‹ L'Espagne en 1897Chapitre 29 sur 52 · LE ROLE POLITIQUE D'EMILE CASTELAR · texte numérisé non relu

LE ROLE POLITIQUE D'EMILE CASTELAR

« Permettez-moi, mon cher ami, d'établir d'une manière définitive le rôle politique que j'entends jouer en Espagne ; je crois que c'est nécessaire. Tous les journaux intransigeants pj*03lament, comme cloches fêlées, que je représenterai bientôt, à la tête d'un ministère démocratique, la dernière transition entre la monarchie et le régime démocratique. D'autres insinuent que, si à la suite de quelque éventualité le parti libéral changeait l'illustre chef qui le dirige à l'heure actuelle, je serais le chef que le parti choisirait. Il faut ignorer toute mon histoire pourimaginer depareilscontes. D'abord, je suis républicain et je pense mourir républicain. Ensuite, je ne puis présider aucun gouverment et encore moins faire partie d'aucun gouvernement qui ferait de son dévouement à la monarchie la première formule de son credo politique.

« Je n'accepterai aucune charge publique qui m'imposerait des relations fréquentes avec le monarque et des visites au palais, pas même la

présidence du Cogérés qui, quel que soit le caractère du titulaire, oblige à soutenir les relations constitutionnelles du Parlement avec le monarque. Soyez sûï^par conséquent, que, quelles que soient les crises que puisse traverser mon pays, je ne me prêterai jamais à aucune, combinaison politique qui signifierait le moindre abandon des idées que je professerai toute ma vie et qui impliquerait le moindre service personnel de ma part envers la monarchie, contre laquelle protestent ma conscience et mon passé. Ma position est analogue à celle du monarchiste Berryer sous la monarchie de Louis-Philippe et sous la République de 1848.

» Mais je fais plus que Berryer. J'avais un journal qu'on lisait : je l'ai abandonné. J'avais un parti nombreux et bien organisé : je l'ai dissous. J'étais député au Congrès: je n'y ai pas remis les pieds pendant ces six dernières années. Les électeurs de Huesca, fidèles et tenaces, comme de bons Aragonais, ont continue à me nommer; mais, comme aujourd'hui encore je ne veux ni prêter serment ni siéger, j'espère qu'ils ne céderont plus à la tentation de me nommer et qu'ils me fortifieront dans ma résolution de me renfermer dans la vie privée, d'où je me propose seulement de me tenir en étroite relation avec le public par mes articles dans la presse nationale et étrangère, par mes livres dont j'écris chaque jour quelques pages. Nulla

dies sine linea! Et, ..c.ommpi, je me suis retiré dans la vie privée, je prie mes amis, dont aucun n'est lié comme moi par ses actes à la République et à son histoirenie se joindre au parti le plus proche de ses idées parmi les partis militants. Et quel est ce parti? C'est la gauche démocratique et libérale des partis monarchistes, son facteur le plus pfoche de nos idées dans la forme et dans le fonds.

» L'Espagne est une république . Si nous avions la chance un jour de lui donner ce nom, jious laisserions tout en £état et nous donnerions seulement au président quelques facultés executives de plus que celles du roi, car j'estime que les pouvoirs responsables et renversables ne peuvent conserver la neutralité et l'indifférence qui sont le propre des pouvoirs irresponsables et héréditaires. Mes amis ont donc fait ce que j'aurais fait moi-même. à leur place, si je n'avais pas joué dans l'histoire le rôle que j'y ai joué 3t qui m'est exclusivement personnel : se joindre au parti le plus radical de la monarchie et servir ce parti et cette monarchie avec loyauté et honneur.

L'insurrection cubaine

» Tous les principes démocratiques étant aujourd'hui inscrits dans notre législation, il n'y a plus qu'à les conserver. Le parti libéral a

su les établir et le parti conservateur saure nous les garder. J'aurais désiré qu'une oeuvre aussi grande fût complétée par la paix, que, tout en soutenant l'armée et en la maintenant sur un bon pied, sans toucher aux dépensés nécessaires à la défense et au matériel de guerre, on augmentât les recettes disponibles et qu'on diminuât les dépenses excessives ; . j'aurais voulu qu'on surveillât tous les services publics avec activité et décence, afin d'atteindre un véritable équilibre du budget, grâce auquel nous aurions vu la hausse de nos valeurs et de notre crédit sur toutes les places. Cela n'a pas été possible ; trois guerres, la guerre de Melilla, la guerre de Cuba, la guerre des Philippines, ont déjoué ces plans, et il n'y a d'autre remède , que d'attendre des temps meilleurs.

