CHAPITRE X
L'enseignement supérieur en Espagne
Mon excellent ami M. H. Le Soudier a résumé clans le Mémorial de la Librairie française une élude très documentée, extraite d'un travail plus étendu que doit faire paraître prochainement M. Paul Melon et qui donne un aperçu général de renseignement supérieur en Espagne. * Go travail est fort intéressant au. point de vue do l'édition des œuvres françaises et du commerce de la librairie en Espagne , aussi chercherons-nous à en donner une analyse aussi complète que possible, et seulement dans les limites des intérêts de notre industrie.
* L'étude de M. Paul Melon, analysée prfr M, H. Le Soudier, a été publiée dans une excellente publication : la Mevue Internationale de V Enseignement. (Note de V 'Auteur).
L'auteur commence en recherchant ce que fut renseignement en Espagne au xvie siècle, qui marque en ce pays l'apogée du mouvement universitaire, lorsqu'après s'être consacrée exclusivement au métier clés armes, la noblesse de Castille, sous l'influence* de la Renaissance italienne, se, détournait des exercices violents où jusque-là elle avait mis son orgueil et entretenait un commerce su\vi avec les muses.
Le goût des lettres et des arts devient alors général dans la péninsule, et Isabelle la Catholique, prêchant d'exemple, prouve qu'elle attache une grande importance aux questions d'éducation, en appelait pour ses fils les maîtres les plus fameux do l'étranger. C'est alors que se construisent de fastueux édifices qui sont encore admirés de nos jours et que l'Espagne, si célèbre jadis par ses capitaines, le devient par ses éru~ dits, ses littérateurs et ses artistes : on sait combien sut briller au premier rang l'Université de Salamanque, qui compta 7.000 étudiants et plus de 18.000 personnes vivant sous son patronage. Elle fut l'école où se formèrent les esprits les mieux trempés de la péninsule : le cardinal Ximenès de Cisneros, le philanthrope et le jurisconsulte do las Casas, le célèbre capitaine Fernand Cortès, le théologien Suarez, que les Espagnols considèrent comme le prédécesseur dé Grotius, y passèrent leur jeunesse.
C'est là qu'étudia le fils des rois catholiques ;
c'est là qu'enseignèrent Arias Montano, le restaurateur de la théologie dogmatique, Pedro Morizo, Pedro Ponce, qui créa en Espagne, dès le xvic siècle, renseignement des sourds-muets, et tant de théologiens, d'humanistes, d'orateurs, de juristes, qui s'illustrèrent dans les travaux du Concile de Trente.
Aujourd'hui encore, malgré son abandon et ses ruines, Salamanque étonne et force l'admiration ; la réunion sur un espace aussi étroit de si vastes monuments prouve l'importance de cette université dont la renommée est universelle. Bien d'autres universités brillèrent en Espagne ; aucune ne put éclipser celle de Salamanque ; cependant, il faut citer celles d'Alcala, de Séville, cTOsuna, d'Osma, (T'Ouate; etc.
L'auteur du travail qui nous occupe suit le mouvement universitaire dans toutes ses phases depuis le xvr siècle jusqu'à nos jours, et explique le pourquoi do la décadence de ces belles institutions, tuées par le fanatisme qui amène nécessairement l'ignorance par l'abaissement des caractères.
C'est de 1845 que datent les réformes- et l'Enseignement nouveau en Espagne ; cette date marque une date capitale dans l'enseignement public espagnol, l'Etat se substitue à l'ancienne corporation et avec ses puissants moyens introduit Tordre, la discipline, la régii-
larité, là où n'existaient plus, depuisla décadence, que le désordre, la confusion et la routine.
Après avoir possédé plus de trente Universités, l'Espagne n'en compte plus que dix : Madrid, Saragossc, Salamanque, Valladolid, Barcelone, Valence, Séville, Grenade, Oviedo et Santiago. Celle de Madrid est la plus importante ; Salamanque ne compte guère plus de six cents étudiants et cinquante professeurs.
Examinons le fonctionnement actuel do renseignement supérieur en Espagne, au point de vue qui nous touche plus spécialement.
