) et le riz représentaient un total de 1 .288.597 fanègues (1).

Le rendement total des céréales montait à 68.641.772 fanègues, donnant à chaque habitant (2) une moyenne de " 6 fanègues 2/3 ou 366 litres de grains, proportion considéra-

ble, qui n'était pas atteinte en France à la même époque (3). Les légumes féculents entraient aussi pour une grande part dans l'alimentation populaire. En 1797 les pois [alu- ^ bias) donnaient 205.929 fanègues, les haricots (judias) 360.000

fanègues, les fèves (habas) 732,987 fanègues. Les poischiches ^ {garbanzos) étaient tellement estimés, qu'ils étaient souvent

manges en vert par les passants (4). La chu fa, ou souchet [ comestible, porte de petits tubercules dont la farine blanche

servait à faire des boissons rafraîchissantes. On la cultivait en Valence, à Almaceraet à Alboroya (5).

(1) Le riz n était cultivé qu'en Valence. Sa culture demandait de grands travaux et de coûteux aménagements du sol (Swinburne, Voyage en Espagne, p 142.) Elle passait pour malsaine, car le riz pousse sous Teau, et les pays, de ri^ères sont des pays fiévreux). Jaubert de Passa. Voyages en Espagne, t. 11, p. 276.) La récolte de la seule lagune d'Albuféra dépassait 420.000 fanègues. Ganga Arg. I>tc. de hac.,v^ Alhuféra.

(2) Le Censo de 1797 compte 10.541.000 habitants.

(3) 420 livres de grain par tête. — Boiteau, Etat de la France en 1789,p. 481.

(4) « Les garbanzos, dit Herrera, doivent se semer loin de tout chemin et des lieux passagers, entre les sillons du blé ou dans des lieux fermés, parce que quand ils sont tendres, personne ne passe, pas même un moine un jour de jeûne, sans en enlever une poignée. Les bergers et autres gens de cette sorte leur font grande guerre, et si les femmes tombent sur eux 1 il n'y a pas de grêle qui leur fasse autant de mal. Voilà pourquoi il convient de les semer en des lieux bien fermés, et si bien cachés qu on apprenne qu'ils sont récoltés avant de savoir qu'ils sont semés. » — Jovellanos, Informe, p. 25, note 1.

(5) Jaubert de Passa, Voyages en Espagne, t. II, p. 283.

l'agriculture 31

La culture maraîchère se développait autour des grandes villes. On calculait que, de 1770 à 1780, le produit des jardins de Séville avait doublé (1).

Le total de la production des légumes, évalué en arrobes dans certaines provinces, en fanègues dans certaines autres, montait en 1799 à 16.294.779 fanègues, et 4.932.634 arrobes. L'exportation en Amérique ne dépassait pas 4.451 arrobes (2).

Les fruits d'Espagne n'avaient ni la variété, ni la finesse de ceux de France ; cependant les raisins, les figues, les citrons, les oranges, les avelines et les amandes jouissaient d*une grande réputation (3). La sécession du Portugal avait déterminé les gens d'Andalousie, de Murcie et de Valence à planter beaucoup d'orangers et de citronniers. Par contre, la Galice avait remplacé les siens par des pommiers (4). Les Yascongades et la Navarre tendaient aussi à développer leurs pvmaradas (3).

L'apiculture était très répandue en Espagne. Twiss cite un curé de campagne qui possédait 5.000 ruches (6). Laborde nous dit qu'en 1773 les seules montagnes de Gucnca fournissaient 3.334 arrobes de miel (7).

La boisson nationale était l'eau ; mais le nord-ouest fabriquait du cidre, et presque toutes les provinces d'Espagne donnaient du vin, que la misère générale empêchait seule de devenir la boisson ordinaire du pays (8).

Le cidre (sidra) était fabriqué dans la Galice, les Âsturies, les Yascongades et la Navarre. Les Asturies en exportaient chaque année 28.000 arrobes (9). Les autorités locales

(1) Jovellanos, Informe, § 121.

(2) Gang. Arg., Die. de hac, v» Legumbres.

(3) Id. ibid., t<> Frulae de Ëapaha extraidas,

(4) Jovellanos, /n/or me, § 115.

