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IV. — L'agriculture aux Indes

L'Espagne n'a certainement pas compris comme elle aurait pu le faire la mise en valeur du Nouveau Monde. Eblouis par l'or et l'argent, les conquérants ont négligé les richesses

(l)Cang. Arg., Die. de hac, v© Mulas,

(2) Rehfaes, L'Espagne en 1808, X. II, p. 17.

(3) Swinburae, Voyage en Espagne^ p. 421.

(4) Twiss. Voyage en Espagne, p. 68.

(5) Nov. Rec, VII, xxix. 7, 8, 9, 10 et H.

(6) Gang. Arg., Die. de hoc,, y» Esladislica,

(7) Lavoisier estimait le revenu agricole de la France à 2.750.000.000 de lÎTres — Boiteau, Etat de la France, p. 483.

(8) Gang. Arg., Die, de hac, v* Agricultura,

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agricoles, et ont, en somme, lâché la proie pour l'ombre. Ils peuvent d'ailleurs répondre que s'ils furent mauvais économistes, les autres nations n'étaient guère plus avancées qu'eux-mêmes dans cette science. Ils ont exterminé des peuplades entières ; ils ont transporté des nègres par centaines de mille; ils ont soumis les Indiens au supplice de la mikif au régime déprimant des encomiendas et au despotisme doucereux des Réductions; mais le travail servile parait être une nécessité dans les pays tropicaux, et tous les peuples civilisés ont fait la traite. Le régime des encomiendas n'était pas libéral, mais n'était pas pire que le servage dont le paysan catalan sortait à peine au xvi' siècle. L'Indien domestiquédes Réductions avait, en somme,une vie plus douce que l'Indien h^avo errant dans les bois (1). A tous les reproches que d'autres nations adressent à leur cruauté, les Espagnols peuvent répondre que presque partout ils ont laissé les races indigènes subsistera côté d'eux, tandis qu*eUes disparaissent partout où l'Anglais s'établit.

Au dix-huitième siècle, de grands adoucissements furent apportés à la condition des races conquises. L'esclave reçut en 1789 le droit d'amasser un pécule et de se racheter {2j. Les esclaves maltraités par leurs maîtres étaient remis en liberté par le magistrat (3). L'Indien des encomiendas fut affranchi, et les enco/w^wrf^ro5 facilitèrent parfois aux Indiens l'acquisition de la propriété individuelle (4). La loi voulait qu'il en fût de même pour l'Indien des Réductions ; si elle ne fut pas obéie sur ce point, la faute en est aux Jésuites, qui préférèrent maintenir leurs sujets dans un état de minorité perpétuelle (5). A la fin du dix-huitième siècle, l'évêque de Mechoacan demandait qu'on permit aux Indiens de résider

(1) Fr. Sagot, Le Communisme au Nouveau-Monde (Réductions du Paraguay^ Sociétés communistes des Etafs-Unis). Dijon, 1900, in-8*. — Les vices de ia colonisatioQ jésuitique sont très clairement exposés dans Blas Garay, El comunismo de las misiones de ta compania de Jésus en el Paraguay^ Madrid, 1897, in-18.

(2) Antequera, Historia de la legislacion, p. 496.

(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, t. I, p. 450 (1803).

(4) Sagot, Le communisme au Nouveau-MondCy p. 83.

(5) Bias Garay, El comunismo de las misiones, p. 64-65,

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où ils voudraient, et de défricher les terres vagues appartenant aux communes et à la Couronne (1).

L'Espagne interdit pendant longtemps h ses sujets des Indes la culture du lin et du chanvre (2). Le Conseil des Indes défendit l'élevage du ver à soie (3). La culture de la vigne n'était permise qu'au Pérou (4); celle de l'olivier resta prohibée (5); on faillit interdire la banane, sous prétexte de surexciter l'activité des Indiens (6).

Ces lois déplorables n'étaient pas toujours rigoureusement exécutées. Humboldt parle des oliviers de Tucubaya (7) et de Santa Barbara (8) et de l'olivette de l'archevêque près de Mexico (9). Il vante les vins californiens de San Diego, San Juan Capistrano, San Gabriel, San Buenaventura, Santa Barbara, San Luis Obispo, Santa Clara et San José (10). En 1802 le Conseil des Indes ordonna l'arrachage des ceps, et le vice-roi n'obéit point (il). On retrouve des oliviers au Pérou (12), et des raisins à la Plata (13) et en Nouvelle-Grenade (14).

Les Espagnols ont introduit en Amérique tous les animaux domestiques de l'Europe : le chat, le chien, le porc, le mouton, la chèvre, le bœuf, l'âne et le cheval. La plupart de ces animaux, trouvant sur la terre nouvelle une ample provende et une liberté illimitée, y ont prospéré à merveille et y ont donné des races supérieures aux races espagnoles dont elles sont issues. Les bœufs du Chili dépassent en grandeur ceux de Lombardie; les ânes sont plus forts que ceux

(I) Cheyalier, Le Mexique, p. 301.

