‹ L'Espagne en 1897Chapitre 30 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Publication des réformes à Cuba

Pour bien témoigner toute la bonne volonté du Gouvernement espagnol de donner satisfaction aux sages réclamations des Cubains et leur enlever tout prétexte de continuer une insurrection, qui pour être le fait d'une infime minorité, n'en cause pas moins à cette île des misères et des épreuves continuelles, M. Canovas del Castillo a présenté le 4 février 1897 à Sa Majesté la Reine-Régente un rapport admirable de clarté, exposant la situation de Cuba et indiquant les intentions du Ministère : doter File d'une personnalité locale administrative répondant à la nécessité d'expérimenter à Cuba le self-governmënt ; donner au pays la plus grande part dans l'administration de ses intérêts afin qu'il assume la responsabilité de ses actes ;

maintenir en même temps intacte la souveraineté de l'Espagne avec les conditions indispensables sans lesquelles elle ne saurait subsister.

Le même jour, S. M. la Reine-Régente signait un projet de loi de réformes apportant des modifications libérales à la loi du 15 mars 1895, et soumettait par décret ce projet de loi au Conseil d'Etat.

Le décret comprend quatre articles.

Le premier amplifie les réformes établies par la loi de mars 1895, conformément à dix bases ou principes qu'il énumère.

Le deuxième impose au gouvernement l'obligation de réunir en un seul corps, en les harmonisant, ces amplifications .et la loi de mars 1895.

Le troisième déclare ces mesures applicables àPorto-Rico.

Le quatrième annonce que le gouvernement fixera la date de l'application des réformes à Cuba aussitôt que l'état de la guerre lepermettra.

La partie principale de ces réformes consiste dans la création d'une assemblée cubaine sous le nom de « conseil d'administration ». Cette assemblée sera composée de trente-cinq membres, dont vingt et un seront élus par le peuple et six par les différentes corporations ; d'un magistrat, d'un professeur de l'Université, d'un délégué de l'archevêque et de cinq anciens sénateurs ou députés.

Le « conseil d'administration » aura le droit de voter le budget, d'examiner les nominations d'employés et de fixer les tarifs douaniers, mais les produits espagnols jouiront dé certains avantages sur le tarif général.

-Le gouverneur général sera le représentant du gouvernement espagnol. Il aura le droit de nommer les employés qui devront être Cubains ou Espagnols habitant Cuba depuis deux ans. Il nommera également les hauts fonctionnaires tels que l'intendant, les magistrats et le préfet.

D'autres décrets règlent dans un sens très libéral l'organisation provinciale et municipale. Les consens généraux et municipaux éliront* leurs présidents et leurs maires. L'instruction publique dépendra exclusivement des conseils généraux et municipaux.

■ ^ Suivant un autre décret, le gouvernement se réserve de prendre des mesures extraordinaires dans le cas où l'ordre public serait troublé. Cuba continuera à élire des sénateurs et des députés au Parlement espagnol.

Avant d'être définitivement approuvés, les décrets de réforme pour Cuba ont été lus par M. Canovas à M. Abarzuza, dernier ministre des colonies du cabinet Sagasta/ Cubain de naissance, intime ami de M. Castelar, ainsi qu'à M. Labra, le chef éminent du parti autonomiste cubain. Tous deux en ont fait le plus grand éloge.

Ce projet de réformes' à Cuba fut bien accueilli par l'opinion publique* mais donna lieu à quelques critiques de la part des hommes politiques : je résume ici les nombreuses interviews qui furent publiées à ce moment dans la presse espagnole.

MM. Gastelar et Maura applaudirent.

Le dernier déclara que le projet Canovas est plus radical que celui d'Abarzuza en 1895etle sien en 1893 ; il doit par conséquent satisfaire toute aspiration cubaine qui n'est pas insatiable.