» Aujourd'hui, l'Espagne est en guerre et ne songe qu'à la guerre ! Le pays s'est montré dans ces circonstances à la hauteur des espérances que faisaient concevoir au monde entier son caractère et son histoire. Fallait-il des hommes ? Et, de même que la première armée qui a mis le pied sur le sol américain fut une armée espagnole, de même la plus grande armée qui soit jamais allée des rivages de l'ancien. aux rivages du nouveau monde est encore une armée espagnole ! Fallait-il de l'argent ? Nous avons couvert un emprunt, comme seuls pourraient le couvrir des peuples de premier ordre

otl*egorgeant de richesses. Faut-il un concours moral ? Notre gouvernement n'a à craindre aucuii obstacte al les partis extrêmes ne lui susciteront pas la moindre difficulté. Et celte ..sollicitude envers la femme et les enfants d'un héros qui s'est affirmé spontanément," comme si tous les Espagnols ne formaient ^u'une*même famille ; cotte réponse flère des agriculteurs de Valence refusant de vendre leurs produits à ceux qu'ils considèrent comme des ennemis de leur patrie ; tout ne dit-il pas bien haut que notre Espagne est la naiion qu'elle a toujours été, qu'elle sera toujours, avec ses -sentiments exaltés, son kLéal éternel, son culte de cette merveilleuse épopée qui est sa propre histoire ! » Le mouvement cubain est né dans uiï moment inopportun. Nous avions d'abord aboli la traite qui s'était maintenue si longtemps à rencontre des lois internationales ; nous avions ensuite aboli l'esclavage ; les affranchis, qui restaient sous un doux patronat, obtinrent leur manumission. D'abord à Porto-Rico, grâce au dernier gouvernement d'Amédée de Savoie et au premier de la République ; ensuite à Cuba, grâce aux premiers gouvernements de la Restauration, le servage disparut ; on reconnut aux nègres les libertés fondamentales et une considération sociale dont la race noire n'a jamais jouï nulle part ailleurs. Des députés furent admis à représenter Cuba au Congrès

des Cortès ; on décréta à Cuba la liberté de conscience, d'enseignement, de la presse, de réunion comme en Espagne. On présenta même aux Certes un projet de gouvernement de l'île par elle-même. On décréta une grande mesure de transition qui fut votée par tout le monde depuis les républicains extrêmes jusqu'aux plus enragés carlistes. Nous étions en pleine éyolution progressiste . Un peuple qui pénètre dans ces voies, indiquées au progrès humain par la sociologie la plus avancée, a-t-il le droit de s'insurger % Non, mille fois non ! On ne demandait aux Cubains aucun service militaire, on leur faisait payer le moins de contributions possibles ; ils avaient les mêmes droits naturels que le reste des Espagnols, ils étaient sur le point d'obtenir encore une participation plus grande dans leur propre gouvernement... et ils se soulèvent ! Une telle insurrection équivaut à un suicide !

» Il ne faut pas parler au peuple espagnol d'autre chose que de la guerre. Il veut combattre et il combattra jusqu'à son dernier maravédis et jusqu'à sa dernière goutte de sang. Rien ne pourra l'écarter de cette voie et rien ne pourra l'empêcher de rétablir par le^ armes sa souveraineté combattue par les armes: Les Cubains, avec tout autre peuple que nous, auraient perdu par leur révolution ce qu'ils avaient gagné par une sage évolution" Mais le

peuple espagnol est aussi résolu à être implacable pendant la guerre qu'humain et libéral après la victoire. L'illustre chef des conservateurs, don Antonio Canovas del Gastillo, dont je suis personnellement l'ami et dont j'admire le génie politique, tout en continuant la lutte à outrance contre les rebelles, a jugé que les réformes votées sont incomplètes et il se proposait d'en accorder de plus larges et de plus libérales encore, quand le triomphe de notre armée aura sauvé l'honneur de notre pays. Quant aux intentions du chef des libéraux, il n'est pas utile d'en parler. Son histoire est une série de compromis avec la liberté, auxquels il n'a jamais manqué et ne manquera jamais. Les réformes nécessaires seront donc appliquées, *car ces réformes s'accordent avec les sentiments d'une grande nation qui, dans tout ce siècle, a combattu, comme aucune autre, pour sa propre liberté et pour celle de tous les peuples. Il n'en coûtera aucun effort à l'Espagne, et elle ne fera ni holocauste ni sacrifice d'aucun genre, eri accordant aux Cubains le droit de se gouverner par eux-mêmes et en établissant d'une nouvelle manière les relations commerciales de l'île avec tout le monde, sur une base et sous des règlements dictés par une grande et large liberté.

