CHAPITRE IX
Don Praxèdès Matéo Sagasta
Je suis heureux de pouvoir rendre un public hommage à l'illustre chef du parti libéral et donner quelques notes rapides et brèves sur sa vie publique. M. Sagasta a trop souvent tenu les rênes du gouvernement espagnol et est trop justement célèbre, pour qu'il soit utile de faire son éloge et de vanter ses qualités de prudence, de modération, de sagesse : il a fait brillamment ses preuves et cet homme d'Etat, qui a toujours combattu pour le triomphe des idées libérales, a su montrer qu'il avait toutes les qualités d'un homme de gouvernement de premier ordre, qu'il savait à l'occasion être d'une fermeté inébranlable et faire respecter l'autorité du Pouvoir. On doit dire, toutefois, que M. Sagasta excelle à cacher sa main de fer sous un gant de
velours et qu'il a déployé souvent des trésors inappréciables de. ruse, d'habileté politique pour calmer les esprits et faire accepter de bonne grâce par tous des choses qui auraient fait bondir, si une parole moins experte et moins adroitement flatteuse n'avait su les expliquer et les faire applaudir. M. Sagasta connaît à merveille le cœur humain ; il sait le secret de gouverner les hommes, en les prenant par leurs côtés faibles ; c'est un merveilleux politique, un Mazarin qui n'est pas cardinal.
Né à Torrecilla de Gameros (Logrono) le 21 juillet 1827, il étudia à l'Ecole des Ingénieurs civils de Madrid. En 1848, tandis qu'il était encore étudiant, éclata la Révolution française ; la direction de la susdite école, imitant d'autres corporations, rédigea à la Reine un message d'adhésion, signé par tous les professeurs *et élèves. M. Sagasta fut le seul -qui ne voulut pas signer. Ayant fini ses études, il exerça $a profession à Valladolid et Zamofa : dans cette dernière ville, il était déjà chef d'ingénïejirs, » lorsque survint la Révolution de Juillet 1854, à laquelle il prit une part active comme membre de commission directrice des révolutionnaires. Il fut nommé ensuite président du parti progressiste de cette région.
La même année, il fut élu député de Zamora. Ses discours à la Chambre pendant deux années furent très éloquents, opportuns, et d'un grand
effet. Ses aspirations étaient de réorganiser le parti progressiste, en lui donnant pour base une monarchie constitutionnelle entourée d'institutions démocratiques. Il défendit les mêmes idées au journal La Ibéria, dont il fut rédacteur dès la fondation. Dans cette feuille, il prit éloquemment la défense des idées libérales, soit en répondant au message de la Couronne, soit en soutenant les libertés municipales et des provinces contre les abus administratifs, ou bien en traitant d'autres problèmes. Il s'opposa à l'idée de la liberté des cultes, mais il faut dire qu'il ne suivait alors que les ordres de ses électeurs. Le premier de ses principes était la souveraineté nationale et il l'exprimait ainsi: « Les trônes ne sont autre chose que des institutions politiques appelées à satisfaire les besoins des peuples. » Quand se séparèrent ces Cortes% Sagasta était déjà populaire en Espagne, bien plus comme orateur fougueux et polémiste* que comme philosophe. Il était franc dans l'attaque, de parole énergique, beau dans la forme, et possédait une âme enthousiaste et une intelligence fort claire.
Lorsque fut établie la Milice Nationale, Sagasta fut nommé commandant des Milicianos de Madrid, où il s'était fixé définitivement depuis 1854. Il occupa sa place, à côté de ses camarades d'armes, de même qu'à la Chambre des députés, lorsque le général O'Donnell vint
les dissoudre à coups de canon. Tout près de la place que M. Sagasta occupait aux Cortès vint tomber un morceau de grenade qu'il ramassa et garda, et, saisissant cette occasion, il prononça alors un discours très violent (Juillet 1856). Le triomphe d'O'Donnell força M. Sagasta à se réfugier en France, d'où il ne tarda pas longtemps à revenir en Espagne en profitant d'une amnistie.
Peu de temps après il fut nommé professeur de l'Ecole des ingénieurs. Ami intime de Calvo Asensio, fondateur de La Ibéria (Juin 1854), Sagasta continua à collaborer au journal, organe des progressistes, dont il devint propriétaire ef rédacteur en chef, à la mort de M. Calvo. Réélu député en 1856, il fît une brillante campagne contre O'Donnell, et se montra* très agressif (1859 à 1863).
