CHAPITRE V
Don Antonio Canovas del Castillo
Le Président du Conseil des Ministres est né à Malaga le 8 février 1828 ; ses parents le destinaient à l'étude des sciences exactes, mais, comme cela arrive souvent, il préférait l'étude des grands historiens et des classiques espagnols qu'il devait égaler un jour. A dix-huit ans, il fonde son premier journal, la Joven Malaga ; mais cette feuille obtint un insuccès complet, au milieu de l'indifférence de ses concitoyens. Irrité de cet échec, D. Antonio Canovas vint chercher fortune à Madrid à la suite de la mort de son père et, grâce à l'influence de son oncle, D. Sérafini Estebanez Calderon, surnommé El Solilario, alors Conseiller d'Etat, il obtint un emploi dans les bureaux de la direction du chemin de fer de Madrid à Aranjuez et put
subvenir ainsi aux premières dépenses de sa carrière d'avocat. Mais, ne renonçant pas à ses aspirations et soutenu par la conscience de son grand talent, il ne tarda pas à se faire un nom comme écrivain et à gagner de l'argent avec sa plume. En 1849, il se lança dans la politique militante comme rédacteur de la Patrice, journal fondé par Joaquim Francisco Pacheco et auquel il collabora jusqu'à sa disparition en
Après de nombreux articles dans les journaux, il publia une nouvelle : La Campana de Huesca et une Histoire de la Décadence de l'Espagne, de Vavènement de Philippe III jusqu'à la mort de Charles II; ces deux œuvres furent le début de la renommée que possède Don Antonio Canovas del Castillo comme historien.'.
Mais, les événements de 1854 se préparaient en Espagne et D. Antonio Canevas, déjà connu comme journaliste, ne pouvait y rester indifférent ; il entra à dater de ce jour dans la vie politique. *
Une des causes des événements de 1854, fut la publication d'un journal satirique, clandestin, intitulé El Murcielago.
Il n'en parut que cinq numéros, mais ils étaient tellement mordants, ils attaquaient si ouvertement les personnages, sans respecter leur vie prive'e et en dénonçant leurs tripotages, qu'il
n'y a pas d'exemple d'une publication ayant oblenu une si grande influence sur l'opinion publique et ayant osé se montrer aussi peu respectueuse des hommes au pouvoir et même de la famille royale.
On attribua à M. Canovas, sans aucune preuve absolue, d'avoir été le principal auteur de cette nouvelle Némêsis en prose. Toujours est-il que, lorsqu'éclata la révolution de Juillet 1854, M. Canovas se trouva à la tête du mouvement.
Il faut protester contre l'attribution de la patcrnilé de co pamphlet à M. Canovas. A aucune époque de sa vie, M. Canovas n'a attaqué la vie privée de ses adversaires ; il n'y a donc aucun motif pour lui attribuer la rédaction du Murcielago de 1854.
Lors de celte mémorable révolution, peu de personnalités attirèrent autant l'attention publique que M. Canovas qui fut l'auteur du fameux manifiesto de Manzanarès, document signé par le général O'Donnell après la bataille de Vicalvaro. *
* Il est arrivé pour le petit et cependant très important! combat de Vilcavaro ce qui eut lieu lors de l'importante bataille de Toulouse : S ouït coucha sur le champ de bataille et O'Donnell de même. Soult continua le lendemain sa retraite, O'Donnell aussi. Là cesse l'analogie : Soult ne fut pas rejoint par Suchet, tandis que O'Donnell vit surgir les événements de Valladollid et de Barcelone qui rétablissaient beaucoup sa situation, sans parler de ce qui se passa à Saragosse et qui fut encore plus décisif.
Du reste, il n'y eut à aucun- moment dispersion des forces d'O'Donnell. — (Note de rautetir),
Après le triomphe de la révolution' libérale, Canovas accepta une haute charge au Ministère d'Etat ; il fut élu député des Cortès Constituantes. Depuis cette époque, il a figuré, presque sans interruption, clans toutes les assemblées législatives.
Ses services au Ministère furent si remarquaales qu'après la chute d'O'Donneh (1856), le ministre Marquis de Pidal le pria de conserver ses fonctions. Cette même année, il fut nommé sous-directeur du Ministère d'Etat, et l'année suivante, il accepta la charge de Préfet (Gobernador) de Cadix.
