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CHAPITRE VII

Le général Marcel Azcarraga.

Lorsque l'assassinat do M. Canovas del Castillo eut si brusquement privé l'Espagne de son premier ministre, l'opinion unanime de ce pays désigna hautement pour lui succéder à la Présidence du Conseil des ministres, le général Marcel Azcarraga. S. M. la Reine régente s'empressa d'écouter la voix de ses conseillers et appela à cette haute fonction ce général .aussi modeste que populaire.

Le 1er novembre 1892, j'avais pour la première fois l'honneur d'être présenté au général Marcel Azcarraga, alors Ministre de la Guerre.

%Dans sa redingote noire, avec son large ftpnt, ses cheveux blancs, sa moustache et sa barbiche également blanches, le général évoque le souvenir d'un général français, tant il a de

.s. L. ic Ikueral Marcki. A/carmaga, Président du Conseil des Ministres e! Ministre de lu Gu-

* rondeur et de franchisa dans son allure et tant -sa physionomie est agréable et sympathique. Tout de suite d'ailleurs il me mit à mon aise :

— « Je suis bien heureux de vous voir, me dit-il, car je suis un ami sincère de la France: jo suis allé quelquefois à Paris et votre pays me charme infiniment. Je voudrais le connaître mieux encore. 11 y a tant de choses à voir et à admirer chez vous.

« Vous avez un gouvernement sage et sérieux et la paix est votre meilleure arme. Votre richesse fend à augmenter sans cesse, et vous remportez par votre seul travail la plus belle dos victoires. Une seule ombre à ce tableau : les récents attentats anarchistes !

« Leur action est à la fois insensée, antihuma- - nitaire et sauvage. Ils veulent nous ramener à la barbarie, et il importe de réagir avec la plus grande énergie et de les châtier comme ils le méritent. Pas de pitié pour ces gredins; il faut que les nations civilisées s'unissent pour leur faire une guerre sans merci. Puisqu'ils veulent nous tuer, pourquoi ne pas les détruire ? Nous sommes tous dans le cas de légitime défense.

« Et tenez, votre gouvernement aurait raison de vouloir restreindre la liberté de la presse, on ce qui concerne l'excitation au crime et à l'attentat. Il faut que la société se défende contre ceux qui veulent la renverser ou la désorganiser. Les

petits journaux, répandus dans les centres ouvriers et qui sont rédigés souvent par des gens sans aveu, devraient être interdits, et tout anarchiste avéré devrait être déporté dans les colonies lointaines.

« Malheureusement, il est difficile de faire voter une pareille loi, car elle a Pair de toucher à la liberté de la presse, quand, au fond, elle n'en réprime que la licence. Mais encore une explosion et tout le monde, sans exception, la - réclamera à cor et à cri.

« Quant à l'armée, elle doit combattre les ennemis du pays à l'étranger et ceux de la société à Fintérieur. Les anarchistes ne sont pas les représentants d'une opinion politique : ce sont des malfaiteurs au pire sens du mot.

— Il y a en effet- mon général, ai-je dit alors, une chose au-dessus de tout éloge en Espagne ; c'est l'armée ! Et à vous en revient l'honneur.

— « A mes prédécesseurs et à moi, interrompit le général avec un sourire, et surtout au soldat espagnol, qui est admirable sous tous les rapports, sobre, patient, énergique, endurant et d'un courage à toute épreuve ; on peut tout démander au soldat espagnol. Aujourd'hui, d'ailleurs, il a fait ses preuves, et si nous n'avions pas eu toute cette série de guerres civiles, nous serions bien plus en progrès encore.

« En France, au moins, vous n'avez plus à

Vi craindre la guerre civile; vous êtes bien heu-

* reux !

— « Le soldat espagnol a, en vérité, une très belle tenue et, si vous aviez autant d'hommes que l'Allemagne, vous pourriez jouer un. bien grand rôle dans le monde.

