DES CAUSES DE LA DÉCADENCE DE L^INDUSTRIE
L LE RENCHÉRISSEMENT DE LA MÀIN-d'oEUVRE.
Il est difficile d'établir une ligne exacte de démarcation entre les causes de la ruine de l'industrie et les causes de la ruine du commerce. Nous essaierons cependant de distinguer celles qui ont eu pour résultat direct et immédiat la ruine des manufactures et celles qui ont influé plus particulièrement sur la décadence du commerce en Espagne.
Le dépérissement de l'industrie peut être rapporté à trois causes principales : au renchérissement de la main-d'œuvre, au préjugé qui repoussait les arts mécaniques et à l'augmentation de l'impôt.
La découverte de l'Amérique et la conquête du Mexique et du Pérou pouvaient devenir pour les Espagnols une source inépuisable de richesses. Le
débouché le plus vaste était ouvert aux produits de leurs manufactures, et il semblait que leur industrie dût prendre aussitôt un essor immense. Ce fut cependant Tor du Nouveau Monde qui devint la cause la plus active de la ruine des fabriques nationales, par le renchérissement subit qu'elle occasionna dans le prix de la main-d'oeuvre.
Depuis le milieu du xiv*" siècle, les rois de Castille avaient interdit l'exportation des métaux précieux. Mais cette défense étrange n'avait jamais été exécutée avec rigueur. Elle avait au moins un motif plausible au moyen âge. Les Espagnols exportaient peu de marchandises à l'étranger. Dès lors^ on devait craindre que Tor et l'argent qui étaient en circulation dans le royaume n'en sortissent peu à peu^ et que le commerce intérieur n'en éprouvât une gène funeste. C'est pourquoi Ferdinand le Catholique et la reine Isabelle confirmèrent cette loi prohibitive, en 1480, sur la demande formelle des cortès assemblées à Tolède. Non seulement ils défendirent l'exportation de l'or en barres^ ils prohibèrent en outre celle de l'or monnayé, de la vaisselle d'or et d'argent et d'une foule d'articles de luxe pour la fabrication desquels on faisait usage de ces métaux. Ces ordonnances nouvelles étaient conformes à l'an-
cienne législation de la Castille; elles obtinrent l'assentiment unanime de la nation. Mais après la découverte de l'Amérique et la conquête du Mexique et du Pérou, Tor et l'argent devinrent si abondants en Espagne que l'on ne pouvait plus maintenir sans danger des lois prohibitives, proihulguées sous l'empire de circonstances entièrement différentes. Il était facile de prévoir que l'accumulation des métaux précieux augmenterait le prix de la main-d'œuvre, et que les manufactures espagnoles ne seraient bientôt plus en état de soutenir la concurrence avec l'étranger.
Il fallait donc envisager l'or et l'argent comme des matières premières que leur abondance allait rendre embarrassantes et dont on devait faciliter la sortie hors du royaume. Après en avoir employé une partie pour leurs propres besoins, les Espagnols pouvaient , ' à l'aide du reste , faire la loi sur les marchés de France , d'Italie et d'Angleterre. On eût pu maintenir tout au plus la défense d'exporter l'or en barres, afin de stimuler l'industrie nationale et d'assurer aux Espagnols le bénéfice de la façon. En suivant ce système, on établissait un juste équilibre entre la valeur de l'or et celle des objets manufacturés en Espagne ; on em-
péchait le renchérissement subit de la main-d'œuvre, parce que le même renchérissement aurait eu lieu dans les contrées voisines, et les manufactures espagnoles auraient pu soutenir la concurrence avec celles des autres pays.
Chose bizarre ! le gouvernement ne comprit pas qu'une situation nouvelle exigeait des lois différentes. Au lieu de modifier la législation castillane , il la maintint et la fortifia en promulguant des lois somptuaires qui apportèrent des restrictions à la fabrication des objets d'or et d'argent, et des lois fiscales qui rendirent plus difficile encore l'exportation des métaux précieux. La pragmatique de Tolède du 9 mars 1 534, celle de Valladolid du 29 juin 1539 et celle de Toro du 29 décembre 1551, défendirent, sous des peines rigoureuses, de fabriquer ou de porter des fils et des tissus d'or ou d'argent, des armures, des harnais, des gardes d'épée dans la composition desquels on aurait fait entrer des métaux précieux. En même temps elles firent exécuter avec une nouvelle rigueur les peines appliquées à ceux qui exportaient de l'or monnayé , de l'or en barres ou en poudre et des objets d'art fabriqués avec le même métal. Les étrangers ne purent se faire payer qu'en monnaie de billon , sur laquelle ils
perdaient jusqu'à cinquante pour cent pour la convertir en or ou en argent.
Quel eût été le résultat de ce système étrange, si le gouvernement avait eu le malheur d'être strictement obéi ? Le moindre inconvénient pour l'Espagne eût été de se voir forcée de renoncer à l'exploitation des mines du Mexique et du Pérou. En effet, l'or s'accumulant dans le royaume sans qu'il fût permis d'en faire usage , sa valeur eût tellement diminué qu'on l'eût trouvé incommode pour le commerce intérieur; et, comme il n'était pas permis de l'exporter, les Espagnols auraient gardé pour eux-mêmes leurs métaux précieux et la nation tout entière eût ressemblé à l'avare de Molière qui contemplait tous les jours son trésor.
Heureusement ces lois furent éludées, mais elles n'en eurent pas moins pour résultat d'entraver l'exportation des richesses stériles qui s'amassaient dans le royaume. Quelle fut la quantité de métaux précieux que les Espagnols exportèrent du Mexique et du Pérou pendant le xvi* et le xvii* siècle? C'est ce que l'on n'a jamais su et ce que l'on ne saura jamais exactement. Sous le règne de Charles-Quint, les fonctionnaires royaux passèrent dix II. 8
ans sans rendre compte de leur gestion \ Les livres de compte que l'on conserve dans les archives de la trésorerie provinciale dé Potosi, ne remontent pas plus haut que la première année du règne de Philippe II ^. Ainsi les évaluations contenues dans Moncada, Ustariz, UUoa, Navarrète et dans les autres écrivains d'Espagne y ne peuvent être considérées que comme des résultats de calculs approximatifs, basés le plus souvent sur des données fort inexactes. Suivant Moncada, il serait entré en Espagne deux milliards de piastres', depuis la découverte de l'Amérique jusqu'en 1595. Ustariz admet ce chiffre sans aucun contrôle, et ajoute que, dans l'intervalle de 1595 à 1724, l'Espagne tira du Mexique et du Pérou la somme de 1 536 millions de piastres^. Le produit des mines de l'Amérique aurait donc été de trois mille cinq cent trente-six millions de piastres, depuis la découverte jusqu'en 1724. Ces deux écrivains ajoutent qu'une somme au moins égale fut importée en Espagne par contrebande et sans être enregistrée. Ainsi la moyenne des importations se serait élqvée de cinquante-