Ea 1858, Directeur d'Administration ; en 1830, souS'Secrétaire du Ministère de l'Intérieur, et enfin, en 1864, il fut nommé Ministre de l'Intérieur dans un Cabinet de conciliation, à côté de. modérés si d'unionistes telsqueMon,Salaverria, Pacheco, Mayans, Ulloa et d'autres hommes politiques remarquables.
Canovas inaugura son entrée au Ministère en annulant la réforme constitutionnelle introduite par la réaction en 1857, dont les chefs étaient le maréchal NarvaQ^ et M. Nocedal ; il s'en tint à la Constitution de 1845. Il ne changea les dispositions relatives à la presse que dans un sens libéral. Seulement quand il s'agit de la compétence des tribunaux civils ou militaires dans certains cas, il soumit la question à la Cour de Cassation. Du reste le texte légal resta
Mlô même pour ces cas-là quand la Révolution -triompha, ce qui prouve bien que sa rédaction n'avait rien d'anti-libéral ; il fut signé et promulgué par le Maréchal Prim.
En 18G5, le Cabinet Gonzalez Bravo fut remplacé par un autre tout à fait unioniste et g. Canovas fut chargé du Ministère des Colonies, et passa, Tannée suivante, au Ministère des Finances.
Peu de temps après avoir occupé ces hautes charges, il les perdit lors des événements du 23 Juin et, dans la même année 1866, il fut exilé.
Loin de pousser à l'extrême son opposition aux derniers gouvernements de la Reine Isabelle II, il s'écarta quelque peu de Y Union libérale, son parti, parce qu'il le voyait pactiser avec la révolution ; l'Union libérale s'en tinta l'abstention, môme à la retraite à Alcolea ! Canovas se renferma dans l'opposition purement légale et franchement parlementaire.
Après la chute de cette Reine, Canovas adopta une attitude d'attente, n'acceptant pas les charges qu'on lui offrit, car le Cabinet fut formé, presque en entier, par ses anciens amis politiques.
Aux Cortès Constituantes de 18G9, il défendit éloquemment ses principes doctrinaires, si différents des principes radicaux et démocratiques proclamés par la révolution.
A la célèbre séance du 16 Novembre 1870,
après être intervenu dans les débats constitutionnels, très habilement et éloquemment, après un brillant discours pour réhabiliter la reine Cristina, Isabelle II, et toute la famille des Bourbons, il vota en blanc lors de l'élection du roi d'Espagne, le Duc d'Aoste, Amédée Ier. ; M. Canovas expliqua son vote dans un discours fameux en disant qu'il n'avait pas voté pour le prince Alphonse (plus tard le Roi Alphonse XII), parce qu il ne soumettait pas le droit héréditaire à un bulletin de vote.
Dans les Congrès suivants, il prononça des discours très admirés sur le mauvais état des Finances, sur le projet de Constitution de Porto- Rico, sur La International, etc. ; il manifesta ensuite un léger penchant en faveur du nouveau régime de la monarchie révolutionnaire, et il conseilla à ses amis de faire partie des Cabinets de cette époque.
Il est certain que M. Canovas aurait pu occuper de hautes charges pendant le règne d'Amédée, mais toujours fidèle à ses idées, il exposa au prince de Savoie ses opinions. Il crut même devoir dissoudre le groupe, dont il était le chef, quand il vit que quelques-uns de ses coreligionnaires se faisaient les trop serviles instruments du nouveau roi, conservant ainsi sa liberté d'action.
On peut sans doute affirmer que, s'il autorisa certaines personnalités du parti des Bourbons à
"figurer dans les Cabinets de ce règne, ce fat 1 seulement parce que, le retour au trône de la famille des Bourbons étant encore très éloigné à cause de la minorité d'Alphonse XII, Canovas voulait permettre à ses partisans les délices du pouvoir pour calmer leurs impatiences.
En 1872, il se montra désappointé quelque peu, en expliquant sa future conduite aux Cortès de cette époque, pendant la discussion du Message de la Couronne, comme les chefs des autres groupes politiques ; il déclara qu'elle dépendrait des concessions qu'à l'avenir le gouvernement ferait à l'opinion conservatrice.
