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CHAPITRE VIII

Emile Castelar

Mal définie encore, hésitante, peu sûre d'ellemême , la démocratie espagnole , néa de la veille, faisait en 1854 ses premiers pas. Dans ce pays de races fières mais simples, où les nobles et le peuple se considèrent comme des hommes et où les différences sociales sont moins sensibles en apparence que dans les autres pays d'Europe , les idées démocratiques avaient besoin d'être expliquées, synthétisées, vulgarisées par un grand talent pour être comprises et applaudies par les masses des prolétaires. Beaucoup d'orateurs, dans une contrée où tout le monde sait parler avec éloquence, briguaient cet honneur, sans être encore parvenus à donner une forme définitive aux idées démocratiques.

Dans une réunion publique, tenue cette même année, au Théâtre -Royal de Madrid, par le parti démocratique, on avait déjà prononcé force discours, lorsqu'un jeune homme inconnu de tous se leva et demanda la parole. Grande fut la surprise que causa cette hardiesse, plus grand encore fut l'enthousiasme -que suscitèrent dans la salle les paroles de Gastelar, qui, avec sa superbe éloquence, ses pompeuses périodes, formula d'une manière générale les dogmes de la démocratie républicaine. D'unanimes applaudissements éclatèrent de toutes parts; la salle entière fut conquise par l'éloquence de ce jeune homme et, instinctivement, tous comprirent que 1q grand orateur attendu, le Mirabeau de l'Espagne venait enfin de se révéler . Le nom d'Emile gastelar courut de bouche en bouche ; cet iniconnu une heure auparavant était célèbre à la fia de son discours et la foule des admirateurs le porta en triomphe jusqu'à son domicile.

Le lendemain tous les journaux publièrent ses paroles; tous les grands organes se disputèrent sa collaboration ; le génie de Castelar venait de se révéler dans toute sa splendeur.

Dans les lignes que je consacre à la biographie de ce grand homme, je serai souvent obligé d'abréger et je n'ai point la prétention de tout conter de son existence si remplie. Orateur, écrivain, homme d'Etat, Castelar a toujours travaillé sans relâche ; c'est le plus fécond des hommes et toujours sa pensée est d'une profon-

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deur admirable, d'une merveilleuse netteté'. C'est l'esprit le plus actif et le génie le plus infatigable ; on ne sait ce qu'on doit le plus admirer en lui, car il connaît tout, car il se souvient de tout, car il semble sans effort dominer tous les sujets, être supérieur à toutes les questions: jamais être humain n'a été doué par Dieu de plus grandes facultés de mémoire et d'éloquence.

Il est né à Cadix, le 8 septembre 1832 et a fait ses premières études chez les Pères d'Elda et Sar (Alicante) qui admirèrent^ la prodigieuse mémoire de leur élève, capable de réciter par cœur des chapitres entiers des classiques latins. De 1845 à 1848, il alla finir ses études et passer son baccalauréat à l'Institut d'Alicante, ou il se distingua par les discours qu'il improvisait lors de l'ouverture des classes. Le latin, la littérature, l'histoire, la philosophie et l'étude des classiques furent, dès son jeunes âge, ses plus agréables occupations.

Venu à Madrid pour faire son droit, il obtint dans un concours une place d'élève à l'Ecole normale de philosophie, section de littérature en 1853, et c'est à cette occasion qu'il lut son discours sur : Lucain, sa vie, son génie, son poème.

Ce fut en 1854, qu'il entra dans la vie politique par son retentissant discours au Théâtre-Royal :

le lendemain de ce jour mémorable, ïl débuta dans la presse au journal El Tribunofoù il ne resta que peu de temps, car ce journal, d'abord républicain, devint monarchique lorsque les Cortès' votèrent pour Isabelle II. A cette époque, il fut candidat à la députation sur une liste libérale à côté de San-Miguel, Dulce et Galvo Asensio, et sur une liste tout à fait démocratique avec Oronse, Guerra, Olovarria et Cervera. Il no triompha pas, mais obtint un grand nombre de voix.

En 1855, il collabora avec Sixte Camara, à La Soberania National, puis il passa à la Discussion, journal fondé par Nicolas Maria Rivero, dont il fut le principalrédacteurjusqu'aujouroù il trouva le journal trop peu énergique et fonda, en 1863, La Démocracia, consacrée à démolir la maison de Bourbon et la royauté.