Les Etats-unis et l'Espagne » Je suis loin de confondre les véritables

Américains, ceux que nous pouvons nommer, non des aborigènes, car les aborigènes sont les Indiens, mais des indigènes, car ils ont apporté sur le sol de l'Amérique leur véritable caractère social avec le christianisme, la république et la démocratie, je suis loin de confondre, dis-je, les Américains avec ce ramassis de flibustiers ou écumeurs des mers qui, venus des quatre coins du globe, prétendant étouffer les Américains de pure race, comme lors de la décadence romaine les aventuriers d'origine servile submergèrent le peuple-roi, au point de' l'obliger à ôter de son costume les insignes distinctifs de sa qualité et de sa race, pour qu'on ne pût constater de visu qu'il ne restait plus de Romains dans Rome. La constitution américaine a su, pour sa part, distinguer entre les Américains et les nouveauxvenus, car elle exige, pour être élevé à la dignité présidentielle, la condition qu'ori soit né en Amérique . Et elle fait bien, car on voit aujourd'hui quelle distance il y avait entre la prudence de Gleveland et l'insanité de ceux qui le poussaient à la guerre. Aussi loin sont les têtes des démagogues de celle du président Gleveland que la tête de l'immortel Franklin de celle d'un sauvage ! Aussi, ne devons-nous pas faire cas de tout le tapage mené par des pirates désireux de piller et qui contrastait avec la mesure et la prudence d'un président dont le nom hpnore non

seulement sa race et son pays, mais toute l'humanité et toute la terre.

» Et, de même qu'a procédé Cleveland, de même procédera Mac Kinley ! Un républicain doit même faire plus qu'un démocrate pour empêcher les belliqueux de déchaîner une guerre, dont sortiraient également épuisés et ruinés le vainqueur et le vaincu, en rompant avec fracas le noeud providentiel qui lie à travers les espaces et les âges le vieux au nouveau monde, pour le bonheur de toute l'humanité et la splendeur de toute la terre.

» Ce que j'ai trouvé de positif daos le message de Cleveland, c'est la façon dont il y défend sa résolution de ne pas reconnaître la belligérance. Du moment qu'il n'accorde pas la belligérance, à^plus forte raison n'accorderait-il pas la reconnaissance de l'indépendance. Comment pourraitil se résoudre à une intervention pacifique ? Et, si vous éloignez ridée d'une intervention pacifique, n'est-il pas moins probable encore qu'on reconnaisse la nécessité d'une intervention armée, alors que le Président sait que son devoir en ce monde est de remplir un ministère de liberté et que la liberté traîne la paix avec elle 'l

Les réformes a Cuba

» Rien ne pourrait d'ailleurs justifier unç intervention des Etats-Unis à Cuba : nous som-

mes là-bas chez nous ; nous avons des difficultés intérieures avec nos sujets, nos frères ; c'est une affaire de famille que nous entendons régler en famille et où nul n'a le droit de s'immiscer; Je ne reconnaîtrais plus ma patrie si, contrairement à ma déclaration, elle ne terminait pas et ne couronnait pas ses victoires par les' deux réforme s nécessaires à Cuba, la réforme politique et la réforme économique, plus faciles toutes les deux à réaliser que celle très dangereuse que nous avons déjà accomplie, l'émancipation des nègres, c'est-à-dire la réforme sociale.

» Ponr nous, nous continuerons l'œuvre déjà commencée, le développement successif de tout un système, inauguré par -les réformes de M'aura et d'Abarzuza et reconnu salutaire pour les deux Antilles par les deux chefs conservateur et libéral du groupe qui gouverne. Et, en achevant ce qui est déjà commencé, ce qui nous peut coûter le plus, c'est-à-dire en accordant aux Cubains le gouvernement par eux-mêmes, a plus forte raison pourrons-nous faire ce qui nous coûte le moins, leur donner la liberté commerciale. Chez un peuple aussi patriote que le nôtre, aucun intérêt égoïste ne peut surpasser l'intérêt général de la patrie et aucun privilège engendré par la protection ne viendra troubler la paix à laquelle nous aspirons tous, en tant que notre souveraineté sur Cuba ne décline pas et que notre honneur national ne souffre aucune

injure. Cette liberté commerciale proclamée en Tau 18 par un gouvernement absolu, peut bien être facilement accordée de nos jours par des gouvernements aussi libéraux que les nôtres, ayant à leur tête de grands hommes d'Etat» de profonds politiques imbus des idées modernes, dans le seul intérêt et pour le plus grand profit du commerce du monde,