La proclamation de la République lui rendit toute sa liberté d'allures et sa foi dans la monarchie des Bourbons, et, depuis lors, il travailla pour accélérer le triomphe d'Alphonse XII.
De grandes controverses ont eu lieu depuis cette époque, pour bien fixer le rôle que joua M. Canovas.
Quelques-uns lui attribuent toute la gloire du succès ; d'autres, au contraire, affirment qu'il y prit une part minime en favorisant la rapide élévation de Martinez Campos aux plus hauts grades de l'armée.
Ce qui ne fait pas de doute, c'est que M. Canovas avait les pleins pouvoirs de la famille royale, et qu'il était son délégué en Espagne.
A la suite du désaccord qui survint entre les
éléments civil et militaire, .M. Canovas ignora le nombre de ceux sur lesquels il pouvait compter.
Il dirigea ses efforts, après les événements du 3 janvier 1874, vers le seul chemin qui pouvait amener en Espagne, la proclamation par les Cortès de Don Âlfonso xn. Aussitôt que fut connue à Madrid le soulèvement de Sagrinto, M. Canovas fut conduit en prison, mais, quelques heures après, la Restauration avait triomphé et Canovas présentait les pouvoirs qui l'accréditaient comme représentant du monarque acclamé, et, depuis ce jour (31 décembre 1874), il eut la plus haute destinée politique.
Alors, commença la partie la plus intéressante de sa vie publique.
Il forma à Madrid un ministère de régence, dont il fut le président et dans lequel il fut le dictateur jusqu'à l'arrivée en Espagne de Don Alphonse xn (Janvier 1875).
Quand le roi prit possession du trône, Canovas continua à présider le cabinet, et convoqua une assemblée de notables pour rédiger une Constp tution qui fut approuvée par les Cortès de 1876, la première législature de la Restauration.
Il continua à diriger les destinées du pa^s jusqu'en 1881, sans autre interruption que les éphémères ministères du général Jovellar (septembre 1875 au 2 décembre de la même année) et de Martinez Campos.
Pendant cette période de sa vie politique, il 'fâmena à la légalité' et à son parti les carlistes les moins passionnés, il appliqua avec rigueur la théorie fameuse des partis légaux ou illégaux, soumit la presse à une législation spéciale, gagna à sa cause les principaux politiques révolutionnaires, s'opposa à la grâce des régicides Oliva et Otero qui avaient tenté d'assassiner le roi; en somme, il donna au parti dont il était et continua à être le chef une nuance à la fois libérale et conservatrice. Il eut à vaincre la résistance du vieux parti conservateur (moderaclo) qui prétendait rétablir Y unité catholique et il fit sanctionner la liberté de religions malgré une opposition très vive et redoutable. De plus, lui, adversaire franc et loyal du suffrage universel, il ne l'abolit pas dès son arrivée au pouvoir comme le>éclamait le parti moderado, mais il fit faire les élections des premières Corlès de la Restauration par le suffrage universel.
Tels sont les faits ; les principes qui régirent sa conduite ont besoin de quelques explications.
Connaissant parfaitement toute la responsabilité qu'il assumait, M. Canovas appliqua avec énergie les décisions de sa politique.
Comprenant aussi que le parti ultra-conservateur était mort avec la chute de la Reine Isabelle II, et que son fils, s'il voulait prolonger son règne, avait besoin du concours des Jiommes piêmesqui exilèrent $® mère, M. Gang-
vas tourna rapidement le parti libéral-conservateur, — qui n'existait pas la veille de la Restauration — avec les restes du parti mode* rado et^vec tous ceux qui ayant pris part à la Révolution voulurent contribuer à l'œuvre nouvelle. Il confia le Ministère de l'Intérieur à un révolutionnaire, M. Romero Robledo.
La connaissance profonde cle l'histoire d'Espague depuis 1812, avait persuadé à Canovas que le militarisme a été toujours le principal perturbateurde la politique espagnole ; aussi éloigna-til de toutes les fonctions les militaires, sans craindre leurs colères.
