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majorité de la nation. L'opinion publique se déclara surtout contre les arts mécaniques, que les Arabes exerçaient presque exclusivement. Chacun craignait de se souiller par le contact des infidèles ^ En France, on accordait la croix de Saint-Michel à tous les artistes distingués par leur mérite; Louis XIY décorait d'un titre illustre Thabile ingénieur auquel nous devons le canal du Midi, récompensant ainsi moins le travail matériel que Theureuse inspiration qui l'avait rendu possible ; en Angleterre , Guillaume lU se faisait admettre dans la corporation des drapiers, et les chefs des familles les plus distinguées sollicitaient les suffrages des douze corporations de Londres pour parvenir à la dignité de lord-maire ; mais, aux yeux des Espagnols, celui qui exerçait un métier se déshonorait pour toujours. Les nobles qui travaillaient perdaient aussitôt leur privilège de noblesse; leurs enfants, leurs neveux même étaient frappés de mépris et ne pouvaient plus être investis d'une fonction publique*. Aucune ville n'eût supporté un ancien artisan pour corrégidor;
1. ApendicB à la Educacion popular, t. UI^ Introd., p. xxyii. Madrid, 1775.
2. Mémoires de la Société économique de Madrid, t. HI, 2» partie, p. 116.
les cortès d'Aragon n'auraient pas même toléré dans leur assemblée un député qui eût dû sa fortune à l'industrie * •
Que résulta-t-il de cette disposition des esprits? On vit les pécheras rechercher avec ardeur toutes les occasions d obtenir les prérogatives de Ykidalguia. Ils étaient sans cesse en instance devant les tribunaux pour faire légaliser de prétendus titres de noblesse. Les tribunaux s'occupaient, tous les samedis, des contestations suscitées par ces demandes, et ne pouvaient suffire au grand nombre des alTai-' res ^. Il y eut même des Maures qui sollicitèrent des lettres de noblesse, et Charles-Quint accorda cette distinction à plusieurs d'entre eux qu'il voulait s'attacher.
1 Marina, Tearia de la$ corteê, t. H , p. 4 1 7 .
2. Un Toyagenr français raconte qne le marqnls de Palacios manquait d'argent ponr paraître convenablement à une fête que donnait le roi. Il avait plusieurs villes à lui; il s'avisa d'y aller en poste, et dès qu'il fut arrivé dans la première, il ût afficher que tous ceux de la ville qui Tondraient être faits grands, vinssent le trouver. H n'y eut ni Juges, ni bourgeois, ni marchands, qui ne se sentissent pressés d'un désir extrême d'arriver au grandat. Sa maison se trouva remplie en un instant. Il fit marché avec chacun de ses vassaux, tira de lui le plus d'argent qu'il put, puis il leur dit de se couvrir en sa présence, à l'exemple du roi qui permet aux grands de se couvrir devant lui. 11 fit de même dans les autres villes, délivra des patentes en forme à tous ceux qui voulaient en acheter, puis il revint à la cour où il se distingua par son fasto et sa prodigalité. Relation du voynge d* Espagne fait en 1679, t, II, p. 97.
Cette tendance générale^ qui est si marquée sous les règnes de Philippe III, de Philippe IV et de Charles II, s'était fait sentir dès la fin du xvi® siècle, lorsque la conquête du royaume de Grenade eut livré les Maures à la discrétion des vainqueurs. Depuis cette époque, les hidalgos avaient montré le plus profond mépris pour Tindustrie des pecheros et des Arabes, et partout Topinion publique avait sanctionné ce jugement du plus fort. Toutefois le mal ne se fit pas sentir sous le règne de Charles-Quint. Les vieilles habitudes conservaient encore de la vigueur; les anciennes mœurs ne s'étaient pas altérées; le luxe naissait à peine ; le peuple n'avait pas renoncé à cette sobriété traditionnelle qui le distinguait de toutes les autres nations; le fils demeurait longtemps sous le toit de son père, et la vie de famille subsistait dans sa forte simplicité. On ne se mariait généralement que fort tard; les filles à vingt-cinq ans, les hommes à trente. D'ailleurs Charles-Quint avait ouvert un champ immense à l'activité des Espagnols ; TEurope, pleine de guerres, était un théâtre où se déployait leur ardeur belliqueuse ; l'Afrique elle-même était ouverte à leurs armes, et dans le Nouveau Monde il y avait de vastes régions à conquérir au christianisme et à la civilisation. L'industrie
elle-même avait reçu une prodigieuse impulsion du commerce des Indes^ qui offrait alors un aliment inépuisable à l'activité des pecheros. Dans les commencements du règne de Philippe II, Tancienne prospérité subsista d'abord; mais, vers la fin du xvi^ siècle et dans la première moitié du siècle suivant , le mal intérieur qui rongeait depuis si longtemps le royaume se manifesta clairement à tous les regards. On vit les pecheros renoncer en foule aux habitudes de travail de leurs ancêtres. Ceux qui étaient pauvres se faisaient moines et entraient dans les couvents, où les attendaient à la fois la considération publique et une opulente oisiveté. D'autres embrassaient le métier des armes, afin de se glorifier du titre de caballeros et de nobles soldados del rey. Les plus riches constituaient des majorats à leurs enfants, pour les élever au rang d'hidalgos. Lorsqu'un marchand possédait un revenu de cinq cents ducats , il se hâtait de faire du capital un majorât pour son fils '. Dès lors le fils devenait noble, du moins aux yeux de sa famille. Ses frères, réduits à l'indigence, rougissaient cependant de reprendre le métier que leur père avait exercé, ils aimaient mieux augmenter le nombre de ces nobles mendiants qui