M. Labra, chef des autonomistes cubains^ applaudit la réforme à condition qu'il sera démontré qu'elle sera sincèrement appliquée ; il est indispensable d'étendre le suffrage^ actuel, car, s'il subsistait, le nouveau régime serait à la merci des réactionnaires cubains. M. Labra est d'avis que le succès et les résultats des réformes dépendront du changement de politique et dé direction militaire. Il trouve enfin insuffisants les pouvoirs du conseil insulaire et excessifs ceux du gouverneur général et de ses délégués. Il aurait aussi préféré pour les Antilles le régime tributaire des provinces basques, payant annuellement en bloc leur quote-part d'impôts qu'ils répartissent et prélèveptensuite selonleur propre système tributaire.

M. Romero Robledo, quoique consulté par M. Canovas avant la rédaction des réformes, se montra, comme la plupart des représentants du

parti réactionnaire cubain, fort hostile à l'autonomie.

Seul le marquis Apezteguia approuva les réformes, sans croire cependant qu'elles produisent de résultats rapides si la direction militaire et politique n'est pas confiée à des mains plus habiles et surtout plus conciliantes.

M. Moret, ancien ministre des affaires étrangères, a refusé de faire des déclarations ; il laisse, dit-il, au gouvernement, toute la responsabilité.

Ce fut aussi Fa vis de M. Sagasta qui préféra laisser agir le gouvernement sans donner son opinion afin de le laisser tirer des réformes tous les résultats qu'elles pourraient donner.

M. Canovas del Castillo se borna à déclarer qu'il n'avait pas d'autre dessein en publiant le projet des réformes que de faire une oeuvre nationale :

« J'ai travaillé, a 441 ajouté, pour la patrie, par la patrie. Je suis décidé à appliquer les réformes loyalement sans aucune supercherie. Je vais avec sincérité établir l'autonomie. J'ai seulement eu soin de fermer les portes à l'indépendance.

Pour l'application des réformes, je n'attendrai pas la complète pacification de Cuba. Il suffira que la rébellion soit limitée à l'oueat de l'île. Je tâcherai de faire vite.

Je suis convaincu que la guerre est en bonne voie. Avant la période des pluies, les choses

seront très avancées, il faut l'espérer.

J'ai accompli mon devoir en laissant aux Gortès toute liberté pour intervenir.

Je suis disposé à écouter toutes les doléances, et toutes les lacunes qui me seront signalées je m'efforcerai d'y remédier en toute justice. »

Pour bien expliquer qu'elle était la situation des esprits en Espagne à cette date, on lira peut-être avec intérêt l'article suivant publié le 14 février dans la France :

« La situation politique ne s'est guère modifiée, mais on peut dire que les nuages qui assombrissaient l'horizon se sont légèrement évanouis et que, pour l'instant, la situation intérieure et extérieure de l'Espagne est de nature à faire concevoir de grandes espérances pour l'avenir.

Les partis politiques espagnols ne font pas d'opposition violente à M. Canovas del Castillo, dont tout le monde approuve la politique prudente et sage ; M. Sagasta a déclaré que le parti libéral approuvait les réformes décrétées pour Cuba et que, s'il avait à les appliquer, il le ferait dans un sens très large.

La publication des réformes dans la Gazette Officielle a été très bien accueillie par l'opinion; de prime abord, les journaux extrêmes ont déclaré que l'Espagne faisait de trop grandes concessions aux Cubains, surtout après avoir fait de si lourds sacrifices en hommes et en

argent ; mais on est vite revenu à une appréciation plus sage de l'importance et de la valeur des réformes.

A Cuba et en Espagne , tous les hommes sérieux ont applaudi à l'acte très habile et très heureux de M. Canovas del Castillo ; la générosité du gouvernement espagnol se déclarant prêt à donner aux Cubains une quasi-autonomie politique et une très grande liberté commerciale a excité l'admiration en Europe et en Amérique. Tandis que les rebelles Cubains ont accumulé ruines sur ruines en ce malheureux pays et ont obligé l'Espagne à des sacrifices qui font le plus grand honneur à son patriotisme et prouvent ses immenses ressources, le gouvernement espagnol, soucieux des seuls intérêts de Cuba, n'hésite pas à faire savoir officiellement à tous qu'il est résolu à rendre le bien pour le mal et, qu'oubliant les méfaits des rebelles et l'indignité de leur conduite envers la mère-patrie, il se prépare à couronner les victoires de ses soldats par des actes de justice et qu'il entend donner aux Cubains tous les avantages politiques et économiques qu'ils peuvent raisonnablement désirer.

