Schlegely Cours de lUtérature dramatique, t. lU; p. 2Cô
donner la mort, pour rendre la vie à son honneur : « Je suis ta fille ^ je suis déshonorée ; sauve ta renommée par ma mort; que Ton dise un jour de toi que , pour donner la vie à ton honneur^ tu as donné la mort à ta fille. » Tout ce raisonnement et surtout lantithèse qui le termine sont maniérés et de mauvais goût,
La fausse grandeur des personnages de Galdéron, leur ton déclamatoire, leurs raffinements de dialectique ne sauraient être excusés, mais on en trouve lexplication dans le caractère guindé de l'époque de Philippe IV. Galdéron fut obligé, comme Lope de Yega, de prêter à tous ses personnages un langage poétique , qui exclut presque toujours l'expression naturelle. Il ne pouvait pas leur permettre de s'exprimer avec simplicité. Souvent il les farde de couleurs qui les déparent, et les oblige d'abdiquer leurs couleurs véritables, qui seules sont belles, parce qu'elles ne sont pas empruntées. Aussi trouve-t-on rarement dans ses pièces ces sentiments que Ton pourrait appeler moyens, ces sentiments à la fois graves et doux, qui sont vraiment conformes à la nature humaine, qui sont de tous les siècles, de toutes les nations, et dont Sophocle et Racine ont su trouver le touchant langage.
Il est une dernière qualité qui souvent donne à Galdéron un éclat extraordinaire, mais qui plus sou^ vent encore dégénère en abus : c'est la profcmdeur en matière de religion. Nous ne saurions partager à ce sujet ladmiration de SchlegeL « C'est dans les cornpositions religieuses^ dit-il^ que les sentiments de Caldéron se déploient avec le plus d'audace et d'énergie. Il n'a peint l'amour terrestre que sous des traits vagues et généraux. Il n'a parlé que le langage poétique de cette passion. La religion est son amour véritable, elle est l'âme de son âme. Ce n'est que pour elle qu'il pénétre jusqu'au fond de nos cœurs, et l'on croirait qu'il a tenu en réserve pour cet objet unique nos plus fortes et nos plus intimes émotions. Ce mortel favorisé s'est échappé de l'obscur labyrinthe du doute et a trouvé un refuge dans l'asile inviolable de la foi. C'est de là qu'au sein d'une paix éternelle, il contemple et dépeint le cours orageux de la vie. Eclairé de la lumière religieuse, il pénètre tous les mystères de la destinée humaine. Le but même de la douleur n'est plus une énigme pour lui, et chaque larme de l'infortune lui paraît semblable à la rosée des fleurs, dont la moindre goutte réfléchit le ciel * . n
1 . Schlegel, Cours de littérature dramatique, t. III, p. 268.
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Les pièces de Caldéron justifient mal cet éloge exagéré. Dans le Purgatoire de Saint-'Patrice , dont Schlegel vante la tendance pieuse, nous voyons un scélérat persister toujours dans sa foi, tandis qu'il commet les excès les plus coupables, les forfaits les plus révoltants. Et cependant, par la ferveur de sa croyance, il mérite de plus en plus la faveur de Saint-Patrice ^ qui veille sur lui comme un ange tutélaire, pour lui inspirer le repentir après le crime, et qui finit par assurer son salut. Dans le Grand Prince de Fez, Caldéron met en scène Ignace de Loyola, et lui prête un discours on ne peut plus étrange sur Timmaculée conception. Le saint s'efforce de convertir un Maure, mais il n'y peut réussir. Irrité de sa résistance, il veut tuer l'incrédule. « Que l'on ne dise pas, s'écrie-t-il, que j'ai entendu ses blasphèmes contre Marie , sans en tirer vengeance. Je vais le suivre et le frapper de mon poignard : mon action paraîtra digne d'éloges. » En disant ces mots, il abandonne les rênes à l'instinct de son cheval. S'il rejoint le Maure, il le tuera pour le punir de ses blasphèmes, sinon, il l'oubliera. Dana les Deux amants du ciel, le futur martyr, Carpoforo, veut convertir deux jeunes païens, et, pour y parvenir, il a recours aux arguments les plus futiles. Il
les détermine cependant à recevoir le baptême et à courir au-devant de la mort. Mais si l'on est forcé d'admirer la constance et Théroïsme des deux néophytes, on ne peut s'empêcher de rire de la candeur avec laquelle ils ont accueilli les raisonnements du vieux confesseur. Dans la Dévotion à la Croix j Caldéron dénature presque l'esprit du christianisme. Voici l'analyse de cette pièce, que Schlegel regarde comme le chef-d'œuvre de ce poëte :