Le premier numéro de son journal parut le 1er janvier 1804 et le dernier le 21 juillet 1866; il combattit vigoureusement dans son journal le projet d'emprunt de Barzanaliana , intervint dans la discussion entre les socialistes et les démocrates en faveur de ces derniers et réussit à faire prévaloir sa politique, lors de l'organisation de ses coreligionnaires, en faisant reconnaître la suprématie du Comité central démocratique. L'écrivain anglais Grant-Buff a écrit que : « son opposition au socialisme est la plus

éloquente et la plus profonde qui ait été faite

en Europe. V

Mais Castêlar menait de front le journalisme et le profësèorat : il expliqua pendant trois années, de I80S à 1853, à l'Athénée: V Histoire delà Civilisaiiàn pendant les cinq premiers siècles du Christianisme. En 1858, il concourut pour la chaire <XHi s toire d'Espagne, à l'Uni- Versité de Madrid et fut admis à l'unanimité. Tandis que, dans la presse, il faisait rude campagne contre le gouvernement, il prêchait son idéal politique à son cours, tout en expliquant l'histoire de l'humanité.

En 1865, la reine Isabelle II fit cadeau à l'Etat do tout son patrimoine et conserva seulement un petit tant pour cent : ce fait fat très loué par les royalistes. Au plus fort de leur enthousiasme, Gasteiar publia son. fameux article : El Rasgo, où il démontra que tout cela n'était qu'une pure blague et que l'on ne cherchait qu'à faire à la Couronne un cadeau de quelques millions. Le Cabinet eut peur d'un si grand acte de courage, poursuivit le journal et décida , pour punir Castelar, de ne permettre à aucun républicain d'être professeur. On lui retira donc sa chaire d'histoire et on lui fit un procès. C'est alors que Gasteiar prononça ces fameuses paroles: «Assis à ma chaire, j'attends que de malpropres mains arrachent de mes épaules ma robe honnête. »

Les professeurs-adjoints Salmeron et Morayte

«■renoncèrent à leurs charges pour ne pas succéder à Castelar dans sa chaire et les étudiants prirent ce prétexte pour se livrer à des émeutes qui donnèrent lieu aux scènes sanglantes de la nuit de San-Daniel (10 avril 1855) qui furent comme les prodromes de la révolution.

A la suite des événements du 22 juin 1866 auxquels Castelar prit une part active en conspirant, le conseil de guerre le condamna à mort par le garrote vil. Castelar, déguisé, put heureusement gagner la frontière de France et alla s'établir à Paris, où il subvint à ses besoins en écrivant pour diverses maisons éditoriales et pour quelques journaux d'Amérique.

Ses principaux ouvrages, pendant cette époque, furent: un volume de Semblanzas (Portraits) des célébrités contemporaines d'Europe et d'Amérique, Une année à Paris (un ano en Paris) Souvenirs d'Italie (Recuerdos de Italia) Vie de Lord Byron, introduction à l'étude de ^Histoire (Vida de Lord Byron, introduccion al estudio de la historia).

Mis en relation avec les principaux chefs qui préparaient la révolution de septembre 1868, il collabora avec eux pour atteindre ce but tant désiré. Lors du triomphe de la révolution, Emile Castelar retourna en Espagne où il reprit d'abord possession de sa chaire d'Histoire et occupa ensuite une place aux Cortès constituantes en qualité de député de Saragosse. Il obtint

dans cette Assemblée degrands succès oratoires, en faisant une brillante campagne en faveur des idées républicaines. Plusieurs de ses*discours de cette époque sont encore cités comme des modèles d'éloquence.

IL combattit énergiquement toutes les candidatures au trône d'Espagne, qui se succédèrent pendant 18 mois et, notamment, celle du duc d'Aoste, présentée par le général Prim, demandant anxCortès un vote de blâme et ne comprenant pas qu'il y eût des monarchistes pendant la guerre franco-allemande. Sa proposition fut repojissée par 122 voix contre 44, le 3 novembre 1870, quelques jours avant le débarquement du nouveau roi, Amédée 1er, à Carthagène.

