‹ L'Espagne depuis le règne de Philippe IIChapitre 73 sur 202 · Navarréte, p · texte numérisé non relu

Navarréte, p

auraient craint de déroger en travaillant^ et qui souffraient de la faim^ pendant que leur imagination se nourrissait des rêveries les plus fantastiques. Madrid, Séville, Grenade, Valladolid , étaient remplis de ces cavaliers vêtus de haillons. A la fin du xvii* siècle, on comptait six cent vingt-cinq mille nobles \ et le plus grand nombre ressemblaient à ce cavar lier de Caldéron , dont les pourpoints troués et les paroles emphatiques égayaient l'alcade de Zalamea.

Voici le tableau de la vie journalière de ces gentilshommes sans patrimoine, tel que Ta tracé la plume satirique de Quevedo : « Notre viande est d'ordinaire celle des caméléons, et nos estomacs ne

se repaissent parfois que de vent Réduits à nous

contenter d'un oignon, nous faisons mine avec un curedent dans la bouche d'avoir mangé un chapon. Si quelqu'un vient nous visiter et qu'il trouve notre chambre pleine d'os de mouton ou d'oiseaux, la porte jonchée de plumes ou de peaux de lapin que nous amassons la nuit dans les rues pour nous en honorer le jour, nous faisons semblant de nous indigner et de nous écrier : Est-il possible que je ne puisse gagner sur mes gens qu'ils s'accoutument à

1. TAlQnei, Négociations relatives à la succcessiofi d* Espagne, Introduction, p. XXX. Note.

plus de propreté. •• Quand nous avons échangé la moitié d un salut avec un étranger , nous labordons familièrement le lendemain, nous demandons son logis, et , à Theure du dîner , nous allons lui rendre visite et nous lui disons que notre désir de rhonorer et de le servir nous oblige à en agir ainsi... Si par malheur ces sortes de rencontres viennent à nous manquer, nous avons recours à la marmite de quelque couvent, et nous faisons accroire à celui qui distribue la soupe que nous n^obéissons pas à la nécessité mais à un sentiment de dévotion... Pour ce qui est de nos vêtements, nous connaissons l'usage de la friperie et Tart de raccoutrer. Il n'y a point sur nous de pièce d'habillement qui n'ait servi à maint usage ^ dont on ne puisse faire la généalogie. Voyez ce manteau que je porte : il descend en ligne directe d'un^ couverture de mulet, qui était fîUe d'un tour de lit en housse. Mes chausses proviennent de trois chaises percées de drap vert, qui avaient pour père un paravent; etmon pourpoint est fils d'une contreporte, qui était issue d'une garniture de jeu de billard ; dans peu de temps il sera converti lui-même en semelles de bas déchausses... Nous sommes tenus d'aller à cheval une fois tous les mois et en carrosse une fois l'an. Alors nous

avons soin de nous placer à la portière, afin de nous faire voir à toutes les personnes de notre connaissance que nous rencontrons par les rues ^ »

Telle fut par toute l'Espagne l'influence funeste de l'exemple des hidalgos. Ce préjugé national qui déversait le mépris sur les arts mécaniques fut une des causes qui contribuèrent le plus puissamment à la décadence de l'industrie. Bientôt, les étrangers accoururent de toutes parts, pour exercer les métiers qui répugnaient à l'orgueil espagnol. Déjà, vers la fin du xv' et au commencement du xvi* siècle, une foule d'ouvriers provençaux, gascons, allemands, anglais et lombards était répandue dans toutes les villes de l'Espagne et surtout à Salamanque et à Burgos '. Sous les règnes de Philippe II et de ses successeurs, leur nombre ne fit qu'augmenter. A la fin du xvp siècle, il y avait à Madrid plus de quarante mille étrangers. Français, Bourguignons, Lorrains et Wallons, qui exploitaient à leur profit les manufactures et se hâtaient de faire fortune, pour retourner au plus tôt dans leur pays natal. A l'exem-

i • Queyedo, V Aventurier Buscon^ t. U, p. 130-134, tradait de Tespagnol. Paris, 1664. Cf. un grand nombre de passages du Lazarillo de Tormès.

2 . Martinez Marina, Ensayo historico-critico s^hre la antigua /egislacion de lot Reynos de Léon y CastUla, p. 1 59.

pie des Espagnols^ ils portaient le manteau à larges bords avec la roupille à grandes basques et la ceinlure de maroquin. Aussi ne rencontrait-on dans les rues de Madrid que des personnes de qualité^ si ce n'est dans sept ou huit rues, habitées par des artisans pauvres venus des provinces. Il en était de même à Séville, à Cordoue et dans la plupart des autres villes d'Espagne. Partout les métiers étaient exercés par des étrangers. Les nationaux ne tenaient le plus souvent d'autres boutiques que celles où se vendaient les confitures et les liqueurs^ les eaux gla* cées et la pâtisserie ^ Encore aujourd'hui presque tous les boulangers de Saragosse sont Français. Les travaux pénibles étaient entièrement dédaignés par les Espagnols. Une foule de Béarnais et d'Auvergnats se répandaient, tous les ans^ dans les provinces du royaume^ pour faire des briques, de la chaux^ du charbon, pour cultiver la terre, moissonner les blés *. Les charpentiers, les maçons, les cordonniers venaient presque tous de France ou d'Italie '•

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