Il est vrai, qu'en * échange, pour ne pas compromettre l'avenir du trône, il entoura le Roi d'un groupe de généraux, les plus fidèlement attachés à la couronne.
Le prestige du triomphe était aussi indispen sable à la Monarchie. Le pays, après six ans de" continuelle agitation, voulait la paix. Canovas alors s'efforça de la conquérir et de terminer les deux guerres civiles, celle de Cuba et celle des Carlistes.
L'argent, les honneurs, la force, tout fut prodigué pour réussir.
Canovas fut si habile qu'il put faire attribuer -au Roi la gloire de ces événements, et, quelques" mois après, il se retira de la présidence du Conseil, qu'il laissa, d'abord au général Jovellar^ el ensuite à Martinez Campos.
M. Canovas vit alors avec plaisir la formation du parti constitutionnel, qui venait signifier la reconnaissance de la Monarchie d'Alphonse XII par de nombreuses et importantes forces de la Révolution.
Mais ce parti défendait la Constitution de 1869 et Canovas garda le pouvoir jusqu'au jour où M. Sagasta accepta la Constitution de 1876.
11 arriva que les éléments commandés par Sagasta menacèrent d'aller à la Révolution si on ne leur confiait pas le pouvoir, et M. Canovas abandonna alors le ministère (février 1881).
Vers la fin de 1883, il occupa de nouveau le pouvoir qu'il garda jusqu'au décès d'Alfonse XII. La vie de ce cabinet fut très agitée. Durant ce ministère, l'Allemagne voulut s'emparer des Carolines.
L'attitude énergique des Espagnols imposa le respect des droits de l'Espagne au gouvernement allemand ; M. Canovas fut le premier homme d'Etat de l'Europe qui tint ouvertement et victorieusement tête au prince de Bismarck ; c'est un beau titre de gloire !
La déclaration officielle du choléra à Madrid produisit une émeute générale qui fut dominée par les forces de gendarmerie, et de même furent dominées les émeutes des étudiants, qui voulaient manifester trop bruyamment leurs sympathies à un professeur de l'Université très connu pour ses idées avancées.
Deux officiers de l'armée furent fusillés pour avoir été soupçonnés de vouloir proclamer la République.
A la mort du Roi, M. Canovas fit un acte peutêtre aussi grand que la Restauration ; il sut oublier sa propre personnalité et s'effacer devant les besoins de la Couronne.
Avec une admirable hauteur de vues, il indiqua la vraie solution de la crise politique, solution qui devait consolider la monarchie. Il alla trouver sa Majesté la Reine-Régente et lui dit très franchement : « Madame, quelles que soient les difficultés de l'heure présente, je suis complètement sûr de les vaincre toutes. Je pourrais donc rester au pouvoir. Néanmoins il me semble préférable pour le jeune Roi, pour la Régence, que les amis les plus récents de la Restauration arrivent au pouvoir et que l'opposition soit constituée par les amis les plus éprouvés. » Et ce fut M, Canovas del Castillo qui indiqua très nettement le choix de M. Sagasta, comme Président du premier Conseil des Ministres de la Régence, Ce fut là un.bol acte de désintéressement politique, une preuve éclatante que M, Canovas faisait toujours passer les intérêts du pays et de la Couronne avant les siens, avant ceux de son parti,
En 1887, il m raaria avec la fille du marquis 4§ Sotomayor, ym belle çt iv¥ intelligente
fV * I/ESPAGNE EN 1897 45
Sj#une femme, qui fut la digne compagne de son jrtfljojtfre époux.
ïï Comme la plus part des politiciens espagnols, <3L Canovas a cru que l'Espagne devait exercer "une plus grande influence que toute autre nation
au Maroc.
| Voici ce qu'il a écrit lui-même :
« L'Espagne peut encore être une grande ;i puissance continentale et maritime, en s'unissant ; par la paix, au Portugal, sa sœur, en achetant j ou conquérant Gibraltar, tôt ou tard, et en 'étendant davantage son pouvoir sur la côte
d I Afrique. »
Je trouve dans mon livre : « Deux mois en Andalousie et à Madrid » les lignes suivantes écrites en 1892 et qu'on ne saurait accuser, par conséquent, d'être inspirées par un autre désir que celui de dire la vérité, rien que la vérité. Je crois que ce portrait de l'illustre homme d'Etat complétera la courte biographie que je viens de donner ci-dessus.