— ■ « Oui, mais nous n'en serions pas plus riches, ajoute notre éminent interlocuteur avec une pointe de malice et un aimable sourire. Ce que je puis dire, c'est que depuis deux ans et demi bientôt que je suis ministre, je n'ai rien négligé pour doter notre armée de tous les progrès réalisés par la France et l'Allemagne ; j'ai voyagé en France, en Allemagne, en Angleterre, étudié tout ce qui se rapporte à l'armement et à l'instruction perfectionnée des troupes, et j'ai appliqué chez nous ce qui m'a paru le meilleur. Nos soldats sont très entraînés, très, habiles à la manœuvre et rompus à toutes les difficultés du métier des armes; ils sont encadrés par des officiers dont l'instruction est aussi étendue que possible, et leur armement et leur équipement sont excellents ; ce qui prouve, ajoute alors le général, qu'un ministre modeste qui demeure au pouvoir vaut mieux que deux brillants ministres qui ne font que passer.

« Les ministères de la guerre et de la marine ne devraient pas être politiques et ne pas être soumis au bon plaisir des Chambres. L'armée

n'a rien à voir avec les politiciens... Mais il nous faut subir le sort des autres ministres, tomber avec le ministère pour des questions qui nous sont étrangères. C'est tout à fait anormal, mais ainsi le veut le régime parlementaire. »

Ainsi me parla en 1892 le général Marcel Azcarraga ; depuis ce jour, j'ai eu l'occasion 'de le revoir plusieurs fois et je l'ai toujours trouvé aussi aimable, aussi simple, aussi modeste que la première fois ; ses opinions n'ont jamais changé. Lui, l'adversaire résolu et inconciliable des anarchistes , des perturbateurs de la paix publique, il s'est trouvé appelé brusquement à succéder à M, Canovas del Castillo, victime d'un de ces mêmfc anarchistes. Sa douleur a dû être bien profond* et je suis sûr que ce n'est que sur les instances de la Reine-Régente que le général Azcarraga a fait taire sa modestiç pour accepter une si lourde tâche. x

Né à Valenôe , le général Azcarraga s'est toujours distingué comme officier de valeur ; il *a fait la guerre contre les Carlistes et tout dernièrement il vient de montrer des qualités d'organisateur de premier ordre. Il a fortifié la Havane au point d'en faire une place imprenable, pourvue de canons de 34, fourniecle munitions et de vivres pour lutter contre n'importe qui. Par ses soins, Porto-Rico est égalemenl fortifié } grâce ft lui?' l'Espagne a pu équiper,

f^ll&cipliner , encadrer une armée de près de

«wgOO.ÛOO hommes et renvoyer au-delà des océans,

î,| aux Antilles et aux Philippines, sans effort et

îl Bans peine. En même temps, il a su conserver

en Espagne une armée de 70.000 hommes prête

à faire face à tous les événements. Le général

Azcarraga s'est attiré ainsi l'admiration des

généraux et officiers de tous les pays.

Pour donner un exemple du noble caractère

;; du général Azcarraga, je citerai le fait suivant

; qui s'est passé au mois de novembre 1896, où on

. a été en Espagne à deux doigts d'une crise

ministérielle qui n'a été évitée que grâce à

l'admirable désintéressement dont il a fait

preuve.

La mort du marquis de Novaliches ayant laissé vacante une place de capitaine-général, il y a eu, paraît-il, autour de cette succession, une très âpre et très ardente bataille d'ambitions. Une place aussi importante que celle de capitaine-général semblait devoir revenir de droit au plus méritant et au plus digne des généraux en activité de service : la voix unanime du peuple espagnol avait désigné le général M.- Azcarraga, ministre de la guerre, auquel on doit le relèvement de l'armée espagnole, pour succéder au marquis de Novaliches. Des dépêches, des votes des municipalités des grandes villes, réclamaient pour le général Azcarraga