Lorsque le gouvernement unioniste se montra inconséquent à propos de la liberté de la presse, il s'écria : « Ces gens, qui viennent implanter le contraire de ce- qu'ils ont combattu dans l'opposition, oublient leurs "serments , manquent à leur parole , trompent le gouvernement , et renient leur histoire ».
.* C'est à M. Sagasta qu'on a dû le long manifeste\: « A la Nation» publié par le parti progressiste, le 5 septembre 1863, pour annoncer sa retraite.
Lorsque O'Donnell fut de nouveau président
du Conseil, il entama des, négociations pour faire sortir les progressistes de leur retraite, mais il ne réussit pas, car M. Sagasta travailla alors énergiquement pour, faire échouer les plans d'O'Donnel, en défendant dans les colonnes de « La Ibéria » le système révolutionnaire.
. Il était à côté de Prim, lorsque celui-ci se souleva à Vicalvaro, le 3 janvier 1866. Sagasta coupa le pont de Fuenteduena pour se préserver des poursuites. Avec Prim vaincu, il entra en Portugal, mais ils furent expulsés de ce pays, comme tous les révolutionnaires espagnols. Du Portugal ils passèrent à* Londres et ensuite en France où ils se consacrèrent avec beaucoup d'ardeur aux travaux de conspiration. Sagasta se chargea alors de s'entendre avec les sergents d'artillerie on garnison à Madrid, à la caserne de San Gil. Pour réaliser son projet, il vint à Madrid, exposant sa vie, mais il parvint le 22 Juin 1866 à décider les sergents d'artillerie à se lever au cri de l'insurrection et avec eux beaucoup de bourgeois: ils furent mis en déroute et Sagasta fut condamné à mort. Il se cacha pendant quelques jours, et réussit à se sauver.
Il partit de nouveau pour la France où il prépara une autre révolution plus heureuse. Il écrivit alors de violents articles contre la personne et la dynastie d'Isabelle II, il recruta des gens, et organisa des plans révolutionnaires, de 1866 à 1868. A Londres, Cascajarès lui fi
des offres (5 décembre 1867) au nom du prétendant D. Carlos ; Gascajarès lui disait que D. Carlos acceptait la souveraineté nationale* et qu'il donnerait de l'argent pour détrôner Isabelle IL Sagasta refusa d'avoir une entrevue avec D. Carlos, mais entra en pourparlers avec le général carliste Cabrera, sans arriver à se mettre d'accord. L'année suivante, Sagasta attendit à Gibraltar l'arrivée du bateau qui conduisait le duc de la Torre (Maréchal Serrano) et d'autres généraux. Il alla avec eux à Cadix en septembre 1868, commençant là la révolution et se chargeant.de la préfecture de la province (GoUerno civil de laprovincia).
Une fois que le gouvernement provisoire fat organisé sous la présidence du Duc de la Torre, Sagasta fat nommé Ministre de l'Intérieur. Lors des élections pour les Cortès constituantes de 1869, il fut élu député par Madrid, Logrono et Zamora. Confirmé au pouvoir après la démission sans succès de M. Serrano, il fit les élections par le suffrage universel. Il perdit cependant un peu de sa popularité par ses poursuites contre les républicains, et par ses ordres aux Préfets des provinces, limitant les droits d'association et de réunion, car il montrait ainsi des tendances aux idées conservatrices. Eu 1870 il passa au Ministère des Affaires étrangères, lorsque le général Prim fut Président du Conseil.
M. Sagasta, dans ce département, fit de grands travaux et réorganisa le corps diplomatique.
Il vota la candidature de D. Amadeo pour le trône d'Espagne, en proposant (le 17 décembre) la dissolution des Cortès après le serment du Roi. Il continua à diriger le Ministère des Affaires étrangères (EstadoJ jusqu'à l'arrivée à Madrid du Roi Amadeo Ier (2 janvier 1871). Le nouveau Roi confia au Maréchal Serrano la formation d'un nouveau cabinet ; Sagasta eut le Ministère de l'Intérieur. Il fut aussi, provisoire* ment, Ministre des Finan|es et des Travaux Publics. Vers le milieu de la même année, il abandonna le Ministère! . lorsque Ruiz Zorilla fut Président du Conseil. Les Cortès avaient suspendu leurs séances ; à leur rentrée, en octobre, le Ministère présidé par Zorrilla fut battu pour l'élection du Président de la Chambre, car le gouvernement voulait ce poste pour M. Ribero, tandis que -presque tous les députés donnèrent leurs votes à Sagasta.