« — Que pensez-vous de M . Canovas , mon cher Maître ? demandai-je un jour à Castelar.
« — C'est un convaincu, me répondit-il, mais un ennemi du progrès en politique- Il est partisan de la forme monarchique, il ne voit que la forme monarchique ; pas d'autre gouver
nement ne lui semble possible. Il veut le bien de l'Espagne ; mais il ne voit pas toujours la lumière. Au demeurant, un homme de très grande valeur que j'estime fort ; un seul défaut: c'est de vouloir tout faire par lui-même, de se surmener et de se fatiguer beaucoup plus qu'il ne devrait à son âge. C'est un orateur admirable ; pour réfuter des arguments, démolir un discours hostile qui a impressionné, pour changer l'opinion des auditeurs, M. Canovas del Castillo m'est supérieur. »
Certes, en Espagne, plus que partout ailleurs, la critique est aisée, et si Ton songe aux nombreuses difficultés morales et matérielles que M. Canovas devait surmonter à chaque instant, on comprend bien vite combien grande a été la tâche de cet homme d'Etat, et quel énorme talent il lui a fallu dépenser sans compter, pour arriver à se maintenir, parmi tous ces appétits déchaînés, dans un équilibre malheureusement instable.
Il y a deux hommes en M. Canovas : le savant et l'homme politique. Il suffit de l'avoir aperçu, affairé, inquiet, dans son grand salon du palais de la présidence du conseil des ministres, pour comprendre cet, homme d'une activité fébrile, entre les mains duquel ont été les destinées de l'Espagne. M. Canovas voyait' tout, connaissait tout dans son gouvernement ; pas un ministre ne prenait une décision, ne signait un décret sans
le consulter ; rien ne se faisait sans lui, tout se faisait par lui. D'où, pour cet homme déjà âgé, un travail énorme, une fatigue inouïe !
Détaille plutôt petite que grande, les cheveux gris, la moustache courte et grise, toujours vêtu d'une redingote noire qui avait l'air trop large, on sentait, en le regardant, que les pensées assiégeaient son front soucieux. Tout respirait chez lui une grande lassitude et une immense volonté. Ses yeux se sont usés à lire ; car il tenait à tout lire lui-même : ils étaient voilés, ternes. Il lui fallait se servir d'un lorgnon pour parcourir le moin» dre écrit.
Mais, Ôtez cet homme d'Etat de ses affaires, ne lui parlez plus politique, entretenez-le de littérature, d'art oratoire, d'histoire et de philosophie, l'oeil s'allume, la figure s'éclaire. L'homme transfigure : il parlait et vous restiez sous le charme. Même en français, même en cette langue qui n'était pas sa langue maternelle, il s'exprimait avec une pureté, une correction remarquables.
La science historique, l'éloquence, voilà ses seules amours ; dans un somptueux hôtel, qui fait le coin dupaseo de Recoletos et de la calle Serrano, il s'était fait construire une magnifique bibliothèque qui comprend tout un corps de logis isolé, divisé en deux grandes salles aux murs couverts de volumes, qu'une galerie
circulaire permet d'atteindre aux rayons les plus élevés.
Là sont classés, catalogués vingt-huit mille volumes ; il y a là la plus belle collection d'ouvrages historiques que possède l'Espagne . M. Canovas a réuni, pour écrire l'histoire de Philippe II et de Philippe III, une foule de documents d'une rareté extrême . Il possédait aussi des manuscrits merveilleux, entre autres les livres d'études de Pedro le Cruel, enrichis d'enluminures que l'on dirait faites d'hier. Sur une table, au centre de la première salle, se dresse un bronze représentant Alphonse XII, dont il fut le ministre le plus hobile et le meilleur ami.
Mais, je ne veux pas décrire les chefs-d'œuvre artistiques, Jes curiosités anciennes éparses dans la bibliothèque, dans la serre, dans les grands salons de ce véritable palais. Tableaux, statues, armures authentiques, tapis, meubles, tout est admirable, tout est éblouissant. Là maison de M. Canovas est un des plus riches musées du monde.