IV.— »LE PRIVILÈGE DE LA MESTA
Une autre cause contribuait encore au dépérissementde TagricultureXhaque année leschamps étaient dévastés par les troupeaux voyageurs qui passaient Tété dans les montagnes des Asturies et du royaume de Léon, Thiver, dans les plaines de TAndalousie et de TEstramadure* Vers le mois d'octobre , ils descendaient des montagnes du nord de l'Espagne, traversaient la Castille et se dirigeaient vers les contrées du midi de la Péninsule, d où ils retournaient vers le nord au commencement de Tété.
Or, dans les provinces que parcouraient ces troupeaux au xvii* siècle, il était défendu aux cultivateurs d'enclore leurs propriétés de haies et de fossés. Cette défense remontait au règne d'Alphonse le Sage, qui vivait à la fin du xiu* siècle ^. Elle ne
d'Alphonse X. Elle ne fat abolie qu'an xyiiie siècle. Agustin de Blas p. 163. Note.
i . Navarrête, p. 274.
2 . Mémorial ajustado del expediente de concordia que tmla el hon* II. 7
présentait aucun inconvénient à cette époque^ où nulle sécurité ne régnait en Espagne^ où la guerre avec les Maures n'était interrompue que par des trêves aussitôt violées que conclues. Chaque jour, on attendait Tennemi qui, dans ses courses rapides, arrachait les vignes, coupait les oliviers, incendiait les moissons et réduisait les habitants en esclavage. Qui pouvait songer alors à cultiver des champs exposés sans cesse à être dévastés? Aussi les rois de Castille encourageaient-ils Téducation des troupeaux mérinos que Ton pouvait aisément sauver à l'approche des Maures, lorsqu'ils n'étaient arrêtés par aucun fossé, par aucune clôture ^
La fabrication des laines mérinos était la seule industrie qui offrit des bénéfices certains dans les provinces que se disputaient encore les Maures et les Chrétiens. Or, toutes les contrées de l'Espagne devinrent successivement, au moyen âge, des provinces frontières : le royaume des Âsturies et la Galice, avant la conquête de Léon; le royaume de Léon et la Vieille Castille, avant la conquête de To-
raào concejo de la Mesta con la diputacion gênerai del Reyno y pro' vincia de Extramadura, ante el ilu$trU$imo senor conde de Campomanés, p. 20. Madrid, 1783.
] . Jovellanos, Informe de la sociedad econotnica de Madrid, p. 31. Madrid, 1820.
lède; la Nouvelle GasUlle, avant la conquête de Séville et de Cordoue; TAndalousie, avant celle de Grenade. Lorsqu'enfin l'Espagne entière se trouva réunie sous le sceptre de Ferdinand et d'Isabçlle^ lorsque la paix régna dans toute la Péninsule et que la nation^ fatiguée de tant de combats, put ramener ses regards sur elle-même, le gouverne^ ment ne fit rien pour restreindre dans de certain nés limites cette itidustrie si funeste à l'agriculture. Charles-Quint et Philippe U ne changèrent rien aux lois qui protégeaient l'éducation des troupeaux voyageurs. Ce dernier ne fit qu'apporter de nouvelles entraves au travail des champs par les lois sévères qu'il publia sur la vente des blés. Il alla jusqu'à défendre au laboureur de pétrir lui-même' le pain qui servait à sa nourriture ou d'en vendre sur les marchés publics. Les contrevenants étaient passibles de six années d'exil et de la confiscation du quart de leurs biens ; en cas de récidive, ils étaient menacés de dix années d'exil et de la confiscation de la moitié de leurs biens; et, après une troisième contra-^ vention, ils étaient condamnés au bannissement à vie et tous leurs biens étaient confisqués *. Ces lois
1 . AgusUn de Bla» , p. 171. Voyez ley 10, lit. 25, lib. b de la Reco^ pilacion,
étaient conformes à l'esprit de l'ancienne législation peu favorable à l'agriculture. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes à cette époque; Philippe n finit par s'apercevoir lui-même de la faute qu'il avait commise. En 1 594, il essaya pour la première fois d'encourager les travaux des champs^ en accordant aux laboureurs le droit de faire du pain a\ec la moitié de leur blé et de le vendre sur les marchés publics \ Mais la loi funeste qui défendait d'enclore les champs ne fut pas rapportée. Les bergers continuèrent à mener librement leurs troupeaux à travers l'Andalousie , TEstramadure, les deux Gastilles^ les Asturies et la Galice. Us étaient protégés par la puissante compagnie de la Mesta, composée des plus riches seigneurs et d'un grand nombre d'évêques et de supérieurs de monastères intéressés au maintien de cette industrie. Cette compagnie qui s'intitulait el Aotirado eoncejo de la Mesta s'assemblait tous les ans pour délibérer sur ses intérêts communs. Elle était entièrement indépendante des autorités civiles et religieuses du royaume; elle avait ses lois, ses tribunaux, et jugeait elle-même et sans appel les
1 . Collantes de Avellaneda, Commentarium pragmaiicœ in favo^ rem rei frumentariœ, Madrid, 160C. V. Aguslin de BlaS; p. 172.