Mais, juste retour des choses d'ici-bas, lorsque le 11 février 1873, on annonça aux Cortès l'abdication d'Amédée de Savoie, Emile Gastelar soutint de/toutes ses forces qu'il no fallait plus de roi et le Congrès le chargea par des acclamations unanimes de répondre au Message royal. .

La République acclamée, Emile Gastelar fut nommé ministre d'Etat (affaires étrangères) et il sut, malgré l'adoption de la forme républicaine par l'Espagne, maintenir les plus cordiales relations avec les gouvernements étrangers. Durant les derniers jours de son ministère, il dicta, entre autres dispositions, le décret abo lissant les Ordres militaires do Santiago

Calatrava, Àlcantara, Montesa, San Juan dé Jésusalem et ensuite les Décorations royales de Charles III, d'Isabelle la Catholique et de Maria-Louisa. Le 9 juin de la même année, il se retira du Cabinet, lorsque la République Fédérale fut acclamée aux Cortès, et il fit partie de la Commission constitutionnelle. Ses discours furent dignes des circonstances et excitèrent l'admiration de tous. Le 6 septembre, il fut élu Président du Pouvoir Exécutif, poste qu'il occupa jusqu'au 2 janvier 1874, où ses amis présentèrent un vote de confiance qui fut rejeté par cent vingt voix contre cent, ce qui détermina Emile Castelar à donner sa démission.

Lorsque Castelar fut appelé à occuper la plus haute fonction de son pays, l'Espagne traversait une crise des plus graves et tous les actes du grand orateur eurent pour but de rétablir les principes d'autorité, alors méconnus, et de faire cesser l'état d'anarchie où se trouvait le pays. Son énergie et sa fermeté lui valurent de la part de ses ennemis le surnom de: Dictateur. Cela seul suffirait à prouver qu'il y a dans Emile Castelar un homme de gouvernement, capable de ne jamais craindre les critiques quand il s'agit de faire son devoir et de travailler au bonheur de son pays.

A cotte époque, l'Espagne eut avec les Etats- Unis le conflit nommé Cuestion Virghims,

Caiie méchante affaire fut réglée à "l'amiable, grâee mm prestige personnel de M. Castelar et à son amitié avec tes ministres des Etats-Unis et de l'Angleterre. Lors du coup d'Etat du 3 janvier 1874, parie général Pavia, Castelar protesta et partit pour la France, où plus tard il termina son « Histoire du mouvement républicain en Europe »(Histornadel movimiento rêpiiblicano en Europa), écrivant aussi la seconde partie de ses « Souvenirs de l'Italie » (Recuerdos de Italid). Il publia alors la seconde édition tie son poème, en prose, « La rédemption de l'esclave » (La Rédencion del esclavo) et sa magnifique œuvre allégorique : El ocaso de la Libertad. Lorsque, à la suite du pronunciamento du général Martinez Gampos, Alphonse XII, fils de la reine Isabelle II, fut proclamé roi, Castelar prit part aux nouvelles réunions des Çortès, comme députe de Barcelone et plus tard d'Huesca ; il organisa alors le parti possibiliste, affirmant sa conviction que la République pourrait venir par les moyens légaux, mais jamais par la force.

Il protesta contre la formule du serment qu'if avait dû prêter pour prendre possession de sa charge de député, défendit la liberté des cultes et le service obligatoire. ^

Parmi les actes de Castelar, pendant la République, il faut citer spécialement ses écrits et ses discours pour l'abolition de l'esclavage à

Porto-Rico; c'est grâce à son éloquence merpy „ veilleuse, que ce projet fut voté par les Gortès, |\ le 22 mars 1873, après une opposition acharnée,

|, pendant les derniers jours de la monarchie de

y Savoie.

> Depuis le coup d'Etat du 3 janvier 1874, Cas-

I telar a parcouru la France et l'Italie et a reçu

[> partout un accueil enthousiaste.

I La liste des œuvres de cet éminent orateur

L occuperait trop de place. En plus de celles déjà

| citées, voici les principales :

^ La Révolution Religiosa; Perfiles de per-

} sonages y bocetos de ideas; Estudios Mstoricos

! sobre la Edad Media; La formula del pro~

greso ; La Question de Oriente ; Cuestiones

| politicas y sociales; Cartas sobre politica eu-

I ropea; Recuerdos y esperanzas; La redencion

f del esclavo ; La hermana de la caridad ; His-

|f toria de un corazon ; Discursos politicos y

| litérarios ; Fray Filippo Lippi ; Tragedias de

I la his toria ; El suspiro del Moro ; Diseur so de

| réception en la A cademia Espanola y respuesta

l al Sr. Balaguer en la misma corporation sobre

l literatura catalana; Discurso de la coruna

| sobre litteratura gallega; Discurso de Orense

*p sobre regimen colonial europeo ; Galeria his-

; ' torica de mugêres célèbres, etc., etc.