{2) Elle ne fut déclarée licite que par une cédule royale du 12 janvier (3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, t. 111, p. 66. (4^ Chevalier, /^e Mexique, p. 296.

(5) La Benaudière, Le Mexique, p. 156.

(6) Chevalier, op. ci/., p. 298.

(7) Humboldt, op. cU., t II, p. 145.

(8) Id. ibid., t. II, p. 276.

(9) Id. ibid., t. II, p. 485.

(II) Id. ibid., t. II, p. 484.

(12) Art de vérifier les dates. Supplément, t. X, p. 104.

(13) Id., t. XI, p. 228.

(14) Id , t. Xll, p. 91.

d'Europe, les chevaux valent les plus beaux andalous (l). On disait ducheval du Paraguay qu'il était mort avant d'être fatigué (2). Les chevaux du Nouveau-Mexique [caballos ehimbadores) étaient si grands et si forts qu'ils portaient plusieurs personnes (3).

Le Plata nourrissait, à la fin du dix-huitième siècle, 3 millions de chevaux et 12 millions de bêtes à cornes. Certaines Réductions avaient jusqu'à 30,000 têtes de menu bélail.Ilyavaitde grands propriétaires qui possédaient jusqu'à 100.000 bœufs et vaches (i). Une estancia qui ne comptait pas trois ou quatre lieues carrées ne passait pas pour une grande propriété. Un bœuf gras valait une piastre; les bergers tuaient un bœuf pour en manger le meilleur morceau (5). La Nouvelle Grenade exportait chaque année 30.000 mulets aux Antilles (6). Soixante-dix mille mules circulaient continuellement sur la roule de La Vera Cruz à Mexico (7).

Ce sont les Espagnols qui ont donné au Nouveau-Monde le froment, l'orge, l'avoine et le riz. Le froment fut importé au Pérou par Dona Maria de Escobar, femme de Diego de Chaves (8), et à Quito par le moine franciscain Fray José Ricci. Il rendait en moyenne 25 à 30 pour i, au lieu de 5 en Espagne (9); le rendement s'élevait à 80 pour 1 dans la province de Santiago à la Plata, et à 1 00 pour t dans celle de San Luis (10).

C'est aux Espagnols que l'Amérique doit nos arbres fruitiers : noyers, mûriers, cerisiers, pruniers, abricotiers, figuiers, poiriers et pommiers, groseilliers et fraisiers (H). Les environs du Paso del Norle ressemblaient aux plus beaux cantons de l'Andalousie (12;.

(1) Art de vérifier les dates. Supplément, t. X, p. 459.

(2) ld.,t. XI,p. 225.

(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne^ t. II, p. 250.

(4) Art de vérifier les dates. Supplément, t. XI, p. 226.

(5) Id., t.XI, p. 228.

(6) Humboldt, Voyage aux régions équinoxiales, liv. IV, chap. ii.

(7) Humboldt, Essai sur la Nouvelle- Espagne , t. III, p. 59.

(8) Id., ibid., t. II, p. 421.

(9)Id. ibid., t. II, p. 431.

(10) Art de vérifier les dates. Supplément, t. XI, p. 227. — D'après Azara. (H) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, t. II, p. 477-48i. (12) Id. ibid.,p. 235.

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Après avoir enrichi les Indes des trésors de l'Europe, les Espagnols ont fait connaître à l'Europe les trésors des Indes.

La merveilleuse richesse forestière du Nouveau-Monde a été étudiée par les Espagnols avec un soin particulier. Le commerce des bois précieux a été Tun des monopoles les plus enviés de l'Espagne. L'acajou et le caoba fournissaient à sa marine d'incomparables bois de construction. Toute la menuiserie extérieure du Palais royal de Madrid est exécutée en acajou massif. Le cèdre, i'arbre-marie, le gachapéli, Vamarillo poussaient en épaisses forêts sur les bords du Rio Hacha et dans la sierra de Santa-Marta. Le gommier de Popayan fournissait la laque, le cirier [myrica cerifera) la cire, levijoha donnait des feuilles résistantes comme du papier ; on tirait de Vunguravé une huile excellente, lepalo de vaca donnait du lait. Le cahuchu servait déjà à faire « des bouteilles, des bottes, des boules creuses et des pompes de seringues qui n'avaient pas besoin de piston » (1). La Californie, le Mexique, les Antilles, le Chaco, le Chili, abondaient en forêts d'essences variées. Le bois de Campêche et le bois du Brésil avaient paru si précieux que la Couronne s'en était d'abord réservé le monopole (2). L'indigotier, indigène du Mexique et connu des Aztèques, élait surtout cultivé en Guatemala et le long de la côte de Cumana, et donnait en 1812 un produit annuel de 48 millions de réaux (3).

Les Espagnols ont trouvé la cochenille au Mexique, l'ont cultivée avec succès et 1 ont introduite en Europe (4). La Vera-Cruz en exportail en 1802 pour 67.371.140 réaux (S). Les Mexicains connaissaient également le chocolatl, qui, perfectionné par les Espagnols, est devenu notre chocolat. La culture du cacao, presque abandonnée au Mexique en 1800, faisait la fortune de la côte de Caracas et de Quito, qui

(1) Art de vérifier les dates. Supplément^ t. XII, p. 26.