M. Canovas del Castillo a montré une fois de plus quel admirable bon sens et quel génie politique il sait déployer dans la mission si délicate et si difficile qu'il a acceptée, son plus bel éloge est de dire qu'il a été à la hauteur des difficultés traversées par l'Espagne.

Il ne reste plus qu'à lui souhaiter de consolider son œuvre en 'pacifiant tout à ■ Ig.it Cuba et en achevant de mettre de l'ordre dans les affaires intérieures et extérieures de son pays. Aujourd'hui, les Etats Unis n'ont plus qu'à seconder le gouvernement espagnol dans son oeuvre pacificatrice et qu'à l'aider à rendre le calme et la • prospérité à l'île de Cuba désolée par des bandes de brigands qui, sous prétexte de politique,t mettent au pillage la perlé des Antilles. Il ne saurait donc plus y avoir aux Etats-Unis de motifs d'intervention vis-à-vis de l'Espagne.

M. Navarro Reverter, avec la grande compétence qu'on lui connaît, prépare le budget espagnol; sous la direction de réminent ministre des finances, on assiste a ce spectacle merveilleux d'une nation qui parvient à équilibrer -ses recettes et ses dépenses, malgré une guerre si formidable. Douter des ressources de l'Espagrie serait aujourd'hui ridicule ; mais on peut affirmer sans crainte que ses richesses et sa vitalité' sont bien supérieures encore à l'idée qu'on s'en fait généralement. »

Le projet des réformes ayant été approuvé ' par le Conseil d'Etat et par le Gouverneur de l'île de Cuba, le décret donnant force de lois aux réformes introduites dans la Loi du 15 mars 1895 fut signé par Sa Majesté la Reine-Régente le 29 avril 1897.

Le même jour, il fut décrété que les réformes

seraient appliquées de suite aux provinces de la Havane, Matanzas, Pinar del Rio et Santa Clara, et que la date de leur mise en vigueur dans les deux autres provinces de l'île serait fixée par le Gouvernement aussitôt que ces provinces pourraient être considérées comme pacifiées.

Ayant été forcé par les circonstances de prendre une aussi grave résolution que celle de modifier la législation de Cuba en F absence des Cortès, le premier soin du ministère fut de demander aux Cortès, lors de la session de mai 1897, un Bill d'indemnité qui fut voté immédiatement et S. M. la Reine-Régente signa le 8 juin la loi décrétée par les Cortès et sanctionnée m par Elle, déclarant exempt de toute responsabi- " lité constitutionnelle le gouvernement actuel.

On comprendra parfaitement qu'il ne m'est pas possible dans un ouvrage de ce genre de m'étcndre plus longuement sur la question des reformes de Cuba ni d'en discuter, point par point, les avantages et les inconvénients. II. est difficile d'ailleurs pour un étranger d'apprécier exactement les détails de questions qui, telles que celles qui s'agitent entre Cuba et la Métropole, sont extrêmement délicates et compliquées. Ne me croyant pas une assez grande compétence et une assez grande autorité pour formuler sur ce sujet un jugement définitif, je me suis entouré des opinions les pi as hautes et les plus

autorisées. Dans le chapitre suivant, on lira les déclarations que voulut bien me faire au sujet des Philippines et des réformes à Cuba M. Canovas del Castillo : on ne pourrait avoir sur ces graves questions une opinion plus sereine et plus magistrale que celle de l'ancien Président du Conseil des Ministres, mort au champ d'hom 'neuiy avant d'avoir pu réaliser ses vastes desseins, mais dont le génie a marqué la politique générale de l'Espagne d'une empreinte ineffaçable.

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