\ Sa gloire comme professeur et publiciste

\ justifie l'invitation qu'il reçut, pour donner des

i conférences à l'Université d'Oxford : en 1888, il

reçut une pareille invitation des Etats-Unis, mais le grand homme, trop modeste, déclina un tel honneur.

En 1871, il fut élu membre de l'Académie espagnole; en 1881, membre de l'Académie de l'Histoire et il est aussi membre de l'Académie des Beaux-Arts d'Espagne et de l'Institut de France.

Gastelar est, actuellement et de l'avis de tous, le plus grand orateur espagnol ; comme écrivain, il n'est ni moins célèbre ni moins apprécié. Son génie lui a valu l'admiration de tous, même de ses ennemis politiques les plus acharnés; son caractère noble et généreux lui vaut le respect de ses adversaires, l'amitié dévouée et fidèle de ses amis. C'est le plus fier des honnêles gens et le cœur le plus haut que je connaisse.

Emile Gastelar n'a qu'une passion: sa patrie; qu'un dessein : concourir à la grandeur, à la prospérité de l'Espagne. Toute sa vie est une preuve admirable d'abnégation patriotique : il a sacrifié au bonheur et à la tranquillité de l'Espagne toutes ses ambitions. Il a secondé tous ceux qui, sans partager ses opinions républicaines, lui ont paru travailler comme lui, au relèvement de son pays, à la consolidation de ses finances, à sa splendeur dans le monde.

J'ai eu souvent l'occasion de parler de Gastelar avec son intime ami Canovas et rien ne m'a plus fortement touché que le spectacle de l'inaltérable et sereine amitié de ces deux

*<■ grands hommes l'un pour l'autre . Et pourtant . ^ tout les séparait: il y avait un monde entre ; eux. Autant Castelar, toujours prêt à proclamer : les avantages de la République, à faire vibrer sa parole enflammée en faveur de la Liberté, est un démocrate qui ne voit le progrès que dans les usages et les mœurs des Républiques, autant M. Canovas del Castilio, libéral à sa manière, était un conservateur prudent du passé, désireux de rendre la forme monarchique plus forte, tout en assurant au peuple un maximum de libertés sous la sauvegarde d'un pouvoir * royal respecté. Mais ils ne discutaient jamais des questions de forme politique : M. Canovas se plaisait à dire en riant à Castelar qu'il devait le traiter comme un roi, parce qu'il avait été chef de l'Etat, et Castelar répondait parfois, sur le même ton, qu'il comprenait la royauté de cette manière.

C'étaient deux vrais, deux bons, deux intimes amis ; s'ils n'approuvaient point leurs idées politiques, ils disaient de leurs talents, de leurs génies, de leurs caractères, autant de bien l'un -que l'autre. Jamais je n'ai entlyadu mieux louer Canovas que par Castelar ni mieux louer Castelar que par Canovas. Ils avaient su s'apprécier et se connaître et ils avaient une religion commune, une passion commune : le culte de la patrie. Canovas ne trouvait qu'un défaut à Cas-

telar et il me le confiait avec un sourire : il est trop bon/

Mais la bonté' de Castelar; si elle s'étend sur tout et sur tous, si elle le fait compatir à toutes les infortunes du peuple , si elle l'émeut en faveur des déshérités et le fait combattre sans cesse pour l'amélioration de leur sort, la bonté de Castelar, dis-je, ne ressemble en rien à de la faiblesse : Gastelar veut le bien de son pays, il le veut obtenir par l'obéissance des lois, par l'ordre, par la fermeté ; il saurait toujours faire respecterle principe gouvernemental. L'Espagne peut compter sur Castelar : son dévouement à la patrie saura s'affirmer dans toutes les circonstances.

, E. Don Fhaxkdbs Mat ko Sa Ancien Président du Conseil dus Minis

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