CHAPITRE VI
Infâme assassinat de Don Antonio Canovas dél Castillo
Les lignes qui précèdent étaient déjà composées, quand le 9 août les journaux ont publié la nouvelle suivante :
Les anarchistes italiens viennent de faire encore une victime.
M. Canovas del Castillo, président du conseil des ministres d'Espagne, a été assassiné, hier, à onze heures, dans la galerie de rétablissement des bains de Santa Aguada, où il se trouvait en villégiature.
L'assassin est un anarchiste napolitain. Il avait demandé à parler à M* Canovas et, dans la galerie de rétablissements il a déchargé sur lui son revolver a bout portant.
Le ministre a été atteint par trois balles à la tête, à la poitrine et au coeur.
M. Canovas est tombé mortellement frappé devant sa femme.
Tous les soins qui lui ont été prodigués ont été inutiles : il a succombé à deux heures de l'après-midi.
Au moment où il a été frappé M. Canovas s'est écrié : « Infâme ! Vive l'Espagne* ! »
L'explosion de douleur et d'indignation causée par un aussi lâche assassinat a été formidable en Espagne comme à l'étranger : toute la presse, dans le Nouveau Monde et en Europe a été unanime à manifester ses sentiments de douleur et ses regrets. Si les anarchistes ont tenu à s'attirer une fois de plus la réprobation générale, à soulever le dégoût des honnêtes gens pour leurs procédés barbares, ils ont réussi au-delà de leurs désirs.
Le lendemain, j'écrivis dans le Journal les lignes que je reproduis ici :
IndignaUo fecit versus, a dit le poète, mais la'douîeur empêche d'écrire et la nouvelle de l'infâme assassinat commis par un anarchiste italien m'a plongé dans une véritable stupeur,.
* -— Il paraît qu'au moment où il fut frappé, M. Canovas ne cria rien, il tomba mort, sans un geste, à peine quelques pulsations. Mais l'information des journaux mérite d'être retenue. Si M. Canovas ne cria pas : Vive l'Espagne, sa dernière pensée fut sans doute pour ce pays qu'il aima tant. — (Note de l'auteur).
Comme Fa fort bien dit, hier, mon excellent confrère M. Saissy, c'est un grand patriote et un grand homme d'Etat qui vient de mourir, victime de son dévouement à son pays et à la monarchie espagnole ; c'est une des plus grandes figures politiques de la fin du dixneuvième siècle que le revolver d'un misérable vient de faire entrer dans l'histoire ; mais je ne puis oublier. aussi que D. Antonio Canovas del Castillo m'honorait de son amitié et c'est l'homme de cœur, l'homme de bien que je pleure aujourd'hui.
11 y a cinq ans que D. Antonio Canovas del Castillo me fit l'honneur de m'accorder, pour la première fois, une longue entrevue dans un des . salons du palais de la présidence et, depuis lors, j'ai #4 souvent l'occasion de me retrouver avec le grand homme d'Etat qui avait bien voulu m'accorder sa confiance et son amitié. Autant le président du conseil des ministres pouvait sembler de mauvaise humeur, d'abord difficile, sombre, peu disposé à parler, lorsqu'il se trouvait en face d'inconnus ou de personnes qui lui inspiraient quelque méfiance, autant il était aimable, beau parieur, plein d'esprit et de charme, lorsqu'il causait avec un de ses intimes et qu'il s'abandonnait sans arrière -pensée à développer ses opinions dans une langue toujours correcte et toujours éloquente.
C'était un grand esprit, c'était aussi un noble
cœur; rien do ce qui était beau, de ce qui était admirable ne le laissait froid; il savait s'enthousiasmer pour toutes les œuvres du génie humain. S'il avait le sens pratique, la lucidité, la prudence, le sang-froid des plus grands politiques, il avait aussi rame généreuse et tendre, les effusions du poète.
Historien de premier ordre, il a laissé des chefs-d'œuvre qui ont enrichi la littérature espagnole ; ses poésies, ardentes et inspirées, sont moins connues, à cause de tout le bruit qui a été fait autour de sa personnalité politique, mais elles méritent l'admiration de tous ceux qui aiment les belles pensées et les vers harmonieux et sonores. . „
D. Antonio Canovas del Gastillo était loin d'être cet homme que les anarchistes se plaisent à dépeindre; il souffrait plus qu'aucun autre d'être obligé de se montrer sévère envers les fauteurs de désordre. Vis-à-vis des anarchistes comme vis-à-vis de tous, M, Canovas a été obligé de faire montre d'une énergie extrême; mais c'était là une de ses plus grandes qualités d'homme d'Etat: il voulait un gouvernement fort, et il savait faire respecter les actes de ses ministres et les volontés des représentants du peuple, Il voulait la légalité en tout, il était le
premier à respecter la Constitution, mais il ne pouvait souffrir qu'on cherchât à faire naître le désordre dans la rue ou le trouble dans les esprits.