(2) Prescott, Histoire de Ferdinand et d'Isabelle, t. ÎIl, p. 187.

(3) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, t. III, p. 46.

(4) Thierry de Menonville, Traité sur la culture du Nopal et r éducation de la cochenille, 1787.

(5) Humboldt, op. cit., t. III, p. 71.

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exportaient chaque année en Europe 228.000 fanègues (i*amandes, valant 182.400.000 réaux (1).

La vanille, que les Espagnols ne savent pas apprécier, était cultivée au Mexique dans les intendances de La Vera- Gruz et d'Oaxaca pour l'exportation. Ce commerce représentait en année moyenne 910.000 gousses, valant, à la Yera- Cruz, de 120 à 160.000 réaux (2).

La canne à sucre, trouvée par Colomb à Hispaniola (3), ne tarda pas à devenir la grande richesse de Cuba. Â la fin du dix-huitième siècle, Cuba exportait 7.520.000 arrobes de sucre (4). La ruine des sucreries françaises de Saint-Domingue développa l'industrie sucrière du Mexique, qui exporta 490.292 arrobes de sucre en 1803 (5) ; mais la difficulté des communications empêcha ce commerce de prendre de l'extension; les frais de transport arrêtaient aussi l'exportation des sucres du Pérou (6).

Le café, importé à la Martinique par Desclieux en 1720, passa à Cuba en 1769, et y fut surtout cultivé à partir de 1790. En 1809, la Havane exportait 320.000 arrobes de café (7).

Au café, à peu près inconnu dans l'Amérique du Sud, les colons préféraient le thé du Pérou (8), et surtout le maté ou herbe du Paraguay, boisson nationale des Indiens des Réductions (9).

Le tabac, connu des sauvages de llle espagnole (10), et peu à peu apprécié des conquérants, était cultivé au Mexique et au Pérou pour la consommation locale. Au Mexique, le roi

(1) Humboldt,££sat9t<r la Nouvelle Espagne^ t. III, p. 34.

(2) Id. ibid^t 111, p. 37-46.

(3) « Cannarum radices, ex quarum succo sacchanim extorquetur, sed non coaguiatur succus, cubitales cannas intra quindecimum diem emisenint. 9 — Pétri Martyris, Océan. Dec. I, lib. 111.

(4) Humboldt, Essai politique sur Vile de Cuba, t. I, p. 191.

(5) Id , Essai sur la Nouvelle Espagne, t lil, p. 10.

(6) GaQg. Arg.. Die. de haCy v® Azucar.

(1) Art de vérifier les dates. Supplément, t XVI, p. 209.

(8) Id.,t. X, p. 118. ^ D'après le Journal du P. Feuillet.

(9) Sagot, Le Communisme au Nouveau-Monde, p. 95. — Gharlevoix, HisL du Paraguay, t. VI, p. 344.

(10) Las Casas, Uistoria de Indias, ch. lxvi.

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payait le tabac 2 réaux 1/2 la livre, mais n'en permettait la culture que dans certains cantons, et faisait arracher les plaats partout ailleurs (i). Cuba exportait, dans les bonnes années, 128.000 arrobes de feuilles en Espagne, où la manufacture royale de Séville les transformait en cigares et en râpé (2) ; mais les tracasseries administratives finirent par décourager les propriétaires. Séville reçut des tabacs du Brésil, et la production du tabac à Cuba baissa de moitié dans les dernières années du dix-huitième siècle (3).

Le Mexique exportait encore de la salsepareille, « un des quatre bois sudorifiques », et du jalap ou « purge de Jalàpa » (4). • .

Les Péruviens mâchaient les feuilles de coca ; les Espagnols ne paraissent pasavoir connu toutes les propriétés de celte plante. Le plus beau présent qu'ils firent à l'Europe est le quinquina {cascarilla de Loja) (5), importé en Europe par la comtesse de Cinchon et répandu par les Jésuites de Rome, vers le milieu du dix-septième siècle. A la fin du dîxhuitième siècle, l'Espagne vendait aux nations européennes 615.000 livres de quinquina (6) provenant du Pérou, de Santa Maria (quina roja)^ ou de l'Orénoque {cascarilla del Angostura).

De toutes ces richesses, des hommes plus laborieux et plus libéraux que les Espagnols auraient tiré un profit incomparablement supérieur ; mais les Indes étaient si vastes, le sol était si fertile, la main-d'œuvre à si bas prix qu'en dépit de toutes les routines et de tous les gaspillages cet immense domaine restait la plus magnifique des colonies.

(1) Humboldt, Essai sur la Nouvelle Espagne, t. III, p. 49. (2)Id. ibid , t. III, p. 52.

(3)ld. ibid., t IV, p. 228.

(4j Id ibid., t.lll, p. 46.

(5) 11 s'agit de la ville de Loja au Pérou, où le quinquina fut révélé aux Espagnols.

(6) Cang.Arg., Die, de hac, v» CascaHlla o Quina,

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