> Bien que les Etats-Unis se distinguent par leur ardeur dans le mouvement de réaction protectionniste qui entraîne toute la terre, le peuple espagnol saura ne pas imiter les inconséquences d 'autrui ; convaincu que ses Antilles en font l'intermédiaire entre les deux Amériques, il accomplira son devoir en renversant de gaieté de cœur toutçb les difficultés et tous les obstacles qui gênent le commerce universel. Le président "Cleveland était aussi convaincu que moi de cette vérité, lorsque a écrit son message complètement favorable a l'Espagne, non seulement en disant que les rebelles cubains ne pourraient aspirer à la dignité ni à la catégorie de belligérants, mais encore en rappelant la découverte de l'Amérique par l'Espagne, ainsi que les forces latentes de cette grande nation, désignée par le ciel pour jouer un rôle providentiel en Amérique où elle a apposé le sceau espagnol, des rives du Saint-Laurent jusqu'au cap Horn. L'Espagne occupe dans l'histoire des peuples américains la place de l'ancienne Rome

dans l'histoire de l'Europe, car si Rome dans l'antiquité a fait le « vieux monde », l'Espagne, dans les temps modernes, a fait le << nouveau ».

Sans peur et sans reproche

» Je ne parviens pas à comprendre la proposition insensée, si favorablement admise par la commission du Sénat des Etats-Unis, réclamant la reconnaissance impossible de l'indépendance cubaine; mais ce serait là un soufflet retentissant au peuple espagnol et ' jma dérogation à toutes les règles admises du droit des gens. La. ligne de conduite tracée aux Etats-Unis par leurs traditions et leurs intérêts s'oppose à toute intervention dans lès affaires des pays étrangers. Cette maxime, ils Font proclamée depuis un siècle toutes les fois qu'appel a été fait à leur appui, à leur secours par les nations mêmes qui les avaient aidés à conquérir leur indépendance. Ils n'ont pas prife parti, lors de la lutte des anciennes colonies espagnoles contre l'Espagne épuisée par quinze ans de guerre, par l'invasion de Napoléon et l'incapacité de Ferdinand VII. Ils n'ont reconnu les nouvelles républiques américaines qu'en 1820, deux ans seulement avant l'Angleterre. Et, pourtant, dès 1810 le Venezuela et en 18 12 la Nouvelle-Grenade avaient réclamé leur aide ; mais ils n'en firent aucun cas. Monroë, le célèbre Monroë, chargé

d'expliquer à la France pourquoi il ne l'avait point secourue dans ses périls , donna pour raison que la politique saxonne en Ame'rique se proposait de n'intervenir 4ni dans le nouveau monde ni dans l'ancien continent. C'est en vertu de cette théorie que les Américains n'ont pas voulu avoir recours aux Congrès continentaux que proposait le Sud,, pendant la lutte du nouveau monde contre le nouveau monde ; c'est pour cette raison qu'ils ne protestèrent pas, ou protestèrent très faiblement , lorsque Saint- Domingue se réincorpora à l'Espagne !

' » On me dit que nous ne pourrons pas éviter un conflit avec les EJtats-Unis. Dans ce cas, ce se«a de leur part contre nous une agression aussi criminelle, que celle de Napoléon Bonaparte en 1808. Nous ne les avons pas provoqués. I^aurs menaces, nous les avons accueillies avec le dédain d'une conscience tranquille ! Nous ferons tout notre possible pour éviter cette guerre, sans nous humilier devant la force ni souiller notre histoire par la moindre indignité. » Mais, si les Etats-Unis nous déclarent la guerre , nous soutiendrons notre bon droit envers et contre tous. Je ne crois pas à cette éventualité, ajouta Emile Castelar, d'une voix qu'une émotion profonde rendait plus chaude et plus vibrante encore qu'à l'ordinaire, je ne crois pas que l'Amérique veuille renier ses traditions t passer de peuple humain et ami du progrès

au rang de peuple conquérant et guerrier. Mais, si pile doit se produire, nous attendrons de pied ferme cette triste agression et nous n'aurons rien à nous reprocher, ayant fait tous les efforts possibles pour l'éviter, sans arrogance, mais* aijissi sans crainte ! »

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