Comme orateur, M. Canovas était merveilleux d'habileté et de clarté; son illustre ami, Emilio Castelar, dont le nom est synonyme de génie et d'éloquence, me disait un jour : « C'est un orateur admirable ; pour réfuter des arguments, démolir un discours hostile qui a impressionné, changer l'opinion des auditeurs, M. Canovas del Castillo m'est supérieur. » Il est rare d'entendre ainsi parler d'un orateur, et ce jugement de Castelar prouve sa modestie et son amour de la vérité. M. Canovas était le modèle des orateurs politiques; il n'avait pas l'éloquence entraînante, fleurie, poétique de Castelar, il avait l'éloquence des faits, des chiffres accumulés, des preuves, 1 éloquence netle , concise , irréfutable de l'homme d'Etat.
Et c'est ce grand homme, dont l'Espagne portera tout entière le deuil, qu'un assassin a traîtreusement frappé pendant qu'il lisait les journaux dans une des galeries de l'établissement de bains où il était elle se reposer. Un de mes amis et confrères, M. Luis T-orrès, qui se trouvait près do là, a assista h cç dr?wo torrllji©
et si soudain qu'il n'a pu que se jeter sur l'assassin et, au péril de sa vie, aider à le capturer. Je suis heureux de féliciter M. Torrès de cet acte de courage, mais je ne comprends pas le manque de surveillance exercée par la police autour du président du conseil des ministres.
Sa mort est une grande perte pour l'Espagne et je m'associe à la douleur de sa charmante et digne épouse, de tous ses parents ; je vois d'ici l'inexprimable tristesse de ceux qui, comme Castelar, malgré des divergences d'opinions politiques, étaient les intimes amis de l'homme privé. M. Canovas del Castillo était entouré de l'affection de tous ceux qui vivaient dans son intimité et qui pouvaient apprécier ses grandes qualités de coeur ; c'était un homme vertueux, le modèle des honnêtes gens et, durant toute sa vie, amis et ennemis, tous, en Espagne, ont eu le plus profond respect pour le caractère de ce grand homme.
Il est triste de songer qu'il faut toujours dans la vie crier comme les anciens courtisans des rois de France : « le roi est mort,- vive le roi ! » La mort d'un homme d'Etat, quel qu'il soit, ne peut arrêter la marche des affaires, ni 'le gouvernement d'un pays. Il y a encore en Espagne, parmi les hommes politiques de cette grande nation, des esprits éminents dignes de prendre la succession de M. Canovas del Castillo.
Tous, j'en suis sûr, suivront les traditions de cet homme d'Etat clairvoyant et fort : sa politique est trop ancrée, trop conforme, dans ses grandes lignes de prudence et d'énergie, aux vrais intérêts de l'Espagne, pour qu'elle ne soit pas continuée par ses successeurs. M. Canovas laisse, d'ailleurs, dans le cabinet qu'il présidait, des hommes de grande valeur, surtout deux ministres qui l'ont puissamment secondé et qui, chacun de son côté, ont accompli des miracles ; le général Marcel Azcarraga, en réorganisant l'armée, en envoyant 260,000 hommes au-delà des Océans sans affaiblir l'armée de 70,000 hommes de la péninsule, et M. Navarro Reverter, en arrivant, malgré les guerres coloniales et les mauvaises récoltes, à rétablir dans les finances de l'Espagne, pour le dernier exercice de 18964897, un supéravit de 10 millions de. pesetas dans les recettes.
Certes, ce serait faire injure aux hommes politiques espagnols de dire que M. Canovas del Castillo était le plus grand patriote ; tous, en Espagne, Sagasta, Castelar, Gamazo, Moret, Reverter, tous, ils aiment l'Espagne par-dessus tout, et tous prendront pour modèle ce grand homme d'Etat, qui a consacré toute sa vie, tout son génie, toutes ses forces à son pays et dont on peut affirmer bien haut que l'unique pensée fut de contribuer le plus possible au bonheur, à
la prospérité, à la grandeur de sa patrie bienaimée.
Mes espérances n'ont pas été trompées ; de tous les*coins de l'Espagne les assurances de dévouement et de sympathies ont afflué chez la Reine-Régente : l'assassinat de M. Canovas, au milieu du deuil universel de la nation, n'a provoqué aucun désordre, n'a amené aucune manifestation qui se puissent interpréter comme hostiles à l'ordre de choses établi.