(5) Cortes de Navarra, Quadernos y Leyes, 1795.

(6) Twiss, Voyage en Espagne, p. 100.

(7) De lAhorde, Ilinéraire descriptif, t. III, p. 311.

(8) Le prix moyen du via en Gastille était de 20 réaux i*arrobe (16 litres^ 1 dixième) ou 1 réal 6 maravédis par litre (environ 30 centimes). Le prix moyen du vin en France était de 15 centimes le litre. Jovelianos, Informe, § 379. Boiteau, Elat de la France^ p. 488.

(9) De Laborde, Itinéraire, f. II, p. 183.

veillaient avec soin à la purelé du cidre : les propriétaires seuls avaient le droit d'en vendre, et ne pouvaient vendre que le cidre de leur récolte ; l'iniportation des cidres de France était défendue, aussi longtemps que les cidres du pays n'étaient point vendus (1). Le mouillage n'était toléré que dans les mauvaises années (2). Cependant les Anglais trouvaient le cidre basque inférieur au cidre anglais, et attribuaient avec raison cette infériorité à la mauvaise fabrication. Les Anglais n'employaient que des pommes parfaitement mûres, enlevaient les fruits gâtés, soutiraient leur cidre plusieurs fois (3) ; les Basques faisaient le leur à la normande, sans prendre la moindre précaution ; leur cidre était souvent trouble et de mauvais goût.

Le Guipuzcoa et la Biscaye récoltaient une boisson intermédiaire entre le vin et le cidre ; c'était un vin grossier, appelé chacolî^ fait avec des raisins blancs et noirs, verts ou mûrs, sains ou gâtés. Il était rude et âpre, sanscorps et sans arôme ; cependant les Basques s'en régalaient et en défendaient l'exportation. Le prix en était fixé parordonnance de police. Mieux fabriqué, il eût valu les petits vins blancs de France (4).

La même négligence empêchait les vins d'Espagne de trouver à Tétranger un débit assuré. Les raisins cueillis sans soin étaiententassésdanslacuve, où on les laissait beaucoup trop longtemps ; la fermentation se faisait dans de mauvaises conditions, ou tumultueuse, ou retardée par l'addition de nouvelle vendange. Le vin, noir et épais, était mis dans des outres, faute de bois pour faire des tonneaux et de bonnes routes pour les charrier ; les outres, enduites de poix, communiquaient au vin un goût de résine désagréable ; les peaux mal préparées lui donnaient odeur de bouquin (5).

Cependant, telle était l'excellence du climat, que l'Espagne

(1) Guipuzcàano instruido, v» Sidras.

(2) Gorosabel, Bosquejo de las antig. de Tolosa, p. 64.

(3) Townsend, Voyage en Espagne, t. I, p. 39 i.

(4) De Laborde, Itinéraire^ t. I, p. 237.

(5) Jaubert de Passa, Voyages en Espagne, t. Il, p. 213. Larruga, Memoriast t. I. p. 44.

l'agricultube 33

occupait encore un rang élevé parmi les pays yinitères. En 1799 la récolle s^ éleva à 50.409.854 arrobes (1).

La Navarre avait ses vins de Tudela, qui jouaient le bourgogne, et de Peralta, qui rappelaient le Saint-Laurent (2). D. Manuel Quintana, chanoine de Burgos, avait introduit dans les environs de Logrono Fart de faire le vin à la mode de Bordeaux, et c'est de lui que date la réputation du clarete de la Rioja (3j. L'Aragon avait les bons vins blancs de la chartreuse de Aula Dei^ les muscats de Borja ; les grenaches de Carinena et de Sabayes; Garinena fabriquait un « vin œil de perdrix » d'un bouquet très agréable (4) . La Catalogne vantait ses vins blancs de Silges et de Valls, ses vins rouges de Mafaro et Villanova (5). Majorque récoltait des vins légers et fins, quoique vigoureux, et faisait des moscatels et des malvoisies (6). En Valence, Murviedro et Benicarlo donnaient des vins communs et à bon marché (7). Murcie avait des vins liquoreux, mais épais; Carthagène, des vins de liqueur estimés (8) . La Manche commençait à se couvrir de vignes (9) ; le \aldepenas passait déjà pour le meilleur cru ordinaire de Castille ; la provision du roi était logée en fûts, le reste était conservé en outres ou en jarres [tinajas). Depuis la guerre de succession d'Espagne, les Anglais s'étaient déshabitués des vins d'Espagne pour consommer des vins de Portugal (10), mais les vins d'Alicanle, Malaga et Jerez avaient gardé leur vieille réputation. Alicante faisait des vins blancs et deux sortes de vins rouges: Valoquey vin sec, qui ne s'exportait guère qu'en Amérique; lefondellon, l'un des meilleurs