À la tête de chaqile université se trouve un recteur choisi parmi les professeurs. Depuis • 1845, il est l'agent et le représentant du gouvernement, non seulement dans l'Université, mais auprès de tous les établissements d'instruction qui sont dans son ressort académique. Par une anomalie bizarre cependant, les bibliothèques, ces instruments de travail par excellence, sont dans le service d'un corps spécial formé par les élèves des écoles dos Chartes et échappent à sa direction.
« D'après le plan d'étude de 1857, les cours et programmes devraient être rigoureusement réglés par l'autorité administrative, mais en fait, la loi n'a jamais été appliquée, et les professeurs sont, dans la pratique, tout à fait libres d'établir le programme do leur enseignement.
« L'enseignement oral du professeur est complété par le livre de texte dont le choix est laissé à son libre arbitre. Malheureusement, il n'est pas rare de voir l'autorité centrale vouloir exercer un contrôle, en se laissant guider par d'autres considérations que des considérations scientifiques, et repousser, à la requête de telle ou telle influence, des ouvrages dont les principes ne cadrent pas tout à fait avec ceux des évêques ou de la congrégation de l'Index, à Rome. Les ouvrages de textes employés sont généralement ceux des professeurs eux-mêmes, mais dans les cours scientifiques, vu l'insuffisance des publications espagnoles, on a recours de préférence aux ouvrages français; nos livres de médecine, de physique, de chimie, do mathématiques, de physiologie sont très répandus parmi les étudiants espagnols, et seuls les professeurs, et, parmi eux, ceux qui se piquent d'être au courant du mouvement scientifique, font une place importante, dans leurs bibliothèques, aux publications allemandes et anglaises. » ^
La constatation de la prédominence du livre scientifique français sur les ouvrages allemands et anglais est satisfaisante, elle s'explique par la presque parité des langues et aussi parce que tout Espagnol instruit parle français ; peu connaissent sérieusement l'anglais ou l'allemand.
« Nul ne peut entrer à l'Université, s'il n'est
bachelier ou s'il n'a fait du moins les études nécessaires pour obtenir ce grade. Le diplôme peut s'obtenir alors plus tard, après l'immatriculation. Ce grade de bachelier, dont nul ne peut se dispenser, car sans lui on ne peut subir les examens obligatoires deprueba de curso, était autrefois conféré par l'Université; aujourd'hui, il se passe dans les établissements d'enseignement secondaire. L'examen a un caractère purement oral et ne porte ni sur le grec ni sur les langues vivantes, à l'exception du français. »
On remarque, dans l'étude de M. Paul Melon que, même dans renseignement supérieur, les langues vivantes, à l'exception du français, semblent ainsi que nous l'avons déjà constaté, presque bannies des études universitaires. En tout cas, les jeunes gens sortent des lycées avec un bagage scientifique des moins suffisants. <o Le bachelier, en eflet, qui sort de Yinstituto ne connaît pas un mot de grec, très peu cle latin, à en juger par les explications que Ton peut entendre à l'Université, même à la fin d'une année d'étude..., il ignore absolument l'histoire contemporaine. »
C'est chose absolument curieuse et qui n'existe peut-être dans aucun autre pays, l'instruction de la jeunesse adolescente se borne aux généralités ; la science pure n'attire pas l'Espagnol : Nadie èstudia por punto gênerai, sino que ha de servir le para subsistir.
Dans cette idée, un peuple ne peut grandir, son influence décroît, et «l'Université, malgré la valeur des horrrmes et l'ampleur des programmes, n'est pas ce laboratoire de recherches où l'effort tend surtout à enrichir la science, mais un établissement où se transmet la science acquise et où se continuent les études pédagogiques de l'enseignement secondaire ; l'étudiant y demeure un écolier sans liberté scientifique, prisonnier du programme et soumis au joug de l'examen. Suffisantes peut-être pour former des professionnels , les Universités n'ont pas le caractère de haute culture qui ouvre constamment des horizons nouveaux à l'esprit d'investigation, et fortifie l'intelligence et la volonté par une discipline rationnelle. »
Si, dans le travail de M. Paul Melon, nous avons constaté ce fait heureux pour nous que l'étude de la langue française est obligatoire en Espagne et qu'il en résulte que le livre français est le plus, disons presque le seul demandé, il ne faudrait pas en conclure que nous n'avons qu'à nous croiser les bras et en attendre les demandes . Déjà quelques Universités , celle d'Oviedo surtout, tendent à prendre une physionomie spéciale. En opposition aux Universités de Salamanque et de Barcelone , elle accuse, chaque jour davantage, une tendance franchement moderne et la volonté d'appliquer à l'Espagne les méthodes pédagogiques importées
soit d'Allemagne, soit d'ailleurs.