Depuis lors, Sagasta fut publiquement adversaire de Ruiz Zorrilla et chef du parti constitutionnel.
A la fin de Décembre 1871 , Sagasta fut président du Conseil des Ministres, et, fermant les Chambres, il décréta le 2 avril suivant pour les élections générales.
A ces élections il eut à lutter avec les radicaux, les républicains et les carlistes qui s'étaient
unis. Et, lors do l'ouverture de la session, il présenta sa démission.
Il resta dans l'opposition jusqu'au coup d'Etat du général Pavia (3 janvier* 1874).
Le 13 Mai 1874, M. Sagasta fut nommé Ministre de l'Intérieur et Président du Conseil avec un caractère provisoire, jusqu'au 4 août où il lp fut définitivement. Son ministère dura jusqu'à la proclamation d'Alfonso XII, par le général Martinez Campos, le 29 décembre. Lorsque .arrivèrent à Madrid ces nouvelles, M. Sagasta et ses ministres les firent connaître au peuple par la Gaceta, en des termes assez violents et M. Sagasta remit le pouvoir au général Primo de Rivera qui à son tour* le remit entre les mains du représentant de D. Alfonso XII, M. Canovas del Castillo. Une fois le nouveau monarque sur le trône, M. Sagasta se retira de la politique jusqu'en 1875 où il se rallia au Roi Alphonse XII et organisa le parti constitutionnel.
En 1879, il fut élu député de Zamora et aux Cortès il fit une rude opposition aux conservateurs. Il forma alors, avec Alonso Martinez et Martinez Campos, le parti dit fusioniste dans lequel se groupèrent tous les constitutionnels. Il accepta la constitution de 1876, tout en faisant la déclaration que. la dite constitution pourrait être interprétée dans le sens de celle de 1869.
Il fut appelé au ministère par Alphonse XII, de 1881 à 1883 ; à cette époque éclata la dévolu-
tion républicaine de Badajoz, Urgel et Santé Domingo de la Galzada. Martinez Campos était ministre de la Guerre. Ils parvinrent à étouffer celte révolution, en fusillant beaucoup de sergents, mais ce pronunciamiento précipita la chute du ministère Sagasta.
Depuis lors jusqu'à la mort d'Alphonse XII, M. Sagasta et son parti restèrent dans l'opposition,
Appelé aux Conseils de la Couronne à la mort du Roi, le 25 novembre 1885, il forma un ministère qui dura jusqu'en juillet 1890. Il fut par conséquent le premier président du Conseil du règne d'Alphonse XIII. Sous son ministère, les Chambres votèrent des lois très importantes, telles que le suffrage universel, le jury et l'in- . corporation des Instituts à l'Etat.
Dans lu nuit du 19 septembre 1886, les républicains se soulevèrent de nouveau avec d'importants éléments mlitaires, mais le gouvernement les réprima bien vite, et condamna à la prison perpétuelle le général de brigade Villacampa.
Le 11 décembre 1892, à la, démission du ministère Canovas, M. Sagasta fut chargé de former un ministère qui dura jusqu'au 18 mars ,1895 où il présenta sa démission, à la suite de certaines bagarres provoquées à Madrid par les lieutenants et sous-lieutenants contre les journaux El Resumen et El Globo.
C'est pendant son ministère qu'il y eu* la guerre dite de rifenos dans les possessions espagnoles d'Afrique, et que commença la révolution de Cuba qui dure encore.
Il est membre de l'Académie des sciences exactes, physiques et naturelles depuis le 4 juillet 1883.
Don Praxedès Mateo Sagasta, dont ces lignes ont fait connaître brièvement les principaux actes depuis son entrée dans la vie politique, a toujours su mériter par l'élévation de son esprit et la droiture de son caractère l'estime et l'admiration de ses adversaires aussi bien que de ses amis. C'est un grand homme d'Etat qui a rendu et qui rendra encore d'immenses services à son pays, une des plus nobles figures politiques de l'Espagne ; il jouit comme chef incontesté du parti libérai d'une popularité considérable. C'est un ami du progrès qui saura défendre la Constitution tout en faisant bénéficier le peuple de toutes les réformes démocratiques.
M. Sagasta possède la confiance de S. M. la Reine-Régente et, dans l'opposition comme au pouvoir, la Reine Marie-Christine sait qu'Elle peut toujours compter sur le dévouement, le patriotisme et les services de celui qui a été le premier Président du Conseil de la Régence.
A l'étranger comme en Espagne, Don Praxedès Mateo Sagasta est entouré de la plue grande considération et du plus profond respect,