(1) Cang Arg , Die, de hac, vo Vinos. — La récolte espagnole monte environ à 8 millions d'hectolitres. La France de 1789 en récoltait 25. — Boiteau, Etat de la France, p. 488.

(2) De Laborde, Itinéraire, t. I^ p. 299.

(3) Gallardo, Bentas de la Corona,i. II, p. 3o5.

(4) De Laborde, Itinéraire, t. I, p. 468.

(5) Townsend, Voyage en Espagne^ t. I, p. 70. — Swinbume, Voyage en Bspagne, p. 91.

(6) De Laborde, Itinéraire, t. IV, p. 465.

(7) Townsend, Voyage en Espagne, t. IIl, p. 307-319.

(8) De Laborde, op. cit., t H, p. 222.

\9) Dairymple, Voyage en Espagne^ p. 42.

(10) Coxe, VEspagne sous les Bourbons, t. III, p. 576.

l'espaghe. — t. iu. 3

à4 L*ESPAG«E DE L^ANCIBN BÉGIMB

vins doux de dessert (1). Bordeaux détenait presque le monopole du commerce d'Âlicante (2). A Malaga, le commerce était aux mains de quatorze maisons étrangères ; la production moyenne était de 5.000 pipes, valant de 1.000 à 3.000 réaux la pipe (3).

L'huile était, comme le vin, un des grands produits nationaux, mais la culture de Tolivier était arriérée (4), et la mauvaise fabrication de Thuile en rendait la vente très difficile hors d'Espagne. On laissait les olives pourrir les unes sur les autres, et Thuile contractait un goût et une odeur que les étrangers ne pouvaient supporter. L'Espagne récoltait annuellement un peu plus de 6 millions d'arrobes d huile (5).

Les plantes textiles étaient peu cultivées. Le chanvre donnait 732.431 arrobes (6) ; le lin, cultivé surtout en Léon et en Galice, donnait 509.219 arrobes. L'Espagne importait, dans les bonnes années, 6.628.750 livres de chanvre (7). Sa récolte de lin ne devait pas suffire à sa consommation, puisque les 3/5 de la récolte étaient absorbés par la seule industrie de la corderie (8) .

On avait tenté d'introduire en Espagne la culture du cotonnier. La récolte totale ne dépassait pas 7.260 arrobes. On le cultivait en Andalousie, près d'Ecija (9), et surtout en Valence (10), à Ibiza et aux Canaries (11). Le cotonnier, au dire de Swinburne, avait peine à s*acclimater : les plants ne dépassaient pas 3 pieds de hauteur et ressemblaient à des framboisiers. Cependant la culture de la canne à sucre, très

(1) Townsend, op. et/., t. III» p. 209.

(2) Swinburne, Voyage en Espagne^ p. 151.

(4) On ne taillait pas Tolivier, malgré les conseils de Cavanilles. Jaubert de Passa, Voyages en Espagne, t. II, p. 218.

(5) Gang. Arg., Die, de hac, v» Aceite.

(6) Godoy avait fait planter de grandes chènevières dans ses domaines du Sota de Uoma et de Guadalcazar. • Mémoires, t. II, p. 349.

(7) Gang. Arg., Die. de hac, v» Canamo.

(8) Td. ibid., vo Lino.

(9) Twiss, Voyage en Espagne, p. 286.

(10) Swinburne, Voyage en Espagne, p. 139.

(11) Gang. Arg., Die. de hoc., y^ Algodon,

l'agriculture 38

ancienne en Valence (1) et sur la côte de Grenade (2), tendait à disparaître devant celle du coton (3).