« Eclectiques dans leur choix, les maîtres de l'Université d'Oviedo cherchent à emprunter tour à tour aux%trois grands pays qui donnent à la culture européenne sa physionomie et sa signification à l'heure présente, leurs moyens et leur méthode. L'Angleterre leur enseigne ce qu'il faut faire au point de vue du self help et des exercices physiques, c'est-à-dire le pouvoir de l'énergie morale ; ce qu'ils demandent à la France, c'est le secret de sa fonction dans le monde comme agent de culture universelle, ainsi que le sens si fin, si mesuré, si délicat qu'elle apporte dans les choses de l'esprit; ce qui, pour les Espagnols portés par leur tempérament parfois au gongorisme, apparaît comme un idéal désirable.
Ge qu'ils sentent le besoin d'emprunter à l'Allemagne, c'est la patience scientifique qui permet de mener a bien ces grandes investigations, l'honneur de ses écoles, ainsi que l'esprit de système qui sert aux vastes constructions synthétiques. »
Le mouvement étant donné , il est bon , croyons-nous, d'on suivre la marche. L'Espagnol ayant une certaine appréhension de l'étude des langues dont le génie s'écarte de la sienne,- il est fort probable que les traductions françaises des ouvrages anglais et allemands auraient des chances de succès en Espagne.
Los Bibliothèques des Universités sont importantes ; celle de Madrid compte plus de 205,000 volumes, 3,000 manuscrits et 13,000 liasses de documents inédits. En 1893-94, elle a été visitée par 39.941 lecteurs, "qui ont demandé 872 ouvrages de théologie, 7.846 ouvrages de droit, 20.103 ouvrages de sciences, 3.219 ouvrages de belles-lettres, 7.485 ouvrages d'histoire- et enfin 775 revues périodiques. Une statistique curieuse, surtout au point de vue qui nous retient dans l'analyse de l'article de M. Paul Melon, puisqu'elle donne le degré d'influence des littératures et sciences étrangères dans la Péninsule, est celle qui nous fait connaître le nombre d'ouvrages étrangers demandés. Sur 40.501 volumes donnés en lecture en une année, y y en avait 31.945 en langue espagnole, 5.352 en langue française, 1.811 en latin, 200 en grec, 165 en langues orientales, 90 en italien, 152 en anglais, 91 en allemand et 135 en dialectes espagnols.
Ici, les ouvrages français tiennent la première place et le nombre des ouvrages consultés en notre langue est considérable, 5,352, si on le compare au nombre 91 indiqué pour les œuvres allemandes.
« Presque toutes les Universités espagnoles* ont de riches bibliothèques, mais le nombre de leurs volumes ne doit pas faire illusion sur leur valeur réelle. Trop souvent la bibliothèque n'est qu'un asile où l'on recueille de vieux fonds qui
s'étaient accumulés dans les couvents, et il- n'est pas rare de rencontrer de grands centres d'études, comme Barcelone par exemple, dont le catalogue contient 150,000 volumes et presque pas de livres de science moderne. »
En somme la meilleure place est réservée aux ouvrages français dans le programme des études en Espagne, nos livres sont les plus, consultés dans les blibiothèques universitaires, nos éditions sont en bonne posture vis-à-vis des éditions étrangères dans la péninsule, et la langue française est pour ainsi dire la seule langue étrangère qui soit pratiquée au-delà des Pyrénées.
C'est, comme le dit fort bien M. H. Le Soudier, le devoir des éditeurs français de ne pas négliger leur clientèle espagnole et de chercher à l'ac croître chaque jour. Ils seront facilités dans cette tâche par les sympathies et la faveur dont jouissent nos écrivains chez nos excellents amis d'au-delà des Pyrénées.