Politiquement, la situation resta la même. Tout le monde fut d'accord , et dans le camp conservateur et dans le camp libéral, pour affirmer que l'attentat ne devait et ne saurait être exploité en vue d'une orientation nouvelle.
MM. Sagasta, Gastelar, Moret, Gamazo et les représentants des Antilles même, furent d'avis que le général Azcarraga, avec le concours des ministres actuels, l'appui de M. Pidal et la neutralité bienveillante de M. Silvela, pourrait tenir tête aux difficultés, en Espagne et dans les colonies.
Quand je cite ici le nom d'Emile Gastelar, dont les opinions étaient bien loin de concorde^ avec celles de M. Canovas, — en dehors de la vieille amitié personnelle qui unissait les $m%
hommes, — c'est pour vous faire mieux sentir combien les rivalités de partis se sont, à cet instant évanouies.
Castelar a abandonné, depuis longtemps, la .politique militante, mais, pas plus que lui, des républicains, cantonalistes ou autres, Py y Margall ou Salmeron, par exemple, ne songeraient à profiter des circonstances présentes pour susciter un mouvement.
On a parle dès carlistes dont l'organisation est plus complète, presque militarisée.
On agite à l'étranger le spectre carliste, si je puis m'exprimer ainsi, mais on oublie que les carlistes sont Espagnols avant d'être carlistes, et que le prétendant lui-même y regarderait à deux fois avant que de risquer une échauffourée — dût-elle réussir, — en face des difficultés résultant de la guerre de Cuba et des Philippines.
Il n'y a donc, à mon sens, rien à redouter, quant à présent.
Les Gortès étaient alors en vacances prolongées., et, sans doute, malgré ces vacances, un grand nombre de députés séjournaient à Madrid. Je n'oserais pas dire qu'après l'effroi, l'indignation de la première heure, — et la réflexion venue, certaines revendications ne se soient fait jour. Tout cela fut superficiel ;
■£8 t'ESPAGNE EN 1897
aucune opposition n'arborerait franchement aujourd'hui son drapeau. *
Madame Canovas, malgré sa douleur, n'a rien perdu de son énergie et s'est refusée à abandonner une minute le corps de son mari. Elle a tenu à le veiller durant les deux dernières nuits. Emile Gastelar, le ministre des colonies et quatre soeurs de charité sont demeurés à ses côtés, témoins muets de sa douleur.
La malheureuse femme a appris de la bouche des médecins légistes, après l'autopsie, que les trois blessures avaient été mortelles. Par la première, •— celle du crâne, — M. Canovas avait perdu connaissance.
Point n'eût été besoin de la seconde pour entraîner la mort.
Avec cet admirable esprit de charité et ce grand sens politique qui se manifestent dans tous ses actes, Sa Majesté la Reine-Régente Marie- Christine a adressé, dès qu'elle a appris l'horrible nouvelle par le duc de Tetuan, la lettre autographe suivante à^ Madame Canovas delCastillo:
« Affectée et désolée par l'horrible malheur, je ne trouve pas de mots pour exprimer ma douleur. Je voudrais vous envoyer une consola" tion et je ne sais que pleurer avec vous l'être
* Ces lignes ont été écrites au lendemain de l'assassinat de M. Canoyas ; elles reflétaient l'opinion publique à ce moment. (Note de l'auteur).
cher que vo as avez perd a et qui vous aimait tant.
» Moi aussi, j'ai beaucoup perdu. J'ai perdu le conseiller loyal qui m'aidait et dont j'avais tant besoin. Les services éminents qu'il rendit à roon époux, Alphonse XII, lui donnaient droit à tout mon respect, et de nouveaux sacrifices faits pour le trône l'unissaient à moi.
» La patrie, le pays, l'histoire lui rendront justice.
» Mes enfants s'unissent à moi dans ce deuil de la couronne et de la nation.
» Toutes nos prières sont pour lui.
» Que le ciel vous accorde la résignation nécessaire. >>
Emile Gastelar qui, dès qu'il a appris la mort de son intime ami, s'est rendu à Santa-Aguadâ pour veiller son cadavre et porter à sa veuve inconsolable des paroles de réconfort et d'espérance, a dit à un journaliste :
« En ces derniers temps, Canovas portait à lai seul la croix de tous les Espagnols, et sa mort lui ouvre l'immortalité. »
Il a ajouté ces quelques mots, par lesqels je terminerai ce chapitre douloureux: « On peut remplacer des souverains, on ne remplace pas un Canovas. »