Le sparte avait jadis couvert tout le midi de TËspagne (4) et était encore abondant au dix-huitième siècle ; il fournissait la matière première d'une industrie très prospère. L'Espagne exportait, année commune, 49.068 arrobes de sparte brut et 187.439 arrobes de sparte ouvré (5).

La culture des plantes industrielles commençait à prendre quelque extension.

La barrille (salsola) se cultivait aux environs d'Alicante et donnait par l'incinération un produit contenant de 14 à 30 pour cent de soude (6). Ce produit était employé dans les verreries et les savonneries, et avant l'invention de la soude artificielle donnait lieu à un commerce considérable. L'Espagne produisait 319.982 quintaux de barrille, et en exportait 214.171 quintaux, à 130 réaux le quintal (7).

Le sumac, employé pour la tannerie et la teinture en noir, donnait 246.407 arrobes de feuilles (8).

La gaude ne donnait qu'un produit insignifiant.

L'orseille avait été constatée dans les montagnes des Âsturies (9).

Le safran était cultivé dans la Manche et à Cuenca; mais cette culture semblait en décadence (10).

La garance, au contraire, prenait faveur. Elle était cultivée en Castille et dans la Manche. Introduite en 1743 dans la

(1) En 1816 la canne à sucre était encore cultivée & Gandia ; il n'était pas rare d*en voir le marché de Valence approvisionné. Jaubert de Passa, Voyages en Espagne, t. Il» p. 281.

(2) Du Rozoir, Description de V Espagne, p. 163.

(3) De Laborde, Itinéraire, t. IV, p. 81.

(4) J. Brunhes, Uirrigation^ p. 49 et 60.

(5) Gang. Arg., Die. de hac, v« Esparto.

(6) Twiss, Voyage en Espagne, p. 244.

(7) Gang. Arg., op. cit., v<» Barrilla. L'Encyclopédie mélhodique, Commerce, II, ¥« Espagne, donne 4.111.960 livres de soude de barrille et 710.960 livres de soude de bourdine, sans compter une autre espèce de sel, plus estimé que les précédents, et appelé agua azul, qu'on ne fabriquait que dans les environs d'Alicante.

(8) Gang. Arg., Die. de hac, v» Zumaque.

(9) Campomanes, Fomente, p. xuii.

(10) De Laborde^ Ilinéi'aire, t. JII, p. 311.

province de Yalladolid, elle donna lieu pendant quelque temps à un petit commerce d*exportation en Angleterre (1); mais les agriculteurs espagnols la faisaient sécher au four, et la chaleur mangeait une partie de la substance colorante (2) ; au lieu de l'expédier dans des sacs de cuir^ ils Texportaient dans de simples enveloppes de toile. Les sucs s^évaporaient, et cette garance éventée ne valait plus rien. La récolte était encore de 23.905 arrobes en 1799 (3). Les droguistes de Madrid avaient établi en 1785 un moulin à garance, qui pouvait donner 25 arrobes de poudre par jour (4).

Les chénes-lièges étaient très communs en Andalousie ; une espèce particulière nourrissait le kermès, dont on tirait une couleur rouge. La récolte était faite par des femmes, qui laissaient croître leurs ongles pour gratter les œufs et les insectes sur les branches et sur les feuilles des arbres (5).

La culture des vers à soie, très développée en Valence, en Murcie et dans le sud de TËspagne, gagnait peu à peu les provinces du nord. Tolède avait de nombreuses magnaneries; D. Pedro de Sobrevilla introduisit l'industrie de la soie dans la province de Madrid, et établit une lilature à Madrid en 1771. Vers 1780, la province récoltait 8.000 livres de soie (6). En 1783 un Valencien planta 50.000 mûriers dans la province de Zamora, et obtint un tel succès que, quelques années plus tard, le gouvernement fit publier dans la Gazette le résultat de ses opérations (7). L'Espagne entière récoltait 1.600.000 livres de soie, qui, à 61 réaux la livre, représentaient une valeur de 97.600.000 réaux. Les fabricants se plaignaient que la soie espagnole fût accaparée par les acheteurs étrangers, favorisés par quelques grands

(1) Larruga, Memonas, t. XX VI, p. 169.