Eusehio et Julia naquirent dans une forêt^ au pied d'une croix. Pendant les douleurs de l'enfantement, leur mère implora l'assistance de la croix, dont l'image sanglante s'imprima sur la poitrine des deux enfants, comme un signe visible de la grâce divine. Recueilli par un berger qui l'élève, Eusebio se lasse bientôt de la vie paisible qu'il mène chez son bienfaiteur. Il préfère à sa chaumière l'agitation d'une vie aventureuse. Grâce à la croix qui le protège^ il échappe au naufrage, à l'incendie, aux poursuites des brigands. Mais il finit par se faire brigand lui-même^ et devient incestueux et assassin. Toutefois^ au milieu de ses forfaits, il conserve une ardente dévotion à la croix, au pied de laquelle il est né, et dont l'image est gravée sur sa poitrine. Il habite les forêts et les montagnes les plus inaccessibles , et guette
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les voyageurs pour les dépouiller. Lorsqu'il tue un homme^ il a soin de couvrir le cadavre d'un peu de terre et de planter une croix sur le lieu de la sépulture. Sa conscience est ainsi satisfaite , et il ne ressent plus aucun remords.QuelquefoisJ'aspect subit du signe sacré l'arrête au moment où il va verser le sang. Lors(|u'll a déjà frappé sa victime, il lui permet d'aller se confesser avant de mourir. Lisardo^ le fiancé de sa sœur^ auquel il vient d'accorder cette grâce ^ lui promet d'intercéder auprès de Dieu, pour lui obteiâîr plus tard la même faveur. Un jour, il surprend avec sa bande un saint évêque, nommé Alberto, qu'il épargne. Le prêtre, touché de sa générosité pieuse, prend l'engagement de venir l'assister dans ses derniers instants.
Sa sœur Julia est entrée dans un couvent, après la mort de son fiancé. Eusebio vient l'en arracher; mais, en voyant l'image de la croix empreinte sur sa poitrine, il s'enfuit éperdu. Cependant Julia, déguisée en homme, s'échappe de son couvent et va rejoindre Eusebio, qui la repousse avec terreur. En ce moment, des cris de mort se font entendre. Les paysans armés fondent sur les brigands. À leur tête est Curcio , le père d'Eusebio et de Julia. Eusebio paraît sur un rocher. Les paysans Tentou-
rent : ils vont Tatteindre. Désespérant de son salut, il se précipite en invoquant Lisardo et Alberto. Les paysans trouvent son corps brisé et 1 enterrent sous d'épais branchages ^ car il est mort sans confession et ne mérite pas de reposer en terre sainte. Mais un cri sourd et plaintif a retenti dans la forêt : Alberto ! En effet, le saint évèque est revenu de Rome pour remplir sa promesse. U entend la voix qui l'appelle et se hâte d'écarter les branches qui couvrent Eusebio. C'est un cadavre, déjà glacé par la mort. Il se dresse lentement et se confes^ se au milieu des assistants frappés de terreur. Le prêtre n'hésite pas à donner l'absolution à celui pour qui Dieu vient d'accomplir un miracle. Aussitôt le cadavre redevient muet et rentre dans sa tombe. Julia arrive en ce moment. Alberto lui apprend la mort d'Eusebio et le miracle dont il a été témoin. Saisie d'épouvante, elle embrasse la croix plantée sur la sépulture de son frère, et fait vœu de retourner dans son couvent. Son père approche pour la saisir, mais au même instant ses vêtements d'homme tombent et on la voit agenouillée , en habit de religieuse, devant la croix qui s'élève avec elle dans les airs et l'emporte triomphante au ciel. Les nuages se partagent ; Eusebio apparaît entouré
d'une auréole radieuse, les bras étendus vers Jalia \ Sismondi porte sur cette pièce un jugement sévère et peut-être trop empreint des idées d'un protestantisme exclusif. Mais quoi qu'on puisse dire pour justifier Iç grand poëte, nous ne croyons que ce soit là l'idéal de la poésie chrétienne. Nous voyons, il est vrai, les symboles extérieurs du christianisme, mais rinteliigence de ces symboles semble avoir disparu. Pourquoi ce miracle étrange qui sauve un assassin et qui lui ouvre les portes du paradis, lorsque cet assassin n'a d'autre mérite qu'une dévotion impie et grossière à la croix dont l'image est gravée sur sa poitrine, d'autre titre à la miséricorde de Dieu que d'avoir permis à ses victimes de se confesser avant de mourir et d'avoir planté des croix sur leurs sépultures ? On a Beau supposer « que l'effigie de la religion couvre l'idée de la foi, et que le poëte a voulu attacher au symbole une puissance miraculeuse comme une vertu de plus, et non comme une vertu unique '• » Cette interprétation n'est fondée que sur une conjecture; mais quand même elle serait conforme à la pensée de Caldéron, nous n'en blâmerions
1 • Nons avons complété l'analyse donnée par la Retjue meyclopé^ dique. V. Tartlcle Caldéron.