différends qui survenaient entre ses membres ^ Telle était la puissance de cette compagnie qu'elle parvint à conserver son privilège^ malgré les réclamations nombreuses qui furent adressées à Philippe m, Philippe IV et Charles H. Enfin, sous le règne de Charles III , tous les propriétaires de terres se réunirent contre cette corporation privilégiée. Ils adressèrent les plaintes les plus vives au gouvernement qui chargea Campomanès de prendre connaissance de cette affaire. Cet économiste, qui a rendu tant de services à son pays et dont le nom est resté attaché à toutes les réformes qui ont illustré le règne de Charles III, comprit bientôt que le procès élevé entre la compagnie de la Mesta et les propriétaires ne finirait jamais. Il voulut, du moins, en tirer parti pour recueillir les documents relatifs à l'économie rurale de l'Espagne. En conséquence, il ordonna aux plaideurs de lui transmettre leurs raisons par écrit et de les appuyer de documents et de titres authentiques. Lorsqu'il eut reçu les mémoires des deux partis, il remit à la compagnie de la Mesta celui des propriétaires, et aux propriétaires celui de la compagnie, enjoi-
1 . Voyei L^ro de hs Privilegios y leyes del Coneejo de la Me$ta gênerai, Madrid, 1586.
gnant aux uns et aux autres de répliquer. Les répliques faites, il réunit chez lui les plaideurs et ouvrit entre eux plusieurs conférences. Il n'y prenait lui-même aucune part active et se bornait à rédiger tout ce qui se disait. Puis il publia ces mémoires, ces répliques et les procès-verbaux des conférences^ afin de rendre la nation tout entière juge du différend. Cette publication déplut fort à la compagnie de la Mesta, qui perdit son procès dans l'opinion publique et qui n'eut plus désormais d'autres défenseurs que ceux qui étaient intéressés au maintien de son privilège ^
Le nombre des troupeaux mérinos était immense au xvii® siècle, et il Test encore aujourd'hui. On a calculé que quatre millions de moutons passent l'hiver en Estramadure *. Les propriétaires de cette contrée fertile préfèrent l'éducation des troupeaux à Tagriculture, parce qu'ils réalisent ainsi de faciles bénéfices. L'extrême finesse de la laine des mérinos la fait rechercher dans toutes les parties de l'Europe ;
1. Ces faits sont emprantés en partie à une note manuscrite de Dannou, qui se trouve en tête de Texemplaire de Touvrage de Campomanès sur le privilège de la Mesta, déposé à la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Daunou tenait ces renseignements de Labène , ancien secrétaire de la légation française à Madrid, et membre de Tlnstitat.
2 . Voyez l'article Estramadure, dans le Dictionnaire de Minano.
chaque mouton rapporte jusqu'à quarante réaux^La certitude d'un gain si considérable a maintenu jusqu'à nos jours cette industrie funeste. A l'époque de Finyasion française^ sous l'Empire, le seul monastère de Paular^ situé près de Ségovie, possédait plus de six cent mille moutons ^. Il y a des propriétaires qui en possèdent jusqu'à huit cent mille; et comme ils ont le privilège de les mener partout et de prendre les pâturages à ferme à des prix fort modiques, ils s'enrichissent au bout de quelques années. Aussi s'opposent-ils à tout changement, sous prétexte que les pâturages de l'Estramadure, des Asturies et de la Galice sont trop éloignés des grandes villes pour être cultivés avec soin, et que dès lors ils en tirent le meilleur parti possible et même le seul qu'on puisse obtenir.
Une autre conséquence de cette loi fatale, qui défendait aux laboureurs d'enclore leurs champs, fut la disparition presque totale des arbres. Quel propriétaire eût osé planter déjeunes arbres, lorsqu'il devait craindre que les mérinos ne vinssent détruire en un jour le fruit de plusieurs années de travail? Un pré-