(2)ld. ibid., t. I, p.63.

(3) Cang.Arg.jDic. de hac.^ v» Rubia,

(4) Lamiga, MemoriaSy t. I, p 59.

{r») Twiss, Voyage en Espagne, p. 295-97.

(6) Larruga, Memorias, 1. 1, p. 65.

0) 6 janvier 1786. Femandez Duro, Memoriasde Zamora, t. III, p. 181.

l'agriculture 37

seigneurs. Il semble qu'ils aient eu raison. Canga Ârguelles ne note, il est vrai, dans la meilleure année de commerce, qu'une exportation de 229.548 livres de soie en Europe et en Amérique; mais il constate dans le même passage qu'en 17991a valeur des soies manufacturées en Espagne atteignait seulement 34.197.910 réaux (1), soit le tiers environ delà soie brute; il devait donc y avoir un énorme commerce de contrebande.

L'Espagne ne savait guère mieux tirer parti de ses laines, qui avaient constitué jadis sa plus grande richesse. Elle comptait à la fin du dix-huitième siècle 11.742.796 têtes de menu bétail (2). Plus de la. moitié de ces animaux restaient toute Tannée au même endroit, passaient Thiverà Tétable, et ne donnaient qu'une laine grossière. Environ 5 millions et demi de moutons (3), appartenant à quelques grands seigneurs (4), changeaient de pâturages deux fois par an, vivaient toujours h Tair libre et donnaient une laine fine très estimée.

Les moutons transhumants étaient groupés en grands troupeaux, comptant jusqu'à 10.000 têtes et conduits par un berger robuste, expérimenté et vigilant, qui possédait en propre 4 à 500 moutons. Ce berger chef, payé 4.000 réaux et monté, avait sous ses ordres 50 bergers. Le troupeau était divisé en bataillons d'un millier de tètes chacun, menés par un berger principal, quatre bergers auxiliaires etcinq chiens. Les bergers touchaient de 50 à 200 réaux par an, recevaient deux livres de pain par jour et avaient pour eux quelques agneaux et chevreaux. Chaque voyage de printemps ou d'automne leur rapportait en outre 12 réaux (5).

(1) Gang. Arg., Die. de hac.^ ▼• Seda,

[2) Gang. Arg., Die. de kac, v» Ganaderia.

. (3)5.469.819. — Gang. Arg., ibid., v» Ovejas.

(4) Certains grands possédaient 800.000 têtes de bétail. Le couvent duPauIar à SégOYÎe en avait 600.000.— Weiss, VEspagne depuis le règne de Philippe II, t. II, p. 103.

(5) D'après fiowles, 25.000 hommes auraient mené en Espagne cette vie errante. Dn Rozoir porte à 40.000 le nombre des gens adonnés à la vie pastorale. Le recensement de 1797 donne 107.790 bergers pour TEspagne entière.

38 LESPAGNE DE l'aNGIE^Ï RÉGIME

Les troupeaux se mettaient en marche vers le mois d'avril pour gagner les pâturages d'été. Le chemin d'Extrémadure à la Montaâa (Santander et Burgos) n était pas moindre de 150 lieues et se faisait en 40 jours. Les troupeaux ne devaient trouver devant eux aucun obstacle; les propriétaires de vignobles et dolivettes devaient leur laisser un passage d'au moins 80 mètres de largeur. Chaque nuit, des parcs en clayonnagës abritaient le troupeau.

La tonte se faisait en mai. Chaque troupeau de 10.000 têtes occupait 125 tondeurs pendant 8 ou 10 jours.

En juillet on mAlait les béliers aux brebis, à raison de 6 à 7 mâles pour 100 femelles.

A la fin de septembre on enduisait les moutons, du col à la queue, avec de l'ocre rouge d'Almaden, et on les ramenait en Extrémadure (1).

D*après les calculs des intendants, un troupeau de 1.000 tètes représentait une valeur de 72.300 réaux, coûtait 35.975 réaux d'entretien et d'impôts, et donnait 43.796 réaux de produit, soit 7.821 réaux de bénéfice au propriétaire (2).