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le titre de capitaine-général, que tous ses collègues du conseil des ministres le priaient d'accepter. Si, en effet, il y a une chose digne d'admiration à cette heure en Espagne, c'est bien l'état actuel des forces militaires espagnoles : en très peu de temps, le général Azcarraga, qui avait, lors de son premier passage au ministère de la guerre, déjà réorganisé l'armée, a pu mettre sur pied plus de trois cent mille hommes de bonnes troupes, bien équipées, bien armées et suffisamment instruites ; c'est un tour de force dont le général Azcarraga était seul capable et qu'il a accompli sans bruit, modestement, fuyant la réclame et refusant les récompenses. Ce générais! avant tout un soldat qui estime que la disÉpline est la première vertu d'une armée et %xi ne veut même paê, être soupçonné de laisser commettre dans Tahnée espagnole un semblant d'injustice ou de passedroit.

Lorsque là rumeur publique lui eut ainsi attribué la succession du capitaine-générat marquis de Novaliches, son premier soin fut de faire prier les journaux de déclarer qu'il n'accepterait jamais une nomination de ce genre, étant ministre de la guerre ; lorsque, ensuite, des démarches pressantes furent faites auprès de lui par M. Canovas del Gastillo et tous les membres du conseil, le général Azcarraga se montra intraitable et sourd à toutes les sollici-

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g; jations. Il déclara, tout en manifestant à S. M, 'la Reine-Régente son immense reconnaissance ^pbur l'offre si flatteuse qu'elle lui faisait faire r par le Président du Conseil, qu'en présence de la 'i situation à Cuba et des efforts de tous genres en hommes et en argent demandés et restant à demander au pays, il estimait que le moment était mal choisi pour créer un nouveau capitainegénéral et qu'il y avait mieux à faire dans l'intérêt général du pays et de l'armée. Cette « attitude désintéressée et patriotique du général Azcarraga lui a fait dans le peuple espagnol, une popularité extraordinaire.

Mais il m'est assuré, de sources dignes de foi, que l'attitude du général Azcarraga ne fut pas imitée par tout le monde et que des intrigues nombreuses ont été ourdies autour de ce poste , de capitaine-général. Si ce haut grade devait être donné d'après l'ancienneté, il est certain que le général Palacios serait tout indiqué ; mais ce titre de capitaine-général n'est pas de ceux auxquels on a des droits simplement sur le tableau d'avancement : il est, surtout, une récompense éclatante des services rendus à l'Espagne, et il faut le mériter. On devrait le réserver au général qui reviendra vainqueur de Cuba, et les autres généraux espagnols devraient suivre le noble et bel exemple de celui qui en serait le plus digne, du général Azcarraga. Il

paraît malheureusement qu'il n'en a rien été, que les compétitions ont été telles et que les droits prétendus de certains auraient été revendiqués avec une telle arrogance, qu'on a pu craindre un instant à une crise gouvernementale. On ne saurait trop, dans ce cas, féliciter encore le général Azcarraga de son attitude patriotique, qui a tout concilié.

* Certes, personne ne méritait mieux que le général Azcarraga la confiance de la Reine- Régente et il vient de le prouver pendant son court séjour à la Présidence du Conseil des Ministres; il s'est révélé homme d'Etat plein de tact et de sang-froid. Ayant accepté une lourde charge pour rendre service à la monarchie espagnole et à so jArti, il s'en est démis dès qu'il a cru pouvoir ^faire sans danger, afn de permettre au parti libéral de revenir au pouvoir et au parti conservateur de se reconstituer dans le calme et loin du pouvoir. On ne peut que le féliciter de sa conduite très habile et on peut être persuadé que sa popularité en sera encore accrue.

Le général Marcel Azcarraga sera une clés plus grandes ressources de la monarchie espagnole au moment du danger ; il en devient à

# — Ce livre était sous presse^ lorsque la démission du général Marcel Azcarraga et des membres du Cabinet conservateur a été eonuë. ~- {Note de l'auteur).

l'heure actuelle un des soutiens les plus fermes avec le général Martinez Gampos et l'Espagne peut être flère de tels généraux.

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