Les laines étaient divisées en trois catégories : le dos et le ventre des brebis donnaient la laine surfine ; le col et les flancs, la laine fine; la poitrine, les épaules et les cuisses, la laine grosse. La production totale montait en 1797 à 828.691 arrobes de laine fine et surfine et 1.210.068 arrobes de laine ordinaire, valant 122.066.630 réaux (3).

L'Espagne ne travaillait pas la moitié de ses laines. Les manufactures nationales n'employaient que 919.032 arrobes (4). L'exportation atteignait en 1796 le chiffre officiel de 495.406 arrobes, mais devait être beaucoup plus considérable, car Jovellanos se plaint que l'Espagne ne sache pas mettre ses laines en œuvre (5), et Larruga parle d'accaparé*

(1) GentîemarCa magazine, mai-juin 1764, art. de William Bowles, directeur général des mines d'Espagne , ap. Twiss, Voyage en Espagne, p. 78.

(2) Gang. Arg., Die. de hoc., v» Ganaderia.

(3)ld. ibid., v» Lana.

(4) Id. ibid., yo Lanas extraidas de Espafia»

(5) Jovellanos, Informe, § 127.

l'agrigultdrb 39

ments opérés par des grands seigneurs pour la vente des |

laines à l'étranger (1). :i

La vente elle-même était menacée. Les laines d'Espagne

avaient joui pendant longtemps dune renommée universelle; i'

mais déjà, à la fin du dix-huitième siècle, cette réputation q

baissait. Après le grand voyage de printemps, les toisons 'i

étaient pleines de sable et de poussière, qui rendaient la ^

laine cassante ; les laines d'Allemagne et d'Angleterre com- ^i mençaient à faire prime sur le marché (2).

L'Espagne nourrissat 2.521.702 chèvres, qui achevaient de brouter ce qu'avait épargné la dent des moutons. Les

porcs étaient au nombre de 1.266.918 [3). i

Le sol se prête peu à l'élevage des bêtes à cornes. L'herbe >

dure et sèche ne donne que de petites races, médiocres I

laitières (4). L'Espagne comptait seulement 1.6S0.013 bœufs .^

et vaches (5). Beaucoup vivaient à l'état presque sauvage, i

dans les bois de chênes-verts des provinces de Salamanque ^;i

et de Ciudad-Podrigo (6). L'Andalousie avait déjà ses races j

de taureaux de combat; mais, les courses étant alors beau- ^

coup moins fréquentes qu'aujourd'hui, la valeur de ces ,' animaux était bien moins considérable.

L'élevage du cheval était à peu près tombé. En 1800, on ne comptait plus que 236.522 chevaux en Espagne (7). Les

(1) En 1767, la marquise de Campo-Alange accapare les laines de Gijar, Arevalillo et Veganzones, et la moitié des laines du marquis de Gandara pour Texportation. Les fabriques de Ségovie lui intentent un procès, dont Larruga

ne nous dit pas quelle futrissuè. — Larruga, Memorias, t. XII, p. 19 i. En v

1808, après la victoire de Burgos, Napoléon saisit pour 12 à 15 millions de francs de laines appartenant aux ducs de Medina-Celi, d*0suna, de l'Infantado, au prince de Casteifranco, et à d'autres nobles. — Thiers, Consulat et Empire, t. IX, p. 415.

(2) Privât, Descbanel et Focillon, Dictionnaire des sciences, t» Laines,

(3) Gang. Arg., Die, de hac, ▼<> Agricultura, .(4) De Laborde, Itinéraire, t. IV, p. 465.

^5) La France en avait, d'après Lavoisier, 7.089.000. — Boiteau, Etat de la France, p. 491.

(6) Sprangzl dit avoir vu des troupeaux do 1.000 à 1.500 tètes errer en pleine liberté. — Souvenirs, p. 76.

(7) C'est le chifiTre donné par la Junte de Cavalerie. Canga Arguelles (v« Caballos) donne 175.553 chevaux pour 1796. — La France de 1789 avait 1.781.500 •hevaux.

40 l*e8Pâgne de l* ancien régime

% races de Valence (1) et d'Andalousie étaient célèbres; un

beau cheval andalous se payait de 12.000 à 30.000 réaux (2) ; mais les étrangers trouvaient que le cheval andalous, admirable pour la parade, manquait de résistance et de fond (3). Le roi avait accordé de grands privilèges aux éleveurs (i), il avait renoncé à Talcabala et aux cientos sur les premières ventes des étalons (5), défendu Texportation sous peine de mort (6), et permis Fimportation en franchise (7). Le prince de la Paix avait acheté des juments en Normandie (8). Rien

r- n'y faisait. Swinburne trouva les haras de Gordoue très né-

^ glîgés (9). Rehfues indique avec une grande sagacité les

if:. causes de la décadence de l'industrie chevaline. C'est toujours

même chose: manque de soin et d'application. On laisse les £ chevaux se croiser entre parents, et la natalité est relative-

: ment faible; les juments pleines ne sont pas soignées, n'ont

^ que de mauvais fourrages et de mauvaise eau; les mouches

les inquiètent et les mouvements désordonnés qu'elles font ; pour leur échapper les font avorter; les loups dévorent

beaucoup de poulains (10).

Pour la plupart des besoins, les mulets étaient préférés aux

chevaux. On leur attribuait une résistance et une sobriété t plus grandes (11) ; mais ils étaient impropres au service de

i la cavalerie et ne se reproduisaient point (12). Le Censo de

1797 donne pour toute l'Espagne 236.178 ânes et 214.217

(1) Swinburne, Voyage en Espagne, p. 143.

(2) Rehfues, L'Espagne en iSOS, t. II, p. 17.

(3) Général Foy., Guerres de la Pëninsulef t. H, p. 236, note I. (ijNov.Rec, vil, XXIX.

(.5' Gallardo, Renias de la Corona, t. II, p. 375.

(6) Twiss, Voyage en Espagne, p. 284.

(7) Gallardo, op. cit., t. II, p. 413.

(8) Archives des Aff. étr. à Paris. Espagne, 640, f« 348.

(9) Swinburne, Voyage en Espagne, p. 38.

(10) Rehfues, L'Espagne en 1808, t. ÏI, p. 20.

(11) Sprangzi considère cette opinion comme erronée, et déclare que dans les armées françaises d'Espagne a les mulets ont moins résisté à là fatigue que les cl\pvaux, bientôt acclimatés partout et s'accoutumant promptement à tous les changements de nourriture ». Souvenirs, p. 145.

(12) Rehfues prétend que Ton n*a jamais essayé avec assez de suite Télevage du mulet pour se prononcer sur ce point, et cite Texemple d*une mule qui aurait porté quatre ans de suite. Op. cit., t. II, p. 22.

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mulets, moins même que de chevaux (1) ; mais il est impossible d'accepter ces chiffres. Rehfues est probablement plus près de la vérité quand il évalue à 1.200.000 au moins le nombre des mules d'Espagne (2). L'élevage du mulet était à peu près le seul pratiqué dans les GastHles et en Galice. « Les « baudets espagnols étaient d'une grandeur et d'une grosseur a extraordinaire: ils avaient 14 palmes de haut, et des téies (( si monstrueusement larges, des cuisses si épaisses et des « poils si rudes et si longs sur tout le corps qu'on avait « peine à découvrir la figure de l'animal (3). » Un baudet de choix valait jusqu'à 3.300 réaux (4). On donnait vingt juments à un étalon de cette sorte; mais, quoique les lois permissent aux propriétaires de consacrer les deux tiers de leurs juments à Télevage du mulet (5), il fallait encore en faire venir de France, tant Tusage en était répandu.

L'ensemble des produits agricoles représentait, d'après le Censo de 1797,une valeur annuelle de 8.135.166.399 réaux (6), que Canga Ârguelles croit pouvoir porter jusqu'à 8 milliards de réaux ; ce chiffre parait exagéré (7). Il vaut mieux adopter le calcul fait en 1812, qui évalue le capital représenté par ragriculture et l'industrie rurale à 72.476.169.519 réaux, soit environ 3 milliards 600 millions de réaux de revenu annuel (8).

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